29 novembre 2016

Qu'advienne quelque chose...

Dans Babylone, Yasmina Reza recourt à un dispositif qui ne lui est pas coutumier, le meurtre. Je lis dans une critique qu'il s'agit d'un "polar burlesque teinté de mélancolie", l'expression sied bien au prix Renaudot 2016. Mais "polar", n'exagérons rien, une sexagénaire, la narratrice, organise une fête dans son immeuble, à l'issue de laquelle le voisin sympathique du quatrième vient sonner à la porte dans la nuit, il a tué sa compagne. Il faut prévenir la police mais Jean-Lino espère d'abord transporter le corps de Lydie. La scène devient cocasse et crispante. Trop sans doute pour ne pas être prétexte d'auteur.

Ce récit, aux allures d'une nouvelle étirée, dépasse beaucoup la farce vaudevillesque car Yasmina Reza y apporte la dimension qui tient son œuvre théâtrale et ses romans précédents, cette musique triste de "l'existence livrée aux attaques de l'insignifiance, aux blessures de la solitude, à l'usure du temps" (Jean Birnbaum, Le Monde des Livres). Bien qu'un rire impétueux la couvre, les oreilles sensibles aux amertumes de la dramaturge, convertie en adroite romancière, entendent bien cette grise mélodie.

"Aux rives des fleuves de Babylone, nous nous sommes assis et nous avons pleuré,
nous souvenant de Sion".

Le vertige du passé est palpé en feuilletant un livre de photos de Robert Franck : "... ce que saisit n’importe quelle photo, un instant pétrifié qui ne se répétera plus, et n’a peut-être même pas eu lieu comme tel". 

"Pour supporter la vie sur terre on s’accompagne d’éléments fabuleux. Ce sont eux qui me captivent quand je regarde le monde arrêté des photographies, tous ces détails comme des élégies. Fringues, bricoles, talismans, tous les fragments d’attirail chics ou miteux soutiennent les hommes en silence."


Rire ou pleurer. Rire et pleurer. Une réussite de Yasmina Reza.


Photo Robert Franck (Esprits nomades)
Un extrait demain.

Addendum : article du Magazine Littéraire n°571 (septembre 2016) signé Marc Weitzmann. Il y est question de Imre Kertész, de cosmopolitisme ("Le cosmopolitisme d'autrefois n'est plus possible, l'appartenance reste inaccessible – et d'ailleurs non souhaitée") et de "l'anti-Simenon ou l'anti-Colombo".

11 commentaires:

  1. j'ai lu quelques bonnes critiques mais aussi quelques assassinats ! une auteure qui ne laisse jamais indifférent

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    1. Pour ma part, j'ai aimé.

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    2. "Les Inrocks" sont particulièrement acides. Je ne crois pas que ce soit le meilleur roman de Reza, mais le torpillage me paraît très sévère.

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  2. Je n'ai rien lu d'elle, seulement vu une pièce de théâtre une fois. Je suis assez hésitante devant ses romans, les thèmes ne m'attirent pas plus que cela.

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    1. Vous n'êtes donc pas parmi les «oreilles sensibles aux amertumes» de Y. Reza.
      Mais une lève-tôt, je n'ai pas encore publié l'extrait promis ce jour !
      À bientôt.

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  3. J'ai l'intention de lire ce roman, "grise mélodie" - la critique de La Libre était bonne aussi.

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    1. Je trouve que le scénario dans un espace limité manifeste bien le goût de Reza pour le théâtre. Mais c'est la mélodie que vous soulignez qui m'a plu.
      Tiens ! je vais visiter la critique de la Libre.

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  4. Je n'ai encore rien lu de cet auteur. Est-ce une bonne nouvelle pour écouvrir la romancière ?

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    1. De Reza je peux vous conseiller aussi "Une désolation", et son théâtre bien entendu, avec la pièce "Art".

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  5. je n'ai pas encore lu cette auteure que je me promets de lire depuis longtemps. La vie est vraiment trop courte pour les lecteurs!

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    1. La vie est trop courte pour une PAL : et celle-ci croît sans arrêt. Il faut faire des choix, j'aimerais plus souvent relire des classiques, mais la priorité va à ce qui risque de m'emballer, de me passionner et le plus souvent ce sont des essais actuels/récents ou des fictions modernes plus proches de mon/notre actualité.

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