18 juillet 2013

La beauté de vivre - Jean-Paul de Dadelsen


Poèmes et lettres à l'oncle Éric

Avec peu d'œuvres éditées, on pourrait penser qu'il s'agit d'un poète obscur aux côtés de noms renommés tels ses amis Eugène Guillevic et Nathan Katz, auteurs d'une œuvre plus dense. Deux raisons à ce silence : la mort, jeune, à 44 ans et une sorte d'esquive provoquée par trois obstacles liés à une formation religieuse (narcissime culpabilisant), l'empreinte d'un milieu familial (influence maternelle) et les racines profondes d'une sensibilité germanique, trois freins que démêle parfaitement Gérard Pfister dans la préface.


Jean-Paul de Dadelsen meurt en 1957 d'une tumeur au cerveau avec une seule publication de son vivant (Bach en automne, N.R.F.). De cet homme hors du commun, on ne trouve1 que Jonas, recueil de poésie chez Gallimard, et La sagesse de l'en-bas (Evelyne Franck, 2013), le premier essai qui lui soit consacré. Le livre qui nous occupe, édité lors du centenaire de sa naissance, propose une série de lettres et de poèmes écrits par Dadelsen à cet oncle Éric, dont il appréciait l'ouverture d'esprit et la sensibilité artistique, au point de devenir le confident privilégié du jeune homme. Ces documents ont été généreusement fournis par le petit-fils de leur destinataire, Christian Lutz qui livre par ailleurs en appendice un aperçu biographique de cet oncle. Tous les écrits datent de 1929 à 1936, la période des études supérieures de Dadelsen, lycée et licence avec une brillante agrégation en allemand. Les tout premiers poèmes en alexandrins sont artificiels et décevants, l'auteur s'en rend compte et livre à travers ses lettres une auto-critique pénétrante, l'amorce d'un cheminement intérieur, l'évolution de ses ambitions littéraires. Ce dernier adjectif l'irrite: Je m'efforce d'être en contact aussi étroit que possible avec la vie. De travailler avec mes mains, de connaître les autres gens, et non pas les gens de cerveau, mais les gens vraiment humains. (…)...ils sont plus proches de la vie que les intellectuels et les faux artistes. La littérature, pour le jeune poète, n'est pas le conformisme lamartino-parnasien et comme l'indique Gérard Pfister, il sait trop de quoi il retourne: la rhétorique poétique n'est qu'une incapacité à saisir le réel. 


La sagesse de l'en-bas (Éditions Arfuyen)
Très vite, le lecteur se rend compte que ces lettres bien faites sont le fait d'un être très clairvoyant (on ne dira pas intelligent car Dadelsen voyait un manque d'authenticité chez les gens qui le sont trop) et doté d'une immense intériorité, quelquefois mystérieuse et toujours ouverte. Il se livre avec pudeur et grande honnêteté, sans grandiloquence ni superlatifs. Et peu d'individus se reconnaîtront pareils à ces âges là, car Dadelsen est prodigieusement mature au point, à vingt ans, d'écrire de véritables leçons de vie dans une prose noble, conseils qui seraient davantage attendus d'un homme mûr:

Mais il ne suffit pas d'accepter, il faut aimer cette vie, fugitive et vaine.
Le plus difficile pour Jonas: non de mourir, mais de vivre et vouloir.

Voilà l'atout de ces documents envoyés à l'oncle: l'on s'y retrouve beaucoup, d'autant plus que l'on a l'âme artistique et tournée vers la poésie.
Au-delà de la perte de la sérénité intérieure de l'enfance, Dadelsen fut un homme enthousiaste et impétueux qui appréciait la vie. La beauté de vivre est un titre qui lui sied : Ne crois point ceux qui salissent la vie selon ce qu'ils disent leur expérience de vivre. Homme actif qui rappelle Malraux ou Gary (il fut professeur, officier de parachutistes, titulaire d'émissions françaises à la BBC, conseiller d'organisations européennes), son parcours l'a conduit à se lier avec Albert Camus. Il devint correspondant à Londres de Combat.

Cette esprit positif abrite du mysticisme, car il avoue à maintes reprises ne pas être totalement l'auteur de ses poèmes : Je n'oserais prétendre qu'il soit de moi, chacun qui aurait écouté une voix universelle aurait pu l'écrire. (...) ...soyez humbles devant la voix qui parle en vous et vous donne la force de créer et la joie et l'assouvissement...car la voix vous a choisis et vous n'êtes plus libre dès maintenant. Progressivement, la maturité s'installe qui le conduira à se sentir destiné à la création : ...parce que je ne peux plus faire autrement. Aussi court que possible ; pas de littérature, rien qui ne soit senti. Si on n'a rien à dire, on se tait. 

Énergique et ironique, curieux et insaisissable, cet alsacien aux lettres parfois trop lisses et polies est une belle découverte, surprise de l'été. Le recueil, reçu grâce à l'opération Masse Critique de Babeliovaut les meilleurs compliments pour la qualité de sa présentation, car soigné et très complet: biographie, bibliographies, sources, tables. Mes remerciements aux Éditions Arfuyen.

1 Je retrouve également le Goethe en Alsace chez Le temps qu'il fait, illustré plus haut.

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