17 janvier 2017

Madame Lohmark et la Schwanneke

"Ce sont tous un peu mes enfants."
Pas besoin de l'écouter. C'était toujours la même chanson. La fourchette grimpa jusqu'à la bouche. Qui fut enfin remplie en quelques coups de dents.
"Certains doivent être... " Elle mâchait en parlant. "... – et j'ai réalisé ça récemment – aimés..." Elle déglutit. "... pour qu'on puisse les supporter." Fallait qu'elle fasse attention. Un animal parlant pouvait très vite se récolter des morceaux de nourriture dans la trachée.
"Quand vous les voyez là, devant vous, si découragés et si menus, parfois un peu insolents, à vrai dire il n'y a que deux solutions..."
Elle était la preuve vivante que l'être humain se distingue de l'animal non par l'exercice de la raison, mais par une aptitude au langage expansif.
"Décamper ou..."
Ce regard. Comme si elle s'excusait.
"Aimer."
Elle n'avait aucune pudeur. Son rouge à lèvres était déjà effacé, mais la ligne des contours restait visible. De la belle poudre claire qui bouche les pores. La nostalgie des feux de la rampe.
"Et j'ai toujours choisi l'amour."
Des trémolos dans la voix. Elle aurait vraiment dû être actrice. Elle l'était, d'ailleurs. Se laisser ainsi enivrer en public par ses propres fluctuations hormonales.

Judith Schalansky - L'inconstance de l'espèce


6 commentaires:

  1. Décidément, le titre est voyageur - et les couvertures aussi, amusant à observer.
    Décamper ou aimer, voilà un choix qui importe. L'extrait ne me fait pas décamper - "une aptitude au langage expansif" !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Personnages caricaturaux, la prof misanthrope, la très "cool".
      Prėfèrons celle qui tente d'aimer ses élèves.

      Supprimer
  2. "Décamper ou aimer", lire "L'éloge de la fuite" du biologiste Henri Laborit. On peut lire aussi l'article "Kropotkine n'était pas cinoque" de Stephen Jay Gould où le scientifique américain démontre (faisant référence à un texte de l'anarchiste russe: "Mutual Aid")que la sélection naturelle (et donc la survie des espèces) est bien plus efficace dans la coopération que dans la compétition.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La compétition de tous contre tous, le libéralisme débridé, figure parmi les interprétations abusives de la théorie des espèces, jean Zin l'evoque dans son article.
      Je note les references, Laborit et et SJ Gould. Merci

      Supprimer
  3. J'ai mis un peu de temps à trouver le roman en espagnol car son titre est: "El cuello de la jirafa" / (le cou de la girafe). Par contre ici, en espagnol, de nombreux articles et une longue interview de l'auteur qui se termine ainsi (je traduis):

    Question: Le décalage entre le monde animal et humain que constate la protagoniste devient évident à travers la vision qu'elle a des comportements des personnages. Image de la crise idéologique, sociale ou économique qui sévit actuellement?

    Réponse: Crise est justement un autre mot à changer. Nous pensons toujours: changement signifie développement, et développement signifie progrès. Mais l'évolution n'est que le changement, et évidemment toutes ces choses sont en changement constant. Toute crise est le meilleur point de départ pour le démarrage de quelque chose de nouveau."

    (El desfase entre el mundo animal y humano que aprecia la protagonista se hace patente en la visión que tiene de los comportamientos de los personajes. ¿Imagen de la crisis ideológica, social o económica que nos rige actualmente?
    Crisis es justamente otra palabra a cambiar. Siempre pensamos: cambio significa desarrollo, y desarrollo significa progreso. Pero la evolución no es más que el cambio, y por supuesto todas esas cosas que están cambiando constantemente. Cualquier crisis es el mejor punto de partida para el arranque de algo nuevo.)
    Source http://www.culturamas.es/blog/2013/07/01/entrevista-a-judith-schalansky-por-el-cuello-de-la-jirafa/

    Merci beaucoup, votre billet, cet extrait et ce que j'ai lu rendent ce livre, si différent des romans, très attirant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le livre s'appelle aussi "Le cou de la girafe" en allemand. La traduction française pouvait le garder.
      J'aime beaucoup la réponse positive de Judith Schalansky que vous traduisez. L'équation changement=développement=progrès est à revoir. Une crise est d'abord le symptôme de quelque chose d'autre.

      Merci d'être revenue de façon intéressante sur ce roman Colette.

      Supprimer