11 décembre 2016

Aux sources de la fiction horrifique

Préface et traduction de l'anglais (États-Unis) par Jacques Papy

L'écrivain belge Bernard Quiriny se réjouit dans le Magazine Littéraire (juillet-août 2016) que les douze Contes noirs d'Ambrose Bierce reviennent hanter les librairies. Cet auteur de récits fantastiques peut figurer aux côtés d'un maître tel que Poe et son beau style m'a rappelé Hawthorne. En beaucoup moins prolixe toutefois, car Bierce réussit dans certaines de ses nouvelles ("Par une nuit d'été", "Les funérailles de John Mortonson") à condenser la terreur en un minimum de mots. 

Terreur, le thème est posé, Ambrose Bierce démonte le mécanisme de la peur avec minutie. Sans recourir aux méthodes gore, il pratique à la manière d'un Hitchcock et se montre très convaincant, comme le souligne la préface : "Son procédé est simple : il consiste à entasser les détails concrets pour rendre le récit plus réel, et nous passons ensuite, sans en avoir nettement conscience, dans le domaine du surréel.", réussissant "ce tour de force de nous fasciner par des récits absolument statiques dans lesquels il ne se passe presque rien." 

Il parvient même à rendre crédible l'autre côté, faisant s'exprimer les morts à la première personne, esprits languissants qui hantent leurs lieux de vie dans un crépuscule éternel, pour induire ce constat que "la vérité que nous cherchons en vain ici-bas nous sera également refusée au-delà de la tombe".  Les incursions troublantes dans le royaume du surnaturel se font sans le cynisme ni la misanthropie qu'a manifestés Bierce dans d'autres œuvres et il montre de la compassion pour la misère humaine. 

Un rien suffit à susciter l'angoisse, les personnages s'enferment eux-mêmes dans la panique, savoir-faire de psychologue : "La peur vient du dedans : elle n'est que vaine chimère", écrit Papy. Les nouvelles sont d'un genre qui me galvanise car leur centre de gravité est dans la chute, avec élégance. Avec de l'humour aussi, noir bien entendu, et pour vous en convaincre, il suffit de citer l'incipit du premier conte du recueil : "Le fait qu'Henry Amstrong fût enterré ne lui semblait pas prouver qu'il fût mort : il avait toujours été difficile à convaincre.

Par-delà son œuvre fantastique, Bierce fut d'ailleurs un des meilleurs humoristes de son temps. Bizarrement, on sait peu de la disparition de ce bon écrivain, il aurait rejoint l'armée de Pancho Villa au Mexique en 1910. Jacques Papy l'a fait connaître chez nous dans les années cinquante avec une cinquantaine de traductions dont ces "Contes noirs". L'essentiel de Bierce est aujourd'hui disponible en poche.

16 commentaires:

  1. Ah, je vois que vous nous préparez un très joyeux Noël! ;-))
    Je n'ai jamais lu aucun de ses contes mais je viens de trouver sur la Toile, en español, ses "textos originales completos". Je reviendrai vous dire...ma peur?
    Bon dimanche Christian.

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    1. Ce genre de récit n'engendre pas du tout le malaise, chez moi en tout cas, au contraire, la distance établie par la fiction permet de s'intéresser à la manière d'induire la panique des protagonistes, aux procédés de l'auteur, c'est bien fait, subtil.
      Bonne semaine Colette.

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  2. je n'ai jamais lu de nouvelles fantastiques de cet auteur mais des récits pleins d'humour oui et c'est un bon souvenir c'était même carrément méchant, caustique mais d'une belle drôlerie

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    1. À l'occasion, j'essaierai de trouver ces autres récits de Bierce, je n'ai trouvé que les contes noirs en bibliothèque.

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  3. Je ne suis pas friande de ce genre de nouvelles ; je préfèrerais découvrir l'auteur avec les récits d'humour dont parle Dominique.

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    1. Bierce a manifesté du cynisme et de la misanthropie, ce n'est pas de l'humour gentil.

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  4. Comme Aifelle, je préférerais le caustique au fantastique... Ma bibli en propose.

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    1. Je n'ai lu que ces contes noirs de Bierce, ce sont des nouvelles adroitement écrites.

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  5. Je ne connaissais pas du tout cet auteur... mais ce que vous en dites donne envie de le découvrir. On a le droit de vouloir se faire peur pour Noël ;-)

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    1. Je ne crois pas que l'on effraiera le Père Noël avec les contes de Bierce, fussent-ils noirs :-)

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  6. Votre rayon "nouvelles" ne cesse de croître et ma liste de nouvellistes du même coup, même si j'en lis peu.

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    1. Je ne sais plus combien de vie ont les chats, il nous en faudrait autant pour épuiser nos listes à lire...
      ...et se reconvertir aux genres moins prisés.
      :-)

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  7. Je ne le connais pas mais tout d'un coup j'ai bien envie de refaire un passage dans ce monde. J'étais une avide lectrice de Poe, Jean Ray et Thomas Owen autrefois. Ici, il me semble que je me perdrais à nouveau bien volontiers...

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    1. Bonne idée d'évoquer Jean Ray ! J'ai oublié un article du Magazine Littéraire mis de côté("Le diable belge" de Serge Brussolo), j'y retourne car il me rappelle de bons souvenirs de lecture aussi. Quelques vieux marabouts me tentent.

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  8. On sait peu de la mort de Poe également.

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    1. Les causes de la mort de Poe sont mal connues. Bierce a carrément disparu. Obsédé part la mort, aurait-il réussi à cacher la sienne ?

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