3 septembre 2013

La crue de juillet - Hélène Lenoir

Thérèse débarque dans une ville étrangère, en Autriche semble-t-il, peu importe, pour y faire l'interview d'un célèbre artiste peintre. Rien ne se déroule comme prévu, Dora qui devait l'héberger n'est pas chez elle, un mot sur la porte, se débrouiller avec la concierge de l'immeuble. Mais voilà, au point où elle en est, le temps magnifique après les jours pluvieux, profiter un peu, au diable l'amoureux en sursis qui impose ce reportage, une rencontre pourquoi pas, l'idée effleure. Le serveur d'une terrasse ensoleillée explique le malheur survenu à une maman tchétchène noyée dans le fleuve en crue, tentative de sauver son enfant tombée accidentellement à l'eau. Le drame émeut la ville, sauter dans un fleuve fou, sauter dans l'inconnu, au mépris du danger, des appréhensions, s'attabler à la table de ce quinquagénaire qui l'observe avec insistance. Tout s'enchaîne dans le flot tumultueux d'attirances et de gestes non prémédités.

C'est à cause du drame du fleuve que Dora, responsable du centre d'accueil des réfugiés est empêchée ; elle s'occupe du comité de soutien pour rapatrier la famille. On ne l'apprend que vers la fin, une histoire de cœur aussi, mais ce n'est pas l'essentiel, Dora n'est pas là et Thérèse s'abandonne à la ville inconnue. Le quinquagénaire, Karl Richter, d'un regard, est sous le charme de Thérèse au point de changer de terrasse pour le déjeuner: s'approcher. Quand elle a fait le pas, tous deux, face à face, yeux fuyants encore, ne semblent comprendre ni se comprendre. Débute un chassé-croisé pour ces êtres qui ne savent ni ne veulent. Trame sonore des dialogues, en style indirect souvent, paroles interrompues, monologues intérieurs par bribes, avec le grondement des avions lourds qui n'arrêtent pas de décoller. Un ton, une atmosphère fiévreuse, réalisme saisissant, peu d'introspection psychologique, des gestes saisis comme arrêts sur image, on voit le film, c'est un livre fort cinématographique, attachant.

Hélène Lenoir est une auteure discrète qui poursuit, au rythme d'un livre tous les deux ans, depuis vingt ans, une mécanique narrative qui suscite un univers quotidien banal teinté d'étrangeté. L'histoire est ténue, l'écriture envoûtante et remuante réalise la gageure d'exalter l'ordinaire - mais une rencontre l'est-elle jamais ? La communication pose problème chez ses personnages : portables coupés, absences, messages qui n'aboutissent pas, masquage du nom. Et le frein ultime : faut-il se livrer ? Thérèse y consent librement, Karl tente de dissimuler sa fascination pour la jeune femme.

Les derniers chapitres accélèrent le rythme et la narration, dans la forme et la cadence - lui, elle, lui encore qui fonce vers elle qui ne le sait pas -  suspend le lecteur à l'enchaînement des pages. Suspense sentimental. 

À partir de quelques élément épars, l'écrivaine construit un récit qui fonctionne bien grâce à une écriture prééminente. Le fil conducteur est éternel, l'attirance mutuelle de deux êtres, on n'invente rien mais il y aura toujours, éternellement, une façon de raconter cela autrement: nul doute qu'Hélène Lenoir y est parvenue.   

Lisez les articles de l'Humanité, de l'Express Culture  et de la Croix.

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