30 mai 2015

Le nouveau réalisme

Pourquoi le monde n'existe pas de Markus Gabriel (suite)
© Rovelli Design - Béton

Quelles conséquences découlent du fait qu'il n'existe pas un monde, un arrière-plan «rassurant» dans lequel tout vient s'intégrer, ce référent universel qui n'est en aucun cas l'univers physique des atomes, astres et étoiles ? Si le monde existait, il serait la règle à laquelle tout se soumet. Dans le cas contraire, les champs de sens se dilatent dans toutes les directions imaginables, enchâssés à l'infini, sans loi fixée à l'avance. "Accepter cette idée, c'est faire l'expérience d'une créativité radicale qui, au bout du compte, plane sur tout en toute liberté, illimitée par principe." 
C'est considérable.

Selon Markus Gabriel, la représentation scientifique du monde est un échec, non pas à cause des sciences qui expliquent ce qu'elles savent déchiffrer, mais parce qu'on en fait une croyance mal comprise. "Prendre conscience que le monde n'existe pas nous aide à nous approcher de la réalité et à comprendre que nous sommes des êtres humains. Et c'est un fait que les humains se meuvent dans l'esprit. Qu'on oublie l'esprit et on ne contemple plus que l'univers, tout sens disparaît, c'est une évidence. [...] Le nihilisme moderne repose donc sur une erreur non scientifique, celle de confondre les choses en soi avec les choses de l'univers et de tenir tout le reste pour une illusion biochimiquement induite."
Les conceptions du nouveau réalisme se situent aux antipodes du nihilisme matérialiste : "l'image scientifique du monde est une gigantesque illusion qui nous promet le réconfort alors que, paradoxalement, elle élimine le sens du monde."

Le réalisme s'oppose au nominalisme que nous avons déjà évoqué ici et   en 2014. Ce dernier considère que les mots désignant concepts et catégories ne correspondent à rien de réel. Il n'y a rien derrière le mot «cheval», ce serait un terme général pour désigner de nombreuses unités singulières à quatre pattes et crinières qui seules existent. 

Suivons le raisonnement de Markus Gabriel pour confondre le nominalisme. Le fait qu'une pomme soit rouge fait partie de la structure d'une pomme, sinon elle ne le serait pas. Mais il existe aussi d'autres objets de couleur, des pommes qui sont vertes. D'où il découle que cet autre objet a une structure, la couleur, que d'autres objets peuvent avoir aussi. La structure est générale et ne concerne pas que cet objet. Si cette structure est générale et, selon le nominalisme, un mot vide, dénué de substance, la structure «couleur» ne correspondrait à aucune réalité et nous ne serions plus en mesure d'admettre qu'il y a des pommes rouges et des pommes vertes ! "Le réalisme suppose que certains de nos concepts, y compris des notions abstraites comme «amour» ou «État» ou le concept de notion abstraite, ne sont pas que des noms grâce auxquels nous nous simplifions les choses. Bien au contraire : il y a des structures que nous reconstituons au moyen de concepts." Le réalisme revendique les structures, elles sont des choses en soi.

Le nominalisme est le précurseur du constructivisme auquel s'oppose aussi radicalement le réalisme. Pour expliquer la notion de constructivisme, imaginons que nous regardons ce qui nous entoure avec «les yeux de Dieu»... Il n'y a autour de nous qu'un bouillonnement
 informe de particules élémentaires. À travers le système sensoriel propre à l'homme, les yeux par exemple, des photons touchent la rétine et une image se forme dans notre cerveau que nous appelons représentation mentale. Cette image est différente de celle qui se formera dans le cerveau d'une mouche par ses yeux à facettes ou dans celui du dauphin via le sonar. À partir de ce constat, le constructivisme prétend que nous ne voyons pas les choses en soi, mais des représentations qui ne sont que des illusions. 
Le réalisme dépasse cela : comment savoir, en ce cas, si ce que nous appelons le cerveau et le fonctionnement de nos sens dans ce raisonnement n'est pas aussi une illusion ? Si tous les éléments qui apparaissent sur l'écran de notre conscience sont des illusions, alors le cerveau et le fonctionnement des sens en sont aussi. "Si le monde ou le monde extérieur n'est qu'une construction de données des sens, cette thèse n'est elle-même qu'une construction de données des sens. Tout disparaît dans un gigantesque (illusoire) maelstrom. [...]. Que je voie une pomme ou que j'hallucine une pomme ne ferait plus de différence." 

Le nouveau réalisme soutient que nous percevons les choses en soi bien qu'elles apparaissent de
 différentes façons. Il ne s'agit pas d'illusions comme le constructivisme le considère avec précaution. Je peux sentir, toucher, voir ma main gauche, la voir dans des positions différentes certes, mais il faut bien qu'il existe une main gauche en soi, une chose en soi qui se distingue des nombreuses façons dont elle apparaît. "Le nouveau réalisme asserte que toute connaissance vraie est une connaissance d'une choses en soi (ou d'un fait en soi). Une connaissance vraie n'est pas une hallucination ou une illusion, mais une apparition de la chose en soi (dans un champ de sens)." 

Ce programme remet en cause la philosophie occidentale telle qu'elle est envisagée depuis Kant.


Le mouvement philosophique rencontre des contradicteurs. Dans un article de Bibliobs, Michaël Fossel écrit à propos de Avant demain - Épigenèse de la rationalité (Catherine Malabou) : «Plus encore que les neurosciences, ce livre cible le «réalisme métaphysique» qui fait florès aujourd'hui, que ce soit à travers "Après la finitude", l'ouvrage important du jeune philosophe Quentin Meillassoux, ou, de façon plus anecdotique, l'essai à succès de l'Allemand Markus Gabriel "Pourquoi le monde n'existe pas". Tous deux contresignent l'acte de décès de Kant et de toute la pensée européenne moderne en revendiquant à nouveau le droit d'accéder au savoir absolu

Pour aller plus loin :

– avec Catherine Malabou et son dernier livre :

– avec Quentin Meillassoux et Après la finitude :

Quelques noms associés par Markus Gabriel au nouveau réalisme : Martha Nussbaum, Robert Pippin, Judith Butler, John Searle, Jonathan Lear, Thomas Nagel, Alain Badiou, Quentin Meillassoux ou Slavoj Žižek.

7 commentaires:

  1. J'ai beaucoup de mal à suivre ce genre de raisonnement et j'avoue qu'il ne me séduit guère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous n'aviez pas été intéressée par la première partie, il et normal que vous ne compreniez pas cet article-ci.
      Bonne fin de dimanche, à bientôt.

      Supprimer
  2. Pretty! This has been an incredibly wonderful article. Thanks
    for supplying this information.

    RépondreSupprimer
  3. I'll right away seize your rss as I can not find your e-mail subscription hyperlink or e-newsletter service.

    Do you have any? Please let me understand so that I may just subscribe.
    Thanks.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Thanks for your interest.
      There is no newsletter. The commentators of this blog don't usually remain hidden (you remain anonymous for me). There is however a contact form to write to me.
      Have a nice day.

      Supprimer
  4. Definitely imagine that which you said. Your favourite justification appeared to be at
    the net the easiest thing to take into accout of. I say to you, I definitely get annoyed
    whilst other people think about issues that they just don't
    know about. You controlled to hit the nail upon the
    highest and also defined out the entire thing without having side-effects , other people can take a signal.
    Will likely be back to get more. Thank you

    RépondreSupprimer
  5. What a data of un-ambiguity and preserveness of precious familiarity on the topic of unpredicted feelings.

    RépondreSupprimer