18 novembre 2014

Retour des oiseaux


Après avoir été roué de coups par son sergent, le jeune homme qui écrit Je demeurai allongé dans la neige, à regarder les étoiles qui brillaient suffisamment pour ne pas être masquées par la lumière artificielle des fenêtres des bâtiments et des lampadaires alignés dans l'allée. Je distinguai Orion, le Grand Chien. Lorsque les lumières s'éteignirent dans la caserne, je vis d'autres étoiles, telles qu'elles étaient il y a des millions d'années ou plus. Je me demandai à quoi elles ressemblaient à présent, le jeune soldat qui écrit cela n'est pas fait pour la guerre. Mais à son retour des combats en Irak, John Bartle, psychiquement meurtri, cultivera cette sensibilité pour en témoigner dans Yellow Birds, titre inspiré par un chant militaire traditionnel américain repris en épigraphe.

Une des principales raisons pour lesquelles il est si facile d'expédier des hommes à la guerre au pas cadencé, c'est que chacun d'entre eux se prend de pitié pour son voisin qui va mourir : on pourrait croire que l'anthropologue Ernest Becker a écrit cette phrase pour le personnage autobiographique de Kevin Powers.  Il était très lié à son frère d'armes Murphy dont pas même la dépouille ne reviendra d'Irak.  Bartle avait pourtant promis à la mère  du garçon qu'il ne lui arriverait rien. Revenu au pays il se remet difficilement de la perte. D'autant que l'armée cherche un bouc émissaire aux événements troubles liés à la fin de Murphy : John connaîtra la prison pour méditer ces jours où le G.I. disparut et fut retrouvé mutilé au pied d'un minaret. 
La beauté du roman réside dans son lyrisme sobre, mais aussi dans l'absence d'observations politiques et stratégiques du narrateur qui le rend inactuel. La guerre, qui pourrait aussi bien être une autre,  semble autant en lui que sur le terrain des combats. À son retour du merdier, – comme appeler cela autrement ? –elle habite son crâne et un sentiment d'inanité le ronge. Seul indice pour nous rassurer sur l'avenir du narrateur, la dédicace Pour ma femme et quelques photos de l'écrivain que nous pouvons juger en apparente bonne forme face à la presse. 

Aucune insistance sur les scènes difficiles. L'implacable est donné sans gore ni grandiloquence et la prose de Powers s'avère sans écueil. Encore que certaines expressions imagées passent mal en français: Pendant notre sommeil, la guerre frottait ses milliers de côtes par terre en prière et plusieurs considérations semblent tirées par les cheveux pour ne pas dire abstruses : L'habituel devenait remarquable, le remarquable ennuyeux, et par rapport à ce qui se situait entre les deux, je me sentais abattu et perturbé. L'auteur – ou le traducteur – doit être le seul à se comprendre.
Le pire n'est pas le recours au passé simple, dont nous savons la douleur de l'entendre répéter en français, Je gagnai, je les fermai, etc... mais le je sentai page 125 fait vraiment mal. Rebelote page 199: je tendai les mains. Chez Stock, il faudra songer à revoir la distribution des compétences. Les accords de genre ne semblent pas mieux réglés : J'avais feuilleté des gros manuels et seules ces mouvements correspondaient... De quoi être ébété un peu plus loin, car une H tombe sans pitié pour nous achever. On dit que le livre se porte mal ? 

Un fois écrit, un livre n'appartient plus à son auteur dit-on : c'est d'autant plus vrai pour les Yellow Birds que la traversée de l'Atlantique a joliment esquintés. Dommage pour un beau récit de guerre, où Kevin Powers a su transmettre son message sur la vulnérabilité de l'homme face à la brutalité des conflits armés. Le titre fut finaliste des National Book Awards 2012. 


12 commentaires:

  1. ...et si l'on pouvait voir les images mentales de chaque lecteur à lecture du même livre, on serait surpris. Non seulement le livre échappe à son auteur, mais il n'est que e support de milliers de scenarii légèrement différents...

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    1. Oui, il y a sans doute autant d'histoires différentes que de lecteurs du même livre !

      Je détourne ici l'idée pour souligner que les transcriptions et traductions échappent encore plus au contrôle de l'auteur qui est quelquefois trahi par des maladresses non souhaitables...
      Je ne sais pas si vous connaissez cela avec vos livres, mais j'imagine que vous seriez déçu, ne fût-ce que si on laissait traîner des coquilles dans vos textes.

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  2. J'ai été saisie par ce texte quand je l'ai lu...

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    1. Quand on entend crier qu'il faut intervenir ici ou là militairement, on oublie parfois les gars et les femmes, car il y en a parmi les G.I. et les intervenantes médicales, qui s'y collent.

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  3. En cette année de commémorations, ce qui me frappe, c'est justement cette attention à l'être humain : un nom, un visage, une famille pour chaque soldat, pour chaque mort. C'est lourd à porter aussi pour les compagnons de guerre survivants. Et pour tant d'engagés, ce n'est pas de l'histoire ancienne, mais une réalité à laquelle ils font face aujourd'hui.
    (Excellent, ce rappel au respect de la langue.)

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    1. Pour illustrer ce billet, j'ai, sans le vouloir, vu quelques images difficiles comme ce visage de femme irakienne méconnaissable aplati par la chenille d'un char. L'humain c'est malheureusement aussi cela.
      Ce qui justifie aussi l'attention essentielle dont vous parlez.

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  4. Les coquilles dans les livres deviennent de plus en plus fréquentes, même chez des maisons sérieuses, c'est agaçant et quelque peu incompréhensible. J'ai noté ce livre il y a quelque temps. Je me dis que l'idée que se font les individus de la guerre quand ils partent doit être très éloignée de la réalité qu'ils rencontrent sur place. Et ça m'intrigue, parce que à notre époque les images ne manquent pas, ni les récits, est-ce une forme d'aveuglement ?

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    1. Les coquilles :incompréhensibles ou tout simplement le fait de gens subissant une pression pour bâcler un travail. Il y a quand même des choses à ne pas laisser passer.

      Les soldats :aucun mot, aucune image ne saurait, je crois, restituer ce que l'on ressent lorsqu'on est vraiment dans en situation de combat de guerre. Ce n'est plus un entraînement, on est une cible réelle, on voit d'autres tomber, la vie peut s'arrêter là. Je me demande si ce n'est pas la réponse à votre interrogation: les témoignages ne suffisent pas. Il faut aussi savoir que les formations harassantes avant le combat sont destinées à éviter que les soldats réfléchissent trop.
      Dans le livre, avant un assaut, en présence de journalistes et caméra, un colonel exhorte les soldats «Vous allez faire la chose la plus importante de votre vie ! ».
      Murphy en apparté «Tu crois vraiment que ce sera la chose la plus importante de notre vie ?». Bartle: «J'espère que non Murph».

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  5. un livre que j'avais noté à sa sortie mais pas encore lu, le thème de la guerre en Irak me rebute un peu j'ai un peu de mal à comprendre comment un éditeur important peu laisser passer autant d'à peu près

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    1. Je suis aussi sidéré que vous. Et je suis pourtant compréhensif vis-à-vis des fautes d'inattention que je suis le premier à laisser traîner. Mais là, franchement...

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  6. C'est étonnant tout de même toutes ces coquilles !!!! Il se passe quoi chez Stock ? C'est les soldes du côté des correcteurs ?

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    1. Étonnant mais pas si rare. Je constate de plus en plus souvent que certaines fautes passent le filet des correcteurs, si toutefois il y a encore un vrai travail à ce niveau... Je peux aussi comprendre que certains sont pressés par des impératifs commerciaux qui les empêchent de bien faire leur boulot. Mais où va-t-on si les livres eux-mêmes ne respectent plus la langue ?

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