27 mars 2020

Girard : la victime émissaire

Au début du 20e siècle, les anthropologues (Hubert et Mauss) voyaient dans le sacrifice l'établissement d'une communication entre le profane et le sacré : rien sur son origine ni sur sa fonction. Girard rompt avec cette conception : "Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension partout répandus et il les dissipe en leur proposant un assouvissement partiel." Le sacrifice aurait donc une efficacité sociale grâce à une opération de transfert collectif  aux dépens d'un seul individu, qui apaise les tensions, les rancunes, les rivalités au sein de la communauté. Girard s'oppose également à l'idée de vanité du religieux qu'induisent certains rites des plus excentriques (dont il ne nie pas le fait).
La victime émissaire par excellence est l'Œdipe de la tragédie de Sophocle : l'enquête est une chasse au responsable qui se retourne vers celui qui l'a inaugurée ; après avoir oscillé entre les trois personnages, l'accusation porte sur l'un d'eux. 

19 mars 2020

Cabré : toujours le mal


Traduit du catalan par Edmond Raillard

Treize nouvelles surprenantes et inventives sur la noirceur des âmes. "Quand arrive la pénombre" reprend des textes écrits entre 2012 et 2016 que Jaume Cabré a regroupés et un peu remaniés pour former un livre. En suivant l'idée du romancier Riera Llorca, qui "défendait l'idée que les recueils doivent être constitués de nouvelles qui ont un lien entre elles, une atmosphère commune, un rapport, pas forcément thématique (...)".

Déroutant, vif, imaginatif, plein de ruptures de temps et de fantaisie, des dialogues enlevés : je n'ose pas le mot virtuosité mais 
l'auteur catalan adore écrire, cela semble viscéral. Sur la corde raide et jamais pesant : l'esprit et l'humour sont derrière la porte alors que la mort affûte ses lames au coin des pages.

17 mars 2020

Le désir mimétique

Alors qu'il enseignait la littérature française aux États-Unis, René Girard a été frappé par la même problématique qui réapparaissait sous des jours différents chez les grands romanciers. Trois exemples.

13 mars 2020

Green : swamp

On ne se refait pas, j'ai l'autre jour racheté "Le nouveau magazine littéraire", ce devait être par nostalgie. J'avais un bon alibi : on y consacre des pages aux raisons de relire Nathalie Sarraute. 
Puis j'y ai trouvé un bon article sur le Journal non expurgé de Julien Green. Il paraît que Green était une bête de sexe : suit un court extrait où il est question de beau garçon et de pine. Soit. Contre-pied : l'auteur de l'article, Noël Herpe, se souvient qu'il est devenu lecteur de romans grâce à "Adrienne Mesurat" et il cite cette belle fulgurance du Journal où Green "se fait le porte-parole de la mort" :
"Je ne puis décrire cette maison qui est une des plus fameuses de tout le pays. Ce qui m'a le plus frappé semblerait insignifiant à tout le monde : une grande glace qui vient des Tuileries et qu'on a accrochée au salon, entre deux fenêtres. Elle a perdu son tain, mais, telle qu'elle est, m'a paru splendide, car elle est toute noire, noire comme l'eau des étangs où pourrissent des arbres, et elle reflète vaguement le salon dans ses profondeurs ténébreuses. J'aurais voulu rester là, un peu de temps, à imaginer des choses impossibles, la pièce entière émergeant d'un swamp, la petite tête fine et moustachue d'un rat divisant l'eau immobile, entre les pieds délicats du clavecin."


11 mars 2020

La violence et le sacré


Alors que la question de l'origine naturelle (ou pas) de la violence dans l'espèce humaine me revenait régulièrement [après la lecture de fictions saisissantes telles que "La bouche pleine de terre" ou "La cage"] je suis tombé sur un article de "La presse littéraire" – "L'homme est-il violent par nature ?" – qui survole le sujet en procurant néanmoins une série de pistes intéressantes. Parmi celles-ci, un aperçu des thèses de René Girard que j'ignorais totalement.

La première hypothèse de l'anthropologue/philosophe est consacrée au caractère mimétique du désir : selon lui, l'on ne désire pas quelque chose pour la chose en soi, mais d'abord parce qu'elle est désirée par une autre personne, un modèle (médiateur). Il s'agit donc d'une relation triangulaire où le modèle est aussi obstacle : on ne marche pas sur ses plates-bandes ! D'autres individus, par mimétisme, désirent la même chose et des rivalités se développent, sources de conflits et de violence. Nous y reviendrons en détail.

28 février 2020

Quiétude

J'observe le jeu de lumière matinale et d'ombre dans cet espace saisissant aux deux nefs latérales, la paix intense qui émane des effets de perspective produits par les énormes piliers – la vie ténue, silencieuse, qu'insuffle cette architecture colossale à la prière murmurée intérieurement par cette femme. À travers un haut vitrail pénètre une tache de lumière ovale qui, comme une poussière lumineuse, étincelle sur le sol ancien. J'ai à l'esprit la musique de Hildgarde de Bingen.

Stefan Hertmans - "Le cœur converti
Traduction Isabelle Rosselin

La statue de Jeanne de Boulogne dans la cathédrale Saint-Étienne de Bourges.
L'auteur du roman y voit une réplique de la jeune femme de Rouen avant sa conversion.

27 février 2020

Emportée par la guerre sainte

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin.

Elle vit à Rouen, s'appelle Vigdis Adelaïs et est couvée dans une famille prospère et cultivée, d'ascendance normande par le père et de mère catholique, apparentée aux comtes de Flandre. L'enfant blonde s'éprend d'un garçon juif, David, fils d'un rabbin de Narbonne, qui étudie la Torah dans la yeshiva de Rouen. Nous sommes au XIè siècle, les chrétiens se montrent de plus en plus intolérants envers les juifs malgré les taxes que ceux-ci paient pour pouvoir exercer leur culte. La relation est très mal vue par les siens et Vigdis s'enfuit avec l'amoureux jusque Narbonne. Le sort de la jeune femme sera désormais marqué par la fuite : les soldats lancés à sa recherche par ses parents puis le danger catholique, car elle est convertie au judaïsme et désormais surnommée Hamoutal.

"Je voudrais pouvoir la mettre en garde contre ce qui va lui arriver.
Passe ton chemin jeune fille, choisis un autre homme,
échappe à ce sort, fuis ce qui t'attire."

Leur trace retrouvée à Narbonne, le couple doit se réfugier à Monieux, non loin du mont Ventoux, où existe alors une communauté juive. Hamoutal y met au monde trois enfants. Mais le pape Urbain II veut ressouder le monde chrétien et appelle à la guerre sainte. Une armée de Croisades en route vers Jérusalem campe à proximité de Monieux ; l'arrière-garde composée de toutes sortes d'aventuriers se livre à un pogrom ; David est assassiné dans la synagogue du village, deux enfants d'Hamoutal sont emmenés par les soldats. Elle doit partir encore, retrouver peut-être ses enfants à Jérusalem. Avec elle, un bébé enveloppé dans un châle et une recommandation écrite du rabbin Joshua Obadiah, qui a échappé au massacre. Les pérégrinations de la prosélyte la conduiront au Caire pour un autre mariage, puis à nouveau en France où s'achève son destin.

15 février 2020

Le souvenir et l'oubli


"Qui veut se souvenir doit se confier à l'oubli, à ce risque qu'est l'oubli absolu 
et à ce beau hasard que devient alors le souvenir."

Maurice Blanchot


Je ne sais pas si je relirai "L'écriture ou la vie" de Semprun, mais les mots de Blanchot en exergue, chacun si bien pesé,  me persuadent de partager cette épigraphe (reprise par Patrick Modiano pour "Encre sympathique").