18 octobre 2016

Faulkner : Le bruit et la Fureur (1)


Il aura fallu quatre ans pour que se concrétise le dessein d'aller plus loin avec William Faulkner dans "Le Bruit et la Fureur". La lecture de Bergounioux et son "Jusqu'à Faulkner" (L'un et l'autre) avait engendré deux articles (1 et 2) – je les relis avec satisfaction, c'est assez rare pour le souligner – à l'issue desquels je me promettais d'en venir au fameux roman qui marqua la littérature en 1929. 

Comme pour les jeux des magazines avec solutions en bas de page, mon travail de lecteur et mes efforts de perspicacité ont souffert de pouvoir consulter a posteriori le dossier-essai explicatif de François Pitavy, ce qui amena parfois une lecture superficielle, voire des survols du roman. 

Les mots sont lâchés, travail, efforts : ils sont requis pour détecter et adopter les codes faulknériens de l'œuvre. Les réactions ont dès lors pu être mitigées ou négatives.

"Le lecteur est tellement occupé à faire le détective que lorsqu'il a réussi à clarifier les intentions et la technicité de l'auteur, il est trop épuisé pour ressentir quoi que ce soit d'autre.(Clifton Fadiman)

"J'ai parcouru quelques pages, sauté plus loin, pour voir, constaté que c'était décidément pareil, qu'on ne comprenait à peu près rien alors que l'auteur était censé dire ce que des gens étaient en train de faire et pourquoi."  (Pierre Bergounioux - "Jusqu'à Faulkner")

"C'est comme une grosse voix, comme le bourdon de Notre-Dame par rapport à un orchestre. Cela excède peut-être les limites de la littérature. C'est la puissance d'une locomotive lancée à fond de train. Mais c'est aussi une machine qui ne peut marcher avec n'importe qui ; beaucoup de lecteurs n'y entrent pas.(Pierre Michon - "Le roi vient quand il veut" - Le Livre de Poche, p.168).

Parole à la défense qui perçoit la radicalité du projet de Faulkner d'amener son lecteur à une nouvelle expérience de lecture-écriture :

"[Le lecteur] doit, pour identifier les personnages, les reconnaître aussitôt, comme l'auteur lui-même, par le dedans, grâce à des indices qui ne lui sont révélés que si, renonçant à ses habitudes de confort, il plonge en eux aussi loin que l'auteur et fait sienne sa vision. [...]. 
Alors le lecteur est tout d'un coup à l'intérieur, à la place où l'auteur se trouve, à une profondeur où rien ne subsiste  de ces points de repère commodes à l'aide desquels il construit les personnages. Il est plongé et maintenu jusqu'au bout dans une matière anonyme comme le sang, dans un magma sans nom, sans contours. [...].
(Nathalie Sarraute - 1946, L'ère du soupçon).

La forme dépassée, autre chose peut s'ouvrir, comme en témoigne cette réception signée Évelyn Scott (Cape & Smith, 1929):

"[...]. Trop fier pour résoudre le problème humain par la dérobade et les tours de passe-passe d'un optimisme puéril et superficiel, il [Faulkner] se saisit, pour représenter la vie, de figures qui certes symbolisent une sorte de désespoir; mais ce désespoir-là n'engendre pas abattement ou frustration. Son pessimisme devant les faits, comme son acceptation de toutes les possibilités moralement répugnantes de la nature humaine, est sans rémission. Il n'en résulte pas moins une réaffirmation de l'humanité dans la défaite qui est, dans un sens subjectif, un triomphe. Ce n'est pas une victoire à la Pyrrhus dans un débat avec les forces de l'intelligence qui peuvent servir à détruire. C'est la conquête de la nature par l'art. Ou plutôt la réfutation, par le moyen de l'œuvre d'art, de l'abaissement qu'opèrent les matérialistes [...]. Le résultat pour le lecteur, s'il est comme moi,  est une exaltation de la foi en l'humanité. C'est une foi qui n'a pas, ou pas encore, de raison ; mais c'est cette même foi qui a toujours existé dans l'expression la plus haute de l'esprit humain.(Foliothèque 101).

Le commentaire de François Pitavy, paru en poche (Foliothèque) pour une somme dérisoire en regard de la qualité du travail condensé, concourt, en un peu plus de deux cents pages, à une ouverture lumineuse et, pour moi, définitive sur l'œuvre faulknérienne. Il parcourt les aspects de la langue, les explications de l'expression littéraire avec ses codes, ses enjeux et ses sens, une remarquable analyse psychologique des personnages, une esquisse des implications intimes de l'auteur, la société du sud à travers le déclin des Compson, les questions raciales et philosophiques, le mythe biblique. 
Le dossier est complété par l'aperçu de quelques réceptions du monde littéraire (Sartre, Sarraute, Glissant, Michon) ainsi que divers textes importants tels "L'appendice Compson" (Faulkner accepta en 1945 de «prolonger» ses personnages) et l'importante préface de l'auteur à l'édition de 1933. 
Tout ceci nécessite un investissement temps non négligeable, raison pour laquelle sans doute, le pressentant, j'ai attendu le moment opportun de m'y lancer entièrement. Outre la compassion éveillée par la famille Compson, j'en émerge avec une grande satisfaction intellectuelle.

François Pitavy collabore aux volumes Faulkner II à V de La Pléiade (le V à paraître début novembre).

18 commentaires:

  1. Avec une autre blogueuse, on devait lire Le bruit et la fureur, c'est tombé à l'eau car d'autres livres sont apparus. J'avais emprunté le livre à la bibli, en fait c'était une très ancienne édition grand format et pages épaisses, et franchement ça ne passait pas . J'ai quand même lu quelques pages, et un jour un jour j'y reviendrai.
    Merci pour le billet, j'ai pris plaisir à découvrir ces avis, qui font un peu peur, et envie aussi!
    Cela me rappelle que je suis arrêtée dans Ulysses page 400 en gros au tiers, et c'est mal parti, donc.

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    1. Ne vous découragez pas : je n'ai pas lu "Le bruit et la fureur" les deux doigts dans le nez, comme on dit, (personne ne pourrait, je pense), mais la grande satisfaction est venue avec le dossier commentaire mentionné (Foliothèque, Pitavy). Il est lumineux.
      Je reviendrai sur quelques aspects passionnants de l'interprétation de ce livre.
      Et j'espère relire, avec un nouveau regard, "Tandis que j'agonise" puis découvrir "Sanctuaire", "Absalon Abslon", etc. ainsi que les nouvelles du sudiste.

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    2. Si vous vouliez aborder à nouveau le roman (à deux ou plusieurs), essayez de vous procurer conjointement les deux Folio (le commentaire se réfère précisément aux numéros de pages de l'autre). À mon avis, lire le roman sans guide, c'est risquer de se perdre et passer à côté, ce qui a failli m'arriver.

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    3. Je vois les photos de couverture en bas de billet. Merci.

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  2. ah que je suis heureuse et curieuse de lire ce billet
    nous avons le même livre de poche et comme vous le dites très bien l'analyse est lumineuse
    entrer dans l'oeuvre de Faulkner c'est un sacré parcours mais cela tient un peu du défrichement que devaient faire autrefois les paysans, débroussailler, enlever les pierres, retourner la terre et se sentir satisfait voire comblé
    je n'ai évidement pas tout lu mais je ne désespère pas d'avancer encore un peu dans cette oeuvre
    on va donc avoir l'occasion de croiser nos avis et nos impressions

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    1. J'aime bien votre comparaison : eh oui, il faut défricher le terrain faulknérien...!
      Chouette, j'espère que nous aurons l'occasion d'échanger sur le sujet. Je constate que le fait d'avoir parfois survolé (pas trop quand même) le roman ne grève pas du tout le plaisir de l'interprétation.

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  3. C'est un auteur que je n'ai pas essayé d'aborder jusqu'à présent ; il n'est jamais trop tard, surtout que vous nous donnez la bonne manière de l'aborder. Après, c'est un univers qui ne se livre sans doute pas à tout le monde.

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    1. Le mieux est d'essayer ? L'univers de Faulkner ne se livre pas, il faut aller le chercher, je dis ça avec un clin d'œil, mais c'est ça.
      Il n'est pas obligatoire de commencer par "Le bruit et la fureur" : c'est quand même un fameux morceau. "Lumière d'août" est plus abordable peut-être, mais je ne l'ai pas (encore) lu.

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  4. Ce billet sur Faulkner me ramène aux années d'université. Un cours d'un an sur "Lumière d'août" et dans la foulée, l'envie de lire tout Faulkner : le lire, s'y perdre, y revenir.
    Je retrouve dans mon vieux Folio un passage souligné de la préface de Coindreau qui encourage à plonger dans "Le Bruit et la Fureur" : "M. Faulkner se contente d'ouvrir les portes de l'Enfer. Il ne force personne à l'accompagner, mais ceux qui lui font confiance n'ont pas lieu de le regretter."

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    1. Un cours d'un an sur "Lumière d'août", il y a de la matière là ! Me voilà tenté de poursuivre avec ce titre.
      Belle phrase de M-E Coindreau : c'est vrai que l'univers de l'américain est âpre et diabolique. Il y a cependant derrière le texte comme une immense compassion, et une foi réelle dans la littérature.

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  5. Faulkner : une rencontre décisive dans ma vie de lectrice. J'attends d'avoir du temps pour m'y remettre car le désir me taraude de repartir dans l'univers faulknérien.
    Bon week end.

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    1. Le temps disponible confronté au souhaits, je comprends bien, nous n'avons que des journées de 24 heures et une seule vie. Tant nous intéresse pour le temps qu'il y a et l'ennui n'a pas de place.
      La suite avec Faulkner, pour moi, sera un autre roman (pas encore choisi), ainsi qu'un vieux recueil de nouvelles. Sans oublier les autres billets sur "Le bruit et la fureur".
      Bon week-end Bonheur.

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  6. Je garde un souvenir intense de ma première lecture de cet auteur (du genre "quelle claque"). Si je n'ai pas tout compris sans doute à ce moment là, j'ai été soufflée par la puissance du souffle de cet écrivain que je connais encore mal, n'ayant lu que deux opus (et pas de relecture encore).
    Les Folio qui commentent certaines œuvres sont de véritables mines ! Ils sont en général très bien faits et permettent de véritablement entrer dans des livres exigeants. J'ai lu dernièrement celui qui va avec "Mémoires d'Hadrien" et j'ai en prévision pour la semaine prochaine celui qui accompagne les "Faux-Monnayeurs" de Gide. J'ai déjà parcouru ce dernier, il est éclairant, comme toujours !

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    1. Entièrement d'accord : les "Foliothèque" sont des mines.
      "Les faux -monnayeurs" fut un livre étudié et lu aux études tandis que "Les Mémoires d'Hadrien" reste une de mes meilleures lectures dans l'absolu, je me proposais d'ailleurs il y a peu de le ressortir de la vitrine. Il n'aura pas vieilli.

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  7. Je n'ai pas lu le foliothèque ( et je le ferai peut-être un jour) mais j'ai lu le bruit et la fureur et je le relirai bien... Là, je me lance dans Tandis que j'agonise qui me semble plus simple

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    1. Oui c'est un très bon choix, je l'ai lu et la forme est nettement plus abordable que "Le bruit et a fureur".
      Il est toujours très utile de revenir sur une lecture de Faulkner avec des commentaires éclairants (lectures, analyses,...).

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  8. Passionnée par Faulkner, à l'université comme Tania, et à 20 ans, j'ai lu depuis Absalon...et j'aimerais tout relire à plus de 60 ans maintenant.
    Le bruit et la fureur...il me reste entre autres cette phrase soulignée: "Car si ce n'était que l'enfer et rien de plus. Si c'était tout. Fini. Si les choses finissaient tout simplement. Personne d'autre qu'elle et moi. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible pour que tout le monde eût déserté l'enfer pour nous y laisser seuls, elle et moi."
    Compliqué à lire, c'est vrai, mais comme vous le dites, cet univers noir, pessimiste, ces gens...ont sent bienveillance et compassion, c'est si vrai.
    Bon dimanche Christian!

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    1. Je ne sais si ma vie future me permettra de bien connaître le comté de "Yoknapatawpha", j'espère en tout cas le parcourir à travers d'autres romans du sombre sudiste (il y en douze je crois, de 1929 à 1973 et une pièce).
      L'extrait souligné lui va bien, c'est vrai.
      Bonne semaine Colette.

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