13 mars 2016

Les nègres de Faulkner

– J' leu' en garderai pas rancune. Sû' que j' peux ben me permettre de dépenser vingt-cinq cents.
– Vingt-cinq cents, j't'en fous, dis-je. Ce n'est même pas le commencement. Tu oublies les dix ou quinze cents que tu dépenses pour une sale boîte de bonbons de deux cents ou quelque chose de ce genre. Et tout le temps que tu perds en ce moment à écouter cette musique.
– Ça, c'est ben vrai, dit-il. Si je vis jusqu'à ce soir, ça sera vingt-cinq cents de plus qu'ils empo'teront de la ville. Sû' et certain.
– Alors, tu n'es qu'un idiot, dis-je.
– Ben, dit-il, j' discute pas ça non plus. Si c'est un crime, il y aurait ben des forçats qui n' seraient point nègres. [*]

William Faulkner - Le bruit et la fureur (troisième mouvement, monologue intérieur de Jason)


Je vous laisse imaginer la saveur du dialecte noir que Maurice-Edgar Coindreau a renoncé à faire passer dans sa traduction, ce qu'il croit aussi insoluble que la tentative d'un anglais pour reproduire l'accent marseillais.

Mon projet Faulkner, entamé par le plus connu des livres du romancier novateur, va son chemin dans l'effort librement consenti. Aux trois-quarts du roman, j'ai eu le temps de me rendre compte du bien-fondé de sa note d'humour reprise ici il y quelques mois. Une «science» est nécessaire à la lecture de Faulkner.


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[*] Il est en français périlleux de rendre la prononciation et les inflexions noires sans tomber dans une langue aux relents coloniaux, ne convenant pas au contexte américain. (Note de François Pitavy dans son commentaire de "Le Bruit et la Fureur")

17 commentaires:

  1. Tiens, j'ai démarré ce roman, présent à la bibli sous la forme de deux épais volumes pas pratiques du tout! je les ai rendus, je préfère éventuellement acheter un poche.A quoi tient un rendez vous avec un auteur!
    En tout cas, traduire Faulkner doit être difficile, récemment je lisais un autre roman en anglais, qui reprenait une citation de faulkner, hé bien je n'ai rien compris à la citation (le roman, si)

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    1. Il est hermétique, ne s'embarrasse pas de prendre le lecteur par la main. Par exemple, il ne pose aucune transition du genre, "ensuite, arrivé chez lui et..." ou bien "un peu plus tard dans la journée". Non tout est donné tel quel et il faut situer soi-même. Les faits tels qu'ils sont et non pas tels qu'on se les remémore devant la page blanche. Les pensées surgissent en italique comme dans notre tête. C'est à la fois génial et difficile.
      La citation devinette, c'est tout Faulkner.
      Bon dimanche.

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  2. ah les coIncidences je termine un roman de Faulkner mais pas celui là
    Il est assez bien traduit même si je crois que la traduction ne vaille pas celles faites par Coindreau le maître en la matière
    Nous allons avoir l'occasion de reparler de Faulkner chic

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    1. Bonne nouvelle ! Au fait, une nouvelle ? un roman ?
      Après "Le bruit et la fureur", je lirai une première étude de Pitavy , ce sera bien nécessaire pour prendre la mesure de ce gros morceau de littérature. Au départ, Faulkner voulait écrire une simple nouvelle...

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  3. Je crois que je vais relire cet auteur , car je viens de finir la relecture de Pat Conroy qui est mort la semaine dernière et je n'ai pas envie de quitter les états du Sud des USA

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    1. Aviez-vous apprécié vos précédentes lectures de Faulkner ?

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  4. Je n'ai jamais essayé de le lire, j'ai peut-être eu tort.

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    1. Oui et non, il faut le vouloir, c'est un livre qui requiert de s'y attarder pour en tirer bénéfice. Il m'arrive de le laisser reposer quelques jours.
      Bonne semaine, Aifelle, le rythme est repris avec les nouveaux yeux ?

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  5. En plus de "Lumière d'août", un roman étudié tout un semestre en philologie romane, je vois quatre autres romans de Faulkner dont celui-ci. J'en retiens vaguement une forte présence des personnages, une sensation d'immersion complète.
    Je m'étais passionnée alors pour ce grand romancier, mais j'avoue qu'une relecture s'impose pour dire quoi que ce soit de pertinent.

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    1. Ma prudence vient en écho de la vôtre avant de commenter, intelligemment peut-être, cette lecture accaparante. J'ai lu que Faulkner conseillait de commencer par 'Sartoris', j'ai lu d'autres choses dans le passé mais sans doute pas avec l'attention requise pour en faire des notes. 
      J'en étais donc à peu près au même point que vous avant de venir à ce roman.

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  6. Mon préféré demeure "Lumière d'août"... Quelle force, ce roman... et ce titre, une beauté !

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    1. Lors d'un cours sur la littérature américaine à Liège (cours non académique, il faudrait plutôt parler de survol d'auteurs), on avait insisté sur quatre titres : "Absalon, Absalon", "La bruit et la fureur", "Sartoris" et "Tandis que j'agonise" (je l'avais déjà lu). Ainsi orienté j'ai choisi d'aller vers un des quatre et choisi celui qui posait beaucoup de questions de par sa forme et qui est beaucoup référencé en tant que littérature novatrice.
      Je ne doute pas que "Lumière d'aôut" soit un bon et beau roman, j'espère y venir.

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  7. Je n'ai pas lu Sartoris mais les trois autres cités et je préfère Lumière d'août, plus accessible formellement, sans doute.

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    1. Comme répondu précédemment, c'est l'aspect formel novateur qui m'intéresse dans ma démarche vers Faulkner, c'est la raison de mon choix initial, j'hésitais avec "Absalon, Absalon".

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  8. J'ai lu l'intrus, un roman écrit au moment du Nobel, sans doute un roman que je conseillerais pour entrer dans l'oeuvre de Faulkner, pas trop noir et pas trop difficile à suivre
    Le Bruit et la fureur est éprouvant comme lecture, j'ai lu une biographie de Faulkner qui disait qu'il avait rassemblé trois nouvelles pour ce romans

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    1. "Le bruit et la fureur" se lit différemment, c'est très éloigné d'une lecture ordinaire. J'ai terminé le roman, passage obligé pour tirer profit de l'indispensable Folio jumelé de F. Pitavy qui en fait le commentaire et l'éclaire. Maintenant je vais de l'un à l'autre (Coindreau-Pitavy), repassant même par la version originale, pour prendre la mesure des modifications de traduction proposées par le Folio classique.
      Bonne fin d'après-midi Dominique.

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    2. @Dominique : votre remarque sur les nouvelles qui seraient à l'origine du roman de Faulkner vient à point pour introduire un de mes prochains billets inspiré par un article de Bernardo Toro, à propos du roman et de la nouvelle.
      D'autres, comme Virginia Woolf, ont eu recours à la nouvelle pour construire des romans d'envergure.

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