8 septembre 2015

Confessions d'une nature conflictuelle

Traduit de l'allemand par Laurent Cassagnau

Cet homme, écrivain, dramaturge et essayiste, explique en long et en large que sa vie psychique est une torture et il tente de la décrire en profondeur. Ses relations humaines, avec les femmes en particulier, s'en trouvent très perturbées. Il eut la délicatesse d'envoyer ce texte à deux amies new-yorkaises vers 1942 ainsi qu'au psychanalyste d'obédience freudienne Paul Federn qui l'a suivi durant son exil en Amérique.

Sa névrose trouve une source lors de la petite enfance dans la défaite subie, vis-à-vis du père et du frère, dans la recherche de l'amour maternel. Hermann Broch s'est considéré, par rapport à ces deux hommes, comme un «non-homme», un impuissant. Ce sentiment d'impuissance est totalement psychologique, ne se traduit pas par une incapacité physique, mais pèse lourdement sur le comportement : il se sent inférieur et dans l'obligation de surcompenser tant dans le domaine sexuel que professionnel et intellectuel.

Ces perturbations névrotiques entraînent un clivage de la personnalité qui le pousse vers deux types de femmes: le premier, autorisé, est l'héritage de la figure de la mère et constitue un devoir. La chasteté, voire l'inceste, font partie de ce genre de relation. Le second type comprend tous les attraits érotiques que les domestiques ont représentés aux yeux de l'enfant. Mais: "...cet amour sensuel, [...], est interdit, il est même doublement interdit parce qu'il implique l'infidélité vis-à-vis de la mère, mais comme précisément cette infidélité  est en même temps une façon de se venger de l'amour maternel qui l'a refusé et qui s'est porté sur le père et le frère, je peux et je dois me l'autoriser, d'autant plus que c'est seulement sur cette voie que je peux m'apporter la preuve importante de la puissance."

La brève introduction qui précède esquisse les multiples conflits intérieurs causés par les sur-mois de l'auteur, ces "complexes d'obligations qui se chevauchent", sans cesse en contradiction avec tout espoir de réalisation amoureuse, qui interdisent quasiment tout égoïsme de la vie pulsionnelle. Les infractions à ses obligations morales, ce qu'il nomme ses infidélités, conduisent  à des autopunitions comme des pertes de mémoire, des spasmes intestinaux et les punitions dites cathartiques, c'est-à-dire qui le poussent à recommencer – purifier – le travail littéraire et artistique entrepris, souillé par l'infidélité. 

L'autoanalyse de Broch est d'une rare sincèrité et le fait d'une clairvoyance supérieure. Je cite la notice de l'éditeur :   "Il est fascinant d'observer comment l'auteur arrive à donner une image de lui-même qui, malgré ses côtés difficiles – sur le plan érotique et sexuel qu'il décrit avec une remarquable franchise –, ne le rend pourtant pas trop «répugnant»." Le dernier mot me gêne un peu : si chaque personne indélicate pouvait expliquer aussi honnêtement son comportement...

Au terme, Broch conclut que la psychanalyse ne peut soigner ses problèmes, car elle est  elle-même dotée des fonctions d'un personnage (femme) mythique (ne fût-ce que dans la personne du psychanalyste) et le travail d'analyse devient automatiquement une infidélité à chaque femme aimée et au travail : "Je devrais  pendant la durée d'une psychanalyse réussie interrompre radicalement non seulement toute relation avec les femmes, mais aussi tout travail afin que l'analyse soit la seule amante qui règne." Bref, la névrose empêche la psychanalyse. 

Je ne m'attarde pas sur la seconde partie du livre, "L'autobiographie comme programme de travail" qui reprend les grandes étapes de la pensée philosophiques de l'essayiste, depuis la théorie de la valeur jusqu'à sa collaboration à une philosophie de l'État (The City of Man). De nombreuses réflexions sur l'organisation de l'État m'ont semblé avoir perdu de leur acuité si l'on tient compte de l'évolution politique, économique et sociale de l'Europe mondialisée. 

Hermann Broch, c'est aussi l'important roman "Les Somnambules" qui trouve place à côté de "L'homme sans qualités" (Robert Musil) et "La montagne magique" (Thomas Mann). De même, son travail  "Théorie de la folie des masses" qui tente d'expliquer la montée des fascismes en Europe.


Broch est peut-être l'écrivain qui a le plus souffert de ce statut de la littérature qui lui fait juste décrire et décrypter ce qu'il aimerait tout bonnement transformer. 
(Lindon Mathieu, Libération).

9 commentaires:

  1. pas certaine d'être attirée par cette autobiographie mais j'ai aimé les somnambules et surtout La mort de Virgile

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    1. Non, je crois que vous n'êtes pas très attirée par l'introspection psychanalytique. Ce n'est pas très long, une septantaine de pages.
      "Les somnambules" est une œuvre majeure du 20ème siècle. "La Mort de Virgile" est un livre difficile et je ne m'y risque pas maintenant, bien que votre avis m'y pousse.

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    2. Je veux encore dire que, si les explications freudiennes me semblent généralement tirées par les cheveux et de nature à n'intéresser que des spécialistes, l'analyse de H Broch est très accessible et se tient "naturellement",malgré sa complexité parfois ...renversante !

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  2. Pardonnez-moi si en lisant votre billet sur Broch, je fais des allers-retours avec mes lectures actuelles : si la névrose empêche la psychanalyse, elle nourrit par ailleurs la création littéraire.
    "L'homme sans qualités" et "La montagne magique" sont dans mon panthéon littéraire personnel, aussi je note "Les somnambules" jamais lus.

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    1. C'est très bien de le souligner, merci Tania, j'ai passé cela sous silence dans le billet, or Broch consacre plusieurs pages à ce sujet.
      Il écrit que son expérience douloureuse le conduit à une grande conscience de la nature humaine qui le subjugue et que son seul remède est de «donner forme et expression à toute cette nature que je sens avec toutes ses qualités», et par là, il se libère. En cela, la névrose est extrêmement productive, il établit par ailleurs un parallèle avec l'acuité des femmes frigides qui découvrent des "secondes strates de la réalité", percent à jour (les hommes, l'amour) ce que, en général, les femmes normales ne voient pas.
      "Les somnambules" souffre d'un relatif anonymat pour les francophones, surtout à cause de traductions contestables, semble-t-il.

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  3. Étonnante cette phrase: "...le travail d'analyse devient automatiquement une infidélité à chaque femme aimée et au travail".
    Dire et approfondir, se comprendre et se soigner peut-être prend du temps, est-ce là que se situe l'infidélité? Ou alors les conclusions auxquelles il arrive entrent-elles en conflit avec ces deux pôles de sa vie?

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    1. Broch voudrait que l'analyse solutionne ses conflits.
      Mais il rencontre une résistance qui ressemble à un blocage parce que la psychanalyse subit ce qu'il nomme une mythification anthropomorphique, c-à-d que la thérapie dans laquelle il s'investit est dotée des fonctions d'une personne mythique pour lui. Lorsqu'il écrit "afin que l'analyse soit la seule amante qui règne", cela indique bien combien la psychanalyse en tant qu'ABSTRACTION revêt pour lui les attributs d'une femme (alors que le psy est peut-être un vieux barbu rébarbatif). En s'y investissant (l'analyse est exigeante en temps et énergie, on doit «s'y donner» entièrement), il a l'impression de tromper «avec elle» à la fois les femmes qu'il aime réellement et son travail (son œuvre). Il sait avec sa raison que ce serait une issue mais, dans les faits, il subit des conflits intérieurs incontrôlables.
      Il écrit que s'il entre en psychanalyse en s'isolant de tout le reste : "... l'élimination des femmes entraîne un nouveau sentiment de culpabilité à leur égard et l'interruption du travail conduirait à la panique." C'est une névrose, un processus « anormal », ne l'oublions pas.

      Maintenant je peux comprendre votre étonnement quand il parle d'infidélité sur ce plan bizarre alors que « femmes » au pluriel implique forcément qu'il n'y a pas exclusivité. Nous glissons alors dans le jugement moral. Sachez toutefois que, malgré tous ses errements, les motivations de Broch, au vu de cette lecture, sont toujours dictées par l'envie de trouver l'épanouissement complet avec une seule femme et que son principal souci est de n'en blesser aucune, ce qui enfle considérablement ses conflits intérieurs. Tous ses devoirs et surcompensations inextricables envers les femmes et son travail (qui en souffre) finissent par devenir une situation intenable.

      J'espère avoir un peu éclairé ce point compliqué, Colette. Maintenant il faudrait consulter un spécialiste pour en savoir davantage sur le mécanisme de cette mythification anthropomorphisante vécue par le pauvre autrichien.

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    2. Un tout grand merci, oui, j'y vois un peu plus clair maintenant!
      Excellent week-end à vous, après plusieurs jours d'orages, le soleil est de retour ici.

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    3. Merci Colette, bon week-end. On va essayer de faire avec un pied dans le plâtre pour Annie, rien de grave je crois, mais voilà sous ce beau soleil...Portez-vous bien, à bientôt.

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