6 août 2015

Le pingouin face au vent

Le blanc et noir aide à séparer. Bien des mammifères voient ainsi et s'ils ignorent notre étonnement devant un arc-en-ciel, ils savent mieux que nous pénétrer les gris des ombres. J'aime les couleurs, mais encore plus la livrée du pingouin qui est celle de l'encre et du papier. C'est un oiseau qui a renoncé au vol, le contraire parfait de nous, bipèdes tentés par les ailes. Son «garde-à-vous», le torse bombé face au vent, sait se tenir sur la terre mieux que moi.

Erri De Luca - Le chanteur muet des rues 
(Traduit de l'italien par Danièle Valin)



11 commentaires:

  1. Merveilleux cet extrait qui donne l'envie urgente de lire l'ensemble.
    Jamais je n'aurais rapproché les couleurs du pingouin à celles d'encre et papier...génial!

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    1. Génial aussi de hisser le petit animal sympa et comique à un costaud stoïque de la banquise. Notez que d'après mes sources, le pingouin (le petit, le seul qui existe encore) vole, le manchot pas. Il aurait donc mieux valu ici mentionner "manchot", ils sont souvent confondus.

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  2. Joli ! Moi qui aime écrire noir sur blanc, je suis servie.

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    1. L'écriture noir sur blanc, oui, et c'est aussi la photo monochrome, retour aux formes, à l'essentiel, exigeant, on ne peut dissimuler les carences dans les belles couleurs.

      A bientôt, prenez bien soin de vous.

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  3. Ah les pingouins ! Ils inspirent ! J'ai comparé ma famille à cet étrange animal dans un de mes romans ..."Le choc de la disparition de ma mère nous a rapprochés. Sur le moment. Comme des pingouins collés les uns aux autres bravant l’effroi. Ensuite, le silence des banquises. Les pingouins ne parlent pas. C’est très rare qu’un de nous évoque ma mère. Souvent c’est en présence d’un tiers. Comme s’il rendait légitime nos souvenirs. Comme si parler d’elle entre nous, c’était risquer de tomber à genoux..."

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    1. J'en conclus que vos romans sont autobiographiques, lesquels ne le sont pas, on y met toujours de soi, inévitablement. J'aime l'image de la famille "pingouin", elle vaut aussi de manière particulièrement gestuelle lors des enterrements.
      (Je les vois : les deux mains pieusement, pacifiquement, ramenées ensemble sur le devant – dans le dos, cela insinuerait l'absence de peine – pour ne pas paraître désemparés, ce qu'assument mieux les pingouins qui, les bras ballants, font face désarmés mais le cœur assuré.)
      Merci pour votre bel extrait.

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  4. celui-là est autobiographique en effet ! Vous avez raison de mentionner que tous les écrits le sont un peu car la moelle de l'écrivain ce sont les autres !

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    1. Je concluais à l'autobiographie parce que vous dites "ma famille" hors citation. Il y a des romans à la 1ere personne qui sont pure invention, comme des textes à la troisième dont les autres sont absents.
      Quand je dis que tous les écrits sont autobiographiques, c'est dans le sens où même s'il n'y est question que des autres, l'auteur a tendance à les voir à travers son propre filtre, subjectivement.

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    2. Il y a aussi de ces petites merveilles où l'auteur adopte tour à tour le point de vue de personnages différents qui se côtoient. Je n'ai pas de titre en tête sur le moment.

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  5. Avez-vous lu "Le Pingouin" d'Andreï Kourkov ? Je vous le conseille !

    ... "Micha, le pingouin, se promenait dans le couloir sombre, cognant de temps à autre à la porte fermée de la cuisine. Victor finit pas se sentir coupable et lui ouvrit. Il s'arrêta près de la table. Haut de presque un mètre, il parvenait à embrasser des yeux tout ce qui s'y trouvait. Il fixa d'abord la tasse de thé, puis Victor, qu'il examina d'un regard pénétrant, comme un fonctionnaire du Parti bien aguerri. Victor eut envie de lui faire plaisir. Il alla lui préparer un bain froid. Le bruit de l'eau fit immédiatement accourir le pingouin, qui s'appuya au rebord de la baignoire, bascula et plongea sans attendre qu'elle soit pleine"...

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    1. Du pingouin nous voici au regard sur la société post soviétique...
      Le passage est amusant et intriguant, le côté surréaliste, fabuliste de Kourkov me plairont, je prends note, merci Elisabeth.

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