30 mars 2016

Misères du roman (1)

Ce titre chez Grasset rassemble trois textes – deux présentés lors de conférences, l'autre paru dans Le Monde de l'éducation – sur un sujet cher à Jean Rouaud, le roman et ses mésaventures du vingtième siècle où il fut question de sa mort. 


La marquise et ses fantômes 

Lorsqu'il donne cette communication à la conférence de Kobé le 11 novembre 2014, Jean Rouaud regrette autant une certaine idée de la France que les aléas du roman. Cette France que la «marche vers l'avant» du vingtième siècle a refoulée, la vie rurale, la religion, les gens modestes accusés de poujadisme, les petits commerçants et artisans accusés de collusion avec le capital, tous ces gens qui "tissèrent la toile des "Champs d'honneur" (1990).

"La marquise sortit à cinq heures" rappelle l'époque (1924) où naquit le discrédit du roman réaliste (celui des Balzac, Flaubert, Stendhal) initié par Breton via Paul Valéry qui se refusait à écrire une phrase aussi banale. Le mot «marquise» implique également le refus d'une aristocratie de la littérature et de l'écrivain qui est contestée, dépassée. Gide (qui s'excusera après) à Jean Schlumberger sur "Du côté de chez Swann" : "C'est plein de duchesses, ce n'est pas  pour nous". La guerre 14 n'avait pas fait dans la dentelle et puis il y avait l'incapacité du roman à dire le monde moderne par le ressassement de vieux procédés. Néanmoins les souvenirs des rescapés de la Grande Guerre s'accommodèrent largement du roman réaliste et l'on continuait à écrire "Le fantassin sortit de la tranchée à cinq heures"...

La fin de la Seconde Guerre mondiale voit la France effacée du rang des grandes puissances (un peu comme si une agence notation, déjà, l'avait dégradée du AAA au BBB).  Le répit accordé au récit traditionnel est battu en brèche par les théoriciens du nouveau roman : "Si la Première Guerre avait interrompu la mise en cause du roman, la Seconde, par un effet d'accélération du tragique de l'Histoire, actait sa décomposition". Mise en bière d'un genre par tous les moyens intellectuels, sémantiques, linguistiques, philosophiques. Les fondamentaux du genre – le récit, le héros, l'intrigue, la saisie en miroir du réel – sont remis en cause par le structuralisme (Barthes) : "le roman réaliste, genre bourgeois par excellence, qui avait de fait marqué et accompagné l'apparition de la classe exécrée, était considéré comme une abomination réactionnaire." Comme si le pays dégradé devait se résigner à n'être que l'ombre de sa lumière passée. 

Barthes lui-même en reviendra. En 1977, dans une conférence intitulée "Longtemps je me suis couché de bonne heure", il annonce son intention de devenir romancier : "... vingt ans après Aragon..., [...], Barthes se livrait à son tour à une forme de repentir sur son activité de procureur, [...]". Autre remise en cause du credo progressiste lorsque l'intelligentsia parisienne s'empare du dissident Milan Kundera qui révèle que "le roman, oui ce roman dont on se détournait en se pinçant le nez, avait été pour lui un acte de résistance à la dictature".

"Et l'on vit alors ses plus grands pourfendeurs d'hier au nom de cette même modernité littéraire amorcer leur conversion, qui est un retournement, vers le récit romanesque...", continue Rouaud, en rappelant Robbe-Grillet lancé dans une trilogie autobiographique alors qu'il aurait cloué au pilori quiconque le lui aurait suggéré quelques années plus tôt.

L'auteur Rouaud : pied de nez au structuralisme

Ces quelques grands traits sont fort réducteurs de l'intéressant propos de Jean Rouaud. Les tendances sont dégagées, on sait que l'écrivain a la nostalgie d'une tradition romanesque qui fit ses preuves, il le rappela élégamment avec son intelligente et merveilleuse "Imitation du bonheur". 

À notre tour, toutefois, nous qui aimons la littérature, alors que le bon vieux récit a aujourd'hui repris ses aises, ne jetons pas le discrédit sur les apports du structuralisme, du nouveau roman, des formes littéraires novatrices, elles ont quelque chose à souffler à nos ensommeillements. 

Compte-rendu des deux autres textes de Jean Rouaud dans les prochains jours.

12 commentaires:

  1. Cher Christian, j'ai relu votre belle conclusion - inutile de vous dire que je la reprends volontiers à mon compte.

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    1. Vous avez dû "vivre" cette période de contestation du roman puisque vous avez consacré vos études à la philologie romane, si je ne me trompe.

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  2. un article parfaitement intéressant, j'ai eu du mal avec cette période et à l'époque je me suis réfugiée dans la littérature étrangère et depuis je n'en suis guère sortie je dois le dire
    j'ai beaucoup aimé Jean Rouaud à l'époque de son prix, je suis comme lui une adepte du romanesque, pas du romantique non vraiment du bon romanesque que je trouve souvent dans la littérature allemande, russe ou autre
    je note ce livre que ma médiathèque doit bien avoir acheté

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    1. Tiens c'est vrai, il y a peu de romans francophones sur "À sauts et a gambades".

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  3. Ou de l'éternelle querelle entre les anciens et les modernes ;-)

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    1. Ce qui frappe dans la relation par Rouaud de ces révisions du roman, c'est la violente coloration idéologique, politique qu'il leur confère. Il ne s'agit pas simplement d'un conflit sur l'idéal de l'art, les innovateurs anti-bourgeois visent une classe sociale. Dès que le régime soviétique idéalisé révèle ses excès, les initiatives littéraires nouvelles s'envolent en fumée tandis que leurs théories, gloses et écrits vont garnir les archives.

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  4. J'ai eu beaucoup de mal avec le nouveau roman, d'ailleurs je n'en ai guère lu. J'ai fait comme Dominique, j'ai filé à l'étranger, mais je reviens de plus en plus aux Français, en partie grâce aux blogs.

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    1. Je reste pour ma part beaucoup fidèle aux livres non traduits. Globalement, romans et essais confondus, depuis le début de ce blog, je relève presque trois fois plus d'auteurs francophones.

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  5. Tout comme Tania, j'ai été bombardée, à l'époque, de nouveau roman, de structuralisme. Ce n'était pas sans intérêt, loin de là, et chaque époque apporte sa pierre à la littérature. Une époque de remises en question, c'est vrai, à tous les niveaux, et pour la comprendre, il fallait des profs qui expliquaient, il fallait étudier...
    De toutes façons le roman, français ou étranger a évolué dans sa forme depuis, disons, le 19º siècle!
    Merci Christian, bonne fin de semaine.

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    1. Avec des profs aux commentaires, je me retrouve un peu sur les bancs...
      Bien qu'aujourd'hui ce soit plutôt l'école buissonnière ;-)
      bonne journée, Colette.

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    2. Oh, c'est l'avantage des blogs...on y est tour à tour, chacun avec ses talents, enseignant et enseigné. J'apprends tant ici!

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    3. C'est bien de le voir comme cela et merci.

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