26 juillet 2016

Incipit de Cohen

"Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n'est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, dans les bruits finissants de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. Oh, le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien."

Albert Cohen - Le livre de ma mère

Un sourire, un clin d'œil ou une main tendue favorisent les accointances. 
Il en est ainsi pour les livres. S'ils touchent, étincellent ou pétillent, les tout premiers mots d'un roman, d'un essai, d'un document renforcent notre détermination de s'y glisser, démontent les ultimes réticences. L'incipit invitant de Cohen mène aux côtés d'un homme affligé de regrets et de souvenirs doux, tandis que sa "plume d'or va sur la page" avec le plus grand bonheur. Et c'est très bien, très beau, amusant même, on s'y trouve, mais lorsque, passée la moitié du récit, Cohen verse dans le ressassement, dit la même chose en d'autres mots, reconstruction du souvenir jusqu'à l'obsession, la prière douloureuse et révoltée à la mère absente est ressentie comme incantation masturbatoire. 

Si la volonté de publier tout ce qui a été (bien) écrit nuit à la lecture de bout en bout,  picorons-y alors.

Mary Cassatt (1845-1926)

9 commentaires:

  1. je n'ai jamais pu aller au delà des premières pages, je suis rouge de honte mais bon je n'y arrive pas

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    1. J'ai beaucoup apprécié le personnage de cette affectueuse maman juive un peu godiche. mais le livre aurait été plus «rond» en élaguant dans la seconde moitié. Puis se crée une dissonance entre le petit garçon amusant des débuts et cet homme mûr qui n'arrête pas de pleurer seul.

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  2. Je l'ai lu, il n'est plus dans ma bibliothèque, sinon je l'aurais feuilleté pour me rafraîchir la mémoire. Cohen égotiste, voire égocentrique, souvent - un livre sur sa mère est forcément un livre sur soi, mais vous avez raison, quel ennui que l'"incantation masturbatoire".

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    1. C'est dommage, j'étais entré confiant et emballé dans les premières pages.
      Bonne soirée Tania.

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  3. Idem que Dominique. Même ennui avec Belle du seigneur...

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  4. Comme Dominique, je l'ai ouvert et assez vite refermé, dommage oui.

    L'illustration que vous avez choisie est splendide!
    Merci et bonne journée Christian.

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  5. Un écrivain que je n'ai jamais essayé d'aborder, justement parce que j'ai peur de m'y ennuyer !

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    1. @Pascale, Colo, Aifelle : l'ennui naît après une centaine de pages, sinon j'ai trouvé qu'il y avait de l'originalité dans la forme et la maman adorée m'est apparue comme une belle personne (disons un bon personnage s'il s'était agi d'un roman), très simple, entière et d'une générosité infinie.

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  6. Et me voici dépité de n'avoir reçu aucun commentaire sur les incipits qui, plus que le livre de Cohen, étaient l'objet de ce billet ...

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