21 février 2017

Emmanuel Berl : auto-sabordement ?

"...nous ne voudrions pas accabler indûment la mémoire de Berl. 
Simplement y voir un peu clair, ce qui est peu commode, il faut bien l'avouer."
"Il joue avec les idées comme on joue à la balle et avec les mots comme on fait du cerceau. Il les pousse devant lui, espérant qu'ils vont rouler le plus longtemps possible sans tomber", écrivait Pascal Jardin. Emmanuel Berl ne sera jamais un «grand», de très belles pages mais pas une œuvre, ni un Malraux ni un Proust, parce qu'il porte en lui la conviction de "n'être rien ou peu s'en faut", de n'avoir pas à accomplir la destinée de poète ou professeur célèbre que souhaitait sa mère, éplorée par deux brillantes carrières familiales fauchées tôt par la maladie. Emmanuel fuira cette "mortifère obligation d'excellence".  

Henri Raczymow situe son approche dès la fin du premier chapitre : "J'ai l'air d'écrire sur quelqu'un que je n'aime guère". Et de rappeler Sartre écrivant quatre mille pages sur Flaubert qu'il détestait et le Swann de Proust aimant des années une femme qui n'était pas son genre. 

Car s'il apprécie l'écrivain, celui de "Rachel et autres grâces" ou de "Sylvia", il voit une première objection dans les contradictions du penseur : "... comme il dit une chose et son contraire, s'agissant précisément de ses idées, on a peine à le suivre, à le croire dans un sens ou dans un autre; de fins connaisseurs le tiennent davantage pour une girouette que pour un poteau indicateur. Clairement, il n'est ni Sartre, ni Raymond Aaron, tant s'en faut."  Un tel esprit ne pouvait se rassembler en ce que l'on appelle une œuvre.

Une seconde objection réside dans la molle complaisance pour les idées de son ami Drieu de la Rochelle : "Cette bouillie de l'idéologie, c'est justement ça, le fascisme : [...]. Je ne sais jusqu'à quel point Berl s'est laissé faire." Il semblait plus difficile à Berl d'être délaissé par l'ami que d'acquiescer à ses thèses pernicieuses. Henri Raczymow s'attarde aussi sur l'attitude conciliante de Berl et son épouse Mireille (la troisième) durant le régime de Vichy ("comme des coqs en pâte").

Henri Raczymow (lamenaine.fr)
Les grâces, celles que Berl voit comme une "parfaite justesse qu'il a peur de troubler", touchent beaucoup Raczymow.
Berl distingue ainsi l'amitié de fait (Henri Durand) d'une autre qui resta potentielle (un certain Anceau). Cette dernière, qui ne fructifia pas, demeure à jamais une grâce, supériorité de l'inaccompli sur une amitié qui intégra sa vie : "Nous sommes là dans la littérature, alors qu'avec Henri Durand nous ne sommes que dans le souvenir, émouvant peut-être mais commun. [...] ... la grâce berlienne jouxte la littérature, voire se confond avec elle, il n'y a qu'elle qui puisse en rendre compte, la donner à voir.
L'essayiste nous gratifie ensuite de beaux passages sur la grâce berlienne, bonheur entrevu et inabouti : "En somme la grâce est un «hors-texte», ou encore une «ouverture» dans le tableau, une brèche où vient se deviner tout un autre monde, mais deviner seulement, sans assurance aucune, sans certitude...".  

Patrick Modiano et Jean d'Ormesson ont eu de larges entretiens (publiés) avec le vieil écrivain mondain, auxquels se réfère largement "Mélancolie d'Emmanuel Berl" : "C'est parce que Berl aura connu tout le monde, que tout le monde voudra, plus tard, le connaître, le rencontrer".

Il y eut aussi l'effarant ballet de séparations et réconciliations avec Suzanne Muzard, "LA rencontre", rivalité avec Jean Breton, imbroglio qui peut faire douter du sérieux d'hommes d'esprit aux prises avec des passions folles, à l'image de ces années-là.

En guise de conclusion, je trouve celle de Loïc Di Stefano dans le salon littéraire de Linternaute  très appropriée : "C'est cela, sans doute, dont Raczymow a la mélancolie, d'un homme qui avance sans ligne de carrière, qui tâtonne sa vie au fil des ans, dont la fragilité humaine touche. Et c'est ce qu'il parvient à faire, donner au lecteur le portrait d'un homme complexe et simple à la fois, dans une langue délicieuse et toujours vive. Gageons qu'il parviendra à rendre un peu de lumière à Berl, qui ne mérite pas d'être oublié."

Un excellent essai biographique, d'une prose délicieuse, en effet.


"Car il n'aspire nullement à agir, à jouir d'un quelconque pouvoir sur les choses et les hommes. 
Ce n'est pas sa tasse de thé. Qui est de réfléchir sur les choses et les hommes. 
Comme et quand il l'entend."

14 commentaires:

  1. Je viens de lire la biographie de Maurice Sachs par Raczymow. C'est la première fois que je lis cet essayiste, à la belle plume, je ne sais pas sur quel autre personnage il s'est penché, mais rien que ces deux-là - Berl et Sachs - valent le détour !

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    1. La bibliographie de Raczymow est alléchante, c'est aussi un spécialiste de Proust au vu de ses autres titres – et si j'en juge par ce qu'il en dit dans le Berl.
      M. Sachs est un autre écrivain moins connu qui gagne à être mis en lumière.

      Belle plume qui n'hésite pas à employer de beaux mots surannés, comme anthume, avunculaire, objurguer, ratiocineur... qui me renvoient au dico.
      Le détour en vaut la peine, c'est vrai et son travail de recherche est méticuleux.

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  2. Des objections et des grâces, voilà qui me rend curieuse de ce livre. Et cette belle plume de Raczymov pour porter son sujet.

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    1. Ah ! ces grâces sont magnifiquement rapportées par Raczymow, qui les range subtilement dans ce que peut la littérature.

      J'espère que votre virus est bien parti ? Bonne journée, Tania.

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  3. J'avais écouté une longue émission sur Emmanuel Berl il y a un certain temps, sans doute sur France-Culture. Le personnage n'est en effet pas facile à saisir.

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    1. Comme beaucoup de gens, il a ses contradictions, et son manque d'ambition peut surprendre. Raczymow explique bien tout cela.

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  4. Voilà un écrivain qui ne m'a jamais attiré certainement ses positions durant la guerre y sont pour quelque chose
    Ah la voix de Mireille !!

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    1. Je crois qu'il est difficile de juger les "mous", nous qui sommes du "bon côté" par la force de l'histoire, car, dans les mémes circonstances, il nous aurait peut-étre été facile d'accepter le confort des protections, comme ce fut le cas de Berl. Mais, et c'est le sujet du livre, Berl a fait preuve de complaisances condamnables.

      Ah Mireille ! Pétillante.

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  5. Je sais juste que Berl fut le mari de Mireille, ce qui est peu, je l'avoue. j'ignore mêem le nom de l'auteur du livre, mais s'il écrit bien, ce sera une raison suffisante!

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    1. Je le conseillerais rien que pour l'ecriture, oui. Mais la façon d'aborder un cas délicat, avec discernement, m'a autant plu.

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  6. Je ne sais pas si je le lirai mais votre chronique done envie :)

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    1. C'est déjà un bon point :)
      Un peu plus de deux cent pages...

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  7. Je viens juste vous dire bonjour; je vous ai lu mais comme je ne connais ni l'un ni l'autre, je nage dans la brume...éclairée par vos mots.

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    1. Bonjour Colette. Il y a de ces écrivains moins connus qui valent la peine qu'on les rappelle, c'est le cas de Berl, je ne le connaissais que très peu, c'est aussi une façon d'analyser un personnage, d'y trouver des repères, des analogies, des blâmes, bref, comme bien des essais, de réfléchir sur une époque, sur la littérature, et même sur soi, pourquoi pas...
      À bientôt, bonne soirée.

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