25 mars 2014

Pesanteurs


L'été s'acheva sans aucun autre miracle. Oublieuse enfance ! Les derniers jours de mon séjour, je n'y songeais même plus. Je pêchais mes gobies, je tirais de mon harmonica des sons de plus en plus éraillés, je bâtissais mes châteaux de sable sans m'attendre à m'envoler d'un instant à l'autre. Un soir enfin, je descendis seul faire mes adieux à la grève. Maman bouclait nos valises à la location. Demain soir, à Paris, nous retrouverions notre perchoir exigu, la chambre de bonne où nous logions. La mer rentrait au bercail, elle aussi. Elle reprenait possession des lieux qui nous avaient été concédés quelques heures durant. Je restai là,  pensif, debout sur la moraine de goémons noirâtres, d'os de seiche, de bois flottés et d'épaves diverses qu'apportaient les marées. On n'y voyait pas de bouteilles en plastique en ce temps-là, mais les têtes de poupée en caoutchouc et les baigneurs plus ou moins démembrés n'étaient pas rares. Si l'on y pense, il y a là quelque chose de louche : d'où viennent toutes ces poupées échouées sur les grèves ? Pas une anse qui n'ait la sienne ! Quelles mains les jettent à la mer, par un hublot, ou du haut d'un bastingage ? Je ne me posais pas ces questions, alors. Hamlet en culottes courtes, je ramassai bien le crâne décoloré par le sel d'un Yorick de celluloïd, mais je n'étais mûr pour aucune tirade. Je le lançai en direction d'une mouette qui cherchait pitance parmi les détritus. Manqué de peu, l'oiseau s'envola. Qui sait si, tant d'années après, la tête du poupard n'attend pas encore là-bas la vague qui la remportera ?

Georges-Olivier Châteaureynaud - Les Intermittences d'Icare (du recueil Jeune vieillard assis sur une pierre en bois)  

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