27 septembre 2013

Le réel et son double (2) - Clément Rosset


La structure oraculaire du double, que nous avons examinée dans la première partie consacrée au livre de Clément Rosset, se retrouve dans une autre forme d'illusion, celle qui consiste à voir le monde sensible comme le double trompeur d'une autre « réalité » qui lui confère un sens. Ce monde-ci est alors la manifestation à la fois primordiale et futile d'un étonnant mystère, selon l'expression de Jean-Pierre Attal(1). L'exemple de la croyance religieuse en un autre monde qui régit et détermine la vie sur terre est représentatif.

Ce type d'illusion ne se limite pas à la métaphysique. Ainsi l'illusion philosophique dans le platonisme qui manifeste l'idée du double à travers le mythe de la caverne. Les hommes au fond de celle-ci ne voient de la réalité extérieure que les ombres de marionnettes qui s'agitent au-dessus d'un mur éclairé par un feu lointain. Celui qui a le courage de sortir de la caverne découvre le "vrai" monde, plus riche, et l'audace du curieux symbolise le dépassement de l'ignorance et l'ascension philosophique vers les idées. Marx, quant à lui, voit dans le réel apparent une loi Réelle qui en explique non seulement le sens (le Vrai et le Faux) mais annonce aussi un futur idéal (la fin des classes sociales): double démarche oraculaire. Autant chez Marx que chez Platon, on note que l'homme double le réel ordinaire d'un réel qui dénie la petitesse du premier.
La charrette fantôme - S. Dali (1933)
La pensée métaphysique se fonde sur un refus presque instinctif de l'immédiat, comme si on doutait de celui-ci qui apparaît comme truqué. Rosset remémore Talleyrand disant qu'il faut se méfier du premier mouvement, car c'est en général le bon. L'analyse de ceci révèle qu'on se méfie de son premier mouvement, qu'on ne le prend pas pour le « bon », justement parce qu'on se refuse à le prendre pour le « premier » : n'ai-je pas été abusé, n'ai-je pas subi l'influence de mon désir qui veut une autre réalité que la réalité elle-même ? C'est là qu'il faut sans doute voir les manifestations d'interdit pesant sur les premières expériences. Ainsi l'agriculteur sacrifie le premier boisseau de sa récolte, les romains offrent à Jupiter leur première barbe, les époux carthaginois sacrifient leur premier enfant au dieu Baal : Le réel ne commence qu'au deuxième coup, qui est la vérité de la vie humaine, marquée au coin du double. Seuls les dieux sont dignes de la joie du premier, car ils vivent sous le signe de l'unique. Le premier mouvement de Talleyrand était le bon, mais si bon qu'il ne l'est que pour les dieux, dont il définit la part.
Morning sun - E. Hopper  
Le présent serait trop inquiétant s'il n'était qu'immédiat et premier, de sorte que, par un léger décalage, on l'assimile à un passé et un futur  qui le rendent plus digeste. D'où un certain degré d'inattention à la vie qui, exagérée, conduit à des phénomènes de paramnésie que nous avons tous vécu quand on a l'impression de voir ce qu'on a déjà vu, d'entendre quelque chose déjà entendu, bref d'avoir déjà vécu tel moment. Redoublement anormal de la perception actuelle comme si l'on se souvenait du présent. Il y a inattention au présent mais aussi, selon Henri Bergson, dénégation de l'immédiat. Lorsque l'événement étouffe, il arrive qu'on le rejette anywhere out of the world comme dit Baudelaire. Le nouveau roman Les gommes de Robbe-Grillet traduit cet évitement car le passé et le futur y "gomment" l'imperceptible et insupportable éclat du présent. Montaigne atteste également ce caractère indigeste du réel quand il écrit : Notable exemple de la forcenée curiosité de notre nature, s'amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n'avait pas assez à faire à digérer les présentes.(2)

Tout ceci éclaire sur la structure psychologique de ce qu'on appelle, en France au 19è siècle, le chichi. Ce goût de la complication est un dégoût du simple. Ce refus du simple permet de comprendre pourquoi les «précieuses» font des «chichis», moins pour briller dans le monde que pour atténuer la brillance du réel, dont l'éclat les blesse par son intolérable unicité. Rien ne peut se prendre de but en blanc. Rosset y voit une relation avec l'angoisse profonde d'être cela mais aussi rien que cela. 
Les oiseaux de nuit - E. Hopper (1942)
Jusqu'ici, nous avons vu que la métaphysique du double conduit à déprécier le réel sensible, à vider l'immédiat de toutes ses possibilités passées et futures. Une tendance radicalement inverse, appelons-là duplication nervalienne, apparaît avec la notion d'éternel retour des stoïciens et de Nietzsche (mener sa vie en sorte qu'on puisse souhaiter qu’elle se répète éternellement). Dans la poésie par exemple le présent se réhabilite en s'enrichissant, comme dans Les Chimères de Gérard de Nerval, de tout ce qui a eu et aura jamais lieu. On ne s'échappe plus d'ici vers ailleurs, mais tout converge magiquement de tout ailleurs vers le présent. De Nerval qualifie cela, qu'il a ressenti vers la fin de sa vie, état de grâce. Le présent, comme un bienfait, est à chaque instant l'addition de tous les présents, dotant chaque instant de la richesse de l'éternité.  Et Clément Rosset de conclure le chapitre avec ce lumineux conseil :

Sois ami du présent qui passe:
le passé et le futur te seront donnés par surcroît

Puisqu'il m'a fallu tant de lignes pour cerner le sujet prévu(3), je me vois contraint de reporter dans une troisième partie, l'homme et son double, à savoir l'illusion psychologique

(1) L'image "métaphysique" (1969)
(2) Les Essais, Des prognostications.
(3) N'ayant pas de formation de philosophe, mon aperçu utilise quelques raccourcis que désavouerait peut-être l'auteur. Le but est de rendre compte de l'idée de Rosset dans un propos court, libre à chacun/chacune d'aller plus avant s'il/elle y est sensible.

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