9 octobre 2021

Le compte juste

Ce que nous savons avec une quasi-certitude, ici et maintenant, c'est qu'au XVIe siècle personne n'avance le soupçon d'une peste qui serait élaborée et répandue par des personnes convenablement immunisées, sur la décision du pouvoir (visible ou invisible), ou d'une association de conspirateurs opposés au pouvoir, ou par un groupe de criminels qui se proposent de commettre plus facilement des déprédations grâce à la calamité. Au XVIIe siècle, en revanche, un soupçon de ce genre a été non seulement formulé, mais il en est arrivé à la certitude médicale et juridique, et s'est transmis ainsi, – mais non pas, et c'est une chance, sur le plan des sciences médicales et du droit – jusqu'à une époque où peuvent remonter nos souvenirs. À propos du choléra de 1885-1886 et de la «grippe espagnole», dernière épidémie mortelle qu'on ait connue en Italie après la guerre 1914-1918, nous avons, en effet, entendu fabuler que c'étaient des mesures en quelque sorte malthusiennes. Au sujet de la grippe espagnole, qui suivit la grande boucherie de la guerre, on racontait qu'elle était l'effet d'un décompte selon lequel la population était encore excédentaire, la guerre ayant été terminée un peu plus tôt que ce qui était prévu, en raison d'un calcul erroné : de là découlait cette correction, décidée par les gouvernements, pour la quantité exacte, ni plus ni moins, qui était nécessaire afin que les comptes tombent juste. La conviction que la mortalité était décidée et programmée par le gouvernement était à ce point enracinée que, si l'on objectait que même de hauts fonctionnaires du gouvernement en mouraient, la réponse était qu'«ils s'étaient trompés de flacon»: c'est-à-dire qu'ils avaient pris du poison à la place de contrepoison. (traduit de l'italien par Mario Fusco)

Léonardo Sciascia - extrait de l'apostille (1981) de "Histoire de la colonne infâme" (éditions "Zones Sensibles")


8 octobre 2021

Coupables de la peste

Traduction de l'italien par Christophe Mileschi

En 1630, à Milan, des juges condamnèrent au supplice et à la mort des individus accusés d'avoir propagé la peste par des stratagèmes aussi insensés que non avérés. Ce jugement fut estimé si digne de mémoire que l'on construisit sur les ruines de l'habitation d'un de ces malheureux, une colonne dite infâme – détruite en 1778 – pour laisser à la postérité le crime et la peine. Par "Histoire de la colonne infâme", en 1840, Alessandro Manzoni a voulu relater cette condamnation d'innocents sous la torture et faire ainsi son j'accuse.

Au départ, les faits sont simples, une femme aperçut de sa fenêtre un homme qui, tard le soir, longeait les murs et semblait les frotter avec les mains. Identifié et arrêté, l'individu mis au supplice finit par avouer qu'il cherchait à empoisonner la ville. Il fut ainsi poussé à livrer des complices et commanditaires et cita le nom d'un pharmacien qui aurait fourni l'enduit mortel, puis d'autres. Sous la douleur, qui ne dirait n'importe quoi pour qu'elle cesse ? Les lois sur la torture étaient incertaines à l'époque – mais elle était permise –, et, alors que la peste sévissait, la pression populaire était forte sur les juges : il fallait des boucs émissaires. 

"Car la foule a coutume, même en l'absence de crimes, d'inventer un coupable.
Tacite (Annales, livre I §39)

Ce beau petit livre, très soigné, est proposé par Zones Sensibles ; j'y ai particulièrement apprécié la préface d'Eric Vuillard et l'apostille de Léonardo Sciscia. Le texte de Manzoni, bien que court, est plus ennuyeux, écrit dans une langue précise mais lourde, récit lent et détaillé de faits d'enquête judiciaire. On en retient surtout la légèreté avec laquelle des magistrats recoururent au supplice, s'affranchissant des quelques lois existantes ou les contournant. Dans l'apostille [revue en 1981 pour la version proposée], Sciscia insinue une analogie entre le procès, le supplice et la mort des propagateurs de la peste avec les camps d'extermination nazis : "Ces juges furent des «bureaucrates du Mal» ; et ils le savaient".

Eric Vuillard, enfourchant son cheval de bataille, explique en préface que "Histoire de la colonne infâme" était d'abord au départ une digression du grand roman historique de Manzoni "Les Fiancés". Il a fallu vingt ans à l'écrivain italien pour l'en détacher et en faire une sorte de pamphlet. La situation politique et sociale en Italie était nébuleuse, le Risorgimento se préparait : "[...] en dernière analyse, par-delà le chef-d'œuvre du roman historique que sont réellement Les Fiancés, les malheurs de Renzo et Lucia, leurs tribulations, relèvent de l'artifice d'une intrigue, avec coups de théâtre, retrouvailles, sombres figures allégoriques, final heureux de convention. Et tout cela est insuffisant pour parler des problèmes véritables auxquels Manzoni et ses contemporains s'affrontent. Les péripéties des Fiancés se déroulent trop loin de la vie sociale réelle, et c'est pourquoi La colonne infâme s'en sépare." 

Voir aussi l'article de Maïté Bouyssy "Une enquête sans fin" (En attendant Nadeau, 2019).

Un extrait de l'apostille de Léonardo Sciascia prochainement.

1 octobre 2021

Pillage

J'appelle donc « société de provocation » une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu'elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l'exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu'elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.
Cette provocation est un phénomène nouveau par les proportions qu'il a prises : il équivaut à un appel au viol.

Romain Gary - Chien blanc (1970, Folio p.98)

Contexte : pillage de magasins lors de violences raciales aux États-Unis à la fin des années soixante.

28 septembre 2021

Chien blanc

Au cours des jours qui suivirent, je reçus de nombreuses visites, et le berger, que j'avais surnommé Batka – ce qui veut dire petit père, ou pépère, en russe –, eut beaucoup de succès auprès de mes amis, passé le premier moment d'appréhension. En dehors de son poitrail de catcheur et de sa grande gueule noire, Batka avait des crocs qui ressemblaient aux cornes de ces petits taureaux que l'on appelle au Mexique machos. Il était pourtant d'une grande douceur ; il reniflait les visiteurs pour mieux les identifier ensuite et, dès la première caresse, shook hands, leur offrant la patte comme pour leur dire : «Je sais bien que j'ai l'air terrible, mais je suis un très brave type». Du moins, c'est ainsi que j'interprétais les efforts qu'il faisait pour rassurer mes invités, mais il va sans dire qu'un romancier se trompe plus facilement qu'un autre sur la nature des êtres et des choses, parce qu'il les imagine. Je me suis toujours imaginé tous ceux que je rencontrais dans ma vie ou qui ont vécu près de moi. Pour un professionnel de l'imagination, c'est plus facile et cela vous évite de vous fatiguer. Vous ne perdez plus votre temps à essayer de connaître vos proches, à vous pencher sur eux, à leur prêter vraiment attention. Vous les inventez. Après, lorsque vous avez une surprise, vous leur en voulez terriblement : ils vous ont déçu. En somme, ils n'étaient pas dignes de votre talent.

Romain Gary - "Chien blanc" (Folio n°50, 1970) (pp 12-13)

Ce passage amusant et spirituel des premières pages est trompeur, car, outre l'histoire du chien blanc Batka, une bête redoutable dressée contre les Noirs, il est question d'émeutes raciales aux États-Unis après la mort de Martin Luther King, tandis que l'agitation gagne aussi Paris en mai 68. Romain Gary est un homme bouillonnant qui tient difficilement son tempérament en laisse : il se livre ouvertement alors que le monde s'enflamme autour de lui. Bien informé, au contact de personnalités telles Coretta Scott King et Bob Kennedy, Gary décèle certains ressorts de ces agitations sociales et confie ses analyses et révoltes personnelles [autre extrait prochainement]. Les meilleures volontés ne suffisent pas toujours, à l'instar de sa compagne très engagée, l'incorrigible donatrice Jean Seberg, leurrée par le «gaming whitey» [façon de faire marcher le blanc]. Un livre sombre et chaud, écrit d’abord en anglais, succès aux États-Unis, toujours actuel. 
Batka redeviendra-t-il jamais un chien normal, confié au dresseur noir Keys ?


"Lorsque je me heurte à quelque chose que je ne peux changer,
je l'évacue dans un livre". 
R. G.

25 septembre 2021

Joie créative

En ces jours lointains où pas un coin de la terre ne se trouvait à plus de soixante heures de vol de l'aérodrome local, un garçon connaissait les avions depuis le spinner de l'hélice jusqu'à l'empennage du gouvernail et savait reconnaître les espèces, non seulement à la forme du bout de l'aile ou à l'avancée du cockpit mais même au dessin que faisaient les flammes d'échappement dans le noir ; rivalisant ainsi dans l'art de reconnaître les caractères avec ces fins limiers de la nature, complètement fous - les taxonomistes postlinéens. Une coupe montrant la construction de l'aile et du fuselage l'illuminait soudain d'une joie créative et les modèles réduits qu'il confectionnait avec du balsa, du bois de pin et des agrafes lui procuraient un tel surcroît d'émotion à chaque étape de la construction qu'en comparaison leur achèvement semblait presque insipide, comme si l'esprit de l'objet s'était envolé au moment même où la forme s'était figée.

Vladimir Nabokov - "Le temps et le reflux" (1944)
(recueil "Mademoiselle O")

C'est joliment écrit, quoique l’on trouve dans une maquette terminée et réussie, si on l’a construite soi-même, une satisfaction incomparable bien que différente, il est vrai, de l'élan et de l’excitation éprouvés lors du montage.

18 septembre 2021

La biodiversité (7) : écouter le vivant

"Science & Vie" (sept 2021) :

Ainsi, savoir si tel marais, telle forêt ou tel bocage est en bon état écologique, s'il a perdu ou gagné des espèces, et lesquelles, constitue une tâche coûteuse, complexe, nécessitant beaucoup d'extrapolations. Les résultats de ces études sont souvent contestées, elles sont donc peu entreprises. 
Aussi les bio-acousticiens ont-ils contourné le problème. Cela en développant des outils, des procédures et des indices acoustiques «grâce auxquels nous sommes capables de préciser si l'écosystème est riche ou pas, et parfois d'aller plus en détail en recherchant les espèces présentes», résume Jérôme Sueur [Museum histoire naturelle, Paris]. Les sonogrammes multicolores déployés sur leurs écrans portent la trace du moindre, sifflement, pépiement, chant, souffle, grincement ou cri émis par le plus humble des organismes. Mais ces indices dérivés du son ont-ils de la valeur, alors qu'un très grand nombre d'espèces animales, ainsi que la totalité des plantes, n'émettent aucun bruit ? La diversité sonore reflète-t-elle la diversité biologique ?
«En fait, l'état, le nombre et la diversité des animaux qui émettent des sons constituent le reflet d'un milieu, rétorque le chercheur. Bien sûr, c'est une image partielle un peu comme résumer la météo à la température : cela ne dit pas tout... Mais en même temps, cela dit beaucoup ! Savoir qu'il fait 20°C quelque part et pas -5°C, cela vous donne quand même une information importante!»

24 heures du grand orchestre forestier guyanais
En troisième partie de l'article, "Science & Vie" évoque la pollution sonore nuisible à la santé des humains et aux espèces naturelles. L'impact est grand sur la biodiversité des écosystèmes, surtout en milieu marin où l'eau propage le son plus vite et plus loin que dans l'air.

Conseil de lecture : "Écouter l'anthropocène" - Quentin Arnoux (Ed Le Bord de l'eau).

15 septembre 2021

Mademoiselle O

Une mince couche d’années poussière s'est accumulée sur ces treize nouvelles de Nabokov : dessous, il y a certes des histoires qui ont mal vieilli mais aussi des trésors. Parmi ceux-ci, "Printemps à Fialta", poétique et richement métaphorique, emporte largement mon adhésion avec les deux autres nouvelles écrites en russe ("L'Aurélien" et "Lac, nuage, château"). Elle a été considérée comme la seconde meilleure nouvelle de l'écrivain, après "Signes et symboles". Une relecture plus attentive de cette dernière, très courte, permet en effet d'en évaluer la subtilité et la force.
Il est normal qu'un auteur prolifique, par souci d'originalité, tente de varier le style et les thèmes, de sorte que parfois, en forçant le trait, il s'égare. Deux ou trois textes ont de ce fait moins de crédit à mes yeux, je songe à "Un jour à Alep" ou encore "Lance". 
"Mademoiselle O", écrite à l'origine en français, colle de près à la vérité autobiographique (elle fut la vieille institutrice française du petit Vladimir), et fait partie d'un chapitre de mémoires de Nabokov, notamment "Conclusive Evidence"/"Speak Memory" (1951/1952).

Ce retour vers un ancien âge d'or de la nouvelle fait rêver à l'époque exaltante où les amateurs anglophones de textes courts découvraient des pépites en magazines.

Poche 10/18 (978-2-264-03538-7)

Un extrait prochainement sur un sujet qui m'est cher (tiré de "Le temps et le reflux").

13 septembre 2021

La biodiversité (6) : de l’ours au loup à Yellowstone

"Mais quel est le rapport entre des cervidés, herbivores purs, et des poissons ? Une fois de plus, c’est un intermédiaire qui est la clé de l’énigme. Il s’agit en l’occurrence de l’ours brun, qui aime la truite fardée, devenue rare. Alors que celle-ci fraie dans de petits ruisseaux, où il est facile pour son chasseur de l’attraper, l’envahisseuse a, quant à elle, un tout autre comportement : dédaignant les affluents aux eaux cristallines, elle se contente de pondre au fond du lac – là où aucun grizzli ne s’approche des parents épuisés. Résultat : notre ours à l’estomac qui gargouille doit chercher une autre proie. Celle-ci, un peu plus difficile à chasser, l’attend sur la terre ferme. Il s’agit des faons, qui se retrouvent dans le collimateur et sont de plus en plus nombreux à rendre leur dernier souffle entre une paire de pattes griffues. À tel point que la population de cervidés du parc recule sensiblement.

Faut-il pour autant s’en réjouir ? N’est-ce pas pour la même raison que nous nous félicitons du retour du loup ? L’ours et le loup réduisent, chacun à sa manière, des effectifs pléthoriques. Mais, ici non plus, l’affaire n’est pas si simple… Car, tandis que le loup chasse aussi des animaux âgés, l’ours privilégie la progéniture, ce qui modifie considérablement la pyramide des âges au sein des hardes. Autrement dit : les populations vieillissent, ce qui accélère leur déclin. C’est bon pour les arbres [les cervidés aiment les bourgeons et causent des blessures aux arbres par frottis/écorcement], mais mauvais pour les cervidés.

Cet exemple le montre encore une fois très clairement : les écosystèmes sont extrêmement hétérogènes et les modifications ne concernent jamais uniquement des espèces isolées. Est-ce le loup qui a la plus grande influence ou le duo truite/ours ? La grande horloge de la nature a plus de rouages que nous n’en connaissons à ce jour…"

Peter Wohlleben - "Le réseau secret de la nature
(traduit de l'allemand par Lise Deschamps)

18 juin 2021

Colonie banane


On se laisse facilement happer par cette histoire presque incroyable, cet exil dans une colonie africaine d'un jeune type sans grandes compétences qui se voit promettre du « Monsieur le Directeur » dans une succursale où on produit des bananes. Le pauvre Victor, avec la bénédiction crédule 
d'une grand-mère surprotectrice et très vite soustrait à leurs illusions, y trouve la bassesse fiévreuse et les couleurs extravagantes d'un univers qui laisse peu de place aux vertus civilisatrices de la colonisation.

Le livre refermé, les questions arrivent : d'où Paule Constant, qu'on n'avait jamais lue, dont on sait peu sinon qu'elle est de l'Académie Goncourt, d'où cette écrivaine tient-elle cette férocité amère ? La réponse peut venir de la quatrième de couverture de "Mes Afriques" (Quarto Gallimard) : "chaque roman dessine sa géographie dans des Afriques sans cesse réinventées. [...]. De la douleur enfouie est né un monde que Paule Constant continue d'explorer." Car Paule Constant a connu une enfance brinquebalée à travers le monde, où la violence et la douleur étaient présentes.

La pénibilité du travail des indigènes dans la bananeraie, la lumière bleutée électrique permanente et les insecticides balancés par avion, les odeurs de pourri, la maquerelle Ysée et son manuel Miss Priddy pour des putains propres et blondes, Lola qui rêve de peau clairele faux prêcheur aux mains sales, et Allez Louya, le baptême d’un chimpanzé, d'où viendrait toute cette virulence, sinon d'un passé dont elle est rescapée ? Comment penser le jeu cruel de la chaude-souris, si elle n'y a pas assisté douloureusement un jour ?

Et le white spirit : ironie, pas l'essence, mais joli vocable choisi par les vendeurs de "La Ressource de l'Africain" pour vanter les vertus blanchissantes d’un poison en poudre. Et frère Emmanuel, prédicateur de pacotille, les emmène tous au paradis, produit blancheur, esprit pur, jusqu'à l'absorption et la mort collective.

Et au bout, un happy end quand même, en clin d'œil, mais qui ne rassure pas vraiment.

Paule Constant, c'est une plume. Attendu, direz-vous, pour un couvert Goncourt (encore que Pivot en était mais n'en est pas une). Une plume très alerte, on ne s'ennuie pas une seconde dans ce roman éclatant.


"Rien ne valait les files étroites, rectilignes à travers la plantation, à un rythme soutenu. Les responsables y veillaient, toujours à houspiller, toujours à réclamer plus vite, quick dans l'anglais banane, plus bref, plus tonique, un cri de perroquet. Kik, kik, scandaient les coolies pour s'encourager dans la forêt de bananes. Kik, leur disaient les types qui revenaient à vide, kik. Une course contre le temps, contre le ramollissement, le jaunissement, le pourrissement de la banane. Kik, si on ne voulait pas avoir tout écrabouillé à l'arrivée. KIK, KIK, KIK, la bananeraie entière crécelait comme une nuée de cacatoès."

4 juin 2021

L'envie de partir

Un billet sur ce livre ? Je crois que je risque de répéter ce que beaucoup ont déjà parfaitement bien écrit. Je savais avant de le lire que c'est le récit le plus abouti de Carson Mc Cullers. Différent de "Reflets dans un œil d'or" et "La ballade du café triste", il s'agit d'un récit plus autobiographique, sur l'adolescence et le désir de (se) fuir. Quelques lignes d'Arnaud Cathrine pour dire l'important.

"Pendant longtemps, j'ai cherché à savoir en quoi certains adultes me glaçaient le sang. Je les observais jusqu'à plus soif (enfin jusqu'à ce qu'on me demande de cesser mes regards insistants et gênants), traquant l'obscur dénominateur commun qui me les faisait immédiatement prendre en grippe et m'inspirait... quoi : du froid, de l'isolement, un sentiment d'étrangeté face à eux. C'étaient de jeunes gens corsetés dans leur costume et débitant avec aisance un jargon commercial sensément convaincant, des politiques ressassant des mots usés et vidés de toute chair, à même fin argumentative, des commerçants figés dans des inflexions de voix stridentes à force de roue libre quotidienne, des mines si sérieuses à la Défense, si confites dans tel ou tel salon littéraire... J'en passe. Dénominateur commun ? La langue morte, me direz-vous. La langue menteuse, instrumentalisée, commerciale. Le rôle de composition, direz-vous encore. Le rôle de leur vie, à en oublier de quoi leur corps est fait. Oui, tout ça à la fois. Et ça, en fait: ils me glacent parce qu'ils ont congédié en eux Frankie Addams.

Arnaud Cathrine - Extrait de la préface de "Frankie Addams" (Carson Mc Cullers).


1 juin 2021

Gentil policier


"C'est un monde tellement civilisé : livres, bibliothèques, thé et petits gâteaux.
Pourquoi est-ce un monde où l'on se fait tuer juste pour quelques mots ?"

Ce bref extrait de "Mortelle dédicace" donne un aperçu de son thème. Une très vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil ; des connaissances suspectent un meurtre à cause d'une carte postale tombée d'un de ses livres : "On vient vous chercher !". Cette vénérable consultante ès meurtres conseillait des auteurs de romans policiers qui la remerciaient dans leurs livres. Puis l'un d'eux est tué d'une balle dans la tête.

L'enquête est menée par un sympathique trio d'enquêteurs en herbe, de Shoreham à Aberdeen, et par la police en la personne d'une jeune lieutenante sikhe. Nous sommes plutôt dans le roman policier léger, oxymore d'Elly Griffiths, l'auteure, pour qualifier des classiques pas très noirs, du genre enquêtes d'Agatha Christie. Je préfère le qualificatif gentil, car finalement dans ce roman-ci, même les méchants ne le sont pas trop, on est loin des polars à la Manchette ou James Ellroy. 

Je n'en sors pas déçu mais mon sentiment général est mitigé, il n'y a pas de quoi crier au génie quant au dénouement par paliers de cette enquête, ni pour quelque vertige induit par une mise en abyme. À un moment, j'ai pensé à ces séries policières télé qui, sous nos yeux mi-clos, trouvent une issue que l'on peut voir subtile si l'on a bien saisi tous les ressorts de l'intrigue (et si on n'a pas perdu le fil pour aller au frigo).

Mais ce peut être délassant, langue fluide, les premières pages ici. J'ai relu récemment, en moins branché, "Le crime de l'orient-express" (pour retrouver l'ambiance du train mythique avant tout), ce n'est pas très littéraire non plus, le mystère et l'enquête priment. 

D'autres avis sur Babelio

"Mortelle dédicace" convient mieux en version e-book. Pour épargner les cinq cents grammes aux planches de ma vitrine, je dépose le volume en bas, à côté des sonnettes de l'immeuble, il connaîtra d'autres lectures. 

En partenariat avec Hugo Publishing et Babelio, je les remercie.

25 mai 2021

Vieux airs

"[...] le silence se fit dans l'autre pièce, et un instant plus tard on entendit une voix haut perchée, presque trop haute pour un homme et presque trop pure pour un spécimen en voie d'extinction, mais la voix était bel et bien celle de Wilhelm qui, assis dans un coin sombre, les yeux fermés, chantait ; il chantait pour lui tout seul des paroles idiotes qu'on aurait pu croire inventées mais qui ne l'étaient pas, c'était un truc avec Lénine et Staline, quelqu'un essaya même de chanter avec lui, mais il ne savait pas bien le texte, et Wilhelm continua à chanter seul, solo, le ptérodactyle, juste un sac d'os avec une médaille sur la poitrine comme un champion olympique.

Tout le monde applaudit, à nouveau. Wilhelm leva la main en signe de refus, rien n'y fit, les gens continuaient d'applaudir, comme si cela avait été splendide. Seul l'arrière-grand-père n'appréciait guère, ça se voyait sur son visage, et Markus se dit que ce n'était peut-être pas vraiment le moment de lui parler du jardin d'hiver lorsque – chose à peine croyable – le suivant se mit à chanter. Ou plutôt la suivante. C'était Baba Nadja qui, tout en se balançant en mesure, émettait des sonorités russes d'une voix profonde et rauque, qui attirèrent aussitôt l'attention générale, chuuttt, chuuttt, même l'arrière-grand-père fut prié de se taire, on adressait des regards d'encouragement à Baba Nadja, et les premières têtes commencèrent à osciller en rythme, et après que Baba Nadja eut chanté deux ou trois fois ce qui devait être une sorte de refrain où apparaissait le seul mot que sans doute tout le monde comprenait, vodka, vodka, les premiers commencèrent à chanter aussi, chaque fois qu'ils entendaient vodka, vodka, pendant que Baba Nadja, sérieuse et obstinée, continuait à débiter les strophes les unes après les autres, jusqu'à ce qu'enfin tout le monde – et le gros type avec sa tête en cul de babouin le premier – se mette à beugler : vodka, vodka et même à frapper dans ses mains à chaque vodka, vodka. Incroyable ce qui se passait ici. Une surprise-partie chez les sauriens. [...].

Eugen Ruge - "Quand la lumière décline" (traduction Pierre Deshusses)


Le récit est du gamin Markus, arrière-petit-fils de Wilhelm, lors de la cérémonie d'anniversaire de ce dernier, nonagénaire du Parti Communiste de RDA.

Plus loin dans le livre, le fils de Wilhelm, Kurt, dans sa version de l'épisode, explique que la vieille babouchka, perdue dans ses souvenirs, entonnait une comptine russe, qu'ils étaient sans doute seuls, elle et lui, à connaître, et dont les lignes commençaient par "Wot kak, wot kak", "Écoutez, écoutez".



24 mai 2021

Quand la lumière décline

 

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Du patriarche Wilhelm avec ses idéaux socialistes au petit-fils Alexander atteint d'un cancer incurable et Markus l'ado que l'histoire ennuie, les feux s'éteignent.

Si l'on considère que le récit concerne principalement une famille russo-allemande de Berlin-Est avant la chute du mur, avec les aïeux ancrés dans le parti communiste, si l'on suit les parcours pas spécialement glorieux, à peu de choses près, si on jette un œil sur la couverture et le titre, rien n'incite a priori à la jubilation. Eh bien c'est tout le contraire : ce roman basé sur des éléments autobiographiques d'Eugen Ruge – un Allemand né en Russie et aux multiples compétences littéraires et scientifiques – est un plaisir peu commun, tant par sa construction intelligente que par le réalisme qu'offre un œil aigu, souvent désopilant, sur la vie quotidienne et le parcours de personnes qui, en fin de compte, si nous ne partageons pas leur crépuscule, nous ressemblent à bien des égards.
"Quand la lumière décline" a obtenu en 2011 le Deutscher Buchpreis, équivalent du prix Goncourt ou du Booker Prize. Sa traduction française est remarquable. Cette lumière déclinante, ce sont bien sûr les personnages de quatre générations qui vieillissent et meurent, mais aussi la fin des illusions politiques et espérances familiales. Le dernier de la lignée, Markus, symbolise un déclin sociétal : junkie désemparé, sans emploi ni domicile sérieux, sinon les discothèques. Le roman de Eugen Ruge peut sembler cruel, mais ce n'est pas l'impression principale que l'on retient, sans doute à cause d'une bienveillante humanité qui sourit derrière les mots.

Le roman est divisé en chapitres marqués d'une date et d'un prénom, car chacun raconte un épisode familial selon un membre de la famille. La chronologie est bousculée, certains personnages reviennent plus souvent et les mêmes événements revivent sous des yeux différents. C'est le cas pour la remise de médaille d'anniversaire de l'arrière-grand-père, vétéran du Parti, le 1er octobre 1989, peu avant la chute du mur ; comme un leitmotiv, cette célébration, parfois burlesque, est vécue par chacun des protagonistes principaux, hormis Alexander, puisque ce dernier vient de passer à l'ouest. La structure narrative singulière n'est pas gratuite, elle suscite des parallèles révélateurs, comiques, émouvants. La jubilation du lecteur vient de ce qu'il relie progressivement les pièces du puzzle pour former un tableau familial, certes lacunaire, mais formidablement vrai.

On apprend aussi comment les Berlinois de l'est préparent l'oie à la bourguignonne à Noël. Il y a deux façons – comme Irina Unmitzer, parfois un peu éméchée par le cognac, le démontre : avant 1989, la débrouille et le troc afin de dénicher les ingrédients pour fourrer l'oie ; après le mur, tout vient du supermarché.

Un livre politique ? Un peu, forcément, mais Eugen Ruge rapporte d'abord le quotidien et les aléas d'une famille. C'est une mosaïque, donc un peu complexe, mais très agréable à lire. Il pourrait vous ravir, ce fut mon cas, dans les deux sens du terme. Un extrait bientôt.

Cet auteur a aussi écrit "Le chat andalou", même traducteur aux éditions "Les Escales". 

18 mai 2021

Ar(t)bres



Ce n'est pas parce que la beauté des arbres se suffit à elle-même, comme rappelé dans l'introduction, que le livre qui les met à l'honneur acquiert une âme. Celle-ci fait défaut à ce volume sur les arbres dans la peinture.

Le format carré (20x16) et la présentation générale sont attirants, papier épais satiné, avec couverture gaufrée souple et reliure solidement collée. On a toujours un peu peur d'ouvrir entièrement les illustrations sur double page pour ne pas casser le dos, d'autant que le papier est raide. Les reproductions sont très belles, bien reproduites.

Il est regrettable toutefois que le texte soit puéril et l'organisation fourre-tout. Les artistes sont brièvement présentés avec référence à des œuvres qu'on ne trouve pas dans le recueil, sinon perdues parmi les pages d'autres peintres (et il n'y a pas d'index). Un artiste (Phil Greenwood) plusieurs fois repris dans les illustrations n'est pas décrit.

Les gros caractères en pleine page ne m'ont pas paru opportuns et on trouve dans le texte des phrases telles que "Bien sûr, les arbres ne sont pas inanimés ; leurs branches bougent avec la brise et leurs feuilles changent de couleur au long de l'été et de l'automne, saisons lors desquelles ces tableaux voient le jour(pour Monet). Et on apprend que "splash" veut dire "plouf " en français" (piscines de David Hockney).

Isaac Levitan - Pommiers en fleurs (1896)

Le positif, ce sont les œuvres : essentiellement contemporaines (hormis quelques incontournables Van Gogh et Monet et surtout l'admirable Isaac Levitan), la plupart sont britanniques, des artistes valant la découverte. Il est dommage que, si titre et date des tableaux sont donnés, il n'y ait pas de précisions techniques. Ainsi, le magnifique tableau en feu de Claire Cansick n’est pas une aquarelle. Il n'est pas non plus noté qu'il s'agit, dans notre livre, d'un recadrage de l'œuvre originale.

Claire Cansick - Embrasement de l'Amazonie
(2020, huile sur toile de lin)

"Les arbres dans l'art" est un objet chic à prix acceptablePour ma part, en prix modiques, je suis plus enclin à aller vers les ABCdaire de Flammarion qui sont bien documentés.

Je remercie les éditions Pyramyd pour l'envoi cadeau et à Babelio dans le cadre efficace de Masse Critique.

12 mai 2021

D'une branche sur l'autre

D'une branche sur l'autre, la goutte de pluie
tombe et la feuille en dessous ploie ; le jour

se creuse affaibli par les crues du printemps,
comme nos joues et nos épaules et notre joie.

Inadaptés, voilà bien ce que nous sommes, 
nous avons beau gémir, plier le genou, caresser

les statues, le temps nous use. Cette goutte
qui tombe, cette autre qui la suit le long

de la branche, comment ne pas y voir
le trajet de toute vie, comment ne pas poser

la seule question qui tremble au fond des yeux
comme une prière : la feuille qui nous recevra,

si elle existe, sera-t-elle douce comme une main
amie, douce assez pour ne rien regretter ?

 Guy Goffette - Le Trajet (du recueil Pain Perdu)

Sur la branche ou la vitre, la goutte coule en vers irréguliers. Il y a plus d'amertume et de mélancolie que de coutume chez ce Goffette-là, m'a-t-il semblé, mais celles-ci ne sont-elles pas bienvenues quand le beau s'y accorde ? Et lorsque la grisaille nous enveloppe, ne somme-nous pas contents d'en trouver des reflets dorés sur le chevet ?