10 mars 2016

Laïcité : contrastes

Suite aux attentats du 13 novembre à Paris et à la volonté de contrôler l'Islam radical en France, la perspective de revoir la loi de 1905 sur la laïcité suscite les positions de spécialistes. Marcel Gauchet  pense qu'il est souhaitable de réformer la neutralité de l'État afin d'autoriser ce contrôle. À l'opposé, Catherine Kintzler  s'inquiète d'une remise en cause de la séparation de l'État et des Églises. 
Source : Philosophie Magazine [*].
  

Marcel Gauchet (philosophe et historien)

"On a fait de la laïcité un principe intangible,[...]. Alors qu'elle a été définie dans un contexte historique bien déterminé, en fonction de la confrontation de la République et de l'Église catholique, [...]. Or nous sommes pris à contre-pied [...] par une religion d'importation qui repose d'une autre façon le problème de départ : garantir la liberté religieuse tout en défendant les principes de la République contre des entreprises religieuses qui les contestent. [...]. Nous sommes menacés par une subversion antidémocratique téléguidée de l'extérieur qui nous oblige au contrôle du personnel religieux et au contrôle de son discours comme de ses actes. "

"Je ne préconise pas des lois d'exception pour les musulmans. Ce serait aberrant. Mais nous devons redéfinir les règles générales de la laïcité en fonction des problèmes particuliers que pose la religion musulmane. Ces règles sont faites pour s'appliquer aux autres religions. Sauf que les terrorismes inspirés par le catholicisme, le judaïsme ou le bouddhisme ne sont pas vraiment un danger. Nous savons pertinemment qu'une partie des imams qui nous arrivent du dehors émane d'une mouvance fondamentaliste qui constitue le terreau du djihadisme. Nous savons que la contestation de l'égalité homme-femme est le cheval de Troie d'une remise en question qui va beaucoup plus loin. Sur tous ces points , il nous faut reprendre la main.[...]".

Catherine Kintzler (philosophe)

La laïcité repose sur deux principes indissociables. Le premier indique que l'autorité publique est tenue à la neutralité en matière de croyance religieuse ou d'incroyance. Le second est la liberté d'expression, y compris en public, qui s'exerce dans le cadre du droit commun. L'abus est de brandir un principe pour effacer l'autre. "La laïcité maintient l'articulation des deux principes et la respiration que constituent ces deux espaces."
Pour Kintzler, une dérive est d'appliquer la liberté d'expression de la société civile à l'autorité publique. Une autre dérive serait d'appliquer à l'espace social la neutralité obligatoire requise pour l'autorité publique, qui reviendrait à «nettoyer» toute visibilité religieuse, et ce contre une religion.

La loi de laïcité est-elle obsolète face à l'Islam ? "En quoi le fait que le catholicisme était religion dominante en 1905 limiterait-il la portée de la législation laïque ? À ce compte, les droits de l'hommes seraient obsolètes, bornés au type de population dominante lors de leur proclamation. [...]. Prétendre que la laïcité s'applique mal à l'Islam, c'est fétichiser la version la plus rigide de cette religion. Les musulmans, en grande majorité, se sont adaptés à la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école, aux lois sur le mariage, sur les funérailles, sur la succession, etc. C'est aux religions de s'adapter à la laïcité en renonçant à leurs visées politiques.

Contrôler les lieux et les ministres du culte ? "Le problème n'est pas ici la laïcité, mais celui de la volonté politique. Il suffit d'appliquer les lois sans état d'âme : sanctionner les prêcheurs de haine, dissoudre les associations culturelles qui les soutiennent, mais aussi être rigoureux dans les services publics et reconstruire une école qui instruise. Mais au nom de quoi la puissance publique s'immiscerait-elle dans les affaires religieuses ? [...]. On avance que certaines mosquées sont financées par l'étranger et qu'un financement public y remédierait. Je ne vois pas pourquoi un cadeau public empêcherait les cadeaux privés. Mais, surtout, cela viendrait à reconnaître les religions comme étant d'utilité publique. Ce qui reste à prouver..."

Enfin, Catherine Kintsler refuse l'idée d'un contrat social avec la communauté musulmane qui fixerait règles et attentes mutuelles : "Un contrat ouvrirait la porte à la reconnaissance politique de communautés et exclurait ceux qui ne se réclament d'aucune appartenance."
Ce beau débat d'idées en France peut conduire à considérer le cas de la Belgique, où la laïcité est une composante idéologique mais ne fait pas partie des fondements de l'État, par ailleurs régionalisé. 
Église et État (neutre) y sont séparés sans que le religion ne soit reléguée dans la sphère privée, ce qui maintient des ambiguïtés, notamment sur le port de signes religieux. Six "religions" sont reconnues : christianisme, judaïsme, les Églises protestante et anglicane, Islam et... laïcité (depuis 2002). Les traitements et pensions des ministres du culte "officiels" sont pris en charge par l'État. 
L'inscription de la laïcité dans la constitution belge supposerait un réseau d'enseignement unique, au détriment de l'enseignement libre (majoritairement catholique), ce qui paraît peu envisageable. 
Contrastes : si pour certains l'idée d'une laïcité constitutionnelle fait son chemin, elle n'est pas souhaitable pour les autres.

[*] Dossier "La terreur va-t-elle nous changer ?" (propos recueillis par Martin Legros et Martin Duru)

Note du 11 mars 2016 :  au "dossier" belge, il est utile d'ajouter cette opinion intéressante développée dans La Libre.

14 commentaires:

  1. Merci d'avoir donné une petite idée de comment c'est en Belgique. En France il me semble qu'en Alsace Lorraine les 'ministres du culte' sont rémunérés par l'état (pasteurs, rabbins, prêtres)

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    1. En France je crois que ce n'est pas totalement privé, en effet, l'état intervient dans certaines régions, mais je ne connais pas très bien le sujet. Raison pour m'y intéresser un peu plus avec des avis contrastés.
      Bonne journée Keisha, on dirait que le printemps arrive ici.

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  2. Je penche du côté de M Gauchet, j'accorde crédit à Catherine Kintsler qui ne veut pas que l'état s'immisce dans les mosquées mais je dirais en retour qu'il ne faut pas que l'islam s'immisce à ce moment là dans nos vies
    Je suis d'accord avec M Gauchet pour dire que la différence fondamentale est que aujourd'hui, même si par le passé ce ne fut pas le cas, les religions autres en France en tout cas, ne représente aucun danger ni pour les croyants ni pour les ...mécréants comme moi :-) Seule l'islam menace à la fois ses fidèles si ils n'obtempèrent pas et les autres au non d'une guerre sainte
    Il y a moults penseurs de l'Islam qui sont prêts à des réformes mais soit par peur, soit parce que leurs voix sont inaudibles, ont ne les entend pas et cela c'est bien dommage
    Quand on feuillète le dictionnaire amoureux de l'Islam on se fait une toute autre opinion de cette religion, c'est cet Islam là que je suis prêt à accepter et qui d'ailleurs ne s'opposerait en rien à la laïcité à la française
    Est ce trop espérer ?

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    1. C'est ce que nous devons espérer, malgré tout, non ? Même si c'est trop
      Je suis content d'avoir lu ces avis d'intellectuels (et de le résumer) pour m'aider à voir clair dans ce débat. Il y a des voix pour dire qu'en Belgique, des mosquées sont financées, sans contrôle, par d'obscures sources arabes.
      Quant à prendre position, je suis toujours très méfiant. Je privilégie la compréhension d'un sujet à la prise de position si je n'y suis pas contraint. Je ferais un mauvais politicien...

      Merci de donner votre avis Dominique, bonne journée.

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  3. Epineuse question que je serais bien en peine de trancher, je n'ai pas les connaissances nécessaires. Et il y a des arguments recevables de deux côtés. Et ce n'est pas un sujet qui prête à la sérénité en ce moment, les émotions prennent trop le dessus.

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    1. Les connaissances nécessaires : c'est l'objet de ce billet, débroussailler.
      Bon week-end Aifelle.

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  4. Sujet difficile, comme vous je lis les arguments des uns et des autres.
    En Belgique, la question se complique encore à cause du manque de neutralité parfois reproché au Centre d'action laïque (couramment "la morale laïque") comme l'a montré récemment la polémique autour des cours de morale et de religion.
    Un réseau unique, ce n'est pas pour demain, ni même, semble-t-il, la fusion des réseaux de l'école officielle (de la communauté française d'une part, des villes et des provinces d'autre part) - d'autant plus que l'enseignement libre subventionné coûte moins cher à l'Etat.
    Je me souviens d'un article intéressant dans La Libre sur les avantages de la "neutralité" belge par rapport à la "laïcité" française, mais impossible de le retrouver jusqu'à présent.

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    1. Merci d'apporter des éléments sur le «dossier» belge.
      Lorsqu'il s'agit de l'évoquer devant des personnes extérieures, je me dis que la multiplication des niveaux de pouvoir en Belgique doit sembler relever de la fantaisie... Les belges s'y perdent eux-mêmes.
      Ce problème de la laïcité est d'une rare complexité chez nous, où heureusement il ne pose pas de problèmes cruciaux à ce jour, sinon sur le plan purement idéologique, où j'aime me situer. Il faut craindre davantage les tensions communautaires.
      L'article (opinion) sur la neutralité belge : j'avais lu un article en rédigeant le billet, il s'agit peut-être de ce lien ↓

      http://www.lalibre.be/debats/opinions/laicite-et-neutralite-ne-sont-pas-synonymes-51b8c332e4b0de6db9bd2a7e

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    2. Peut-être bien, merci pour la recherche.

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  5. je lis tout ce que je peux comprendre sur le sujet de la laïcité, l'Islam est une religion particulière que je connais mal, ce qui me dérange dans cette religion c'est la place qui est faite aux femmes et aussi que la violence soit inscrite dans le Coran. elle l'est aussi dans la Bible mais les croyants chrétiens ont accepté que ce soit un texte historique donc que l'on peut interpréter . C'est apparemment beaucoup moins facile du côté des musulmans en particulier des sunnites.

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    1. Violence et religion ne sont pas compatibles, nulle part et jamais. La foi est subjective par essence et ne s'impose à personne.

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  6. Débats vraiment intéressants, difficiles parfois, délicats toujours quand il s'agit de foi.
    Ici en Espagne je ne lis ni n'entends jamais parler d'existence de conflits ni de violences particulières liées à L'Islam. Et le concordat signé entre l'Etat et l'Église catholique est encore et toujours en vigueur...même les socialistes au pouvoir avant n'ont pas osé y toucher...
    Pour la Belgique, j'essayerai de m'informer un peu plus, merci d'aborder ce sujet, bon week-end!

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    1. Oh en Belgique, il y a sans doute bien d'autres préoccupations aujourd'hui : trouver de l'argent pour boucler le budget est à la une. Si le communautaire ne revient pas bientôt à la charge.
      Un concordat en Espagne et la paix donc. Ici, la neutralité belge n'est pas tout à fait la même chose que la laïcité française : la réflexion m'a conduit, un peu poussé par les remarques de Tania, à l'article que je cite en note. J'y trouve une réflexion très aboutie : grossièrement, il y est suggéré que la neutralité penche plutôt vers la préservation des courants religieux, sorte de non agression si vous voulez, tandis que la laïcité manifeste davantage la méfiance vis-à-vis du clérical, de la religion.

      Bon week-end Colo, beau temps sec et frais ici, j'ai vu qu'il a neigé sur Majorque ?

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    2. Neigé, oui, au dessus de 800m. Froid dans ma vallée au pied de la montagne. Et des pluies tant souhaitées et nécessaires.

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