13 juillet 2016

Le principe - Jérôme Ferrari


"Mettez tous les éléments de sa vie sur papier: vous lui décernerez une médaille 
ou vous l’enverrez en prison" (*)


Le spectre du principe d'incertitude de Werner Heisenberg planait déjà sur Aleph zéro, le premier livre de Jérôme Ferrari. L'écrivain corse choisit la déférence d'un "vous" presque affectueux pour raconter le jeune chercheur doué, naïf, qui eut l'arrogance de réfuter le principe de causalité et dont le destin scientifique fut à la fois un triomphe et une malédiction, par la faute d'une "énergie mauvaise qui rayonnait silencieusement". 
Au plan scientifique, Ferrari n'oublie pas de mettre les pendules à l'heure et s'empresse de recadrer ceux qui déduiraient du principe qu'une particule peut se trouver à deux endroits en même temps ou qui servent "une petite soupe positiviste insipide" pour le commenter. Je conseille aux rigoureux qui ne veulent pas susciter, comme le narrateur, le désespoir furibond d'une charmante examinatrice maître de conférences, d'au moins faire une copie de vingt-cinq lignes précieuses de la page 40 pour s'imprégner correctement du fameux principe. Pour autant que celui-ci puisse être formulé dans "le langage des hommes". 

Aux confins de la physique et des belles lettres, Ferrari applique aux implications du principe d'incertitude un regard lyrique admirable.

"Vous avez raison d'être effrayé, vous avez fait bien davantage que réfuter la causalité, vous avez prononcé, avec la candeur meurtrière de la jeunesse, une sentence de dissolution qui transforme les composants ultimes de la matière en créatures des limbes, plus pâles et transparentes que des fantômes – de pauvres choses sans qualités, si dépouillées de tout qu'elles deviennent indicibles, à peine des promesses de choses, perdues quelque part entre le possible et le réel, attendant que le regard des hommes se tourne vers elles et les appelle à l'existence."

"Je regrette de vous avoir cru désinvolte, vous ne l'étiez pas, pas plus que vous n'étiez naïf, au contraire, vous étiez si peu naïf qu'il vous était impossible de croire que toute la réalité du monde se laisserait un jour apprivoiser par les concepts familiers du langage des hommes, vous saviez qu'il faudrait en venir à la cruelle nécessité d'exprimer, comme le font les poètes, ce qui ne peut l'être et devrait être tu."
 © Wikinoticia

Théodore Monod, dans un de ses écrits, souscrivant à un dessein de l'univers  en évolution, citait Edison : "À mes yeux chaque atome est doué d'une certaine quantité d'intelligence primitive" (1890) et rappelait que, depuis la relativité d'Einstein et précisément les relations d'incertitude d'Heisenberg, "les physiciens sont contraints de renoncer aux exigences absolues du rigide déterminisme".  
J'y reviendrai (lecture en cours), bien que j'opte pour le discours littéraire de Jérôme Ferrari qui laisse planer artistiquement une humble et fine indétermination théologique tandis que Monod, humaniste croyant, mêle allègrement les Béatitudes aux sciences, ce qui correspond moins à ma sensibilité.  

"Le principe, récit succinct et romancé de la vie du physicien allemand par un candidat philosophe désabusé, incite à poursuivre vers les souvenirs philosophiques du savant "La Partie et le Tout" tandis que l'amateur d'une biographie très documentée peut se tourner vers "Le Mystère Heisenberg" (1993) de Thomas Powers dont s'est inspiré Ferrari. 

" Jadis, vous demandiez :  Qu'est-ce qui est fort ?» "

La dernière partie du livre – "Temps" – retourne à la simple et mystérieuse beauté du monde alors qu'avec un sourire de jeunesse éternelle,  celui  qui un jour "regarda par-dessus l'épaule de Dieucontemple fasciné le Walchensee

Accord parfait avec un livre cinq étoiles.



14 commentaires:

  1. Merci de ce billet 'rappel' pour un roman noté à sa sortie;.. et oublié je le crains dans la liste sans fin des 'à lire'.

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  2. Ce livre avait absolument tout pour me plaire, à priori, le thème scientifique inclus, mais c'était sans compter sur le parti pris lyrique et-pour moi - ampoulé de l'écriture de Ferrari, que je n'ai pu supporter longtemps...

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    1. Ah ? Tiens, voilà une réaction qui m'étonne beaucoup.
      Je trouve que le style de Ferrari est somptueux.

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  3. J'ai très envie de découvrir l'écriture de Ferrari, mais le sujet de ce roman-là ne me "parle" pas du tout. J'en choisirai un autre.

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    1. Les vacances se sont bien passées ?
      Nul doute que je lirai prochainement un autre Ferrari : il y a un recueil de nouvelles du tout début et peut-être "Où j'ai laissé mon âme".
      J'espère que vous trouverez chez lui un thème qui vous agréera.

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  4. Pour moi, "Où j'ai laissé mon âme" est son livre le plus beau, le plus fort, le plus bouleversant... J'adore lire Ferrari !

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    1. Ok, je prends celui-là ! Je vous suis complètement à propos de J. Ferrari.

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  5. Un roman qui pousse au questionnement sur de nombreux sujets et sur les motivations de son personnage, forcément.

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    1. Oui, je me suis aussi posé quelques questions sur le narrateur : un peu de Ferrari, mais combien ?

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  6. J'ai beaucoup aimé ce livre, bien que manifestement littéraire j'ai toujours été intrigué par les scientifiques et j'aime lire à leur propos
    Ici Ferrari est parvenu à mêler savamment réflexion philosophique et données scientifiques, je note le livre de Thomas Powers qui est proposé par ma médiathèque

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    1. Je me souviens très bien que vous l'aviez lu et apprécié.
      J'ai trouvé que la littérature de Ferrari vient à point pour approcher ce que le langage des hommes peine à décrire, dans la mesure où les phénomènes quantiques semblent obéir à des lois indéterminées.

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  7. un livre intelligent que j'ai beaucoup aimé !

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    1. Bienvenue à la Bretagne !
      Oui, un livre intelligent, dans le fond et la forme.

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