11 mai 2022

Rubarbara

– Je vais t'expliquer à quoi ça me fait penser, moi, ta politique, dit le vieux s'arrêtant de marcher pour parler et de parler pour traverser précautionneusement une rue vide. J'ai un ami chef d'orchestre à la Scala qui m'a dit que quand on a besoin de bruit de foule, une insurrection, des gens qui gueulent pour ou contre, quoi, on fait chanter en coulisse par des voix de basse un seul beau mot bien sonore : RUBARBARA... En canon... BARBARARU... BARARUBAR... RARUBARBA. Tu vois l'effet. Eh bien, la politique, à droite ou à gauche, c'est RUBARBARA pour moi, mon petit. 

Marguerite Yourcenar - "Denier du rêve" (1934, revu en 1959) 



Le beau récit dont provient l'extrait raconte le trajet d'une pièce de monnaie. Des personnages fictifs qui se l'échangent vivent leurs drames et passions, dont une tentative d'assassinat de Mussolini à Rome, sur une toile de fond particulièrement politique. 

"Le coup de grâce", magnifique tragédie de Yourcenar, est elle aussi située dans un période (après 1918) et des lieux impliquant des idéologies politiques : les corps-francs de la Baltique. Dans une préface écrite en 1962, longtemps après le texte de 1939, M. Yourcenar insiste pour placer son récit exclusivement au plan humain ; elle extrait ainsi la fiction d'implications politiques qui discréditeraient tel groupe, classe, pays, parti. Concernant Éric von Lhomond, le narrateur, elle s'oppose "à l'interprétation qui consisterait à faire de ce personnage un portrait idéalisé, ou au contraire un portrait-charge, d'un certain type d'aristocrate ou d'officier allemand". 

Il demeure que le personnage central masculin du ”Coup de grâce” présente les caractéristiques de la personnalité fascisante.

De là, un article (1989) par Luc Rasson, professeur de littérature française, dénonçant un humanisme inadéquat dans "le coup de grâce". Tout en reconnaissant un portrait des plus réussis, il note : "La volonté que manifeste Eric von Lhomond d'être en dehors des événements et des idéologies s'accorde mal avec l'ensemble des caractéristiques de la personnalité autoritaire d'extrême-droite qui s'appliquent au narrateur : anti-intellectualisme, misogynie, culte du mépris, antisémitisme, militarisme, homosexualité latente…"
Et de conclure : "Une lecture politique du Coup de grâce nous paraît non seulement possible, mais encore nécessaire, dans la mesure où elle permet de désigner les ambiguïtés d'un humanisme prétendant évaluer de façon intemporelle (et dès lors excuser ?) des attitudes politiques régressives situées dans un contexte historique particulier."

Rasson enfonce le clou dans un autre article, "Yourcenar postmoderne ?" (1993), au bout duquel il émet que l'écrivaine tend à "concevoir le réel en dehors de toute détermination idéologique" et chez elle, "l'homme est toujours égal à lui-même, en dehors de tout contexte historique ou social. [...]. Cette conception n'est pas incompatible avec l'indifférence postmoderne, dans la mesure où elle jette le doute sur le sens de I'Histoire, sur le rôle que le sujet peut y jouer, et enfin sur la pertinence de toute intervention active dans le réel." 

La démarche intellectuelle de Luc Rasson est intéressante, qui ne semble guère animé de doutes ni regrets quant au sens et progrès de l’Histoire. En même temps, la volonté de maintenir son roman hors du champ politique reste la légitimité de l'écrivaine, en dépit des conditions historiques où elle le situe.


Les articles mentionnés, ainsi que bien d'autres études à propos de Marguerite Yourcenar, figurent dans les publications en ligne de Yourcenariana.org.

6 mai 2022

Train du soir

Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir ; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages ; et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n'était plus d'ici. Un monde d'une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu'au cœur, bouleversé même, quand d'aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté. [p 23]

Yasunari Kawabata - "Pays de neige" (traduit du japonais par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne)

5 mai 2022

Pays de neige

Avisé par quelques lignes de Pascal Quignard [Philosophie Magazine - Déc 2021] à propos de Yasunari Kawabata, prix Nobel 1968, j'ai demandé "Pays de neige" (1948) dans la réserve de la bibliothèque provinciale. Sa lecture m'a laissé un souvenir profond, sans doute est-ce dû aux circonstances de lecture, l'humeur, où on s'est assis, le ciel et les oiseaux, tout ce que vous voulez, mais voilà, ce récit un peu étrange m'a beaucoup plu. Étrange n'est sans doute pas le mot, il s'y passe peu de choses, explicitement, mais le livre inspire un immense sentiment de simplicité, de poésie. Je viens de relire le dernier chapitre, l'impression de beauté persiste (à laquelle ne sont pas étrangères quelques clés sur la fin du roman glanées de-ci de-là).

"Pays de neige" raconte les séjours du riche japonais Shimamura, amateur d'art chorégraphique, dans une station de montagne pour y vivre un amour adultère. Elle s'appelle Komako, c'est une geisha, un personnage inoubliable qui donne tout d'elle à cet homme, jusqu'à se perdre, sans recevoir en échange pareille générosité. Shimamura, choyé sensuellement, contemple sa propre froideur. Selon son propre aveu, Komako aurait été une liaison réelle de l'écrivain.

Je crois utile d'insister sur la préface d'Armel Guerne, auteur du texte français avec le traducteur Bunkichi Fujimori : "On croit lire un roman ; on vit une incantation", écrit le poète. Il nomme "thèmes musicaux" les sujets qui habitent ce texte. Cette très belle présentation indique en outre deux points essentiels pour aborder l’auteur japonais : le non-dit et la transposition en français.

Pour ce qui est de la traduction : " [...] l'on comprendra qu'un tel auteur, qui interroge son langage jusqu'au plus intime de son génie, estime, à juste titre, que c'est précisément par ce qu'ils ont d'essentiellement intransmissible (sauf peut-être, par une subtile transposition des valeurs suggestives de la musicalité et de l'image) que ses écrits prennent toute leur valeur. Il méprise les traductions, et il a raison." [préface p 14] Nous voilà prévenus contre un trop facile exotisme.

L'implicite chez Kawabata "Et rien ne saurait être plus japonaisement orienté, au point même que la chose resterait presque impensable dans l'une quelconque de nos langues occidentales, dans l'épaisseur subtile ou raide de nos raisons, que l'art diaphane, le charme impalpable, l'ironie splendide de la transparence, l'architecture invisible de ce «roman» où tout se passe ailleurs, sensiblement, que dans ce qui est dit. Comme tous les poètes, M. Kawabata sait que l'essentiel est ce dont on ne parle jamais ; mais parce qu'il est Japonais, il a pu choisir comme méthode directe le respect absolu de cet axiome. Il ne parle jamais de ce qu'il veut dire et parvient infailliblement, par une juxtaposition de sensations, de notes piquées ou de trilles nerveux, à nous le faire sentir avec une magnificence et une ampleur dont il faut presque affirmer qu'elles ridiculisent la méthode inverse, [...].
C’est le respect de la vérité dans sa vérité même, que cet effort constant de les laisser où elles sont, sans chercher par une tricherie à les faire paraître et apparaître par des mensonges concertés, sous des masques et des travestis.[préface pp 10-11]

Le corollaire est qu'il appartient au lecteur de recevoir ce non-dit et qu'il aura également la charge de compléter, s'il le veut, s'il le peut, les achèvements ouverts fréquents chez Kawabata. 
Ainsi que le souligne P-F Souyri [Persée], "le style de Kawabata, apprécié souvent pour ce qu'il est, pur presque cristallin, masque en partie une œuvre en demi-teintes". En effet, derrière la transparence supposée du style, la professeure Cécile Sakai dévoile une œuvre complexe et parfois obscure ["Kawabata, le clair-obscur, Essai sur une écriture de l'ambiguïté" (Puf)]. Si l'on ne souhaite pas se procurer cet essai, l'excellent blog "ex-libris" donne un aperçu de ces explications sur la conclusion énigmatique du roman qui nous occupe.

Kawabata est le défenseur d'une sensibilité et d'une tradition japonaise quasiment ésotérique. Le roman comprend de belles pages sur le Chijimi, l'étoffe blanchie dans la neige : ”Et lorsque la blancheur arrivait à perfection, le printemps arrivait aussi : c’était le signe du printemps dans le Pays de Neige.” [p 168]

J'ai poursuivi ma découverte de l'auteur japonais avec "Les pissenlits", son ultime roman inachevé, long dialogue entre une mère et le fiancé de sa fille qui ont laissé celle-ci dans une institution psychiatrique. De beaux éclairs (la cloche sonne au loin) et des allusions énigmatiques, encore. Vais-je me décider pour le livre de Cécile Sakai ? En attendant, j'ai entamé "Tristesse et beauté".

"Et voilà qu'au fond de son cœur il l'entendait à présent, Komako, comme un bruit silencieux, comme la neige tombant muettement sur un tapis de neige, comme un écho qui s'épuise à force d'être renvoyé entre des murs vides." [P 171]


28 avril 2022

Servitudes volontaires

Aujourd'hui le marxisme est mort (ce qui ne signifie pas la disparition des problèmes l'ayant engendré). La science spécialisée a perdu une large part de son prestige. Les ré-enchantements contemporains du monde (intégrismes, sectes, épuration ethnique et hystérisation de la nation) ne peuvent que séduire les ignorants ou tenter les malheureux. Il n'est donc pas inimaginable d'accepter enfin de vivre dans un monde sans dieux, sans promesse ultime, sans seconde moitié nous attendant dans une vallée lointaine, sans philosophe, savant ou apparatchik nous guidant de son sur-savoir, sans passé ni futur nous déchargeant de notre responsabilité, sans « vitrines » conférant aux objets offerts (et à la fois refusés) la splendeur de l'interdit.
Les fantômes disparaissent quand le jour véritable se lève, mais ils résistent très bien à la fausse clarté du «cosmos» consolateur, nouvelle figure des ténèbres.

Guy Haarscher - "Le fantôme de la liberté" (Labor, 1997)


Cette proposition ouverte en conclusion de l'essai fait figure d'avertissement. Bien que la philosophie ne s'aborde souvent qu'après des choix de vie (avec leurs erreurs), ce livre peut contribuer à orienter des premières interrogations philosophiques mais aussi à ajuster les bases de convictions plus mûres. En explorant les paradoxes et ambiguïtés de la liberté, il cerne les difficultés de l'individu contemporain en quête de reconnaissance et de sens et le place en face de ses responsabilités. L’auteur  illustre concrètement son exposé en bon pédagogue. Et cette phrase : "Philosopher, c'est précisément s'engager dans un univers qui ne nous promet rien".


Pour la petite histoire, j'ai trouvé l'essai dans une boîte à livres, à un endroit qui fut sous eau lors des inondations de juillet 2021. Merci aux personnes qui veillent sur la lecture.


27 avril 2022

Dessiller

Il [un livre] est utile s'il ajoute à la lucidité du lecteur, le débarrasse de timidités ou de préjugés,
lui fait voir et sentir ce que ce lecteur n'aurait ni vu ni senti sans lui.

Il faut tâcher de laisser après nous un monde un peu plus propre, un peu plus beau qu'il ne l'était, 
même si ce monde n'est qu'une arrière-cour ou une cuisine.

Marguerite Yourcenar ("Les yeux ouverts")



22 mars 2022

Désolé pour la publication prématurée, par erreur, du compte-rendu précédent qui n'avait pas été complètement relu et corrigé de quelques coquilles et maladresses.

 

21 mars 2022

De l'amer à l'ouverture

Tout observateur attentif de la vie publique y relève un mécontentement tangible à la source de manifestations collectives telles que le complotisme, le conspirationnisme, le populisme, voire le fascisme. Dans une présentation de "Ci-git l'amer", Cynthia Fleury exprime que ces phénomènes, certes différents, ont en partage d'être construits autour de pulsions de ressentiment qui entretiennent un rapport de victimes à bourreaux, appelant à la haine et à la réparation par la destruction de ceux-ci. Sur les réseaux sociaux, dans le débat public se développe une radicalisation qui conduit à ce réductionnisme victime/bourreau typique des sociétés du ressentiment et qui a pour effet de renforcer les pulsions qui en sont la source. 

La réification [réifier = considérer comme chose] et la non-reconnaissance de l'individu, de même que l'agression ou l'injustice, entraînent un ressentiment légitime. Mais il ne s'agit pas de «fabriquer» des ennemis. Il importe de ne pas s'enfermer dans une vengeance intériorisée, de verser dans la psychose, quelles que soient les raisons de la frustration et de l'amertume. Il y va tant de la santé et de l'épanouissement individuels que de l'avenir démocratique. C'est l'objet central de ce brillant essai.

Philosophie et démocratie, mais psychanalyse ? Elle est essentielle dans l'étude de la démocratie parce qu'elle peut éclairer sur les forces inconscientes qui empêchent les individus d'agir conformément à leurs intérêts rationnels. De sorte que les sentiments de finitude, l'angoisse de la mort, tous les fondements existentiels de la condition humaine devraient, selon l’auteure, être intégrés dans la façon de concevoir la démocratie dans son fonctionnement politique. [p 268] Considérant le passé, Fleury note combien le ressentiment a pu jouer un rôle déterminant : "ce qui sera un jour dénommé Histoire est souvent le théâtre d'un ressentiment libéré de ses verrous et se pensant précisément comme force historique de changement" et la thérapeute souligne que "sortir du ressentiment nécessite parfois plusieurs générations, la psychanalyse le sait par sa clinique familiale." [p 310]

Pour comprendre ce poison de l'amertume, la psychanalyste formule l'idée d'une membrane qui protège l'individu de la folie lorsqu'il est soumis à l'obligation de violence, de soumission, de vide : cette fine membrane lui permet de s'extraire. Dans le cas du ressentiment permanent, bien installé, il y a "une délégation à autrui de la responsabilité du monde et de soi, un oubli de la membrane qui sépare le dedans du dehors." [p 46]

"La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d'une tolérance à l'incertitude et à l'injustice. Au bout de cette confrontation, il y a un principe d'augmentation de soi." (feuilleter)

Dépasser la prison du ressentiment implique donc un choix moral, l'affirmation d'une capacité personnelle au lieu d'attendre que réparation tombe du ciel. Plutôt que rumination victimaire et perte d’énergie à haïr, s'offrent des pistes vers l'ouverture, vers une créativité : la mer et non l'amer, le risque vers l'Ouvert (selon l'expression de Rilke). Pour y parvenir, l'amour, l'amitié, évidemment, mais l'expérience esthétique, l'art et la littérature sont des clés. La force de l'humour aussi : retourner la représentation du monde, "se tordre à l'oblique", par le rire, forme de sublimation.

Car il s'agit de sublimer les pulsions ressentimistes par une symbolisation. N'allons pas plus loin dans l'explication de ceci, il s'agit d'un mécanisme psychanalytique complexe. Retenons peut-être, chez l'enfant, le jeu consistant à éloigner puis reprendre un jouet (bobine symbolisant la mère) pour apprivoiser la séparation et le retour. Ce jeu, cette forme de symbolisation, permet de s'approprier la séparation d’avec la mère en étant maître du jeu. Le sujet peut ainsi se construire. [*]
L'illusion contemporaine est de se passer du processus de symbolisation pour augmenter le Moi, explique Fleury, alors que c'est un enjeu éthique, intellectuel, métaphysique, dont on voudrait aujourd'hui faire un enjeu matériel et technique (addiction au divertissement) : "lorsque le wifi ne fonctionne plus, c'est la panique dans les chaumières mentales". [p 293]

La littérature, porte possible pour échapper à l'enfermement dans le ressentiment, est d'un grand intérêt thérapeutique. Theodor Adorno condamné à l'exil : "La vie d'Adorno est passée au crible dans Minima Moralia [Réflexions sur la vie mutilée, un art d’écrire, à méditer comme un art de penser et à pratiquer comme un art de vivre], elle y acquiert une forme de dignité nouvelle, sublimée, elle, et non réifiée, ouvrant à autre chose que soi, au lieu de jouir de sa mutilation et d'entreprendre le chemin d'une victime devenant bourreau." [p 128] Frantz Fanon a traqué les aliénations sociales et psychiques du colonialisme à travers des œuvres exemplaires [p 199]. On trouve chez Cioran l'être abandonné par la vie et en même temps une capacité poétique qui vient contredire cet abandon : "cette grande capacité sublimante du créateur qui vient nous sauver alors même qu'elle ne le sauve pas lui-même"[p 249]. Cynthia Fleury ajoute cependant que Fanon qui savait avoir du style, qui savait le «soigner», savait aussi, à la différence de Cioran, porter soin à autrui de manière concrète. J-K Huysmans est aussi rappelé : "ce grand écrivain qui fera de l'itinérance dans la lassitude le grand leitmotiv de son œuvre" [p 307].

Je ne suis par contre pas persuadé que les enivrements nietzschéens de Zarathoustra (une capacité «odysséenne» pour vaincre le ressentiment) soient nécessaires au propos [p 315-317]. Reste que Nietzsche, comme Freud et Deleuze, décrit bien le principe de double mouvement, conscient et inconscient, du ressentiment. [p 60] [voir aussi "Nietzsche pour s'affirmer"]

Si on veut aborder sérieusement cet essai, il faut être déterminé à un effort d'approfondissement. N'étant ni philosophe ni intellectuel de profession, je l'ai lu à dose homéopathique, prenant le temps de l'intégrer patiemment. C'est un livre précieux parce qu' il «augmente» le lecteur.

J'ai malheureusement lu des critiques évoquant une essayiste élitiste, friande de termes complexes et de locutions latines. Personne n'est assez insuffisant – au risque, justement, de tomber dans une dépréciation personnelle revancharde – pour ne pas être à même de se procurer la teneur de quelques mots peu usuels. Que cet effort dérange ou ne soit pas accepté ne relève pas des lacunes d'un ouvrage présenté comme un essai.

Un travail copieux, certainement pas un livre pédant. Remarquablement énoncé, réparti clairement suivant des approches diverses, ce texte propose une formulation élégante et minutieuse qui débouche – tôt ou tard, le temps a un prix – sur une compréhension limpide. 

"Ci-gît l'amer" est un livre réconfortant qui place les navrants ressassements ressentimistes à distance.

[*] Note :

Ci-gît l'amer, la mère, et même la mer : où est le lien ? Dans la séparation ! La vérité de l'être est d'être séparé et de ne jamais pouvoir combler les manques. La réparation totale n'existe pas. Il y a des trous. Le ressentiment, c'est l'incapacité de renoncer à combler des manques, c'est croire que la plénitude c'est le plein, alors qu'elle se situe du côté de la sublimation [interview de Cynthia Fleury par Élisabeth Quin - Figaro Madame].

8 mars 2022

De la part de " sœurette "


"Des monts et merveilles" n'est ni roman, ni biographie, ni poésie, tout ça à la fois peut-être, c'est un livre inclassable, hybride, dont les lignes directrices ont objectivement peu qui les unit. Sinon ce frère regretté, qui, en promenade sur un quai de Liège, indique à sa sœur l'endroit où séjourna Napoléon Bonaparte en 1803 et 1811, avec deux femmes différentes : l’hôtel de Hayme de Bomal. En ferait-on un livre ? Isabelle Spaak s'y lance avec le vœu de célébrer la mémoire de Michel, esprit fantasque, fidèle épistolier qui se posa un jour à Liège. Entre les lettres du frère, elle revient sur les épisodes liégeois de Napoléon, enquête opiniâtrement sur les épouses Marie-Louise et Joséphine, non pour traquer la grande Histoire mais les inventaires, détails vestimentaires, livres de compte, toutes choses qui donnent au passé historique une matière palpable, presque organique : le quinquina dans l'armoire à pharmacie de la duchesse de Parme s'émietterait presque entre les doigts du lecteur... 
"Si tu savais Michel, jusqu'où notre promenade m'a menée. Liège, Parme, Paris, Fort-de-France. Fonds d'archives, bibliothèques, musées, maisons diverses et variées. J'y ai traqué un signe, cru percevoir des présences."

"À l'époque de ma balade à Liège avec Michel, le sort de ces deux femmes – Joséphine et Marie-Louise – m'apparaît très moderne à cause de ce divorce." Le divorce, celui de sa mère qui se sépare du père de Michel et se remarie avec celui qu'elle tuera d'un coup de fusil, avant de se donner la mort. Le vieux drame ressurgit en quelques lignes, un rapport de police. Deux maris, deux épouses, peut-être un motif d'approcher les deux femmes de Napoléon, mais le liant est le frère affectueux, voix off aux accents surréalistes : ses phrases désinvoltes sont poésie, Isabelle y applaudit et les donne, larme au bord des mots. 

On oubliera le grainier Humblot (Humblet, une institution ici) et le quartier de Cointre (Cointe) pour l'agrément pris à ce chapelet de belles digressions servies par l'écriture positivement laconique d'Isabelle Spaak. 

Et l'hommage à ce fraternel affectueux.

"Rives dépeignées de la Meuse, lestes bleuets et fragiles coquelicots, surprises, rires.
La vie en chansons, la vie en balades, la vie en baisers.
Liège n'est pas le paradis, mais le paradis se révèle parfois à Liège.
Je t'aime Isabelle, autant qu'un frère peut aimer."

Merci à Babelio et aux Éditions des Équateurs

Couverture : Après-midi à Fiesole de  Baccio Maria Bacci (Galerie des Offices, Florence)

23 février 2022

Les limbes des photographies

[Nicolas Branch, personnage du kaléidoscope "Libra", ancien cadre de la CIA engagé pour écrire l'histoire secrète de l'assassinat du président Kennedy, consulte l'immense stock des archives de l'affaire.]

"Et voilà les photographies. Beaucoup sont surexposées, rongées par la lumière, décolorées bien plus qu'elles ne devraient l'être étant donné leur âge, suggérant des choses entraperçues en dépit de la nature ordinaire des objets photographiés et de la simplicité des légendes. Tringles de rideaux trouvées sur une étagère dans le garage de Ruth Paine. Elles sont là. La photographie ne montre rien de plus ni rien de moins. Mais Branch sent qu'il y a une curieuse désolation, une sorte de solitude piégée dans les images. Pourquoi ces photographies ont-elles le pouvoir de le bouleverser, de le rendre triste ? Banales, pâlies, décolorées, en suspens à l'extérieur du cœur même de cette époque, elles n'affirment rien, ne clarifient rien, elles sont solitaires. Est-ce qu'une photographie peut être solitaire ?

Don DeLillo - "Libra" (Actes Sud Babel pages 264

[Traduit de l'américain par Michel Courtois-Fourcy]

21 février 2022

Libra l'antihéros

Traduit de l'américain par Michel Courtois-Fourcy
"C'était l'année où il prenait le métro d'un bout de la ville à l'autre, trois cents kilomètres de rail. Il aimait se tenir debout, à l'avant de la première voiture, les mains bien à plat contre la vitre. La rame fonçait dans le noir. Les gens, sur les quais des stations réservées aux omnibus, fixaient le vide, comme ils avaient appris à le faire depuis des années. Il se demandait vaguement, alors qu'il passait comme une flèche devant eux, qui étaient réellement ces gens. Son corps vibrait à l'unisson des vitesses de pointe. Ça allait si vite parfois qu'il se demandait si on n'était pas en train de perdre le contrôle. Le bruit atteignait des stridences douloureuses qu'il acceptait comme une épreuve personnelle. Une autre courbe délirante. Il y avait une telle charge de métal dans ce vacarme qu'il pouvait presque sentir un goût de fer sur sa langue, comme celui que découvre un enfant en portant un de ses jouets à la bouche." [Babel page 11]
Cet incipit l'annonce, il y a de l'exaltation et du métal, inévitablement des armes, dans ce récit romancé de la vie de Lee Oswald, l'assassin (présumé) de JFK. Au départ, le livre suggère qu'il s'agissait de rallumer l'hostilité des exilés cubains envers Castro, frustrés après l'échec de la baie des Cochons, en commettant un attentat manqué contre le Président des USA, qu'on attribuerait aux communistes castristes. À la source, des anciens de la CIA, plus ou moins liés à Cuba, à ses ressources perdues, à quelques accès d'idéalisme trouble. Le projet échappe finalement à ses initiateurs et au bout, il y a Oswald, cet ancien Marine instable qui oscille d'une vie à l'autre, du ratage au rêve d'être quelqu'un – Libra signifie en anglais le signe du zodiaque de la Balance –, Oswald qui se retrouve à une fenêtre du bâtiment des Archives d'Elm Street à Dallas, muni d'un fusil à lunettes. Un gringalet tout désigné devient l'ennemi numéro un du monde occidental. Il n'y survivra que deux jours. Don DeLillo opte cependant pour un deuxième tireur qui serait l'auteur du terrible impact au crâne du président, visible dans le film 8 mm d'Abraham Zapruder.

Une excellente fiction, plantureuse (650 pages Actes Sud Babel), qui s'attarde sur la dynamique complexe des ramifications de ce qui n'est pas à proprement parler une conspiration de têtes pensantes. Elle restitue un parcours plausible et sensible d'Oswald, crétin pas nécessairement antipathique, raconte le vengeur Jack Ruby et une constellation d'individus issus de milieu mafieux, d'activistes et trafiquants de drogue, avec la CIA et le FBI en toile de fond. 
"...une suite d'incohérences qui parvinrent à prendre forme, à atteindre un résultat grâce, principalement, à la chance. Des hommes habiles et des imbéciles, des indécisions et des fortes volontés, et aussi des conditions atmosphériques." [Babel page 624]
Les cent cinquante dernières pages sont intenses, particulièrement si l'on a connu cette période où la mort violente de Kennedy et les enquêtes controversées marquèrent les esprits. Les dernières lignes prenantes vont à Marguerite, la mère d'Oswald, restée seule avec les fossoyeurs aux obsèques. Deux gamins ramassent un peu de terre en souvenir, lançant le nom de son fils : "Elle se sentait creuse à l'intérieur de son corps et dans son cœur". 

Ce roman "ne se réclame d'aucune vérité littérale", ajoute dans une note Don Delillo, qui préfère y voir un refuge où l'on peut "trouver une manière de penser à cet assassinat, sans se voir imposer ces demi-vérités ou ces multiples possibilités, que charrie un courant de spéculations qui devient de plus en plus fort au cours des années. ("Libra" a été publié en 1988).

11 février 2022

Musil - Bouveresse : l'homme probable (3)

Une section essentielle de "L'homme sans qualités" de Robert Musil figure dans les premières pages: le chapitre 4 où le sens du possible est opposé au sens du réel.
L'homme du possible – Ulrich dans le roman – pense qu'une chose qui est comme elle est pourrait aussi bien être autre. Une importance égale est accordée à ce qui est qu’à ce qui pourrait être, c'est-à-dire que ce qui se produit est entériné mais on garde à l'esprit que ça aurait très bien pu se passer autrement.

La différence entre l'homme du réel et l'homme du possible est que, pour le premier, les possibilités sont pour l'essentiel données et connues, alors que pour le second, elles sont à inventer et à réinventer constamment. Évidemment, le chemin pour croire possible une réalité à peine entrevue est plus incertain et bien moins direct que celui qui mène à une possibilité admise. 

Images de Musil : le poisson qui cherche à happer l'hameçon sans voir la ligne ou celui qui traîne une ligne dans l'eau sans savoir s'il y a une amorce au bout.

Les conséquences de cette disposition : "il n'est pas rare qu'elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu'ils interdisent, ou indifférents l'un et l'autre...". Musil ne nie pas que cela constitue autant une force qu'une faiblesse : Ulrich dans le roman est souvent dans la contradiction avec ses interlocuteurs et paraît manquer d'initiative et de volonté à leurs yeux. Musil : "À une extraordinaire indifférence pour la vie qui va mordre à l'hameçon correspond chez lui le danger de sombrer dans une activité toute spleenétique.["L'homme sans qualités", Tome I page 42]

L'homme sans qualités découle de l'homme du possible. "Comme la possession de qualités présuppose une certaine joie à les savoir réelles, on entrevoit dès lors comment quelqu'un, fût-ce par rapport à lui-même, ne se targue d'aucun sens du réel, peut s'apparaître un jour, à l'improviste, en Homme sans qualités. ["L'homme sans qualités", Tome I page 42] 

Bouveresse souligne à la fin de l'ouvrage [page 291] le regard de Musil sur l'égoïsme individuel et le capitalisme : pour Musil, c'est une organisation rationnelle et créative, génératrice de progrès, cependant le fondement de l'ordre – tout relatif – qui la caractérise s'appuie sur un autre type de disposition, à savoir la part non appétitive de l'être humain. L'homme non appétitif, qui rappelle l'homme sans qualités, est exposé par Musil dans "Souffles d'un jour d'été" [chapitre 52 du tome II; page 694] : "C'est à la part appétitive de nos sentiments, explique Ulrich à sa sœur, que le monde doit toutes ses œuvres et toute sa beauté, tous ses progrès, mais aussi son agitation et, en fin de compte, son absurde mouvement circulaire.

L'espèce non appétitive timide, vague et rêveuse peut passer pour asociale et nihiliste : "Sa passion n'a pas encore trouvé d'usage réel dans le monde qui est le nôtre" ajoute Bouveresse et d'enchaîner sur l'artiste qu'il y a en tout homme du possible. L'artiste authentique, selon Robert Musil, ne se confond pas avec un refus bavard de la réalité mais manifeste son insatisfaction à l'égard du réel en exprimant qu'il ne constitue pas le dernier mot.


Repères importants dans "L'homme sans qualités" pointés par l'essai de Jacques Bouveresse :

  • Chapitre 4 "S'il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible"
  • Chapitre 72 "La science sourit dans sa barbe, ou : Première rencontre circonstanciée avec le Mal"
  • Chapitre 83 "Toujours la même histoire, ou : Pourquoi n'invente-t-on pas l'histoire ?"
  • Chapitre 103 "La tentation"
  • Chapitre 52 (tome II) : "Souffles d'un jour d'été"

Repères importants de "L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire" :

  • Sur l'homme du possible ou sans qualités : pages 284 (avec chapitre 4 de HSQ tome I)
  • Les sciences et Musil : pages 15 et 151
  • Questions centrales de l'essai : homme nouveau, histoire et probabilités : page 53 et 219
  • Fatum statisticum nœud du problème : page 223
  • Mode non appétitif : page 291
  • Notions scientifiques pour le déterminisme : Appendices I et II 
  
Autre ouvrage de J. Bouveresse :
dix études sur Robert Musil (Seuil, 2001)

10 février 2022

Musil - Bouveresse : l'homme probable (2)

Pour situer l'importance de la notion de moyenne dans les questions abordées par l'essai de Jacques Bouveresse, partons du doute sur les lois de la physique (microcosme des particules) qui, d'après le scientifique Franz Exner (1919), ne peuvent avoir de validité absolue : "Pour décider de cette question, nous n'avons pas la moindre possibilité ; d'après nos conceptions, toutes les lois ne sont que des lois moyennes, qui valent de façon d'autant plus exacte que la multiplicité d'événement singuliers dont elles résultent comme moyenne est plus grande." [exemple simple, si on lance un dé un milliard de fois, l'on aura en moyenne une fois sur six l'as de façon plus exacte que si on l'avait lancé six ou douze fois.] Bref, voilà le vingtième siècle avec moins de certitudes, le règne de la moyenne statistique et des sciences du hasard, les probabilités. (Introduire le hasard mène aux querelles sur le déterminisme dont nous laisserons les détails de côté ici mais largement commentées dans l’ouvrage de Bouveresse). [*]

Appliquer des théories scientifiques [récemment ordre par fluctuation, mathématiques du chaos] à la compréhension des phénomènes historiques et sociaux est une entreprise intéressante même s'il est prématuré aujourd'hui de juger du sort de la plupart de ces conjectures. Il était courant à l'époque de Musil de faire des analogies rapides (cinétique des gaz et phases de l'histoire par exemple) qu'on peut qualifier de «poétiques» ou «littéraires». Citons l'avertissement de  Maxwell : "La valeur de la métaphysique est égale à la connaissance mathématique et physique de l'auteur divisée par l'assurance avec laquelle il raisonne à partir du nom des choses.
Musil n'était pas de cette veine-là : "... il était armé non seulement de connaissances scientifiques étendues et précises, mais également d'une méfiance instinctive, que je qualifierais personnellement d'éminemment philosophique (bien que ce soit plutôt, de façon générale, à la tendance inverse qu'est associée, dans l'esprit des scientifiques en tout cas, l'idée de la philosophie) à l'égard du pouvoir des mots, du raisonnement verbal et du verbalisme pur et simple." [Bouveresse, p 15]

L'autorité de la statistique qui, pour prendre des exemples, réduit la procréation ou le suicide à des courbes annuelles, révèle un caractère forcé à ce que l'on croit être nos décisions les plus libres. Le nombre moyen de voyageurs qui prendront le train à la gare de Liège-Guillemins vers Ostende tel jour du mois est prévu de façon fiable. Ce qui n'exclut pas que chacun des voyageurs concernés est libre de partir la veille ou le lendemain. Les deux choses ne sont pas contradictoires, mais qu'elles soient vraies en même temps nous interroge.
Avec l'avènement du fatum statisticumMusil, qui s'intéresse à l'ensemble dont fait partie tel individu, se demande quelle répercussion a sur cet ensemble ce que fait ou ne fait pas l'individu en question. Car, quoiqu'il fasse, ce qui est «prévu» pour l'ensemble arrivera de toute façon. On comprend alors les difficultés qu'éprouve le personnage Ulrich, l'homme sans qualités, à se lancer dans une entreprise quelconque, bien que l'énergie ne lui manque pas. 
D'autant que dans les affaires humaines qui font l'histoire, il est encore plus compliqué pour l'individu de savoir à quoi il contribue quand il agit en réalisant ses desseins, car de l'addition des projets et exigences individuels, aussi divergents et excessifs qu'ils puissent être, résulte une moyenne imprévisible, que personne n'a pu vouloir ni prévoir. [C'est comme si l'on supposait que telle molécule d'un gaz cherche à contribuer par ses mouvements à une température déterminée du gaz auquel elle appartient.] Les individus n'agissent par au hasard, mais tout se passe comme si leurs actions avaient lieu dans un but qui n'a rien à voir avec celui qu'ils leur assignent. Il n'est pas exclu que ce soit parfois un progrès, bien entendu. [voir Bouveresse p223]

Dans "L'homme sans qualités", Ulrich pense que son époque guérit de l'illusion de procéder de façon déductive à partir de principes établis une fois pour toutes, mais l'induction réfléchie et méthodique fait encore défaut : "... l'on essaie à l'aveuglette, comme des singes !". ["Rien n'arrive avec raison" page 97 et le principe de raison insuffisante dans "HSQ" pp 191 et 194]

Bouveresse : "L'absence de qualités correspond entre autres choses, à l'adoption d'un point de vue beaucoup plus personnel, plus objectif, plus statistique et plus global que celui de l'individu de l'ancienne espèce ; mais elle ne rend que plus difficile à résoudre le problème de la contribution que l'élément singulier peut espérer apporter à la transformation et au progrès du système auquel il appartient." [Bouveresse page 53]

L'atypique et l'exceptionnel (génie) ne sont rien en eux-mêmes et peuvent devenir n'importe quoi, tout dépend des circonstances et de la manière dont l'organisation sociale réussit à les utiliser. En conséquence de tout ceci, une part importante de l'ouvrage s'attache à deux questions : pourquoi l'histoire humaine est-elle toujours celle de l'homme moyen ? Et peut-on faire l'histoire ? Deux chapitres y sont consacrés et l'Avertissement mérite la (re)lecture [pages 9-26 qui évoquent A. A. Cournot].
L'escargot de l'histoire dans le titre manifeste un constat plutôt désabusé sur ces sujets : le sillon baveux de "quelques changements qui résistent au temps sans qu'on sache pourquoi" [Épigraphe de Musil]Reste que pour Musil, au fond, les sciences sont l'illustration que les impossibilités d'aujourd'hui peuvent devenir les possibilités et même les réalités de demain.

Une note positive avec Paul Valéry [Bouveresse p 151] : "Il résulte, il doit nécessairement résulter à la longue, de ce travail illimité une certaine variation (déjà sensible), de ce familier, de ce possible, de ce raisonnable, qui constituent à chaque instant les conditions de notre apaisement. Comme les hommes ont accepté les antipodes, ils s'apprivoiseront avec la courbure d'univers, et avec bien d'autres étrangetés. Il n'est pas impossible – il est même assez probable – que cette accoutumance transforme peu à peu non seulement nos idées, mais certaines de nos réactions immédiates." (Œuvres I, Pléiade)


[*] Pour la compréhension des sciences du hasard et l'opposition déterminisme/hasard, deux appendices judicieux : page 295 "Comment l'ordre naît du désordre" (E. Schrödinger, 1929) et page 300"Lois absolues et lois moyennes" (Franz Exner, 1919) traduits par Bouveresse lui-même.


9 février 2022

Musil - Bouveresse : l'homme probable (1)

S'il l'on affirme en toute bonne foi que "L'homme sans qualités" de Robert Musil est un ouvrage de haute tenue littéraire et intellectuelle, on mesure mieux sa portée en suivant les analyses qu'en a faites Jacques Bouveresse. Elles sont certes orientées ici vers le déterminisme historique, mais sont l'occasion d'approfondir l'esprit musilien.

"L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire" (1993), travail brillant et parfois ardu, ausculte la pensée de Robert Musil et explore les environnements intellectuel et épistémologique [philosophie des sciences] de la première moitié du 20e siècle qui ont inspiré son expérience littéraire et ses conjectures. La 4e de couverture résume parfaitement l'ouvrage.


En appoint de l'extrait de "L'homme sans qualités" proposé il y a quelque temps sur des hommes nouveaux, celui de Jacques Bouveresse qui suit, me semble synthétiser une des préoccupations majeures de l'intellectuel autrichien :

"Contrairement à ce que beaucoup de gens répètent au moment où il écrit, Musil ne croit pas que notre époque manque de génies, d'individus capables d'imaginer et de proposer des solutions inédites et des changements significatifs, d'idéalisme, de générosité, d'héroïsme ou de quoi que ce soit de tel. Ce qui lui manque est, selon lui, avant tout le type d'organisation qui donnerait aux efforts des individus créateurs des chances d'être pris au sérieux et éventuellement d'aboutir. C'est une position qui est, somme toute, fort logique, puisqu'elle pense que l'humanité d'aujourd'hui reste probablement douée des mêmes potentialités intrinsèques que celle d'autrefois et en diffère tout au plus par la façon dont elle les exprime ou est empêchée de les exprimer. Ainsi ne faut-il pas se méprendre sur ce dont il est question lorsque Musil parle d'inventer un « homme nouveau » ou de « nouvelles manières d'être homme ». Il s'agit de changer l'homme au sens auquel il peut changer et a effectivement changé, c'est-à-dire de lui proposer de nouvelles formes d'expression, mais non de le changer au sens auquel il ne peut pas changer et n'a probablement jamais changé : ce en quoi les hommes se distinguent et peuvent être transformés « vient de l'extérieur et non de l'intérieur ». Les propagandistes et les prophètes de toute nature sont généralement des gens qui pensent que l'être humain peut être changé directement de l'intérieur et qu'un autre homme donnera naissance à une autre époque. Musil insiste, au contraire, sur toutes les conditions et transformations externes qui devraient être réalisées auparavant [...]. Musil sait que l'on doit d'abord comprendre son époque avant de prétendre la transformer et connaître sa situation avant de songer à la changer. C'est bien de cette façon qu'il procède dans "L'homme sans qualités", où il ne fait, d'une certaine façon, rien d'autre que d'essayer de discerner les possibilités dans la situation présente, qui doit pour cela être analysée avec la plus grande précision et, bien entendu, également avec un minimum de sympathie." [p.219]

Mais quid de ces notions de moyenne et d'homme probable ? Et cet homme sans qualités, cet homme du possible, qu'est-il au juste ? Ce sera pour une seconde partie (et une troisième s'il le faut).


31 janvier 2022

La mémoire de l'île

Un bijou perdu sur un présentoir section Histoire de la bibliothèque publique. C'est de l'histoire, certes, mais ce sont les illustrations qui ont suscité mon emprunt : prestes aquarelles de Paul Perraudin

François de Beaulieu y raconte comment, venu là en vacances dès l'adolescence, il a appris du passé en conversant avec les vieilles personnes de l'Île-aux-Moines, avant de s'y installer. Anecdotes, légendes ou revenants pour fantasmer et frissonner : ainsi Potr en Nor, génie tantôt bienfaisant tantôt maléfique embarquait avec les marins ; une vieille raconte que son grand-père capitaine ne parvint à le chasser de son bord qu'en noyant l'embarcation. Tout un univers insulaire que l'on suit jusqu'à la grille du cimetière, où viennent maintenant à la rencontre de l'auteur les fantômes de ces familiers confidents du passé.

Charmant petit livre (éditions Dialogues) qui marie l'héritage des anciens, la couleur à l'aquarelle et les attraits du golfe du Mor bihan – la petite mer en breton – , avec des îles et îlots comme s'il en pleuvait.

Paul Perraudin - L'Île-aux-Moines