27 novembre 2013

Le Méridien de Greenwich - Jean Echenoz


Flambant neuf sur l'étagère de la médiathèque, il est pour moi. Ce n'est pourtant pas le dernier Echenoz, mais le tout premier édité en 1979. J'ai toujours eu bonne entente avec cet auteur-là, comme je l'explique dans le billet sur 14. Un écrivain qui, pour vous décrire une salle de café par grand froid, vous note l'orteil qui se tortille dans une chaussette. Une écriture nette et « claire », un regard de biais. Echenesque, l'ai-je qualifié, il aurait mieux fallu, peut-être, échenozien pour reprendre l'adjectif usé par les (vrais) critiques.

Après une centaine de pages, trop de choses échappent à la norme : accumulation de personnages et d'épisodes sans lien apparent. Difficulté de distinguer un fil central, dilué tant et plus dans une flopée de scènes le plus souvent violentes, incongrues. Comment y voir clair — car il faudra encore venir à bout des 250 pages restantes — sinon en effectuant quelques recherches sur la Toile ? Et là, un article[1] du tchèque Petr Dytrt (Université Masaryk de Brno) portant précisément sur Le Méridien de Greenwich. L'illumination avec découverte de procédés d'auto-réflexion du texte et de mises en abyme dont Échenoz est prodigue. La lecture se trouve éclairée, on lit autrement, un cran au-dessus, au second degré, avec une petite jubilation tenant autant à la satisfaction d'avoir résolu l'énigme qu'à la recherche ludique des pirouettes formelles et sémantiques de l'auteur. On avait compris depuis longtemps que Echenoz faisait dans l'ironie et les jeux parodiques sur les procédés littéraires modernes, mais on était loin d'en saisir toutes les subtilités. Et sous ces lumières nouvelles, il conviendrait, peut-être, de rouvrir ses livres déjà lus.

Qu'est-ce que l'auto-représentation ou auto-réflexion textuelle ? Sans entrer dans les détails (qui introduisent des variantes dénotatives et connotatives), il s'agit de parties de texte qui portent sur le texte lui-même. On connaît cela depuis Diderot, Cervantes ou Gide, mais certainement pas aussi intensivement que chez Jean Echenoz. Ainsi, lorsque le narrateur montre le bout du nez, comme par exemple dans ...elle déplaçait rapidement les yeux […] très rapidement vraiment, la part soulignée se situe hors de l'énoncé principal mais porte sur l'énoncé principal. Voilà pourquoi il est dit que le texte se retourne sur lui-même, se réfléchit. Plus loin, quand on lit, lors de la description d'une machine incarnant le projet scientifique du cœur de l'intrigue, qu'elle est composée d'...éléments hétérogènes qui ne semblaient pas tous achevés, certains ne paraissaient exister qu'à l'état de schémas, de prototypes, les mots portent bien naturellement sur l'appareil fabriqué dans la fiction, mais aussi sur la structure du texte telle qu'elle apparaît au lecteur, qui a en effet devant lui un ensemble d'éléments hétérogènes, des chapitres et événements disparates. Le lecteur est rassuré qui comprend alors que l'auteur sait où il le mène. Le message est double, de sorte qu'en intégrant ces indications, la lecture prend une dimension nouvelle et chaque paragraphe peut être suspecté de porter autant sur la fiction que sur la manière dont celle-ci est relatée et structurée.
Mise en abyme infini de polygones réguliers
Autre procédé, la mise en abyme est particulièrement utilisée dans le roman : un protagoniste, le savant Byron Caine, supposé travailler à élaborer une machine révolutionnaire, passe son temps à l'assemblage d'un puzzle. Ce jeu qui consiste à constituer une image à partir d'une certaine quantité de fragments, si on la transpose à la matière du texte narratif, envisage la lecture du livre comme l'assemblage d'un puzzle. De plus, le tableau de ce dernier représente dans la fiction une galerie d'autres tableaux et signale ainsi, par auto-réflexion, que le texte présente des mises en abyme. Au cours du récit, en effet, le personnage Paul raconte à Vera les épisodes de trois lanciers du Bengale, histoire dans l'histoire. Et on se préoccupera autant de son issue que de celle du récit central, car la description et le sort des personnages du récit imbriqué sont transposables à ceux des protagonistes de l'action principale. Ainsi les personnages fonctionnent comme des signes annonciateurs de liens possibles et permettent l'articulation et l'enchaînement entre les pièces du puzzle en l'histoire du Méridien de Greenwich dont l'image complète n'apparaît qu'à l'avant-dernier chapitre où tous les personnages trouvent leur place ainsi que leur fonction à l'échelle du roman et non seulement dans le cadre de leur propre piste narrative. [1].

Au plan de l'intertextualité, de grands mythes littéraires irriguent la fiction, on pense à celui de Robinson (via Le Clézio et Tournier). De même l'univers romanesque trouve un nouveau sens par des références implicites, des emprunts à la peinture, à la musique et surtout au cinéma.

En fait il n'est pas de page chez Jean Échenoz qui ne contienne au moins une référence qui ne propose un bref clin d'œil détournant de l' "action", qui n'ouvre fugitivement sur une piste renvoyant à l'archéologie du texte, à un foisonnement sous-jacent : ainsi débute un autre article[2] de Petr Dytrt, qui résume bien ce qu'il faut voir dans les romans de Echenoz si on veut en tirer la quintessence. Je limite ici, par souci de clarté, les nombreux autres repères que proposent les deux articles sus-mentionnés de Dytrt qui m'ont permis de comprendre et formuler ce qui précède.

Outre le caractère ludique de ces procédés, quel buts se proposent-ils ? Un troisième article critique [3] évalue le bien-fondé de la thèse de Petr Dytrt, relativise l'intention de parodie critique du roman moderne, et de la modernité en général, qui conduit à qualifier Echenoz d'auteur post-moderne [4]. La lecture ambitieuse du professeur tchèque de littérature y voit en effet le bilan de ce qu'il reste des grands concepts culturels marquants de la culture occidentale. Transformer les romans de l'auteur français en romans à thèse [à propos des esthétiques antérieures] est cependant présomptueux, car, et je cite ici la conclusion de Laurence Comut dans l'article en question, Echenoz entretient un rapport très désinvolte avec la théorie, et ne cesse d'afficher sa liberté créatrice, son goût de la fantaisie, aussi bien dans la composition de ses romans que dans son inventivité verbale. Je renvoie néanmoins vers ce chapitre complétant le sujet.
Mis à part tout cela, que nous raconte cet épais roman ? La trame fictionnelle passe au second plan à cause de ce qui est décrit plus haut, mais le romanesque est trempé dans le dernier tiers. L'enjeu réside dans les plans du projet Prestidge, avec lesquels s'est enfui un collaborateur d'un laboratoire de recherche. Poussé à réaliser une machine sur une île au large du Pacifique, le chercheur attire les convoitises de mercenaires, ce qui conduit à des actions et crimes impliquant tueurs professionnels et bandes armées, puis à un assaut final dans une déflagration gigantesque où certains sont miraculeusement épargnés. En réalité, il s'agit d'un roman sur le thème du faux. À commencer par l'île, me semble-t-il, géographiquement incompatible avec le méridien de Greenwich qui suit une ligne verticale sur l'Atlantique sud. Le projet Prestidge est un prétexte, il est d'ailleurs remplacé à la fin par un autre projet semblable [comme si le roman pouvait recommencer pareillement], tout aussi illusoire, destiné à détourner l'attention des personnes susceptibles de le convoiter et de les faire s'entre-tuer. La multitude des pistes du roman semble être dépourvue de bien-fondé, comme s'il ne s'agissait que d'un simple jeu avec les personnages et la narration du roman. Les plans tant convoités ne devaient d'ailleurs être qu'une copie des vrais plans et, second degré dans le faux, Caine, le chercheur, les remplace par les vrais plans. On finit par se perdre dans le système de la fausseté, puisque même le faux devient faux, ce qui accentue la dimension parodique, caricaturale du roman.

Divertissant, exubérant dans les procédés mis en œuvre, un farce aussi sérieuse que géniale, soigneusement écrite, comme toujours. J'ai vraiment pris plaisir à cela. Alors, à celles et ceux qui n'apprécient pas l'auteur, essayez-le peut-être avec le bon mode d'emploi ?

[3] Jean Echenoz, auteur postmoderne ? - Laurence Comut [Octobre 2009]
[4] Sens et portée du mot postmoderne, variables de l'Amérique à l'Europe et selon l'époque, sont bien expliqués dans l'article [3].


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