16 avril 2021

Autres imaginaires

"La fiction peut donc être pour l'imagination et la mémoire de l'individu l'occasion d'éprouver l'existence d'autres imaginations et d'autres imaginaires. Mais cette expérience repose à la fois sur l'existence d'une fiction reconnue comme telle (d'une vue sur le réel qui ne se confond pas avec lui et qui ne se confond pas non plus avec les imaginaires collectifs qui l'interprètent) et sur l'existence d'un auteur reconnu comme tel, avec ses caractères singuliers, et instituant de ce fait avec chacun de ceux qui constituent son public un lien virtuel de socialisation." (p 150)

Marc Augé - "La guerre des rêves" (1997)



15 avril 2021

Le tout fictionnel


Dans "La guerre des rêves", Marc Augé alerte contre ce qui lui paraît être une "crise du sens", c'est-à-dire des symboles et des institutions, dont les causes ont un commun dénominateur, une perturbation du rapport au réel, devant laquelle l'anthropologie a vocation de s'interroger. Écrit à la fin du 20è siècle (1997), le livre retentit d'autant que les phénomènes à la source de cette inquiétude sont plus nets aujourd'hui et la crise pleinement confirmée.
 
Pour cette enquête sur l'invasion du réel par la fiction, l'anthropologue s'est intéressé aux images et à la manière dont elles prennent sens à l'intérieur de systèmes symboliques partagés, notamment comment elles se reproduisent et se modifient à travers l'activité rituelle (chaman Yaruro-Pumé). Il a analysé les perpétuelles interactions entre l'imaginaire individuel et les représentations symboliques collectives, telle la production d'images et d'objets (fétiches, statuettes) qui induisent du lien social. Il a aussi fallu étudier les résistances et les espoirs de l'imaginaire religieux des peuples lors des conquêtes et colonisations.

Un sujet complexe qui recourt à l'anthropologie historique afin d’étudier les actions menées par l'Église contre les païens en Europe et lors des colonisations en Amérique latine (le titre du présent ouvrage est inspiré par ce dernier thème que traite Serge Gruzinski dans "La guerre des images").
 
En outre, les rapports de l'image avec le rêve, la rêverie, la création et la fiction nécessitent de faire appel à la psychanalyse et à la sémiologie.

Une clé pour comprendre cet essai peut être la conclusion de la première partie consacrée à la perception de l'autre :"... tant que la dialectique identité/altérité fonctionne, une affirmation d'appartenance à une collectivité ne peut être conçue ni comme exclusive d'autres appartenances ni comme exclusive de l'affirmation d'identité individuelle. Mais cette dialectique est enrayée aussi bien par les effets de dissolution imputables aux technologies surmodernes[*] que par les effets de glaciation induits par le repli sur les appartenances exclusives. Que la relation au monde se fige ou se virtualise, elle soustrait l'identité à l'épreuve de l'altérité. Elle crée ainsi les conditions de la solitude et risque d'engendrer un moi aussi fictif que l'image qu'il se fait des autres." (p 44) 

Toutes les sociétés sans exclusion ont vécu grâce à l'imaginaire et par les rapports dynamiques qui s'établissent entre les imaginaires individuel et collectif. Le schéma de base sur lequel repose le propos de Marc Augé est le triangle qui lie imaginaire collectif (IMC), imaginaire individuel (IMI) et création/fiction (CF). 
L'époque contemporaine affectée par la surmodernité[*] manifeste un nouveau régime de fiction qui, selon Augé, pose problème.
On a vu, sous l'influence de l'Église catholique, l'imaginaire collectif païen glisser vers la fiction et être remplacé par les représentations du christianisme. Puis, lors de ce qu'on appelle la phase de désenchantement, les grands récits de la modernité (révolution française par exemple) ont gagné l'imaginaire collectif, reléguant le christianisme dans la fiction. 
Mais aujourd'hui les récits de la modernité sont eux aussi happés par le pôle de la fiction et rien ne vient à la place de l'imaginaire collectif : l'individu n'a plus en face de lui que la fiction, mais cette dernière a aussi changé car elle n'échange plus avec un imaginaire collectif.
La nouvelle fiction, que l'anthropologue nomme fiction-image, se situe à mi-distance des anciens pôles IMC et CF, comme si l'un et l'autre avaient glissé vers une position d'équilibre. Le moi qui occupe désormais l'ancien pôle de l'imaginaire et de la mémoire individuels (IMI) peut être dit fictionnel, car il est "incessamment menacé par la fiction-image qui se présente à la fois comme imaginaire collectif et comme fiction alors qu'elle doit son existence à leur élimination, à la disparition simultanée de l'histoire [IMC] et de l'auteur [CF]." (p 157)

Ceci est évidemment très schématique et répond à des situations extrêmes. 

Le développement des technologies utilisées à des fins politiques et économiques entraîne la libération d'une "forme dévoyée d'imaginaire". Quelques observations concrètes.

Marc Augé pointe la télévision, quotidienne et familière, avec son côté liturgique et ses possibilités d'identification et d'hallucination plus insidieuses que le cinéma ; ses fictions sont des copies conformes de la réalité (scènes d'audiences judiciaires par exemple) ; la succession sans rupture des actualités avec un "chatoiement planétaire soumis au contrôle de la télécommande". Avec le petit écran, "la frontière entre réel et fiction se fait moins nette et l'auteur, même s'il existe, est absent de la conscience du téléspectateur" (p 165).

Le tourisme de masse et le tourisme virtuel poursuivent l'entreprise de fictionnalisation. On fait un voyage de loisirs pour revenir avec une vidéo de souvenirs. Visiter le Mont Saint-Michel revient à longer des marchands d'images où le mont est mis en scène et raconté par des artistes connus. Le monde de Disney : portée à l'écran, la fiction revient sur terre pour se faire visiter. Les parcs d'amusement, clubs de vacances, Center Parcs, villes privées en Amérique et résidences fortifiées dans les villes du tiers monde sont des bulles d'immanence, équivalents fictionnels des cosmologies, explique Marc Augé. Elles sont plus tangibles et lisibles mais il leur manque une symbolique, un mode prescrit de relation aux autres et un système d'interprétation de l'événement. Elles ne sont que parenthèses ouvertes et fermées à discrétion. 

Au moment de ce livre qui évoque le Fax et l'internet avec des interlocuteurs sans visage, il n'était pas encore questions des réseaux sociaux tels qu'aujourd'hui. Marc Augé pointait le danger des relations établies à travers les médias, dont il n'est pas question de nier l'utilité ni l'originalité, mais qui peuvent relever d'un déficit symbolique, d'une difficulté à créer du lien social in situ. "Le moi fictionnel, comble d'une fascination qui s'amorce dans toute relation exclusive à l'image, est un moi sans relations et du même coup sans support identitaire, susceptible d'absorption par le monde d'images où il croit pouvoir se retrouver et se reconnaître." (p 175)

L'essai est une mise en perspective théorique, scientifique, de faits préoccupants que nous percevons peut-être intuitivement mais sans les appréhender en profondeur. Bien que le livre soit court (180 pages), il est dense, parfois fastidieux, et ne peut être considéré comme orienté grand public. Espérons que ce compte rendu en esquisse correctement l'essentiel.


[*] La surmodernité selon Marc Augé (source wikipédia) :
  • «surabondance événementielle» : l'époque actuelle produit un nombre croissant d'événements que les historiens peinent à interpréter.
  • la «surabondance spatiale», qui correspond aussi bien à la possibilité de se déplacer très vite et partout qu'à l'omniprésence, au sein de chaque foyer, d'images du monde entier. 
  • l'«individualisation des références», c'est-à-dire la volonté de chacun d'interpréter par lui-même les informations dont il dispose, et non de se reposer sur un sens défini au niveau du groupe.

31 mars 2021

À la fin

J'ai vécu comme une petite amitié le carnet des derniers mois de cet homme entré en maison de retraite. Tous ces jours sont dans le ton de l'épigraphe de Lucrèce : "...l'âme sereine, cède la place [...]. N'est-ce point un état plus paisible que le sommeil ?" ("De Rerum Natura"). Il y a de la douceur à suivre les notes d'un être vieillissant en accord avec son âge et la nature, ses difficultés physiques grandissant, lourd de ses peines, joies et secrets, sereinement conscient que sa fin approche. L'écrivain suisse Adrien Gygax propose un journal sobre et bref, positif, sans excès de sentimentalisme, et il se fera peut-être que, si vous le lisez, vous éprouverez une larme. 

Et puis boum, le romancier trébuche au dernier moment. Le piège est dans le titre, mais on a oublié qu'il intriguait. Voilà notre brave vieux monsieur qui meurt dans l'éclat d'une ultime joie, celle de voir sa vie se terminer : "Je m'en réjouis comme j'ai dû me réjouir de voir ma vie commencer". Entendrons-nous jamais un mort nous raconter l'allégresse de son dernier souffle ? À moins de demander rémission de douleurs – et encore on parlera de soulagement –, d'être mystique ou sous l'effet de substances psychotropes, je comprends mal qu'un individu ordinaire et lucide – c'est le cas de notre personnage – s'en aille dans de telles dispositions. 

Apaisé, dans l'acceptation, mais joyeux ? 


"La jeunesse a quelque chose de divin. Cette jeune femme a Dieu en elle. Dans l'inclinaison de son visage, dans cette tresse qu'elle fait descendre de son front jusqu'à sa nuque, dans ces émotions qu'elle ne cherche pas à dissimuler, dans sa voix étrangement grave, elle a Dieu. Comprenez alors que je tienne encore à la vie ; cette apparition quotidienne est le plus sûr moyen de rencontrer Dieu un jour, la voie du trépas n'accordant pas les mêmes garanties, me semble-t-il." (Adrien Gygax - "Se réjouir de la fin", p 46)

23 mars 2021

L'amant : lire, relire

"Je me souviens mal des jours. L’éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. Des nuits, je me souviens. Le bleu était plus loin que le ciel, il était derrière toutes les épaisseurs, il recouvrait le fond du monde. Le ciel, pour moi, c’était cette traînée de pure brillance qui traverse le bleu, cette fusion froide au-delà de toute couleur. Quelquefois, c’était à Vinhlong, quand ma mère était triste, elle faisait atteler le tilbury et on allait dans la campagne voir la nuit de la saison sèche. J’ai eu cette chance, pour ces nuits, cette mère. La lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d’immobilité. L’air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. La nuit éclairait tout, toute la campagne de chaque rive du fleuve jusqu’aux limites de la vue. Chaque nuit était particulière, chacune pouvait être appelée le temps de sa durée. Le son des nuits était celui des chiens de la campagne. Ils hurlaient au mystère. Ils se répondaient de village en village jusqu’à la consommation totale de l’espace et du temps de la nuit."


Il y a de bonnes raisons de lire ou relire "L'amant" de Marguerite Duras, sans aborder celles que donneraient légitimement intellectuels et féministes. D'abord des passages admirables, tel celui des nuits orientales ;

ou la foule indochinoise avec les gens qui vont "sans intention d’aller, mais seulement d’avancer ici plutôt que là, seuls et dans la foule, jamais seuls encore par eux-mêmes, toujours seuls dans la foule" ;

ou encore le portrait de Betty Fernandez"Elle est vêtue des vieilles nippes de l’Europe, du reste des brocarts, des vieux tailleurs démodés, des vieux rideaux, des vieux fonds, des vieux morceaux, des vieilles loques de haute couture, des vieux renards mités, des vieilles loutres, sa beauté est ainsi, déchirée, frileuse, sanglotante, et d’exil, rien ne lui va, tout est trop grand pour elle, et c’est beau, elle flotte, trop mince, elle ne tient dans rien, et cependant c’est beau.";

et même des mots sur les paquebots d'autrefois :"La durée du voyage couvrait la longueur de la distance de façon naturelle".

L'analyse psychologique de Duras est fine, perçante, ainsi l'attitude réprobatrice des frères et mère silencieux en présence de l'amant qui les invite au restaurant.

Après quarante ans, ce roman audacieux a traversé le temps sans prendre une ride

Je n'avais jamais lu Marguerite Duras. Me rappelant une visioconférence en octobre sur "Duras, Robert Antelme et les camps" (Danielle Bajomée, Ulg), je cherchais "La douleur" dans la bibliothèque de quartier : je me suis rabattu sur "L'amant" pour pallier un petit peu, mais avec bonheur, mes lacunes.

12 mars 2021

Musique dans le texte

Le fait que Faulkner ne parle que parcimonieusement et de façon machinale, presque stéréotypée selon Lomax et Glissant, de la « musique nègre », n'implique pas qu'elle ne soit pas là, au cœur du texte : sinon décrite du moins écrite, transposée, restituée jusque dans les sauts associatifs, les brouillages, les double voire triple sens, l'ironie et la parodie, la ruse et l'insolence, la détresse ou la jubilation (Every day I have the blues chantait Joe Williams sur les riffs soutenus, enjoués, et le rythme fortement balancé de l'orchestre de Count Basie) qui caractérisent les paroles du blues, mais aussi dans ce qu'elles supposent de connivence (nous verrons de quoi elle peut être faite). Peut-être le magnétophone était-il plus dans sa tête que sur la table pliante. Et, sans doute, était-il suffisamment – tellement ? – imprégné de la culture de son milieu social et culturel, y compris celui des Noirs, ses voisins, pour n'avoir d'autre souci que de s'y enfoncer un peu plus afin d'en dégager les ressorts intimes, et non de s'en distancier pour en faire un froid objet d'étude. La musique des Noirs n'est pas chez lui un fond de décor ; elle n'est pas une bande-son. [p 124]

[...]

En bref, cette inspiration, cette influence, cette présence du blues n'est pas tant à rechercher au niveau du contenu langagier – les paroles restent des paroles de Noirs adressées à des Noirs – ni de la scansion musicale proprement dite, qu'au niveau de ce que, faute de mieux, on peut appeler la structure orale du blues qu'il a tenté de transposer, me semble-t-il, dans des passages entiers de ses romans ou de ses nouvelles – en particulier dans les soliloques – et qui expliquerait certaines étrangetés de style ou certaines fantaisies de construction. [p 126]

Jean Jamin - Faulkner - "Faulkner - Le nom, le sol et le sang"

8 mars 2021

Yoknapatawpha : portée anthropologique

Clarence Holbrook Carter - Tidewater (1945)

Jean Jamin s'est intéressé aux rapports entre anthropologie, littérature anglo-saxonne et musique.

En guise d'illustration à son essai "Faulkner - Le nom, le sol et le sang", il a présenté un diaporama sonorisé en 2011 lors d'un séminaire ["Modélisation des savoirs musicaux relevant de l'oralité"]. Découvrez-le [deux parties P1P2] pour voir autrement l'univers romanesque de Faulkner ou si vous envisagez ce livre que lui consacre l'anthropologue.

Une telle approche, aussi modestement artistique qu'elle soit, entre-t-elle dans la démarche anthropologique, vouée d'abord à la science ? Jamin n'en doute pas, et cite [désolé pour le son] Alfred Métraux à son ami Michel Leiris, se promenant à Port-au-Prince en 1948, contemplant les gens et la brume : "Comment peut-on restituer toute cela, sinon par la poésie" ? L'ethnologue ne saurait faire abstraction de ses émotions lorsqu'il est au contact d'un monde qu'il observe, qu'il soit réel ou reflet inventé comme celui de Faulkner. Ceci explique que "Le nom, le sol et le sang", qu'on lira sur un fond de blues et de jazz, est beaucoup plus qu'un livre d'anthropologie, on y apprécie un connaisseur de Faulkner, de littérature et de cet ancien Sud qu'il appréhende avec cœur et esprit, ce qui en fait tout le sel.

Préambule crucial, la pertinence de l'intérêt de l'anthropologue, en tant que scientifique, pour l'œuvre de Faulkner est exposée dans le premier chapitre – "Une étrange altérité" : la fiction fait plus que donner au lecteur à voir autrement, elle donne aussi à penser autrement. Les procédés, les structures et le langage déstabilisants, obscurs – une autre langue – de l'Américain confrontent le lecteur à une altérité, un dépaysement, à un "clivage du moi", semblables à l'expérience ethnographique au contact de manières de vivre et d'être exotiques.

Jean Jamin interroge les liens sociaux et familiaux de la société du Mississippi faulknérien. Pour cela, il explore trois notions, nom, sol, sang, selon l'hypothèse que c'est par elles que passe le lien entre anthropologie et littérature : "l'œuvre de Faulkner, tout entière située dans la seconde, apporte quelque chose à la pensée de la première, avec cet avantage qui n'est pas mince de s'aventurer là où l'ethnologue ne peut aller, c'est-à-dire dans la conscience (ou l'inconscience) des gens qui peuplent et parcourent son univers romanesque".

L'analyse ethnologique est davantage poussée dans le chapitre V, "Le sang et le nom", où fleurissent des schémas généalogiques mémorables composés à partir des romans, afin d'appuyer les notions propres à l'anthropologie sociale, comme filiation et alliance, endo/exo-gamie, inceste. On note que, chez les McCaslin, l'inceste se reproduit à quatre générations d'intervalle. On trouve, chez les Sartoris, un inceste dit pot-au-feu, suivant l'expression de Françoise Héritier, qui qualifie les rapports entre membres d'une famille avec la même personne extérieure (deux sœurs ont le même amant, père et fils ont la même maîtresse, etc.).

Les McCaslin d'après "Descends, Moïse"

Dans les sociétés à maisons européennes étudiées par Lévi-Strauss, où les "noms de race" disparurent au bénéfice des "noms de terre", il apparaît dans le Sud faulknérien que ces derniers achoppent à supplanter les premiers et à s'enraciner : "Le nom, le sol et le sang se trouvent placés dans une relation de mutuelle disjonction (le nom ne «donne» pas le sol pas plus qu'il ne «donne» le sang, ni le sol le sang, etc.) ; ils ne se déclinent pas à l'ablatif quels que soient les efforts entrepris par chaque maître de maison pour marquer la terre de son nom et blanchir sa race par transmission de son sang.

Une société à maisons s'entend comme une forme d'organisation fondée sur une personne morale détentrice d'un domaine, composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres par alliance ou filiation, ou les deux à la fois. La filiation y vaut l'alliance et l'inverse. Ceci n'est plus possible dans le comté de Yoknapatawpha à cause de l'introduction de la ligne de couleur qui rend l'équivalence impossible. 

La règle de la goutte de sang noir fait qu'une lignée ne sera plus que noire quelle que soit l'apparence physique (malédiction de Joe Christmas dans "Lumière d'août"). Jamin indique dans les arbres généalogiques la circulation des humeurs – sang, sperme, lait – afin de mieux comprendre ce que Faulkner a su mettre en intrigue. Une blanche ne peut avoir un enfant d'un homme noir. Une blanche ne peut allaiter un enfant noir. 

Autre considération, la double illégitimité qui marque la possession de la terre dans le Sud interdirait que le nom pût s'y enraciner. On s'est approprié une terre à laquelle les Indiens appartenaient, puis on l'a exploitée par une main d'œuvre servile issue d'un trafic qui sera condamné et aboli par la plupart des nations dites civilisées. Les Blancs (ou leurs ancêtres) sont venus dans le nouveau Monde pour se refaire un nom ; un nom que cette terre acquise de la sorte ne saurait légitimer. Le nom sauvage Yoknapatawpha donné par Faulkner à son comté semble marquer son inaliénabilité.

Voilà l'échec du Sud que matérialisent les images de grandes demeures dévastées des plantations"Le passé de la conquête territoriale et de l’économie esclavagiste (ainsi que le présent de la ségrégation dont les Noirs sont les victimes) empêche de croire vraiment en l’âge d’or d’une autochtonie heureuse héritée". (Gaetano Ciarca)

Tempera sur toile(1952) - Andrew Wyeth

En tout ce qui a trait au racisme, l'attitude de l'homme Faulkner ne fut pas à la hauteur du romancier : "Face à la question noire, Faulkner s'était mis finalement dans la position que, de gré ou de force, il assignait non seulement à ses propres personnages mais à ses propres lecteurs, appelés à devenir les témoins d'un drame qui ne semblait que lointainement les concerner, [...]". Il ne fut certainement pas un écrivain engagé. Un prix Nobel confère une autorité morale et intellectuelle symbolique que la communauté noire ne put lui reconnaître, malgré ses œuvres.

"... alors que ses fictions inoculent constamment le doute sur les aberrations et les idioties de l’identité, son vécu l’empêche de s’extraire de la gangue raciste affectant les lieux où il est né et qu’il raconte comme s’il s’agissait d’un ailleurs.(Gaetano Ciarca)


En tentant de n'être qu'un peu complet, le risque est de dénaturer le sujet de Jean Jamin, j'espère néanmoins que vous en saisissez le souffle et la science. Si l'on veut être au diapason, mieux vaut avoir lu quelques œuvres du romancier. L'ouvrage est toutefois abordable sans la nécessité d'avoir lu "Absalon, Absalon!", "Sartoris", "Les Invaincus" et "Descends, Moïse" qui mettent en scène les «maisons» aux étonnantes généalogies (Sartoris, Sutpen, McCaslin) évoquées plus haut. 

Quid de la musique «nègre» chez Faulkner ? Afin de ne pas alourdir le compte rendu, je proposerai prochainement deux ou trois extraits qui synthétisent la réflexion de Jamin à ce propos.

3 mars 2021

Hydre

On ne lui pardonna pas le conflit [président argentin Leopoldo Galtieri, guerre des Malouines] que nombre de ses compatriotes avaient encouragé, voire entretenu : en cas de défaite, on cherche un bouc émissaire – même si cette défaite est juste et bien méritée, personne d'autre n'en assume la responsabilité, le peuple en ressort toujours innocent. Ce peuple, souvent vil, lâche, et à qui le sens commun fait défaut, les politiciens n'osent jamais s'en prendre à lui, lui reprocher sa conduite, au contraire, ils ne manquent pas une occasion de l'encenser même s'il n'y a en général guère de raison de le faire. Comment pourrait-il alors ne pas s'estimer intouchable et ne pas se comporter comme l'un de ces monarques despotiques et absolutistes d'antan ? Comme eux, il a la prérogative de faire ce que bon lui semble, en toute impunité, il n'a à répondre ni de ce qu'il vote ni de qui il élit, ni de ce qu'il soutient, pas plus que de ce qu'il passe sous silence, autorise ou impose et proclame. Dans quelle mesure est-il responsable du franquisme en Espagne, autant que du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne et en Autriche, en Hongrie et en Croatie ? Dans quelle mesure est-il responsable du stalinisme en Russie et du maoïsme en Chine ? En aucune façon, jamais ; il se retrouve toujours victime et n'est jamais puni (bien sûr qu'il ne va pas se punir lui-même ; il geint et gémit et s'apitoie sur son propre sort). Le peuple, hydre aux milliers de têtes, n'est autre que le successeur de ces rois arbitraires, inconsistants, si ce n'est qu'il a des milliers de têtes, autrement dit est essentiellement sans tête. Chacune d'elles se regarde dans le miroir avec indulgence et allègue en haussant les épaules : « Ah, moi, je n'en avais pas la moindre idée. Ils m'ont manipulée, ils m'ont entraînée, ils m'ont leurrée, ils m'ont détournée. Qu'est-ce que j'en savais, moi, pauvre femme honnête, pauvre homme naïf ?» À force de les répartir, leurs crimes s'estompent et s'atténuent, ainsi leurs auteurs anonymes sont-ils à même de commettre les suivants sitôt qu'un peu d'eau a coulé sous les ponts et que personne n'a souvenance des précédents.

Javier Marías - "Berta Isla" (2017, traduction Marie-Odile Fortier-Masek)

Cette singulière digression du roman vient en écho de l'essai abordé ici en janvier, où il est question du mot "peuple" et de démagogie.
Le récit de Marías (580 pages) m'a semblé verbeux (c'est le trait de l'écrivain espagnol) et un peu ennuyeux jusqu'à ses deux tiers, moment où le mari de Berta Isla ne donne plus signe de vie. Embrigadé dans les services secrets britanniques pour échapper aux conséquences d'un meurtre qu'il n'a pourtant pas commis, Tomás est souvent et longtemps absent, laissant son épouse Berta et ses deux enfants. Il est en outre tenu de garder secrètes les échappées que ses missions lui imposent, au grand dam de celle, très patiente, qui voudrait mieux partager ses jours. Un beau thème décortiqué par Marias qui s'en tire avec les honneurs dus à un romancier d'expérience. Je l'avais toutefois trouvé beaucoup plus épatant dans "Un cœur si blanc".

20 février 2021

Carson McCullers : un art si simple


Les premières lignes de "Reflets dans un œil d'or" (1941) posent un ressort : un meurtre a eu lieu dans un poste militaire de l'Armée américaine en Géorgie. Y vivent des soldats et les officiers avec leurs épouses, ces derniers formant un petit monde bourgeois fermé. Il ne s'agit pas d'un récit policier, bien que l'on ne sache qu'à la fin qui a tué qui, ce qui confère une tension supplémentaire au drame raconté avec une sobre maîtrise par Carson McCullers. [Traduction de l'anglais (américain) par Charles Cestre]

Le couple Penderton n'est guère épanoui car le capitaine Weldon est impuissant et homosexuel refoulé ; il sait que sa femme Leonore, bonne cavalière, est la maîtresse du commandant Morris Langdon, le mari du couple voisin. L'épouse de Morris, Alison, a sombré dans la dépression après la mort prématurée d'une enfant ; elle est cardiaque et fragile. Ce quatuor instable va être perturbé par un élément extérieur, le soldat Williams, ténébreux, détourné des femmes par son père et proche des chevaux, appelé pour un travail chez les Penderton. Ayant aperçu Leonore nue par la fenêtre, il se glisse à plusieurs reprises de nuit dans sa chambre pour la contempler dans son sommeil. Ajoutons à ces personnages peu stéréotypés, le serviteur des Langdon, un Philippin efféminé qui s'occupe d'Alison avec un dévouement démesuré

Cela paraît si simple, si facile d'écrire à la manière de Carson McCullers : tout est narré de façon harmonieuse, avec justesse, en phrases limpides et courtes, l'intérêt est maintenu par de fréquents changements de focalisation. Les descriptions sont brèves, précises et expressives. Une façon classique à la "perfection d'épure", pour reprendre les mots de Michel Gresset.

Je conseille de ne venir à la préface de Jean Blanzat qu'après lecture du roman car elle déflore la  trame. Le comportement peu prévisible des personnages contribue à la qualité de la découverte.

On peut regretter que le texte ait été mal reçu à l'époque de sa parution. Il est certain que les multiples personnages névrosés peuvent heurter et que la sexualité non explicite mais très présente dans ses aspects freudiens, avec l'homosexualité et ce qu'on a qualifié à tort de goût du morbide et du bizarre, aient pu déplaire au plan moral, d'autant que l'auteur était une femme. Il apparaît toutefois que le livre a autant de qualités littéraires que "Le cœur est un chasseur solitaire" (1940), premier roman très applaudi. Tennessee Williams contribua dans une préface en 1950 à le réévaluer : "Les critiques dotés de quelque discernement auraient dû voir que ce récit était le contraire d'une déception puisqu'il témoignait d'une qualité encore inaperçue dans l'éventail des dons de Carson McCullers : le triomphe de la maîtrise sur un lyrisme adolescent". Les essayistes ultérieurs ne manqueront en effet pas de contredire les premières impressions de la presse. [voir biographie par Josyane Savigneau]

Il serait erroné d'englober Carson Mc Cullers (tout comme Faulkner) dans ce qui s'est appelé l'école gothique. Elle s'en est défendue, niant "toute surenchère", en indiquant que l'origine de l'impression produite par une nouvelle de Faulkner (ou ses propres textes) est d'un autre ordre – un réalisme étrange et violent – que les ressources romanesques ou surnaturelles du roman dit gothique. La rigueur de cette analyse, qui témoigne de la culture littéraire de la jeune femme, amène Josyane Savigneau à souligner une étonnante partition "entre une maturité intellectuelle indiscutable et l'ensemble des pulsions adolescentes qui la meuvent dans le domaine affectif".

Michel Gresset (1999) : "Il y a en outre et peut-être surtout, chez Carson McCullers, une poignante appréhension de la douleur, de l'absence et de la mort qui fait de son petit opus quelque chose de très proche d'une musique de chambre aux accents souvent déchirants, quoique généralement écrits dans le mode mineur."

Morte à 50 ans, elle n'a écrit que quatre romans et une quinzaine de nouvelles. 

Lu en version numérique (emprunt Lirtuel.be)

15 février 2021

Reading Faulkner

 

Lire Faulkner minutieusement s'apparente à redevenir étudiant, car il faut se frotter aux versions originales.

Les auteurs de "Reading Faulkner Collected Stories" (2006) dans leur introduction : "Nous avons découvert au cours du travail d'annotation de ces nouvelles que Faulkner connaissait bien ce à quoi il se référait lorsqu'il désignait, même incidemment, des personnes, objets, événements ou mouvements de domaines esthétiques, politiques ou historiques. Son public, en revanche, ne connaît peut-être pas Robert Ingersoll, sans parler de l'importance de sa philosophie pour le personnage principal de "Au-delà", n'a peut-être jamais entendu le beau rythme des os du marin ivre "knocking together and together" de T.S. Eliot et ne sait probablement pas utiliser un middlebuster.[trad. christw] 

Le projet de ce guide est de réparer ces lacunes en contextualisant mais aussi en annotant, dans l'ordre et ligne par ligne, les quarante-deux nouvelles du recueil "Collected Stories"(1950), celles que Faulkner avait lui-même sélectionnées pour l'anthologie. Chaque analyse est précédée d'une belle introduction, avec un aperçu d'éléments critiques. Il y a derrière tout cela un grand travail d'équipe – lecteurs, étudiants, enseignants universitaires – qui permet une approche mieux achevée de chaque nouvelle. La lecture du Nobel de littérature 1949 devrait s'avérer moins daunting, dit la quatrième de couverture, ce qu'on peut traduire par moins intimidant, mais aussi par moins décourageant.

Index du recueil "Collected Stories"

Muni d'une version numérique de l'original des "Collected Stories" (dictionnaire anglais-français à portée, quand même) et des traductions (oui, il faut un peu jongler), l'on peut revoir certaines histoires qui avaient plu, surpris et surtout intrigué. Entendons bien, il ne s'agit pas de relire tout en anglais mais d'aller aux passages/mots originaux explicités. De nouvelles portes s'ouvrent, la réflexion s'enrichit de nouveaux horizons, parfois parce qu'un simple terme esquivé trouve sa valeur. Évidemment, il arrive que les inévitables pertes de la traduction, mais aussi d'habiles compromis, sautent aux yeux.

J'ai jusqu'ici expérimenté ce bon outil qu'est "Reading Collected Stories" à travers trois textes : "Feuilles rouges", "Le centaure de bronze" et "Mistral". Relues sous cet angle, les nouvelles conservent leur atmosphère, on revoit les lieux et les gens, mais tout devient plus net, comme si l'on y avait greffé une multitude de petits détails intéressants, significatifs. Les flous disparaissent, quelques-uns demeurent, comme lors d'un zoom sur une image en haute définition. L'interprétation personnelle est secondée par les indications et commentaires de spécialistes confirmés.

On apprend par exemple que Faulkner ignorait la réalité historique des Indiens Choctaws/Chickasaws du Mississippi qui n'étaient ni polygames ni anthropophages (ces stéréotypes viendraient de Montaigne), que certains jeux de mots (puns) même explicités demandent une connaissance (trop) fine de l'anglais, qu'une scène burlesque est à l'origine du titre "Le centaure de bronze" ou encore que ce texte fut refusé par l'éditeur de "Scribner's" sous prétexte que le surintendant blanc Snopes y est roulé par Tom-Tom et Turl, deux ouvriers noirs. 
Et un middlebuster est une sorte de charrue avec double versoir pour rejeter la terre de chaque côté du sillon : impossible de le restituer en un mot en version française ("L'incendiaire").

L'ouvrage s'adresse à tout lecteur de Faulkner, débutant ou chevronné, à condition de lire l'anglais.

Il y a beaucoup de lecteurs et lectrices qu'inspire l'univers faulknérien, par goût mais aussi pour des raisons liées à leur domaine de prédilection, tel l'anthropologue Jean Jamin, bon connaisseur de l'œuvre. À suivre un prochain jour à travers "Le nom, le sol, le sang". 

18 janvier 2021

Caravage : optique et autres questions

Parcourant le texte objectif (et convenu, en comparaison des embrasements de Yannick Haenelde Sebastian Schütze dans le volume consacré à l'œuvre complet de Caravage (Taschen, Bibliotheca Universalis), on s'arrête (p. 107) sur quelques mots à propos des techniques qu'aurait utilisées le peintre :

"Pour étudier le relief, le modelé puissant en clair-obscur de ses personnages, Caravage plaçait ses modèles dans une pièce obscure dotée d'une source unique de lumière, semblable à un phare. Mancini décrit déjà cette pratique. En outre, David Hockney (2006), surtout, a postulé que Caravage aurait utilisé des instruments optiques, par exemple un miroir et une chambre noire, pour transposer les figures sur la toile. Baglione décrit quelques figures en buste des débuts que Caravage aurait représentées à l'aide d'un miroir mais il est difficile de dire si cela se rapporte à l'utilisation traditionnelle du miroir pour étudier sa propre physionomie ou si cela implique plus généralement l'utilisation d'images réfléchies. En tout cas, un inventaire des biens domestiques de Caravage établi en 1605 ne mentionne qu'un grand miroir et un second en forme d'écu. Les observations fascinantes de David Hockney, qui reposent sur des expériences optiques et des comparaisons entre différentes peintures de la Renaissance et du Baroque, ne peuvent être jusqu'ici vraiment étayées dans le cas de Caravage par des documents d'époque. Roberta Lapucci (2009) a même envisagé dernièrement l'utilisation d'un procédé quasi photographique, le peintre utilisant une préparation à base d'éléments chimiques photosensibles pour fixer l'image projetée ainsi sur la toile."

C'est le commentaire d'un historien d'art prudent. Investigations.

Concernant David Hockney, le livre qui expose les "Savoirs secrets : les techniques perdues des maîtres anciens" (Éditions du Seuil,  1 et 2anglais) où le britannique expose de manière didactique les procédés optiques (lentilles et miroirs) auxquels auraient eu recours les Primitifs flamands et d'autres, tel Caravage, l'on est séduit mais dubitatif, Hockney ne multiplie-t-il pas à l'envi les anomalies qui appuient ses thèses, perdant son sens critique ? On peut lire une controverse qui replace l'essentiel de la peinture dans le génie artistique – "rendre visible l'invisible" – et non dans les techniques de réalisation.


L'historienne italienne d'art Roberta Lapucci creuse chez Caravage la voie des procédés optiques mais aussi chimiques (poudre photoluminescente de lucioles concassées, etc.). L'on trouve quelques publications officielles (non traduites en français) sur son site. Voir aussi ce condensé et une controverse de david G. Stork. Un très sérieux "Painted Optics Symposium" s'est déroulé à Florence en 2008. Ces conjectures ne peuvent être considérées comme tempête dans un verre d'eau.
Nombreux gauchers dus à des images inversées par lentilles ?
L'utilisation d'instruments optiques par les artistes
risquait, à l'époque, de les voir taxer de sorcellerie.


Plusieurs tableaux du peintre italien (les "Bacchus", "Le joueur de Luth", "L'amour victorieux") ont une connotation érotique homosexuelle. Natacha Aprile, historienne d'art spécialiste des questions de genre (Sorbonne), reprend cet aspect dans Vie et œuvre de l'artiste, entre fantasmes et réalités et apporte des éléments biographiques précis permettant d'évaluer l'entourage homophile du Caravage. Elle émet une conclusion sur la difficulté d'analyser les œuvres d'art en dehors des normes morales et dans leurs aspects les plus dérangeants : "[...] Ne peut-on pas voir dans la persistance à nier l’impact de la sexualité dans la production artistique le dernier élan moribond d’une perception uniquement patriarcale et hétérosexuelle de la société ?"
 
Enfin, une interrogation personnelle : dans certains tableaux ("Judith et Holopherne", "La Méduse", "La décollation de saint Jean-Baptiste"), la représentation des jets de sang par Caravage est particulièrement maladroite, comment l'expliquer au regard du réalisme du reste, visages, chairs et vêtements ? Peut-être la réponse tient-elle dans notre œil exigeant, familiarisé au techniques modernes de visualisation, avec  arrêts  sur image et ralentis ? 
Dans la décapitation d'Holopherne chez Artemisia Lomi Gentileschi (1593-1656), ces détails semblent toutefois plus justes. Notons que cette remarquable artiste de l'école caravagesque, qui devint peintre de cour au 17e siècle, figure aux côtés des grands peintres baroques.

Autoportrait - Artemisia Gentileschi (1593-1656)

12 janvier 2021

Dépiautage


Les Romains de la plebs media et de la plebs humilis qui se mélangeaient sur le forum à la plebs sordida, formaient une foule énervée, criarde, impulsive. «Veux-tu voir de près le réel visage de la plèbe ? écrit Claudius Serenus à son neveu Domitius. Aventure-toi au milieu de cette cohue où s'entremêlent hommes, femmes, vieillards, de toutes conditions n'ayant que l'invective et la calomnie à la bouche, les uns harcelant les autres, laissant filer d'indignes rumeurs, d'effrayantes superstitions imaginées par des fous. Le grand nombre pullulant étant la meilleure des cachettes pour lancer des accusations de corruption, de complot, de crime, de sacrilège, contre un individu ou une autorité, tous les enragés se donnent rendez-vous sur ce parvis des lamentations [...] Tu verras aussi à quel point il est aisé pour des esprits habiles accoutumés à barboter dans ce palud de se faire l'écho de toutes les divagations qui circulent, de leur donner une apparence de vérité, et, ainsi, de rameuter autour d'eux quantité de suiveurs [...] Plaise aux dieux, mon cher Domitius, que notre cité ne soit jamais gouvernée par un de ces hommes-là.»[*] Eadem sed aliter [Même chose mais autrement]. L'invention des réseaux sociaux a instauré la démocratie totalitaire du vulgus.

Frédéric Schiffter - Contre le peuple (Éditions Séguier, 2020)


D'actualité. Et un enchaînement idéal après l'essai "Les ingénieurs du chaos" (par G. Da Empoli), évoqué ici il y a peu.
 
Dans ce pamphlet d'une centaine de pages, muni de son rasoir d'Occam et déniant tout mépris de classe, Frédéric Schiffter dégraisse le terme «peuple» auquel il ne reconnaît pas de réalité historique. Il en fait de même pour «élites», un autre de ces mots qui facilitent le blabla idéologique, à savoir le discours abusif. [Relire Esquisse du nominalisme].

Les habitués du blog et des écrits du philosophe sans qualités, qui ne se départit jamais d'une clarté tenace, ne seront pas surpris de retrouver l'expression de son mépris pour les donneurs de leçons et démagogues.
L'aristocratie financière, bourgeoisie de la réussite pécuniaire pour laquelle "toute entreprise de pensée est pensée d'entreprise", en prend pour son grade. Mais aussi le mouvement des gilets jaunes, et particulièrement son exploitation par les pseudo-intellectuels opportunistes de tout acabit. Puis focus sur George Orwell dont est démontée et jugée comme une utopie la notion de common decency, sorte de bon sens moral prêté aux humbles. En matière d'art, l'écrivain britannique est aussi suspecté de "bigoterie esthétique" (voir Dali).

F. Schiffter se pose en observateur et ne se pique pas de proposer quelque solution politique. On mesure bien que son "humeur aristocrate" s'accommode mal de la plèbe gueulante ou de la bourgeoise qui plastronne. C'est affaire de tempérament, épilogue-t-il.

En fin de livre, quatre compléments (une quinzaine de pages) appuient efficacement le propos : on y lira sur l'éthique de l'engagement, de Sartre à BHL – il est souhaitable que l'écrivain s'occupe de ce qui est, non de ce qui doit être –, sur la liberté d'expression et sur la connaissance philosophique. Celle-ci nécessite un cursus âpre où le travail d'exégèse devrait prémunir contre une vulgarisation qui consisterait "à adapter schématiquement la complexité et la richesse des pensées philosophiques aux lacunes d'un public". 

[*] les propos de Claudius Serenus à son neveu sont traduits par F. Schiffter et tirés d'un vieux manuel de latin, "Le forum romain et la version latine"  (sous la direction de Henri Bornecque).

2 janvier 2021

La chair des idées

J'ai eu, en classe de philosophie au lycée La Fontaine Paris 16e, une professeure, Mme Mottini, qui m'a donné envie de faire de la philosophie. Elle avait des frisures courtes roux foncé tirées en arrière sur les tempes, un front bombé, une vraie bouche, un visage nu. Elle posait des questions simples, elle attendait des réponses simples. Il n'y avait pas besoin de savoir déjà des choses. Mais il fallait penser.
Que cela puisse être un métier de se demander si Dieu existe ou ce que c'est que parler, j'ai trouvé cela si inattendu et si génial que je ne voyais pas pourquoi ce métier en deviendrait pas le mien.
[...].
Un matin, Mme Mottini nous a demandé de raconter par écrit le rêve que nous avions fait, certainement fait, la nuit précédente. Le lendemain, elle nous demande d'écrire, sans regarder le devoir de la veille, le récit de ce même rêve. Et le surlendemain, encore. Pendant toute une semaine. Ensuite, elle demande à chacune de lire tous ses récits, à la file. À quel point cela s'appauvrit, avec quelle vitesse, quelle violence. Et quels traits restaient, formés transformés. Voilà un très bon professeur.
[...].
... quand on me demande aujourd'hui de parler de ce que j'ai fait, de la logologie sophistique, du poème de Parménide comme récit du grec et nouveau roman de l'ontologie, de la décision du sens chez Aristote, de la nostalgie ou des intraduisibles, soudain je me retrouve pauvre, avec des mots usés pour répéter en moins bien ce qui devient par ma propre moulinette des éléments de langage loin des affects de découverte, d'invention, de hasard proliférant, et je ferais mieux de me taire. D'une certaine manière, ce livre est fait pour me rendre le terreau ou la chair des idées, quelque chose comme une psychanalyse des concepts ou pseudo-concepts, un retour aux sources et du tourisme sans vergogne.

Barbara Cassin - Le bonheur, sa dent douce à la mort (Fayard, 2020)

Des extraits reliés (pp 77-85) qui présentent le pourquoi de cette autobiographie «philosophique» définie en quatrième de couverture. Barbara Cassin est une personne libre et sans affectation, elle dit beaucoup en peu de mots. Savante et pas le genre à tourner autour du pot, qu'elle défende le mensonge contre l'impératif kantien qui le proscrit ou que, échaudée par le couple enraciné de ses parents, elle se préserve de l'exclusive, en amour ou ailleurs : "Je suis fidèle à tous. Il n'y a pas un homme, une maison, un paysage, un objet qui ait une fois compté, comme une perception qui occupe le monde, à qui je ne sois pour toujours et comme immémorialement fidèle." Un comble, elle rata six fois l'agrégation de philo avant de baisser les bras. Et de rappeler avec esprit Bartleby : "... c'est à chaque instant le bon moment pour ne pas". 
De brins de vie à l'idée, un livre humain et délicieusement intelligent.


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Je vous souhaite la santé, du bonheur et 
les plus belles lectures en 2021.


27 décembre 2020

Le lièvre photogénique

En feuilletant le volume à sa réception, on se dit que les livres ne sont pas seulement affaire de lecture, les images et bonnes reproductions photographiques font aussi leur valeur. Ce ne sont qu'excellents clichés animaliers dans "Le lièvre invisible" et les petits textes concis clairsemés parmi les neiges splendides, rocailles et mélèzes dorés sont sources d'informations édifiantes. 

Nous apprenons que le lièvre variable, blanc l'hiver, brun gris en belle saison, fait partie des animaux légendaires tels le lagopède, le renard polaire et les rennes, rescapés du retrait des glaciers quaternaires qui recouvraient l'Europe septentrionale et les Alpes. Il se nourrit en hiver de tiges ligneuses, comme l'aulne vert, qu'il digère grâce à ses capacités de cæcotrophe, c'est-à-dire qu'il mange ses crottes transformées dans le cæcum en concentré de protéines et vitamines. Pour résister au froid, il régule sa circulation sanguine aux extrémités de sorte que la température interne au bout de ses pattes peut descendre à 1°. Et vous le saviez peut-être, le lièvre mâle est un... bouquin. 

Les auteurs sont Olivier Born, photographe animalier professionnel suisse et Michel Bouche, vétérinaire de formation, spécialiste du lièvre variable, qui étudie les mammifères des Alpes françaises. 

Le 3 novembre 2019, Olivier Born écrivait : "Quand la tempête fait rage, quitter la chaleur du lit exige pas mal de motivation. Mais pour essayer de réaliser des images montrant l'incroyable adaptation au froid du lièvre variable, il faut aussi aller à sa recherche dans les pires conditions." Car l'ouvrage est le résultat d'une longue poursuite de l'animal discret à travers les années [depuis 1985 selon les notes datées] dans les Alpes occidentales. Le fruit non seulement de la chance et du talent, mais aussi de la patience et de la persévérance. Ceux qui se sont essayés à tenter le cliché d'un animal sauvage en liberté, ne fût-ce que dans leur jardin, savent de quoi je parle. Merci à La Salamandre de m'avoir envoyé le livre via Babelio

Certaines photos dignes de prises en studio sont rarissimes, issues d'un tête-à-tête exceptionnel avec l'animal, à 2200 mètres d'altitude, que le chasseur d'images a vécu comme un rêve. 

En hiver, la nourriture est rare et l'énergie précieuse : saviez-vous que celle nécessaire à ce petit animal pour fuir dans la neige, ajoutée à l'anxiété provoquée par une intrusion dans son territoire, peut lui être fatale ? Mille lièvres variables sont, hélas, prélevés chaque année en France par la chasse. 

Tout en étant un cadeau de choix pour les naturalistes, le livre est accessible à toute la famille et des personnes moins concernées y trouveront peut-être une vocation. Les plus petits s'amuseront à découvrir le blanchon dans les nombreuses photos où il se fond dans le décor, pas simple même pour des yeux aiguisés.

Ne manquez pas le making-of du projet de ces passionnés.

Olivier Born sur la piste du lièvre variable - Photo Alessandro Staehli