13 mai 2014

Viel versus Viel

Viel versus Viel

Après la découverte intéressante de La disparition de Jim Sullivan, voici deux romans antérieurs où Tanguy Viel développe sa faculté d'adopter des tons différents, de nous couler dans des atmosphères variées. Dans le premier, Paris-Brest (2009), la voix fielleuse d'un fils relate une histoire familiale, implacable caricature bourgeoise. L'autre (2001, réédité en 2006)  est un roman noir, un polar qui brille par ses qualités formelles jamais conventionnelles. Si l'on peut s'attendre à du suspense dans le second, curieusement le premier est aussi intense de ce point de vue, où le drame psychologique sourd, menace silencieusement, où les rancœurs étouffent dans l'ombre des convenances perpétuées. 


Lorsque la grand-mère, vieille dame digne qui fréquente «Le Cercle Marin», endroit guindé pour gens honorables et vieux aristocrates, aide ce monsieur riche, quatre-vingt-huit ans, à descendre les marches du perron de l'endroit chic, elle signe sa fortune, car il veut très vite en faire son épouse et légataire universelle. En échange de quoi, simplement, il faudrait qu'elle paye de sa présence auprès de lui, de tous les jours qui le séparaient, lui, de la mort, les dix-huit millions d'actifs qu'il possédait. À une seule condition: employer la même femme de ménage, Madame Kermeur. Le père du narrateur, président du club de football de Brest est mêlé à une histoire trouble de détournement d'argent: la ville jase. La réputation de la famille est sérieusement entamée au point de les contraindre à quitter Brest pour le Sud, en Languedoc. Survient la mort du légateur testamentaire et il n'est pas question de laisser la mamy seule avec les millions, avec Madame Kermeur. Quand on a de l'argent il faut se méfier de tout le monde, a dit ma mère. Le narrateur, auquel sa mère, mire du récit, ne laisse pas le choix, habitera le nouveau rez-de-chaussée de l'aïeule. L'histoire se complique quand on sait que par le passé, la mère a usé de ses relations pour faire renvoyer de l'école le fils Kermeur après un vol en magasin. Puis ce Kermeur insinue le cambriolage qui précipitera les événements : l'argent volé permet au narrateur de partir à Paris. Lorsqu'il fera plus tard le voyage Paris-Brest, il aura dans sa valise le manuscrit d'une histoire de famille encombrante, salissante, enjeu d'un règlement de comptes avec la mère impérieuse et vénale, avec une jeunesse ternie. 
Tout le récit, possiblement autobiographique, paraît se dérouler sans éclat de voix, le père n'a que des silences, les choses ne se disent pas. Je garde l'impression d'un roman muet, sans gestes, néanmoins violent. Et satirique. La rancune – pour ne pas dire la haine - envers la mère, symbole de la prison familiale et de la pression sociale, est déterminante. Le roman du narrateur, ce manuscrit qu'il ne compose pas exactement fidèle à l'histoire vécue, souligne les pouvoirs multiples de l'écriture où il est permis de recomposer l'intime, de dire ce qui a été tu. 
L'absolue perfection du crime plonge dans un autre genre famille, un gang local. L'oncle est respecté comme un parrain mafieux et cela arrange bien Marin qui l'écoute dispenser les codes d'honneur de la tradition truande, Marin qui sort de trois ans de tôle et qui poursuit une revanche, un grand casse, un casino. L'oncle commande, lui décide. Le truand qui rapporte l'histoire est un exécutant, il voudrait décrocher, il n'ose pas, peur de Marin, obéissance aux usages passés. Mais pourquoi ce besoin de fatalité, pourquoi faut-il continuer ce qui pourrait devenir leur ruine ? Il est las de tout cela.
Trois volets impeccablement huilés tentent d'inscrire dans le roman la force narrative du cinéma. Si cela sera jamais possible. Nombreuses références à des films cultes, Tarentino, Milestone, Hitchcock. Longue scène d'action dans la troisième partie, avec une course-poursuite et un duel qui, à mes yeux, moi qui ne prise pas cela au cinéma, déroute le lecteur que les deux premières parties du récit ont séduit par une patte, une finesse de ton qui insinue par la bande relations de dépendance et ambiances. La référence du cinéma oblige les écrivains à se trouver autrement pour tenter de rendre le présent de l'écran et Viel est de ceux qui essaient de s'approprier cet élan nouveau. D'où une narration qui s'affole, tente de rendre le moment complexe comme une image et forcément n'arrive pas à tout dire.
Tout s'étiole dans ce récit, les personnages comme l'environnement d'un port qui rouille sous les brumes et les embruns. Je tiens à citer l'excellent compte-rendu de Pauline Franchini et Marie Chassagne : Plus encore, ce décor par­ti­cu­lier pour­rait repré­sen­ter, méta­pho­ri­que­ment, le sen­ti­ment des auteurs contem­po­rains qui arri­vent sur une scène lit­té­raire où le moment de confiance a dis­paru, et où ne rési­dent plus que doute et désillu­sion. Cette impres­sion d’un monde de l’après est doublé par la récur­rence de motifs anciens, tra­gi­ques, ou de scènes de film déjà tour­nées.  
Le temps générateur de lassitude s'exprime en leitmotiv, le retour de la prison, le casse à jamais recommencé, les aller-retour rituels chez l'oncle puis la tante, l'incessant et insoluble paradoxe amitié-haine qui transcende la fin du thriller.

Deux romans singuliers et élaborés, malgré une apparente simplicité. Ne faites pas l'économie de cet auteur qui dit son admiration pour Conrad qui  fait passer la psychologie, les sentiments dans la couleur du ciel, dans l'épaisseur des arbres, dans la mer, bref dans les choses. Que vous ayez ou pas des affinités avec les écritures contemporaines, Viel est le terrain idéal pour s'y aventurer. 

Autre circonstance pour distinguer les deux livres : l'un, Paris-Brest, a été lu en version numérique (ePub correct, rien à dire), le second en traditionnel Minuit double

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