16 mai 2015

Tout existe, sauf le monde

Traduit de l'allemand par Georges et Sibylle Sturm.

En plus des livres, il faut de tout pour faire un monde, des hommes et des arbres, des astres et des horoscopes, des joies et des catastrophes, des concepts et des fantasmes, des marottes de soirs tristes et des matins ensoleillés. Il y a aussi des physiciens et des philosophes. Et ces derniers n'auront pas nécessairement le même regard que les astrophysiciens sur ce qu'est le monde. Markus Gabriel le dit clairement : le monde est fait de toutes ces choses qui sont aussi bien les rêves que les objets matériels, les personnes réelles que les protagonistes de romans. Et en cela il n'a pas du tout la même opinion que Stephen Hawking, "bien trop surfait comme intellectuel" (sic), qu'il accuse d'assimiler la totalité à laquelle nous appartenons, le monde donc, à l'univers pris au sens de domaine des objets physiques. Les philosophes savent eux que "l'univers  est une province ontologique, ce que Hawking n'a pas remarqué parce que autour de lui, tout se transforme en physique." 
Cartographie de l'univers

Malgré la crispation de lecteur inhérente à la crainte de ne pas pouvoir s'accrocher, le livre s'est avéré fidèle à son bandeau publicitaire (du Literarische Welt) : "la bonne philosophie est aussi passionnante qu'un polar".

«Au diable les matérialistes ! Revenons-en à notre dimension spirituelle !» pourrait clamer le jeune philosophe allemand comme slogan de l'argumentation qui se rattache au nouveau réalisme, développée sans jargon dans Pourquoi le monde n'existe paschez JC Lattès en 2014. 

C'est tout à la fin du livre qu'il donne une illustration artistique de son propos qui selon moi couronne l'ouvrage. Il convoque la toile de Kasimir Malevitch, représentant un carré noir sur fond blanc, pour suggérer comment ce qui apparaît surgit sur un arrière-plan vide, qui ne se voit pas, n'existe pas. "Ce n'est qu'ainsi que le peintre atteint l'effet désiré de la vacuité du monde. Il nous délivre de cette obsession qu'il y aurait un champ de sens qui englobe tout, dans lequel nous devrions nous intégrer." Bref derrière tout ce qui se manifeste à nous, il n'y a pas un tout qui englobe l'ensemble. Plein de choses existent mais le monde n'existe pas. Il y a une infinité de possibles qui ne sont pas inclus dans une totalité. Au fil des trois cents pages du livre, Markus Gabriel expose de façon plus complexe – mais avec de nombreuses références populaires et actuelles – comment il arrive à sa conclusion, que tout bon matérialiste, pétri par les sciences de la nature, n'acceptera pas les yeux fermés.  
Carré noir sur fond blanc - Kasimir Malevitch
Bref aperçu. Tout ce qui existe apparaît dans un champ de sens. Contrairement à la logique moderne qui confond domaine d'objets avec ensemble, c'est-à-dire ensemble d'objets dénombrables et mathématiquement descriptibles – mais tous ne sont pas tels –, Gabriel propose la notion plus large de champ de sens, c'est-à-dire les domaines dans lesquels chaque chose apparaît d'une manière déterminée. Prenez votre main gauche, elle peut apparaître comme une belle main bronzée, comme un agglomérat de particules atomiques ou comme un ustensile pour vous alimenter. Selon le champ de sens, la main sera une main, un assemblage d'atomes, un outil ou encore une œuvre d'art. De même un  groupe de cinq arbres apparaîtra comme un bosquet, cinq arbres séparés ou encore comme un  assemblage de particules selon le champ de sens, la contingence si l'on veut, dans lequel il se manifeste. De la même façon, le personnage de Julien Sorel existe à travers le roman de Stendhal mais également sous les traits d'un acteur dans un film qu'on en a tiré ou même en tant que sujet bien concret d'étude littéraire.

La règle fondamentale est qu'il n'existe rien en dehors d'un champ de sens. 

Partant de là, – je développe de façon très schématique – s'il existait un monde qui englobe tout, cet objet «monde» devrait lui-même avoir son champ de sens. Dès lors celui-ci serait compris en lui-même puisque le monde contient tout, y compris son propre champ de sens. Et le serpent se mord la queue, on aboutit à une impasse comme lorsque nous essayons de concevoir l'infini. Markus Gabriel explique encore ceci  par un exemple très pédagogique : "C'est comme si on prétendait faire une photo de tout, appareil photo compris, ce qui est impossible, car si l'appareil photo apparaissait dans notre photographie, l'appareil photographié ne serait pas parfaitement identique à l'appareil photographiant, tout comme mon image dans le miroir n'est pas parfaitement identique à moi-même. Toute image du monde reste à tout le moins une représentation du monde vu de l'intérieur, en quelque sorte une image que le monde se fait de lui-même."

M. Gabriel © Meinbert Gozewijn van Soest

L'intention de l'auteur allemand n'est certes pas de tout spiritualiser – certainement pas la médecine, pour ne citer qu'elle – mais de reconsidérer l'importance accordée aux sciences dites de la nature, au détriment des sciences humaines et sociales. 

Pourquoi Markus Gabriel insiste-t-il sur l'inexistence du monde ? Où veut en venir le nouveau réalisme dans les chapitres consacrés au sens de la religion et de l'art ? Qui sont ces nouveaux philosophes qui enterrent les précautions de Kant pour interpréter le monde ? Nous tenterons de musarder autour de ces questions lors d'un billet complémentaire dans quelques jours. 

En attendant, les plus curieux s'informeront déjà de cet article de "Bibliobs" où il est question des réserves de la philosophe Catherine Malabou sur le nouveau réalisme.

4 commentaires:

  1. C'est le genre de livre dont je crains qu'il reste assez hermétique pour moi ; à cause d'un langage et de concepts que je ne maîtrise pas du tout ?

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    1. Je vous comprends très bien Aifelle, ce sont des notions abstraites auxquelles on est ou pas sensible. Une fois intégrée, après quelques, temps elles deviennent familières et on finit par les mettre à profit dans certains questionnements. Je reconnais aussi qu'il y a des concepts, certains noms qu'il convient de maîtriser un peu avant de se lancer.

      Je ne les possède pas toujours bien et c'est sans doute la raison pour laquelle j'aime m'y «frotter». Petit à petit je trouve cela passionnant. Trouver du sens, comprendre a toujours été chez moi un passe-temps comme certains jouent aux échecs ou discutent foot. (Deux activités que je ne délaisse pas pour autant....).

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  2. La fameuse question du référent ! Voilà qui me rappelle mes lectures universitaires, souvent ardues, il est si facile de se perdre dans la forêt des concepts. J'ai toujours eu du mal à ce jeu-là. (L'expression "bonne philosophie" sur le bandeau me fait sourire.) Voyons l'extrait.

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    1. Les concepts ne sont pas seulement difficile à appréhender en eux-mêmes, mais, vous le dites, on s'y perd facilement quand on les découvre ou ne les manipule pas tous les jours. Mais j'y prends un certain plaisir, sinon pourquoi y passerais-je du temps délibérément ?
      Le plus passionnant est qu'une lecture ouvre la porte d'une autre qui était jusque là obscure, et on finit par s'amuser.
      Quant à la «bonne» philosophie, honnêtement je crois qu'elle demeure l'affaire de spécialistes dont les ouvrages sont difficiles, bien plus hermétiques que cet l'ouvrage relativement accessible (quoique...) de M. Gabriel. Mais il a le mérite d'aborder des choses difficiles avec la volonté de vulgariser sans abréger outre mesure.

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