11 mai 2015

Les variantes de Smourov


Il eût été vain de tricher avec cette évidence – tous les gens que j'avais fréquentés n'avaient pas été des êtres vivants, mais d'hypothétiques miroirs de Smourov. 

Voici un récit subtil qui fait partie de la jeunesse littéraire de Vladimir Nabokov. Émigré avec ses parents de noblesse russe dans les années 1920, réfugié en Angleterre et à Berlin, il finit ses études à Cambridge puis s'expatrie aux États-Unis en 1940. C'est dans la capitale allemande en 1930 qu'il écrit en russe cette histoire publiée dans la revue des émigrés Sovremennyia Zapiski. Il lui donne pour titre Soglyadatay, ancien terme militaire qui signifie «espion» ou «guetteur». Il la traduit plus tard en anglais et elle sera publiée en trois parties dans Play-Boy en 1965, avec le titre plus adéquat The Eye (L'œil) qui devient Le guetteur en français. 

La couverture du Folio (Karol Machalek) décrit parfaitement la personnalité du narrateur : un bouquet de muguet à la main, indice de sa volonté de plaire, il cherche obstinément dans un miroir une image qui coïncide avec la sienne. Nous découvrons le portrait d'un homme profondément seul et égocentrique et dans la mesure où je pense que nous participons tous un peu de ces caractères, j'espère que nous nous reconnaissons assez dans les péripéties de cet homme singulier pour vibrer à l'unisson.


Le guetteur est sans cesse à l'affût de son image chez les autres où il finit par déceler la multiplicité insoupçonnée de ses portraits spectraux. Dans la communauté berlinoise des émigrés russes, il a une liaison avec la torride Mathilde qui comblera davantage ses attentes sensuelles que son cœur déprimé : Je pense que je dus la trouver assez plaisante, cette plantureuse personne d'humeur impavide, au regard de Junon, dont la grande bouche se ratatinait en un cul-de-poule qu'elle prenait pour un bouton de rose chaque fois qu'elle tirait un miroir de son réticule pour se poudrer le visage. Elle avait des chevilles fines et une démarche gracieuse, cela fait passer bien des choses. Une chaleur généreuse se dégageait de sa personne; dès qu'elle apparaissait, il me semblait que la température de la pièce s'élevait de plusieurs degrés et, le soir, lorsque j'avais reconduit à sa porte ce gros calorifère vivant et que je rentrais seul parmi les sons limpides et les éclats de vif-argent de l'implacable nuit, j'avais froid, je me sentais glacé jusqu'aux entrailles.

Cependant le mari de la dame, le terrible Kachmarine, surgit un beau jour pour donner à l'amant une leçon qui lui semble une exécution. Désespéré, le visage tuméfié, notre homme entreprend de se suicider, le revolver sur la poitrine : Je ressentis une forte secousse et un son délicieusement agréable vibra derrière moi[1] ; cette vibration est restée à jamais gravée dans ma mémoire. Le sourire sardonique aux lèvres de Nabokov laisse entendre ici que le gaillard se rate et n'est pas près de passer l'arme à gauche. Bien plus, il va se croire mort et tout ce qui lui arrive dès ce moment est perçu avec une distance qui fait de lui un contemplateur assidu de lui-même, un guetteur de haute volée. Le personnage de Smourov  qui apparaît à ce moment doit être regardé avec circonspection par le lecteur, ainsi que prévient Nabokov dans un préambule de 1965 : Il est d'ailleurs peu probable que même le plus naïf parmi ceux qui jetteront un coup d'œil sur les facettes miroitantes de cette histoire mette longtemps à deviner qui est Smourov.

© Geluck

Les ruses du bonhomme pour découvrir comment les autres le voient, mais aussi la révélation de reflets très éloignés de ses attentes, font partie de la délectation de cette perle freudienne[2], charmante et railleuse, d'un Nabokov trentenaire déjà dans les sommets de son talent. Au centre, l'amour bien entendu. Et, inversion sublime, Vania, dont il est éperdument amoureux, n'est-elle pas une femme qu'il a inventée, une image d'elle qu'il se fait ?

[1] un pot rempli d'eau se brise avec un gargouillis.
[2] ... les Freudiens voltigent tout autour avec circonspection et avidité, dévorés d'un besoin brûlant d'y déposer leurs œufs,... écrit l'auteur dans le préambule de 1965.

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17 commentaires:

  1. Un récit de Nabokov que je ne connais pas, aussi je suis prête à ouvrir cette "perle freudienne, charmante et railleuse". (Merci de nous épargner les soupes indigestes.)

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    1. Il va falloir que je sois attentif : les commentaires en attente de modération ne sont pas signalés dans ma boîte mail, si bien que je ne les avais pas vus hier ! Merci encore de m'avoir signalé les captchas, je ne me doutais de rien.

      Les soupes indigestes, ce sont les captchas imagés, je suppose ? Je pourrais comprendre qu'il s'agit des Nabokov plus longs du genre (Ada, Pnine), que j'aime beaucoup néanmoins.

      Bonne journée Tania.

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    2. Farceur ! Vous savez que contrairement à vous, j'apprécie les lectures au long cours. Oui, je parlais des captchas (il y a bien des soupes au menu de la reconnaissance visuelle ;-)
      Bonne journée, qui débute sous un ciel clair de bon augure.

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    3. Je ne voulais pas vous taquiner, je vous assure. C'est moi, pourquoi les pavés de Nabokov seraient-ils des soupes...?

      Blogspot me joue des blagues, je ne suis averti par mail que de certains commentaires en modération, mais avec 10 heures de retard. Après les captchas, voilà autre chose.... Font-ils tout pour décourager la fréquentation des non Googleurs ?

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  2. Voilà un auteur que je ne connais que par un petit bout de la lorgnette, je connais son livre de souvenirs, magnifique et ses critiques littéraires totalement injustes mais tellement passionnantes, le romancier et le nouvelliste je l'ai très peu lu

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    1. Ah oui je me souviens du livre de souvenirs du début que vous évoquez, je l'ai beaucoup aimé. Je suis un grand lecteur de Nabokov, tout y a passé ou presque, je crois que je n'ai pas lu "Ada". Sur la fin, je crois qu'il perdait un peu la tête, "La transparence des choses" m'a été incompréhensible, je devrais réessayer.
      "Le guetteur" est plein d'esprit, c'est amusant. Du «Nabokov» toujours un peu cynique et avec le style bien connu aux allusions voilées.

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    2. J'aime assez que vous souligniez ses critiques totalement injustes : c'est tout à fait dans le style de l'écrivain qu'il était, reconnaissons qu'il était imbu de sa personne, mais quel talent !

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  3. Le portrait de Mathilde est cruel, mais quel talent ! Je ne connaissais pas ce roman.

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    1. Ah oui il est cruel, j'en conviens. Et je pense bien qu'il visait des personnes existantes de son entourage à Berlin, comme il les cite de façon à peine voilée dans le préambule de 1965 !
      Je le crois assez misogyne aussi. (Je retrouve beaucoup cela chez Simenon).

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  4. Je note, je pense le trouver à la médiathèque .Merci Christw !

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  5. Bonjour Christian, c'est également Tania, mais c'est la seule, qui m'a signalé des choses insoupçonnables, genre alimentaire répugnante, sur mon blog...quelle horreur! Je vais sans doute faire comme vous.

    Je note aussi ce titre, la recherche de soi à travers les autres est un sujet passionnant, et assez masculin si j'en crois mon expérience de vie et littéraire. Aucune critique, juste une constatation.
    Bon week-end à vous.

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    1. L'ennui avec la modération des commentaires est que le blog est moins dynamique, puisque les commentaires sont différés. Ce sera plus marqué chez vous, j'imagine, où il y a quand même du monde.

      Tiens, ce que vous dites sur la recherche de soi dans les autres m'étonne un peu. Mais je n'ai jamais réfléchi à une différence masculin/féminin à ce niveau.

      Bon week-end Colette.

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  6. Bonjour Christw, je note ce roman pour le sujet et puis j'avoue à ma grande honte n'avoir jamais lu de roman de Nabokov. Cela me tente plus que Lolita. Bon dimanche.

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    1. Oh "Lolita" est très peu représentatif de l'œuvre de Nabokov je trouve. Il y a des livres extraordinaires à côté de cette liaison déséquilibrée, qui choque d'ailleurs beaucoup moins aujourd'hui. "Lolita" est plus complexe qu'on ne l'imagine, particulièrement la seconde partie.
      Je vous conseille "Autres Rivages", très belle autobiographie. Je trouve ses nouvelles hors pair mais il faut aimer le genre et le style parfois diabolique de ce Russe très américain.

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  7. Je ne connaissais pas du tout ce titre ! Je n'ai lu que "Lolita" et sa magnifique autobiographie (et je vois dans votre réponse ci-dessus que vous l'avez déjà lue...).

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    1. J'ai été surpris par la maturité littéraire du Nabokov à moins de trente ans.

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