24 novembre 2015

Un été dilaté


Sans Constant, aurait-il survécu, l'enfant, dans cet été dilaté, sans ce vieil homme paisible d'avant le remembrement des terres, d'avant le désastre du riche limon et de ses habitants ?
La campagne se fit désert immense que traversait, égout à ciel ouvert, la jolie vallée de la vive rivière saturée par les eaux de vidange, les lessives et les latrines modernes avec ou sans chasse d'eau. Chassées les aubépines centenaires peuplées de merles et d'œufs verts ou bleutés. Chassés vergers de prunes. Chassées la quetsche, la reine-claude, l'altesse, la grosse jaune sanguine, la petite ronde bleue, la mirabelle, la belle de Namur, chassées et détruites. Comblés, les chemins creux récoltant l'eau des pluies et de la neige. Exterminées, les cerisaies, fleurs, fruits, feuilles, écorce lisse et souple et bois rouge. Chassés, les hauts peupliers, les noirs et les trembles aux paumes argentées.
Seul le bois de tombes persista par le caprice du baron.
Le vent du nord souffla sur le dos des habitants qui s'assoupirent devant la lumière clignotante des programmes télévisuels.

Eugène Savitzkaya - Fraudeur (2015)

Deux raisons de citer ceci.

La lecture du dernier roman de Eugène Savitzkakya, collection d'éclairs insaisissables entre terres hesbignonne et russe, cité pour le prix Rossel 2015 qu'il ne déparerait pas, si la place veut être faite à la poésie en prose et la part belle à la richesse lexicale. 


Puis rappeler, à l'ouverture prochaine de la conférence sur le climat, que la protection de la nature et de la biodiversité n'est pas qu'une question de réchauffement planétaire.





8 commentaires:

  1. une prose qui ferait devenir végétarien n'importe qui pour se gaver de prunes sous le soleil de l'été



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    1. J'aime beaucoup votre façon de voir les choses, avec un sens de la répartie plein d'esprit !
      Je ne vous cache pas qu'en lisant ce livre, j'avais le cœur lourd à l'idée d'attendre tous ces mois avant de me plonger dans un été (presque) semblable à celui que décrit Savitzkaya... et m'y gaver de prunes bien mûres sous le soleil... Plein d'odeurs, de sons et de chaudes couleurs estivales dans ce livre.
      Allez, patience.

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  2. Merci, Christw, pour ce bel extrait - une "collection d'éclairs insaisissables" très tentante ! Un auteur à qui vous êtes fidèle, il me semble.
    Puisse cette conférence sur le climat se hisser à la hauteur des enjeux, malgré l'actualité immédiate qui risque de se glisser à l'avant-plan.
    (Relu ce matin quelques articles du Manière de voir que vous aviez conseillé (Penser est un sport de combat), d'une grande pertinence.)

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    1. Oui, j'aime ce poète, il est très «riche». Et puis liégeois...
      Je suis heureux de vous voir mentionner ce magazine. L'idée de compiler des articles du "Monde Diplomatique" en fait des exemplaires à conserver précieusement. Il y en a eu un sur le terrorisme: http://www.cairn.info/magazine-maniere-de-voir-2015-4.htm
      Au plaisr de vous lire, Tania, à bientôt.

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  3. quel beau texte!
    en ce moment je suis hyper sensible à la beauté , moins à la réflexion, en réalité je me méfie des êtres humains raisonnnant, ils sont capables de tant de haine,j'ai davantage confiance dans les poètes.

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    1. Un proverbe dit : "Tu dois accepter la vie comme elle se présente, mais tu devrais essayer de faire en sorte qu’elle se présente comme tu aimerais qu’elle soit.".
      ;
      Bon week-end Luocine.

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  4. Un très bel extrait. On les voit ces prunes, ecorces, trembles !

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    1. Ah oui, K, c'est bien le cas : on voit, écoute, touche et sent l'été de cette campagne !

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