29 mai 2014

Au cœur de l'abandon

Au cœur de l'abandon

J'entends aussi des voix. C'est mon commerce avec les voix qui m'a empêché de devenir un animal. Je suis sûre, en effet, que si les voix ne me parlaient pas, j'aurais abandonné il y a longtemps ce charabia articulé, pour me mettre à hurler, à mugir, à feuler. Le marin sur l'île déserte parle à ses animaux familiers : « As-tu bien déjeuné Jacquot ? » dit-il à son perroquet. « Cherche! » dit-il à son chien. Mais il sent cependant ses lèvres se durcir, sa langue s'épaissir, son larynx devenir plus rugueux. « Ouah! » dit le chien. « Jaco! » répète le perroquet. Et bientôt le marin court à quatre pattes, assomme les chèvres indigènes à coup de fémur, mange leur viande crue. Ce n'est pas la parole qui fait de l'homme un homme, mais la parole des autres.

J.M. Coetzee Au cœur de ce pays

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