Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s'est retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n'est pas plus croyante que moi ; le catéchisme n'est donc que l'occasion d'enseigner la morale commune ; enfin de débarbouiller les esprits. [...].
Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont les grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. "Que veux-tu, petit homme ? " – "Je veux qu'on m'apprenne ma prière et mon catéchisme." C'était le jour, il prend place. On lui apprend le signe de croix. "À quoi ça sert ?" Discours. "C'est le signe de Jésus mis en croix pour avoir enseigné l'égalité, la justice, l'amour, le pardon des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où l'on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance ou la haine, ou le mépris. C'est comme si l'esprit du Juste mis en croix venait alors au secours." Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu'un qui n'en use point.
Une semaine passe. On s'entretient de la colère, toujours à propos du catéchisme. Et l'un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses d'autrui, de dire : "C'est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux. Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et disant : "Je te tiens, tu n'iras pas jusqu'à ta maison." Mais voilà (se moquant), voilà qu'il s'arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu'il n'ait pas peur, et qu'il peut rentrer chez lui."
[...]. Le petit vagabond n'était pas revenu ; ainsi l'histoire n'a pas de suite. Il se fit un silence, et tous les dieux passèrent.
Il faut déjà une science profonde pour comprendre que le passions, et leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au premier moment, qu'il est plus maître de sa main que de sa pensée ? C'est pourtant ainsi. N'essayez point d'abord d'être juste en pensée à l'égard de votre ennemi, mais desserrez vos dents d'abord, ouvrez vos mains, pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s'étrangle d'elle-même, avant d'étrangler l'autre. Il s'agit donc, comme Platon voulait, d'être premièrement juste à l'égard de soi-même, et de respecter en soi la forme humaine. Et c'est ainsi, par gymnastique d'abord, que la pensée réduit les passions ; alors seulement les idées reprennent leur sens humain. Mais, si l'effet est visible, les causes sont naturellement cachées. De là cette croyance, vieille comme le temps, que des gestes rituels évoquent l'esprit de vérité, et qu'il vient du dehors comme l'ange. Il y a vingt siècles que toute la paix du monde, si difficile à mettre en paroles, s'exprime par l'angélique geste du prêtre, qui joint les maints et les écarte, geste sans défense. Et voilà le miracle, essentiellement ; car il est vrai qu'un geste change tout. Il fallait penser ce geste ; telle était la vraie prière pour la paix. Si tu veux concevoir la paix, pose d'abord les armes. [pp 172-174]
Alain - "Le signe de croix" (31 janvier 1914) - Tiré des "Propos" (Pléiade 1956)
14 décembre 2025
Dénouer les poings
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Je n'imaginais pas Alain écrivant sur le signe de croix. Merci pour cet extrait qui nous débarbouille un peu l'esprit des haines du temps.
RépondreSupprimerAlain aborde beaucoup d'autres sujets étonnants tels le diable, les saints, la politesse, les oies ou même le pas de la vache et bien d'autres que je me réjouis de découvrir.
SupprimerJ'essaierai à l'avenir, et si possible, de ne pas poster des aperçus trop longs. "Le signe de la croix" passe moins bien si l'histoire du petit vagabond n'est pas incluse.
Mais je n'ai jamais lu Alain... Entendu parler, oui, mais lu, non et je me demande pourquoi...
RépondreSupprimerÉmile-Auguste Chartier (1868-1951), alias Alain, penseur radical et laïc, est particulièrement connu pour ses "Propos sur le bonheur". Ceci devrait vous le rendre familier, et je vous conseillerais d'essayer de commencer par lire ce recueil de réflexions pour l'aborder.
SupprimerLes "Propos" de la Pléiade sont quelquefois amphigouriques ...