19 avril 2013

Apnée

The grey parrot - W. H. Deverell (1852-53)

Or à votre arrivée, alors que vous meniez votre petite transaction avec le porteur dans l'entrée1, les conversations se sont instantanément arrêtées, les buveurs, la tête tournée vers l'apparition blanche sous sa coiffure cuivrée, ont suspendu leur geste, comme si entre leur boisson et vous ils hésitaient un moment, se demandant s'ils ne faisaient pas fausse route, si on ne les avait pas trompés sur le meilleur du monde, avant d'avaler prestement une gorgée sur le mode mieux vaut tenir une médiocre ivresse que courir tout son soûl après la beauté. [...]. 

Pendant ce temps, ignorant ce qui se tramait dans votre dos, vous remplissez scrupuleusement toutes les lignes de la fiche de renseignements. Nom: Monastier, prénom Constance Émile Anastasie (Émile et Anastasie, était-ce le prénom de vos parents ?), date de naissance: 13 août 1841, à Annonay (je m'en doutais un peu), profession: mère au foyer, mais tout vous échappe de ce qui se trame derrière vous et qui dit mieux qu'une description forcément laborieuse à quel point l'apparition de la beauté dans le champ du monde est un effroi, tendant à chacun un miroir en négatif, le suspendant à la prochaine éclipse de cette lumière aveuglante pour revenir en catimini occuper sa place à l'ombre. Pour rendre visible cet éclat l'écriture n'a qu'un pauvre puzzle à proposer, qui demande au lecteur d'agencer mentalement une chevelure aux reflets d'un coucher de soleil, des yeux couleur du temps, un teint de premier matin du monde, un nez hiéroglyphique, un corps de reine, une allure de princesse, de sorte qu'au final on ne sait absolument pas à quoi ressemble la beauté en question. [...]. Il est dès lors plus pertinent de se glisser dans le regard des buveurs du Puy. On peut leur faire confiance. Eux au moins ne se paient pas de mots, et quand un pan de ciel s'invite parmi eux, savent à qui s'adresser: Bon Dieu, font-ils mentalement, le verre en suspens.

J'aurais bien aimé m'attarder à compléter avec vous votre fiche, ne serait-ce que pour apprendre le nom et la provenance de vos parents, mais nous aurions raté cette scène stupéfiante de la salle en apnée où le soleil couchant, traversant les grandes vitres de l'établissement, donne un ton acajou aux tables et aux boiseries. C'est un choix d'auteur, bien sûr, mais si j'opte pour votre seul point de vue, comprenez que nous ne verrons que la fiche sur le comptoir, le porte-plume entre vos doigts, l'encrier où vous plongez la plume métallique en veillant à ne pas tacher votre manche de soie. Nous ne verrons même pas la tête du portier qui de l'autre côté du comptoir sur votre droite, dévore votre nuque de lait sous le chignon. Parce que, aussitôt que vous vous serez redressée, il prendra un air affairé, sourcil froncés en se saisissant de votre fiche, et vous n'aurez qu'une pensée, alors qu'il la décortique d'un regard sévère: pourvu qu'il me signale que tout est bien conforme, car je suis trop fatiguée, après cette journée de train, pour chercher un autre hôtel. Heureusement que j'ai pour vous les yeux derrière la tête. Les auriez-vous, alors qu'après avoir sacrifié aux formalités vous prenez l'escalier recouvert dans sa partie centrale d'un tapis rouge maintenu à l'angle des marches par des tringles de cuivre, que vous vous seriez brusquement retournée pour forcer les buveurs à replonger le nez dans leur verre.

Jean Rouaud - L'imitation du bonheur

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