16 août 2015

Série noire : carte blanche


L'été, voici venu le temps des lectures paresseuses sous le parasol, des romans noirs pourquoi pas ? Et du coup, question policiers, entorse faite à une ambitieuse lecture complète de Maigret[1]. Le Magazine Littéraire de juin 2015, numéro spécial Série Noire, a déclenché cette incursion estivale dans le littéraire glauque. Négligeant le "top quinze" des titres conseillés par le connaisseur de la série, Claude Mesplède, j'ai joué carte blanche, au pif (en fait, j'avais oublié cette liste à la bibliothèque)

Bilan : deux romans très moyens et bonnes satisfactions pour les deux écrivains que je connaissais, ne fût-ce que de nom pour Himes. 

L'assassin de papa (1962) n'est sans doute pas le meilleur titre de ce dinosaure classique de la série noire. Lapidaire, très visuel, j'ai songé à Dashiell Hamett  et Le faucon de Malte : sur ma faim, pas mon goût malgré la réputation.

Le fourgue (1956) : Ed McBain est nettement plus introspectif que les Westlake, Hammett et consorts, il l'est trop avec des digressions à la confiture dont on se demande si elles ne veulent pas déculpabiliser l'écrivain des tueries semées dans le reste du récit. Une séquence sur New York à Noël pourrait laisser croire à une ville féérique, démentie par le polar par essence. Roman agréable sans plus. À noter la postface de 1990, bénigne expiation, où l'écrivain explique les raisons "éditoriales" du sort réservé au héros.  

Noter pour ces deux livres, l'agrément de baigner dans l'Amérique des années 50/60, comme du cinéma d'avant-hier, analogue à celui de revivre les années 30 dans les premiers Maigret.

La reine des pommes (1957) est bourré d'humour et d'intelligence. C'est un polar sensible, vraiment noir puisqu'il se déroule dans les quartiers de Harlem; la plupart des personnages, y compris les flics Fossoyeur et Ed Cercueil, sont des Noirs. D'une confection classique, plus lent, de phrasé moins direct, j'ai trouvé Chester Himes très au-dessus des précédents, avec sa volonté de témoigner de la dure réalité des Noirs américains. Les péripéties d'une scène finale où les protagonistes se croisent inconsciemment autour d'un bruit de locomotive entrant en gare est littérairement abouti. Ce livre a obtenu le Grand prix de littérature policière (étranger) en 1958. Un bijou, moral même, rare pour pour une série noire.

La position du tireur couché (1981) est cité parmi les meilleurs Manchette. Aride et sanglant, les amateurs du genre sont comblés, à une ou deux invraisemblances près. Très bien ficelé, inattendu comme toujours avec cet écrivain atypique que je préfère beaucoup à Don Westlake qu'il admirait. Je ne vais pas écrire que «ce n'est pas seulement un auteur de romans policiers mais aussi un véritable écrivain», il m'en voudrait, lui qui recensa et moqua ces lieux communs  de la «connerie culturiste». 
L'intrigue est associée à la fameuse écriture comportementaliste chère au scénariste dans l'âme qu'était Jean-Patrick Manchette : "elle demeurera linéaire, ramassée, essentiellement factuelle; elle avancera à coups de petits paragraphes et de courts chapitres; les violences y seront régulières et spectaculaires (perforations, combustions, gerbes de sang), les dialogues nombreux et hachés (...). ...un rêve de roman noir." (du bel article de Gilles Magniont, Magazine Littéraire[2] de juin 2015).
Malgré le vent froid, au propre comme au figuré, qui souffle du début à la fin de ce récit sombre, j'ai l'impression d'avoir lu ce qui se fait de mieux dans le genre. Un personnage central exceptionnel, expert et loser, chevalier froid et pincé (l'amour), même pas touchant en position couchée. Un immanquable.


[1] Les trente-neuf premiers titres sont accomplis depuis le début de cette (re)lecture en avril 2012, avec le billet de Maigret déjà et ici même.
[2] Je crois constater un semblant de renouveau du magazine (il disparaît du rayon presse des grandes surfaces, attention) qui retrouve un tonus critique depuis l'apparition de pierre Assouline, conseiller de rédaction et éditorialiste. 

16 commentaires:

  1. Ah du polar, c'est rare ici! Voyons cela : Manchette, pourquoi ne pas essayer (j'espère que ce n'est pas si violent que cela?), La reine des pommes, je l'ai lu mais il y a si longtemps, j'ai dû en rater l'essentiel, et puis McBain, oh vraiment, peut être pas son meilleur, alors? (je l'ai lu, il est dans le tome 1 de ses oeuvres complètes) Quant à Westlake, d'accord, il peut décevoir, mais essayez donc uen aventure de Dortmunder, c'est bien meilleur, à mon avis.

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    1. Rare oui et j'ai encore quelques lectures sous le pied de la même série noire. J'y ai pris goût, malgré quelques invraisemblances et qu'on y tue très facilement...
      Vos avis m'intéressent, merci d'en donner !
      McBain, je crois qu'un fois qu'on est coutumier de son 87è district, cela peut être "attachant". Manchette c'est assez dur, surtout "Le tireur couché", mais tentez-le, c'est tranchant ! Je suis dans son "Fatale" actuellement, qui n'avait pas été accepté par Gallimard dans la série noire proprement dite, mais comme roman "nrf". Si j'ai du temps, je réessayerai un Dortmunder de Westlake (c'est un des auteurs favoris de JP Manchette).

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  2. Il y avait justement une émission sur la série noire vendredi matin sur F.C.avec la fameuse réflexion, vraie littérature ou pas ? : http://www.franceculture.fr/emission-l-invite-culture-le-roman-noir-a-l-heure-des-series-noires-2015-08-14
    J'ai lu aussi "la reine des pommes" il y a longtemps, il mériterait une relecture avec quelques années de plus ! Vous me donnez envie de lire Manchette.

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    1. Ah mais voilà une émission qui vient bien à point, vous êtes une bonne oreille de FCulture, merci à vous. Je vous fais un retour plus tard.
      Plutôt que la question de l'émission, j'ai envie de demander "bonne ou mauvaise littérature ?"
      Bonne semaine, déja un peu autonmale ici.

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  3. Ah, Chester Himes et Jean-Patrick Manchette.....
    J'ai longtemps été abonnée au Magazine Littéraire ; je le prends parfois à la bibliothèque. J'irai voir si ce numéro est disponible.
    Merci et bonne journée.

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    1. Chester Himes, personnellement, c'est une découverte tandis que Manchette, sa volonté d'écrire comme pour le cinéma, m'a toujours intéressé.
      Le Magazine littéraire propose quinze titres "phares", j'en ai trouvé trois à ma médiathèque. (La photo de couverture du numéro (J Ellroy) à elle seule vaut le détour si vous aimez la photo NB.)
      Bonne journée, à bientôt.

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    2. La médiathèque reprend ses horaires normaux cette semaine ; je vais donc pouvoir y aller plus facilement. Et oui, j'aime la photo noir et blanc.

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    3. Vous avez de la chance de pouvoir emprunter les "Magazine littéraire" en médiathèque, ici les revues sont uniquement consultables sur place, sauf dans une petite bibliothèque locale où j'emprunte les "Lire". Celui d'avril est consacré au polar, mais quelle différence entre polar et série noire ? C'est flou.

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  4. Alors là je ne connais aucun des auteurs, ni des titres, ni rien. Lequel choisir pour commencer? La reine des pommes peut-être, je ne lis jamais de romans noirs, il n'est pas trop tard pour essayer!
    Merci beaucoup, bonne fin de journée.

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    1. Je ne suis pas très qualifié en roman noir pour vous conseiller, hormis ces quatre-là... C'est une tentative de renouveler mes lecture «faciles», sortir un peu des Maigret le temps de l'été (ou plus peut-être). Le côté psychologique, la poésie, n'y comptez pas !
      Il serait peut-être bien d'écouter l'émission de France-Culture que m'a renseignée Aifelle, le directeur actuel de la série noire de Gallimard se livre dans un bref entretien.
      Il a ces mots de «peigne de fer», «rectifier la cervelle», «débloquer quelque chose» en voulant faire comprendre que parfois ce genre de livre permet de découvrir une autre réalité (en secouant un peu).
      Voilà le lien de l'émission (en espérant qu'à Majorque, c'est possible, mais je ne vois pas pourquoi ça n'irait pas) : http://www.franceculture.fr/emission-l-invite-culture-le-roman-noir-a-l-heure-des-series-noires-2015-08-14

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  5. Peut-être me remettrai-je un jour aux romans policiers, mais pour l'instant je me contente dans ce genre de certaines séries télé.

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    1. Ce genre littéraire souvent très "comportementaliste", "hamettien" comme le dit Jean Échenoz en référence à Dashiell Hammett, sans psychologie ni introspection supporte parfois difficilement la comparaison avec les films, les séries de même acabit.
      La série noire, ce ne sont toutefois pas vraiment des romans policiers.

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  6. Bonjour Christw, excellente idée de parler de polars écrits par des écrivains de première grandeur dans leur genre. Le Manchette, je l'ai découvert par la BD : Tardi a illustré ce roman et deux autres: vraiment bien. Bonne après-midi.

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    1. En BD, j'ai regardé quelques pages sur Internet. Le problème, avec les adaptions visuelles, est de voir quelque chose de totalement différent de ce qu'on a s'est créé en ayant déjà lu la version texte. C'est un peu ce que l'on ressentait dans les romans d'adolescence en tombant sur une des quelques illustrations qui agrémentaient les livres : ça ne colle pas avec le film de lecture, l'image n'a rien à voir avec «son» roman.
      Colo évoquait le même phénomène quand on lit un même roman dans deux langues : on lit presque deux histoires différentes.
      C'est donc dans cet esprit-là que je lirais volontiers la BD "Tardi" du tireur couché de Manchette.
      Bon week-end Dasola.

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  7. Manchette est sec, tendu, c'est très bien à mon goût.
    Le "quarto" qui contient [Laissez bronzer les cadavres - L'Affaire N'Gustro - Ô dingos, ô châteaux! - Nada - Morgue pleine - Que d'os! - Le Petit Bleu de la côte ouest - Fatale - La Position du tireur couché - «Iris» - La Princesse du sang - Griffu ] est parfait !:

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    1. Bonjour K, content de te retrouver.
      Le meilleur de Manchette se trouve dans ce quarto Gallimard, dirait-on : j'avais lu déjà "L'affaire n'Gustro" et je viens de terminer "Fatale", avec une postface de Jean Echenoz.

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