10 avril 2015

L'ignorance provisoire

Nous connaissons tous l'imbécile qui dévoile la fin du thriller, le maladroit qui livre sur son blog le coupable du polar que nous nous réjouissions de dévorer (j'en fus et me fis un jour tancer sur Babelio pour avoir trop dévoilé le fil d'un roman). 

Raphaël Enthoven, sous une rubrique mensuelle de Philosophie Magazine (mars 2015), se penche sur le terme spoiler. Le mot français espollier, qui signifie «piller», «ruiner»,  fut capté par la langue de Shakespeare et nous revient pour désigner, en même temps, l'acte dévastateur qui divulgue le dénouement de l'histoire et ce gâcheur de plaisir qui est l'auteur de la balourdise : attention spoiler !

Deux jolis développements, de directions divergentes, illustrent l'article du philosophe.

Le premier ramène droit à une conférence donnée à Liège sur Marcel Proust, où Enthoven mena un savant discours d'une heure et demie pour nous initier à la grâce de pouvoir être surpris de ce à quoi on peut s'attendre (La candeur retrouvée). 
Qui n'a pas lu Moby Dick parce qu'il connaissait l'échec du capitaine Achab ? Qui s'étonne de la mort de Phèdre au dernier acte ? Qui n'a pas vu Titanic parce qu'il savait le naufrage du navire ? L'univers des romans policiers de Simenon est exemplaire, nous les lisons peu pour connaître l'auteur du crime. Une histoire qu'on souille quand on en révèle la trame est une histoire dont l'intérêt ne repose que sur des péripéties. La matière l'emporte sur la manière. 
Il y a toutefois autre chose de plus subtil. La surprise n'est pas tant dans l'imprévu, mais dans l'apparition, qu'on la devance ou non. [...] la surprise est dans le sentiment d'une présence à laquelle on peut s'attendre sans que rien, néanmoins, nous y prépare.[1]  
Mais le spoiler est un assassin ! Et ceci nous conduit à la deuxième réflexion. Pensez qu'il ruine les mondes que s'invente le lecteur. Un spectateur joue avec sa vie lorsqu'il rêve et se divertit. Le spoiler c'est la mort du possible au profit de l'inévitable, ou de la mort elle-même. Spoiler, c'est rappeler au spectateur, qui a tenté de l'oublier, que la vie n'a qu'un chemin. Ne divulguez pas la fin, laissez l'illusion que les choses se dérouleront autrement ! [2]

Pour achever sa démonstration, Enthoven assène néanmoins: La vie elle-même est une histoire dont le dénouement précède la narration et il faut convenir que l'argument ne manque ni de pertinence ni d'ironie (très philosophique).

[1] Les plus passionnés par le sujet ne manqueront pas de retourner vers Clément Rosset qui nous expliquait, à travers Le réel et son double,  comment les oracles se réalisent de façon différente de celle qu'on attend, induisant la surprise alors qu'arrive bien ce qui était prévu.
[2] Je vais plus loin que Raphaël Enthoven – mais je pense que c'est très personnel – ne vous contentez pas d'en préserver l'issue, dites m'en le moins possible du récit.

19 commentaires:

  1. Oh merci de m'avoir donné l'origine de ce spoiler si anglo saxon, en fait venant du français (et il y a d'autres exemples bien sûr)
    Connaître l'histoire n'enlève pas toujours le plaisir, sinon on ne relirait pas. Même Le meurtre de Roger Ackroyd, je le relis pour le plaisir de voir comment le lecteur est roulé dans la farine. Quant aux plus classiques, retrouver des scènes oubliées est aussi un bonheur.
    Les blogueurs spoilent rarement, je n'en dirais pas autant de certains journalistes de magazines littéraires...

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    1. [Je connaissais jusqu'ici le mot «spoiler» comme un appendice aérodynamique (bequet) en forme d'aile ajouté à l'arrière de certaines voitures sportives.]
      Je relis rarement des livres de fiction et pas parce que je connais l'intrigue. Depuis quelques années j'ai moins tendance à m'immerger dans les récits d'imagination comme je le faisais dans l'adolescence, je ne vis plus les scènes de lecture au point de vouloir les revivre. J'ai perdu sans doute une forme d'«innocence» de lecteur et je le regrette parfois quand je vois à quel point ma compagne, par exemple, dévore certains livres. Par contre, comme vous, je relirais volontiers une intrigue pour voir comment l'auteur «roule dans la farine». La méthode, le dispositif déployés me passionnent.

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  2. j'apprécie R Enthoven et ses chroniques, je suis un peu crispée moi par ceux qui dévoilent un peu trop de l'intrigue et des personnages, il y a un vrai plaisir à découvrir peu à peu les rouages d'une histoire, les travers d'un personnage. Je ne lis pas certains blogs à cause de cela mais je suis du même avis que Keisha c'est un travers des critiques et par exemple au Masque et la Plume plusieurs fois le journaliste se fait un (malin ...) plaisir à donner le dénouement, c'est peu respectueux et de l'auteur et du lecteur potentiel
    je lis moi aussi moins de romans aujourd'hui qu'hier mais j'aime encore être surprise
    Et contrairement à vous Christian je relis beaucoup et j'aime à ce moment là retrouver les temps forts que j'attends avec gourmandise

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    1. Entièrement d'accord avec vous pour l'entière découverte des histoires, je lis d'ailleurs à peine les 4ème de couverture. Je ne consulte pas tellement de critiques littéraires «spoilantes»; dans la presse officielle, ce n'est le cas ni dans "Lire" ni dans le "Magazine Littéraire". Je comprends mal que pour le Masque&Plume, on donne l'issue !
      J'aime encore être surpris par les romans, rassurez-vous, mais en vieillissant, il y a de moins en moins d'auteurs pour m'épater... ceci dit sans forfanterie.
      Super soleil ici aujourd'hui, nous en profiterons !
      Bon week-end Dominique.

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  3. Merci de ce bel éclairage cher Christw.
    J'ai dans l'idée que révéler dévoiler s'apparente en l'occurrence à un manque de respect des différentes personnes !
    N'y aurait-il pas la un rapport pas très sain à la notion de "pouvoir" qu'on exerce en "sachant".
    Détenir une info et la divulguer semble parfois irrépressible chez certains ...
    A réfléchir.

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    1. Je comprends l'attrait d'un sentiment de puissance furtif procuré à celui qui sait et le prouve.
      Détenir une information exclusive importante entraîne un pouvoir tant qu'on la garde pour soi et qu'on la négocie, le chantage en est un bel exemple. Une fois donnée, toutefois, elle ne vaut plus grand chose en terme de pouvoir et je ne vois dans le spoiler qui nous occupe qu'une intention idiote de nuire ou, plus grave, d'être assez bête pour se croire intéressant en gâchant le plaisir de l'autre. Pouvoir bien éphémère et de pacotille.
      Quand à diffuser de manière irrépressible des infos, on voit ce que ça donne sur les réseaux sociaux aux nouvelles desquels j'accorde d'ailleurs peu confiance.
      Merci K d'avoir contribué à poursuivre ainsi la réflexion.

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  4. Je ne relis guère parce que je suis trop tentée encore par de nouvelles lectures. Pas forcément d'ailleurs des nouveautés, mais des auteurs que je n'ai pas eu l'occasion de découvrir plus tôt. A cet égard, les blogs sont une mine inépuisable et parfois désespérante ! Je m'efforce de "spoiler" le moins possible dans mes billets, je déteste personnellement que l'on m'en dise trop avant lecture.

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    1. J'ai tendance à être aussi tenté par des nouveautés plutôt que de retourner vers des anciennes lectures. C'est moins vrai pour des livres du genre documents, essais, etc... vers lesquels je retourne bien plus souvent pour remémorer des connaissances mal assimilées ou à moitié oubliées. Et l'avantage avec ces livres-là est que spoiler ne fait pas sens...

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  5. Depuis toujours, c'est avec un grand plaisir que je révèle aux mioches que le Père Noël n'est qu'un bobard. Suis-je un spoiler?

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    1. Pas nécessairement. Il y a des gosses qui sont soulagés de ne plus devoir laisser aux parents l'illusion que leurs enfants croient encore au Père Noël...

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  6. Et puis, les mioches, en grandissant, s'inventent d'autres Père Noël.

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    1. Et oui, cher Frédéric, je crois même que le premier est encore le moins tragique.

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  7. Pour moi la fin d'un livre (à part peut-être un polar très savant) n'a pas grande importance et il m'arrive régulièrement de ne pas finir les livres...quand il me semble que j'en sais assez pour le terminer toute seule!!! Le pourquoi des décisions prises, des changements ou renonciations m'importe par contre beaucoup et qu'on me le raconte m'exaspère. Mais c'est assez rare qu'on le fasse, ouf.

    Avez-vous vu que Eduardo Galeano- uruguayen- (ainsi que Günter Grass) est décédé aujourd'hui? Lire ou relire "Les veines ouvertes de l'Amérique Latine" ...
    Bonne semaine à vous.

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    1. Le côté positif du décès d'un auteur est qu'on met l'accent sur ses œuvres et qu'on le lit. Je tâcherai de combler mes lacunes en ce qui concerne ces deux disparus.
      Bonne semaine et portez-vous bien.

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  8. Je relis pas mal, et plus j'ai relu un livre, plus j'aime le relire... Peu d'auteurs permettent ce "travail de fond" mais il suffit d'avoir tout Zola, ou tout Proust, ou tout Sylvie Germain, et bien d'autres encore... On se fiche alors des "espollieurs" (le mot d'ancien français était beaucoup plus joli) ;-)
    Mais j'avoue quand même, je redoute le spoiler plus que tout en ce qui concerne mes séries fétiches !

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    1. Oui je comprends que les classiques se relise, surtout Proust qui recèle pour moi toujours des découvertes à la relecture.
      Quelles sont vos séries fétiches Margotte ?
      Bon week-end !

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  9. je me sens "vilain petit canard" je commence toujours les romans par la fin, je regarde toujours le dernier épisode d'une série avant de la commencer. Le suspens tue pour moi le plaisir de la lecture, je fais attention sur mon blog de ne pas spolier , mais j'ai du mal, on me le reproche parfois. Quand je connais bien un livre je m'y prélasse avec plaisir . J'espère n'être pas la seule de mon espèce!

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    1. J'avoue que c'est étonnant, surtout que vous disiez que le suspense tue le plaisir. D'un côté, je crois qu'il est vrai que le côté thriller, l'envie de savoir la suite peut conduire à faire rater d'autres aspects séduisants d'un roman : on saute de belles descriptions, on néglige une forme stylée pour aller plus vite au fait final et on oublie un peu de «se complaire» dans la familiarité des personnages. (Ce qu'on peut toutefois faire à la relecture.)
      Mais pourquoi pas, aucune forme de lecture n'est meilleure que l'autre pour autant que l'on y trouve son bonheur.

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    2. ah ah .... qui dit relecture dit qu'on connaît la fin ..... j'ai souvent plus de plaisir à la relecture , pour ces raisons là l'effet de surprise enlève l'observation fine de l'écriture.

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