20 février 2016

Le géant aux ailes brisées

Les Éditions de l'Atelier, Paris, 2015 - 195 pages

L'histoire de la librairie Hachette résume à elle seule une grande partie de l'édition européenne et américaine qui s'écrit depuis 250 ans. Aujourd'hui, le constat est alarmant pour les éditeurs traditionnels : le chiffre d'affaires des dix plus grands groupes mondiaux atteint à peine 40% de celui du seul Amazon. Entre les initiatives florissantes de Louis Hachette, intellectuel fils d'une ouvrière lingère, dans la première moitié du dix-neuvième siècle et cet empire aujourd'hui empêtré tel l'albatros du poète, se lit une longue histoire pleine d'enseignements.

Jean-Yves Mollier a consulté les archives Hachette de l'IMEC et bénéficié de l'ouverture récente depuis 2006 des archives de la Seconde Guerre mondiale (celles du Syndicat national de l'édition) pour élaborer cette chronique sur base de documents irréfutables. D'un abord rébarbatif pour les non férus d'histoire (Mollier est professeur d'histoire contemporaine et relate rigoureusement les faits), l'étude ressemble parfois à une succession tourbillonnaire de dates, sigles, acronymes et noms propres, connus et moins connus, du monde politique, financier et littéraire. C'est le passage obligé pour dégager de cet ouvrage ce que fut l'empire Hachette. 

Deux impressions troublantes émergent.

La grande collusion de la direction de la maison éditoriale avec le monde politique: "Les cadres dirigeants des NMPP(1) avouent volontiers mais en privé, avoir vu défiler dans les bureaux de la direction, en général à l'heure de la fermeture, la plupart des dirigeants des partis politiques français et ce jusqu'aux dans les années 1980-1990...". À propos des sommes en liquide qui remontaient, au début des années 1950, des kiosques vers la direction de la SGM(2), celle-ci "...avait donc tout loisir d'utiliser ces fonds à son gré, y compris pour acheter les voix des parlementaires qui s'engageaient à ne jamais voter en faveur d'une nationalisation des Messageries". En France, il est traditionnel que l'économie vive en symbiose avec le pouvoir politique et demeurer la principale industrie culturelle française passe par là. 

Second sentiment, frayeur et écœurement quand on mesure l'abîme entre le livre, l'aspect strictement littéraire et les machinations financières et stratégies politiques des dirigeants du groupe pour augmenter son pouvoir économique. Hachette pour le candide – la plupart des gens le sont – reste l'image d'un beau livre sur une table de Saint-Nicolas. Je soupçonnais bien que l'édition était un univers rugueux, mais découvrir ce qui anime ces géants laisse pantois, incluant les calculs pour l'obtention de prix littéraires juteux à peine évoqués dans ce livre mais sans ambiguïté (le groupe est qualifié par Mollier de "machine à truster les récompenses"). Certes, l'intuition et les plans de batailles bien inspirés furent de haut vol, les innovations bonnes, les erreurs vite corrigées, tout cela relevant d'une brillante gestion qui permit d'atteindre l'apogée du groupe en 2006, mais au vu des sommes en jeu, il est permis de se demander ce que représente un  livre bien écrit  aux yeux des gens qui jouent dans ces sphères voraces. Simpliste et naïf, mais c'est dit.
Le monopole qu'ont toujours voulu obtenir et maintenir les dirigeants de Hachette s'est intensifié dès le 19ème siècle lorsque, parti des livres de classe et des bibliothèques de gare, l'expansion des catalogues de littérature générale vers les romans, tels ceux de George Sand ou de la comtesse de Ségur, permirent de grandes retombées financières et une renommée internationale. Une anecdote témoigne du sens des affaires de la Librairie Hachette : le refus de rémunérer la comtesse de Ségur (1799-1874) au pourcentage entraîna que celle-ci vendit ses manuscrits, à forfait et définitivement, entre 500 et 5000 francs. On imagine les pertes subies par sa famille qui aurait vécu confortablement sur les droits d'auteur courant cinquante ans après la mort de l'écrivaine, jusqu'aux années 1930, après les prolongations dues à la Seconde Guerre.
La maison a traversé des périodes tumultueuses, notamment lors de la seconde guerre où elle s'est montrée très conciliante avec l'occupant et a même, au vu d'archives qui auraient normalement dû être détruites à la libération, ambitionné un accord avec le groupe allemand Mundus. Sous l'occupation, les coupes sombres dans le catalogue des auteurs juifs, communistes et antifascistes allemands et de ceux qui avaient contribué à poursuivre les idéaux de la Révolution Française, donnèrent trois listes noires (1940,42,43) dites "Otto", consenties par peur de représailles mais aussi grâce à la réelle «bonne volonté» de certains éditeurs français. 
Un comble, en 1944 sera frappée une médaille commémorant la patriotique résistance des dirigeants de l'entreprise : "Cette médaille, reproduite sur une plaque également commémorative, était chargée d'inscrire dans le bronze le souvenir de leur refus acharné de substituer «une pensée serve» à la «pensée libre» qui était la fierté de l'entreprise depuis son origine". 
Certaines révélations des archives sont moins reluisantes, comme l'atteste le chapitre 3, "Le temps des menaces (1940-1947)".
Premier numéro des Lettres Françaises clandestines
Comité National des Écrivains (1943)

Dans les années 2000, la mondialisation entraîna la fusion avec des groupes qui ne font pas du culturel (Matra). De plus, si l'on veut vendre sur plusieurs continents, il n'est plus possible de s'allier la complicité des gouvernements de cinquante pays. Seuls survivent les groupes qui ont des réserves financières gigantesques capables de faire trembler les bourses, on l'a vu. 
Saga Amazon vs. Hachette (PRNews FotoISBNS.net)
  L'enjeu de la guerre (perdue par Hachette en novembre 2014) était simple:
Amazon avait intérêt à distribuer le maximum de colis et d'ebooks de sorte 
que plus le prix est bas (10 dollars par exemple), plus le chiffre d'affaires      
augmente, tandis que Hachette voyait sa rentabilité compromise si le prix   
descendait sous 13 à 20 dollars. 

Au fond, Hachette n'a pas commis de véritable erreur en matière d'innovation, le groupe s'est associé aux conglomérats orientés sur la communication (éducation et loisir), a pris le virage numérique, en numérisant son catalogue et jouant la carte des supports électroniques. Mais face à la percée "Gafa" – Google, Amazon, Facebook, Apple –, les repères anciens s'estompent. 

Ces Léviathan modernes affolent les boussoles en investissant le secteur du livre et, comme l'atteste l'extrait préliminaire consacré aux réseaux sociaux et à l'autoédition, Jean-Yves Mollier est d'avis que "...l'éditeur court après le succès au lieu de le précéder. [...]. ...l'édition tend à basculer aujourd'hui vers ce qu'était la librairie avant l'Encyclopédie de Diderot, une profession répondant à une logique de demande et tentant, vaille que vaille, de satisfaire chacun mais toujours en retard d'une évolution, en crise permanente si elle n'avait pas été soutenue à bout de bras par le système politique". 
L'autoédition, cheval de Troie d'Amazon (Le Monde)

Les groupes éditoriaux ne sont pas placés dans le secteur des nouvelles technologies, cette erreur ne semble pas réparable. L'édition telle que nous la connaissons depuis deux cents ans est-elle en train de disparaître ? La reddition de Hachette devant Amazon permet au moins de poser la question, tandis que de nombreux petits éditeurs se retroussent les manches.

Avis controversé sur le Journal de l'Économie par Sébastien Paire (un autre Marque pages).

Merci aux Éditions de l'Atelier (l'auteur, notons-le, n'a pas eu recours à l'autoédition) et à Babelio de m'avoir permis de découvrir cet ouvrage.


(1) Nouvelles messagerie de la presse parisienne
(2) Société de Gérance des Messageries du groupe Hachette

16 commentaires:

  1. Document passionnant (et billet bien illustré). Je retiens (entre autres) cette histoire avec le comtesse de Ségur...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un peu ennuyeux à lire en entier, mais au bout, de très belles pages claires sur l'édition actuelle.

      Supprimer
  2. Quand on sait aussi ce que ce groupe fait subir aux petites librairies indépendantes aujourd'hui, les asphyxiant financièrement pour mieux imposer son catalogue, c'est dire leur résistance !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonne idée, vous faites bien de souligner cet aspect-là qui touche tous les amateurs de livres.

      Supprimer
  3. billet passionnant , j'aimerais bien savoir pourquoi les droits d'auteurs doivent enrichir aussi les descendants de l'auteur , en réalité que la famille de la comtesse ait dû travailler pour vivre ne me choque pas plus que ça. En revanche je trouve qu'Hachette a payé peu cher la fameuse comtesse

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous me faites sourire.
      Rien de choquant non, mais si j'avais fait partie des descendants de la comtesse de Ségur au début du siècle, je crois que j'aurais regretté que mon aïeule se soit fait berner.

      Supprimer
  4. C'est passionnant et décourageant à la fois, les critiques d'amazon font sourire du coup
    J'ai eu un échange avec une bibliothécaire il y a peu et nous avons énuméré les livres de grands auteurs comme par exemple Dickens dont l'éditeur Gallimard ne republie pas certains romans car ils sont en pléiade, et tant pis pour le crétin de lecteur qui ne peut y avoir accès
    Ou bien la sortie en numérique de livre qui ont 30 ou 40 ans avec lesquels l'éditeur a fait son beurre qui sont épuisés et vendus à des prix extravagants sur les sites d'occasion, mais dont le choix est de les vendre au prix du papier !!!
    Quant aux prix littéraires vous pouvez deviner ce que j'en pense ......

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je fais mention dans l'article d'écœurement, à un autre niveau que ceux que vous indiquez. Mais on en revient au même point sensible, à une autre échelle certes, mais c'est beaucoup le profit seul qui dicte le comportement des gens qui s'occupent de distribuer, promotionner, (re)vendre, les créations littéraires et artistiques. Et des gens comme vous et moi sont découragés par le prix de livres introuvables à des prix décents.
      Les prix littéraires : l'auteur mentionne sans vergogne les enveloppes distribuées aux membres des jury. J'avoue que Jean-Yves Mollier a achevé de m'ouvrir les yeux sur ce monde-là auquel j'ai voulu un peu croire.

      Supprimer
  5. Je suis surprise de votre naïveté cher Christian. Cela fait très longtemps que ce milieu n'est qu'une mafia et histoire de gros sous. Je connais plus d'un éditeur, travaillant pour de grands groupes, mis à la porte car trop littéraires. On est d'accord sur le fait qu'il soit normal que chacun s'en sorte financièrement mais là où je trouve que les turbulences générées par Amazon ont du bon c'est qu'elles mettent à jour ces magouilles et en concurrence ce business, qui n'était qu'un monopole d'Hachette. C'est peut-être le bon côté de l'affaire, ça ouvre les yeux des lecteurs, peut-être... Quant aux prix littéraires, souvenons-nous de ce qu'en'pensait Thomas Bernhard 😃!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cela ne fait jamais plaisir de s'entendre dire (se voir lire) "naïf", mais je reconnais que j'étais en dessous (je devrais dire au-dessus) de ce que déballe le livre sur le monde de l'édition. Je pense que c'est surtout l'accumulation des pages où il n'y a que cela, rien que cela : la stratégie financière qui ne semble concernée par aucune valeur littéraire.
      À ma décharge, je ne fréquente aucun éditeur (on s'en vanterait !).
      Ma dernière incursion « à l'intérieur » remonte à Émile Brami et son "Éditeur !" : la parodie était plus digeste (cf Brami dans la "Liste des auteurs").

      Supprimer
  6. Je reconnais la couverture des Deux Nigauds, j'ai eu cette version là. Votre billet est passionnant, je ne suis pas surprise pour les prix littéraires, mais je pense que si je lisais l'ouvrage en entier, je serais écoeurée. En tant que lectrice, je me sens loin de cet univers là et ça laisse une drôle d'impression de savoir à quel point on dépend de leurs décisions.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Épargnez-vous alors de lire cette histoire alors, elle est remarquable et précise, bien documentée mais c'est un univers particulier.
      Je garde néanmoins l'illusion de quelques éditeurs qui tolèrent moins les compromissions du profit. En espérant justement que ceux qui réalisent quelque gain financier avec des succès puissent se permettre de lancer des œuvres auxquelles ils croient, c'est le jeu comme il devrait aller.

      Supprimer
  7. Merci cher Christian, ceci ne peut que renforcer cette idée méfiante que j'avais des prix... j'en lis très très peu (souvent bien plus tard, après la mousse) car je veux éviter à tout "prix"(!) le côté prescriptif et le côté mode chic branchouille. Certains blogueurs sont plus "fiables" largement!
    K

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les blogs sont une bonne source de conseils livres à condition de connaître la fiabilité et les tendances de leurs auteur(e)s. Il m'arrive aussi de trouver de bons tuyaux parmi les confidences, biographies ou articles d'auteurs, journalistes et spécialistes qui inspirent la confiance de bons juges. Une bonne idée est la liste de fin d'année de blogueurs dans laquelle on peu piocher, merci encore.

      Bon dimanche K, je vais tout-à-l'heure chez vous, y trouver la contrepèterie implacable qui lissera mes rides, l'absurderie sans bornes qui éclatera mes ornières ou peut-être un peu de toujours bonne musique pour éclairer ce ciel si gris et humiliant qu'on se pendrait avec le canal du plat pays.

      Supprimer
  8. Obsession du chiffre et stratégies commerciales, je ne doute pas que cette lecture soit édifiante et éclairante sur les enjeux passés et actuels dans le monde de l'édition.

    RépondreSupprimer