20 juin 2015

Le point aveugle


Voici quelques vers de Nelly Sachs, qui fut littéralement sauvée à la dernière minute, avec sa mère, de la déportation :

Mais au milieu de l'enchantement une voix parle, 
   claire et étonnée :
Monde, comment peux-tu continuer à jouer à tes jeux
Et tromper le temps –
Monde, on a jeté les petits enfants dans la flamme
Tels des papillons battant des ailes –

Et ta terre, elle, n'a pas été jetée comme une pomme 
   pourrie
Dans l'abîme béant d'effroi –

Et soleil et lune ont continué à se promener –
Deux témoins qui louchent et n'ont rien vu[1].

«... qui n'ont rien vu...» ; les voisins, les connaissances, les collègues, les concitoyens qui ont fait défaut pour témoigner des crimes commis contre les victimes, affligés d'une carence massivement répandue : «le point aveugle». À l'origine, en termes de physiologie, il s'agit d'«une tache insensible à la lumière sur la rétine des vertébrés à l'endroit où le nerf optique rejoint le globe oculaire». Au sens figuré, elle signale la faiblesse de perception, souvent le refus, d'une personne – ou d'un groupe de personnes – de certains segments de la réalité ou particulièrement de stimulants moraux. Chacun de nous a un ou plusieurs points aveugles, mécanismes de protection contre les vérités qui, à un certain moment du moins, seraient insoutenables. [...].

[1] Éclipse d'étoile, traduction de Mireille Gansel, Lagrasse, Verdier, 1999.


Christa Wolf - Lire Écrire Vivre

2 commentaires:

  1. C'est à la fois glaçant et magnifique. Merci !

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    1. L'Allemagne du 20è siècle a quelque chose de glaçant. C'est en même temps un immense sujet pour les écrivains.

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