12 janvier 2021

Dépiautage


Les Romains de la plebs media et de la plebs humilis qui se mélangeaient sur le forum à la plebs sordida, formaient une foule énervée, criarde, impulsive. «Veux-tu voir de près le réel visage de la plèbe ? écrit Claudius Serenus à son neveu Domitius. Aventure-toi au milieu de cette cohue où s'entremêlent hommes, femmes, vieillards, de toutes conditions n'ayant que l'invective et la calomnie à la bouche, les uns harcelant les autres, laissant filer d'indignes rumeurs, d'effrayantes superstitions imaginées par des fous. Le grand nombre pullulant étant la meilleure des cachettes pour lancer des accusations de corruption, de complot, de crime, de sacrilège, contre un individu ou une autorité, tous les enragés se donnent rendez-vous sur ce parvis des lamentations [...] Tu verras aussi à quel point il est aisé pour des esprits habiles accoutumés à barboter dans ce palud de se faire l'écho de toutes les divagations qui circulent, de leur donner une apparence de vérité, et, ainsi, de rameuter autour d'eux quantité de suiveurs [...] Plaise aux dieux, mon cher Domitius, que notre cité ne soit jamais gouvernée par un de ces hommes-là.»[*] Eadem sed aliter [Même chose mais autrement]. L'invention des réseaux sociaux a instauré la démocratie totalitaire du vulgus.

Frédéric Schiffter - Contre le peuple (Éditions Séguier, 2020)


D'actualité. Et un enchaînement idéal après l'essai "Les ingénieurs du chaos" (par G. Da Empoli), évoqué ici il y a peu.
 
Dans ce pamphlet d'une centaine de pages, muni de son rasoir d'Occam et déniant tout mépris de classe, Frédéric Schiffter dégraisse le terme «peuple» auquel il ne reconnaît pas de réalité historique. Il en fait de même pour «élites», un autre de ces mots qui facilitent le blabla idéologique, à savoir le discours abusif. [Relire Esquisse du nominalisme].

Les habitués du blog et des écrits du philosophe sans qualités, qui ne se départit jamais d'une clarté tenace, ne seront pas surpris de retrouver l'expression de son mépris pour les donneurs de leçons et démagogues.
L'aristocratie financière, bourgeoisie de la réussite pécuniaire pour laquelle "toute entreprise de pensée est pensée d'entreprise", en prend pour son grade. Mais aussi le mouvement des gilets jaunes, et particulièrement son exploitation par les pseudo-intellectuels opportunistes de tout acabit. Puis focus sur George Orwell dont est démontée et jugée comme une utopie la notion de common decency, sorte de bon sens moral prêté aux humbles. En matière d'art, l'écrivain britannique est aussi suspecté de "bigoterie esthétique" (voir Dali).

F. Schiffter se pose en observateur et ne se pique pas de proposer quelque solution politique. On mesure bien que son "humeur aristocrate" s'accommode mal de la plèbe gueulante ou de la bourgeoise qui plastronne. C'est affaire de tempérament, épilogue-t-il.

En fin de livre, quatre compléments (une quinzaine de pages) appuient efficacement le propos : on y lira sur l'éthique de l'engagement, de Sartre à BHL – il est souhaitable que l'écrivain s'occupe de ce qui est, non de ce qui doit être –, sur la liberté d'expression et sur la connaissance philosophique. Celle-ci nécessite un cursus âpre où le travail d'exégèse devrait prémunir contre une vulgarisation qui consisterait "à adapter schématiquement la complexité et la richesse des pensées philosophiques aux lacunes d'un public". 

[*] les propos de Claudius Serenus à son neveu sont traduits par F. Schiffter et tirés d'un vieux manuel de latin, "Le forum romain et la version latine"  (sous la direction de Henri Bornecque).

2 janvier 2021

La chair des idées

J'ai eu, en classe de philosophie au lycée La Fontaine Paris 16e, une professeure, Mme Mottini, qui m'a donné envie de faire de la philosophie. Elle avait des frisures courtes roux foncé tirées en arrière sur les tempes, un front bombé, une vraie bouche, un visage nu. Elle posait des questions simples, elle attendait des réponses simples. Il n'y avait pas besoin de savoir déjà des choses. Mais il fallait penser.
Que cela puisse être un métier de se demander si Dieu existe ou ce que c'est que parler, j'ai trouvé cela si inattendu et si génial que je ne voyais pas pourquoi ce métier en deviendrait pas le mien.
[...].
Un matin, Mme Mottini nous a demandé de raconter par écrit le rêve que nous avions fait, certainement fait, la nuit précédente. Le lendemain, elle nous demande d'écrire, sans regarder le devoir de la veille, le récit de ce même rêve. Et le surlendemain, encore. Pendant toute une semaine. Ensuite, elle demande à chacune de lire tous ses récits, à la file. À quel point cela s'appauvrit, avec quelle vitesse, quelle violence. Et quels traits restaient, formés transformés. Voilà un très bon professeur.
[...].
... quand on me demande aujourd'hui de parler de ce que j'ai fait, de la logologie sophistique, du poème de Parménide comme récit du grec et nouveau roman de l'ontologie, de la décision du sens chez Aristote, de la nostalgie ou des intraduisibles, soudain je me retrouve pauvre, avec des mots usés pour répéter en moins bien ce qui devient par ma propre moulinette des éléments de langage loin des affects de découverte, d'invention, de hasard proliférant, et je ferais mieux de me taire. D'une certaine manière, ce livre est fait pour me rendre le terreau ou la chair des idées, quelque chose comme une psychanalyse des concepts ou pseudo-concepts, un retour aux sources et du tourisme sans vergogne.

Barbara Cassin - Le bonheur, sa dent douce à la mort (Fayard, 2020)

Des extraits reliés (pp 77-85) qui présentent le pourquoi de cette autobiographie «philosophique» définie en quatrième de couverture. Barbara Cassin est une personne libre et sans affectation, elle dit beaucoup en peu de mots. Savante et pas le genre à tourner autour du pot, qu'elle défende le mensonge contre l'impératif kantien qui le proscrit ou que, échaudée par le couple enraciné de ses parents, elle se préserve de l'exclusive, en amour ou ailleurs : "Je suis fidèle à tous. Il n'y a pas un homme, une maison, un paysage, un objet qui ait une fois compté, comme une perception qui occupe le monde, à qui je ne sois pour toujours et comme immémorialement fidèle." Un comble, elle rata six fois l'agrégation de philo avant de baisser les bras. Et de rappeler avec esprit Bartleby : "... c'est à chaque instant le bon moment pour ne pas". 
De brins de vie à l'idée, un livre humain et délicieusement intelligent.


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Je vous souhaite la santé, du bonheur et 
les plus belles lectures en 2021.


27 décembre 2020

Le lièvre photogénique

En feuilletant le volume à sa réception, on se dit que les livres ne sont pas seulement affaire de lecture, les images et bonnes reproductions photographiques font aussi leur valeur. Ce ne sont qu'excellents clichés animaliers dans "Le lièvre invisible" et les petits textes concis clairsemés parmi les neiges splendides, rocailles et mélèzes dorés sont sources d'informations édifiantes. 

Nous apprenons que le lièvre variable, blanc l'hiver, brun gris en belle saison, fait partie des animaux légendaires tels le lagopède, le renard polaire et les rennes, rescapés du retrait des glaciers quaternaires qui recouvraient l'Europe septentrionale et les Alpes. Il se nourrit en hiver de tiges ligneuses, comme l'aulne vert, qu'il digère grâce à ses capacités de cæcotrophe, c'est-à-dire qu'il mange ses crottes transformées dans le cæcum en concentré de protéines et vitamines. Pour résister au froid, il régule sa circulation sanguine aux extrémités de sorte que la température interne au bout de ses pattes peut descendre à 1°. Et vous le saviez peut-être, le lièvre mâle est un... bouquin. 

Les auteurs sont Olivier Born, photographe animalier professionnel suisse et Michel Bouche, vétérinaire de formation, spécialiste du lièvre variable, qui étudie les mammifères des Alpes françaises. 

Le 3 novembre 2019, Olivier Born écrivait : "Quand la tempête fait rage, quitter la chaleur du lit exige pas mal de motivation. Mais pour essayer de réaliser des images montrant l'incroyable adaptation au froid du lièvre variable, il faut aussi aller à sa recherche dans les pires conditions." Car l'ouvrage est le résultat d'une longue poursuite de l'animal discret à travers les années [depuis 1985 selon les notes datées] dans les Alpes occidentales. Le fruit non seulement de la chance et du talent, mais aussi de la patience et de la persévérance. Ceux qui se sont essayés à tenter le cliché d'un animal sauvage en liberté, ne fût-ce que dans leur jardin, savent de quoi je parle. Merci à La Salamandre de m'avoir envoyé le livre via Babelio

Certaines photos dignes de prises en studio sont rarissimes, issues d'un tête-à-tête exceptionnel avec l'animal, à 2200 mètres d'altitude, que le chasseur d'images a vécu comme un rêve. 

En hiver, la nourriture est rare et l'énergie précieuse : saviez-vous que celle nécessaire à ce petit animal pour fuir dans la neige, ajoutée à l'anxiété provoquée par une intrusion dans son territoire, peut lui être fatale ? Mille lièvres variables sont, hélas, prélevés chaque année en France par la chasse. 

Tout en étant un cadeau de choix pour les naturalistes, le livre est accessible à toute la famille et des personnes moins concernées y trouveront peut-être une vocation. Les plus petits s'amuseront à découvrir le blanchon dans les nombreuses photos où il se fond dans le décor, pas simple même pour des yeux aiguisés.

Ne manquez pas le making-of du projet de ces passionnés.

Olivier Born sur la piste du lièvre variable - Photo Alessandro Staehli

10 décembre 2020

L'importance des extrêmes

Confrontés à une nouvelle opinion, nous nous tournons vers les sources et les personnes qui constituent notre propre entourage de référence : est-ce une opinion acceptable ? Peut-elle être partagée ? Ou doit-elle être rejetée car fausse ou trompeuse ? Pour répondre, nous nous adressons aux autres parce que cela fait partie de notre nature d'animaux sociaux. Et parce que, dans le fond, c'est la chose la plus rationnelle à faire. Sur la majorité des questions, nous ne possédons pas d'informations de première main, nous devons nous fier à ce qui nous semble être l'opinion dominante. Nous n'avons pas vérifié personnellement que la terre tourne autour du soleil, que les nazis ont exterminé six millions de juifs pendant la seconde Guerre mondiale, ou que les vaccins ont éradiqué les pires maladies de l'histoire de l'humanité, mais nous vivons dans des sociétés dans lesquelles, au moins jusqu'à des temps récents, ces faits étaient largement partagés. 

Le seuil de résistance face à une nouvelle information ou à une nouvelle opinion varie d'une personne à une autre. Certains l'acceptent plus facilement parce que cela coïncide avec les convictions qu'ils nourrissaient déjà, et d'autres ont un seuil de résistance plus élevé. Mais, ce qui est sûr c'est que plus le nombre de personnes qui adoptent une nouvelle idée augmente (que les vaccins provoquent l'autisme ou que les réfugiés sont des terroristes, par exemple) et plus le seuil de résistance de celui qui est le plus difficile à convaincre s'abaisse. Une fois atteinte une certaine masse critique, il peut arriver que, de manière relativement indolore, une communauté entière adopte une opinion ou un comportement qui initialement n'étaient partagés que par une minorité très resserrée. Cela s'est produit plusieurs fois dans l'histoire du vingtième siècle ; et cela se voit aujourd'hui avec Internet et les réseaux sociaux qui semblent faits exprès pour accélérer et multiplier les cascades cognitives.

Giuliano da Empoli - "Les ingénieurs du chaos" (JC Lattès)


C'est la logique que les chercheurs en sciences sociales appellent la théorie du ruissellement. La minorité intolérante est fondamentale pour les politiciens populistes

9 décembre 2020

Le carnaval politique


La fête du carnaval a un esprit subversif qui parcourt encore parfois les rues en déguisements grotesques et agressifs. Aujourd'hui, on le retrouve surtout dans certains shows télévisés et sur Internet avec les trolls. Le carnaval n'est désormais plus aux marges de la conscience de l'homme moderne mais se positionne comme le nouveau paradigme de la vie politique.

"Les ingénieurs du chaos" explique comment des élus le sont grâce à des méthodes électorales menées par des experts de la maîtrise des données informatiques sur les réseaux sociaux. Quelque soit le sujet, des réseaux comme Facebook ont pour objectif de maintenir l'utilisateur derrière l'écran et ces ingénieurs se servent de cela. Afin de mener un candidat à la victoire électorale, il s'agit non plus de proposer un programme avec des idées mais d'organiser une plateforme internet attrayante (carnavalesque, pourquoi pas) qui va chercher les voix là où elles se trouvent. Et l'on cible les potentiels de mécontentement, de frustration, de rage, quelles qu'en soient les raisons. Fi de la gauche ou de la droite, les physiciens vont aux extrêmes piquer les colères sans se soucier d'aucune cohérence ni vérité. Ces systèmes virtuels sont extrêmement difficiles à détecter et à contrôler. 

Malgré l'élection de Jo Biden, qui peut paraître rassurante, on a le droit d'être inquiet devant cette terra incognita de nos démocraties.

30 novembre 2020

Le roman irréaliste

Le roman n'avait jamais cherché à dire la vérité avant que l'on tente, au dix-neuvième siècle et encore plus tard, de faire de la littérature réaliste ou de chercher à tout prix un être humain écrivant derrière un narrateur, parce que la recherche du «vrai», du documentaire, serait essentielle. Cet essai regrette les impératifs du réalisme et du naturalisme qui ont conduit le roman "dans l'univers chloroformé de l'hôpital

"Sous le prétexte que les sciences sont plus «vraies» que les arts et que les arts ne pouvaient pas être en reste dans cette grande course au progrès, il serait donc admis que les sciences et leur langage finiraient par commander aux arts."

Cette première partie intitulée "Les aventures du vrai" occupe une large moitié du livre et malgré sa pertinence et son brio, l'auteur y prolonge une critique qui risque de lasser avant un dernier tiers beaucoup plus constructif .

14 novembre 2020

L'étrange oisiveté

Nous sommes des voleurs. Lorsque nous lisons, lorsque nous écrivons, nous volons les prédécesseurs, les anciens. L'homme aux trois lettres, c'est le voleur latin fur, trois lettres que Pascal Quignard place aux côtés de rex, roi.

Le roi lecteur, ce peut être Lancelot, le premier chevalier français qui ait appris à lire :
"Il rompt les magies. Il met fin aux étranges coutumes. Il délivre les ensorcelés. Il déchaîne les enchaînés. Il assagit les fous. Il nomme les perdus. Il fait se soulever les morts qu'il fait sortir des pierres. 
La littérature – la lettrure – ranime les morts dans les livres. 
La littérature – la lettrure – désenvoûte le sort lancé sur nous à la naissance."
L'écrit induit une rupture avec les sons de je à tu. La langue écrite est assignée au silence, le lettré vole la langue à l'oralité sociale. Pour faire taire le viol, Térée coupe la langue de Philomèle qui est condamnée à tresser une tapisserie, l'instrument de sa vengeance. Ce silence, c'est aussi la stupeur de saint Augustin qui regarde saint Ambroise lire sans bruit.

Celui qui lit est à l'écart, en requoy (recoin). Le lecteur est solitaire, il s'échappe du monde social et perd provisoirement son identité. La lecture est une "expérience solitaire et asociale", écrit Claire Paulian.

L'univers de Pascal Quignard est très personnel, ce qu'il écrit invite beaucoup à la réflexion, ainsi que le faisait remarquer Emmanuel Carrère lors d'une diffusion de "La Grande Librairie" (sept. 2020) : certains livres font tourner la page, d'autres font lever les yeux et interroger telle phrase, tel mot. Ainsi lorsque l'on rencontre la proposition "L'écriture à la fois projette le son sous les yeux mais en le précipitant en silence", le sens apparaît rapidement et clairement qui évoque, entre autres, la tapisserie de Philomèle. Il sera moins aisé au lecteur de ne pas s'arrêter sur "L'écriture cherche sans fin autre chose que ce qu'elle note de ce qu'elle évoqueou "Le monde écrit est allogène au monde de la parole humaine". 

L'auteur de "L'homme aux trois lettres" pense aux limites du rêve et de l'obscur.

Il glisse volontiers vers la psychanalyse et pratique les expressions latines, les références mythologiques, le vocabulaire érudit. Peut-être passera-t-on par-dessus certains passages qui résistent. Mais on a conscience de disposer d'un livre qui se nourrit des lettres et alimente notre attachement à elles. Tous les petits textes et notes rassemblés ici ont été consignés à différents moments de la vie de l'auteur, comme l'indiquent certaines faits autobiographiques qui dessinent l'homme Quignard, fragile comme tout le monde peut l'être.

Dans la lecture et l'écriture, il y a quelque chose en rapport avec la contemplation, le recueillement. Ce onzième livre du cycle "Dernier Royaume" est figuré par la quiétude des précieux moments avant l'aube :

"Le temps avant le temps qui dure – le temps qui précède le monde manifeste, lucide, extérieur, perceptible, social, bruyant, pressant, hurlant.
Le temps où se replier encore, se taire encore, poursuivre le silence dans le susurrement du crayon sur la feuille aussi blanche, gris-blanc, grise, que le jour qui se prépare."

 

2 novembre 2020

Lire Faulkner

Faulkner par David Levine

"[...]. 
À défaut d'une initiation, ces Treize Histoires fourniront au moins certains points de repère, laisseront entrevoir de temps en temps les portions d'un fil conducteur qui pourrait être de quelque secours au néophyte désireux de pousser plus avant dans la lecture de Faulkner. Quant à l'initiation proprement dite, c'est en lui-même que le lecteur devra la chercher. Et la première chose qu'il lui faudra faire sera de se débarrasser de toute idée préconçue, de renoncer à toute comparaison, à tout rapprochement hasardeux avec les créations contemporaines qui se réclament du genre roman, d'aborder, en un mot, les œuvres de Faulkner comme un monde nouveau, dont les aspects, et, à plus forte raison, les profondeurs, ne sauraient se révéler à lui dès le premier contact, un monde nouveau auquel on doit se soumettre avant de le comprendre, qu'il faut subir avant de l'expliquer. 

Il sera nécessaire, en y pénétrant, d'y apporter le désir et la persévérance de la découverte, de ne point se demander à la première page : "Où veut-il en venir ?" de ne point exiger, au tournant de chaque chapitre, le poteau indicateur qui récapitule le chemin parcouru et vous impose la route à suivre vers un dénouement souhaité, prévu, attendu, mais de savoir parfois induire dans l'inconnu et consentir à se perdre pour mieux se retrouver. 

Quatre siècles d'analyse psychologique, en lui faussant la vision du réel, ont atrophié chez le lecteur français le sens de l'effort. Avant d'avoir cherché à comprendre, il veut tout expliquer, ou, plutôt, demande qu'on lui explique tout ; et la peinture de la vie toute nue, toute simple, sans unité ni continuité, sans lien logique entre les événements, et, partant, dépourvue de cette succession spécieusement ordonnée qu'il nous plaît d'appeler action, lui apparaît comme une indéchiffrable énigme. 

Telle est pourtant, dans le réel, l'énigme au milieu de laquelle nous sommes plongés, avec laquelle nous coexistons, au-dehors et au-dedans de nous-mêmes, sans jamais en percevoir autre chose qu'une simple juxtaposition de brefs et partiels aspects. C'est cela que nous avons nommé la vie. Mais, par le raisonnement qui compare, rapproche, enchaîne, subordonne, et conclut, nous nous en sommes forgé une image toute autre que son authentique figure. Nous l'avons, pour ainsi dire, réduite de force aux trois unités, et c'est tout juste si nous ne nous reconnaissons pas le droit d'exiger de nos semblables, sous prétexte de les mieux comprendre, qu'ils coulent leur existence au moule de la tragédie classique et nous offrent de ce que nous apercevons de leurs faits et gestes un spectacle disposé selon les règles: exposition, conflit moral, action progressive, nœud, péripétie, dénouement. En somme, par suite d'une longue habitude, devenue une seconde nature, le lecteur moyen s'attend impérativement à trouver, dans toute œuvre qui prétend lui restituer l'aspect de la vie, un drame cohérent. De ce fait, ce qu'il requiert d'un roman, c'est beaucoup moins une restitution qu'une explication, et ce qui l'intéresse dans les personnages c'est beaucoup plus l'idée immédiate qu'il peut s'en faire que leur vérité objective. 

Il est à peine besoin de dire qu'aborder la lecture de Faulkner dans de semblables dispositions d'esprit c'est aller au devant d'une complète déception. Car Faulkner n'explique rien. Rilke écrivait à Nanny von Escher au sujet de ses poèmes qu'il est dans leur nature "de donner fréquemment des sommes lyriques au lieu d'aligner les facteurs qui ont été nécessaires pour le résultat". On pourrait, sur un plan différent, en dire autant d'un roman de William Faulkner. Lui non plus n'aligne pas des facteurs, il donne des sommes. Il ne s'évertue pas à discerner des causes, il constate des effets. Une fois ses personnages créés (c'est-à-dire recréés d'après nature), détachés de lui et lâchés à travers le décor qu'il leur a choisi, ils deviennent libres et indépendants. Faulkner cesse de les considérer comme des êtres fictifs, il s'interdit de les observer à travers les lunettes de ses propres conceptions psychologiques ou morales, il se garde de paraître en savoir sur eux plus long qu'eux-mêmes, et, à plus forte raison, que son lecteur éventuel, il se contente de les regarder vivre, de les regarder de l'extérieur, de saisir ce qu'il peut de ces «sommes» que sont leurs gestes ou leurs paroles, dans la succession apparente où il les perçoit, sans ajouter, retrancher, choisir ni classer. Il n'importe pas au lecteur une explication, - la sienne, - il lui propose un témoignage, il le met en présence d'une restitution intégrale de la vie. 

Un roman de Faulkner pose donc exactement les mêmes problèmes, - et dans des conditions sensiblement identiques, - que les données elliptiques et complexes qu'il nous est permis d'extraire d'une observation impartiale de la vie dans sa matérielle nudité. La seule initiation requise pour pour les résoudre est de posséder une vue claire et un jugement net. On conviendra toutefois qu'en cette affaire le rôle strict du narrateur n'est pas de raisonner, mais d'observer, qu'il n'a pas à faire vivre ses personnages, mais à les regarder vivre, qu'il n'est point ici acteur, mais spectateur. Le rare mérite de William Faulkner, en plus de ses dons magnifiques d'écrivain, c'est d'avoir su se borner dans son œuvre à n'être qu'un spectateur."

René-Noël Raimbault, extrait de la "Préface" (1939) de "Treize Histoires" - William Faulkner (Gallimard - folio n°2300, pp.14-17)


Cet avertissement indique une disposition d'esprit appropriée pour éviter d'être désarçonné, et peut-être à jamais découragé, par la lecture de William Faulkner. R-N Raimbault fut le traducteur en français de nombreux romans et nouvelles de l'écrivain.

31 octobre 2020

Voir

"[...] enfin je voyais. On me dira au contraire qu'il est impossible de voir la peinture dans les livres – à travers de simples reproductions –, et que les volumes, les couleurs, l'inflexion de la lumière ne se donnent qu'à la faveur d'un cadre accroché sur un mur ; mais il m'est arrivé, contemplant un tableau dans un musée, de moins bien le voir que dans la solitude de ma chambre. Les reproductions sont trompeuses, faibles, insuffisantes, mais on y revient sans cesse, et avec elles, malgré notre défiance, se compose une relation intime et poudreuse, qui, à force d'ajuster sa distance, nous rapproche finalement peu à peu de ce point où l'attirance que nous avons pour une œuvre nous la donne."

Yannick Haenel - "La solitude Caravage" (Folio p 40)

30 octobre 2020

Passion Caravage


La sensibilité de Yannick Haenel manifestée dans "La Solitude Caravage" pour cette ténébreuse peinture est, à certaines pages, portée à l'incandescence. Grâce à cela, la découverte des œuvres du peintre italien s'avère un parcours somptueux. Au moment de refermer cette lecture, j'avais déjà commandé l'œuvre complet chez Tashen [*].

19 octobre 2020

Patrimoine et nature

Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons,
Et regarder, pour mieux se taire,
Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,
Il faut savoir être tout entier dans une feuille 
Et la voir qui s'envole.
(Jules Supervielle - "Les amis inconnus", extrait)

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Respiration de la lumière, du feuillage, des couleurs.
Qui ne peut demeurer longtemps en contemplation
devant un arbre ne peut comprendre tout à fait que
le monde entier est attente, initiation.
(Christian Hubin - "La forêt en fragments", extrait)


Lors des journées du Patrimoine 2020, visite du parc du château de Waroux et ses arbres vénérables. La guide avait agrémenté sa présentation d'une page littéraire dédiée aux arbres. Moment marquant avec ces centenaires.

©ParisMatchBelgique

10 octobre 2020

Grange en feu

But it was too late this time too. The Negro grasped his shirt, but the entire sleeve, rotten with washing, carried away, and he was out that door too and in the drive again, and had actually never ceased to run even while he was screaming into the white man’s face.
Behind him the white man was shouting, “My horse! Fetch my horse!” and he thought for an instant of cutting across the park and climbing the fence into the road, but he did not know the park nor how high the vine-massed fence might be and he dared not risk it. So he ran on down the drive, blood and breath roaring; presently he was in the road again though he could not see it. He could not hear either: the galloping mare was almost upon him before he heard her, and even then he held his course, as if the very urgency of his wild grief and need must in a moment more find him wings, waiting until the ultimate instant to hurl himself aside and into the weed-choked roadside ditch as the horse thundered past and on, for an instant in furious silhouette against the stars, the tranquil early summer night sky which, even before the shape of the horse and rider vanished, stained abruptly and violently upward: a long, swirling roar incredible and soundless, blotting the stars, and he springing up and into the road again, running again, knowing it was too late yet still running even after he heard the shot and, an instant later, two shots, pausing now without knowing he had ceased to run, crying « Pap! Pap! », running again before he knew he had begun to run, stumbling, tripping over something and scrabbling up again without ceasing to run, looking backward over his shoulder at the glare as he got up, running on among the invisible trees, panting, sobbing, « Father! Father! »


[Traduction de René-Noël Raimbault] :
Mais cette fois encore, il était trop tard. Le nègre attrapa bien la chemise, mais la manche tout entière, rongée par les lavages, céda, et le gamin fut hors de cette porte et de nouveau dans l'allée. Il n'avait littéralement jamais cessé de courir, même en criant dans la figure du blanc.
Derrière lui, celui-ci vociférait : « Mon cheval ! Qu'on m'amène mon cheval ! » et, pendant un instant, le garçon songea à couper à travers le parc, à escalader la clôture pour revenir sur la route ; mais il ne connaissait ni le parc ni la hauteur de la clôture couverte de vigne, et il n'osa pas se risquer. Il dévala dans l'allée, le sang bouillonnant, le souffle rauque ; tout de suite il fut sur la route, mais sans la voir. Il n'entendait pas davantage. La jument alezane lancée au galop fut presque sur lui avant qu'il l'eût entendue et, à ce moment encore, il continua de courir, comme si la violence même de son poignant chagrin jointe à la nécessité devait pendant un instant encore lui donner des ailes ; attendant jusqu'à la dernière seconde pour se jeter sur le côté de la route dans le fossé rempli d'herbes folles, tandis qu'avec un bruit de tonnerre le cheval passait, s'éloignait, furibonde silhouette fugitivement projetée sur le fond d'étoiles, de la calme nuit de ce début d'été, qui, avant même que l'ombre du cheval et du cavalier se fût évanouie, se dressa obscure, abrupte, intense : un grondement prolongé, vertigineux, irréel, qui voila un instant les étoiles. Alors le gamin bondit de nouveau sur la route, courant de nouveau, sachant que c'était trop tard, mais courant toujours même après avoir entendu le coup de feu et, un peu plus tard, deux coups de feu, s'arrêtant alors sans se rendre compte qu'il avait cessé de courir, en criant : « Papa ! Papa!» se remettant à courir avant d'être conscient qu'il avait commencé, butant, trébuchant sur quelque chose, se relevant sans cesser de courir, apercevant par-dessus son épaule, en se relevant, la lueur éblouissante, continuant de courir parmi les arbres invisibles, pantelant, sanglotant : « Père! Père ! »

William Faulkner - "L'incendiaire" ("Histoires diverses")

9 octobre 2020

Rendre le «faulknérien»


Voici dix-sept nouvelles parmi les cent-vingt-quatre que je dénombre de l'auteur. E
lles enrichissent la chronique du comté de Yoknapatawpha, cette région fictive du Deep South bien connu du lecteur faulknérien. Je les ai trouvées de qualité inégale, la plupart sont excellentes, d'autres m'ont ennuyé, peut-être simplement parce que je ne souhaitais pas à ce moment faire l'effort requis pour les appréhender, car on le sait, aucun écrit de Faulkner n'est du tout-venant à lire normalement
De ces "Histoires diverses", je relirais volontiers "Les hommes de haute stature" ("The tall men"), "Deux soldats" ("Two soldiers"), "La broche" ("The brooch") ou "L'incendiaire" ("Barn burning"). Par contre, mon flop ira à "Ils ne périront point" ("Shall not perish"), à la conclusion ridiculement nationaliste. 

Tant de nouvelles : ne serait-il opportun de se procurer le volume de La Pléiade qui les rassemble toutes ? Un article de "En attendant Nadeau" (Claude Grimal) ne trouve pas cela justifié, d'abord parce que posséder toutes les nouvelles serait affaire de spécialistes, puis les textes courts de Faulkner sont de qualité très inégale, avec "des textes pour beaucoup de si faible intérêt que même le très pratique argument «intellectuel» (le fameux «éclairage» sur «l’apprentissage», «le devenir», le ceci ou le cela d’un écrivain) aura du mal à convaincre".

Il arrive que les nouvelles de Faulkner soient des textes annexes de romans, car elles reprennent des personnages de grandes familles qui composent la trame de l'œuvre romanesque : ainsi, j'ai un très bon souvenir d'un petit Folio avec "Septembre ardent" et "Soleil couchant", dont l'intérêt ne peut naître que de romans déjà assimilés.

Je trouve dans l'article mentionné plus haut une autre problématique cruciale sur la lecture de William Faulkner, à savoir le rendu du style en langue française :

"[...] les notices conclusives effectuent [...] des mises au point sur des aspects historiques, sociologiques et psychologiques mais abordent peu le domaine stylistique, très difficile à traiter pour une œuvre en traduction. Ce quasi-silence révèle justement la traditionnelle difficulté de la transposition en français. Les traductions de ces textes des Nouvelles, révisées ou réalisées plus récemment, sont l’œuvre de bons ou d’excellents spécialistes, mais c’est comme si le « faulknérien », cette langue si particulière, ne parvenait pas tout à fait à s’y faire entendre.
En effet, Faulkner, quand il est à son meilleur, déploie à l’intérieur des mêmes textes – et ici on simplifie affreusement – une écriture qu’on pourrait dire « aller de soi » parallèlement à une autre qui, suspendant le sens, force à une expérience émotionnelle de lecture très particulière. De cette dernière écriture, il faut saisir la clé tonale qui seule permet, en entendant une voix narrative intermittente et bouleversante, de surmonter les apparentes difficultés d’une syntaxe altérée, du flot d’images, des ambiguïtés et des redoublements, de la précipitation rythmique… Alors s’élève la « sorte de mélopée ou d’invocation », typique de l’intensité dramatique faulknérienne, dont parlait l’écrivain Conrad Aiken. Elle est ici souvent peu perceptible, et la beauté symphonique faulknérienne reste inaudible (tant dans le domaine tragique que dans le registre grotesque [*], qui souffrent tous deux soit de platitude soit de patoisisation)."

Une solution peut être de toujours disposer d'une version originale pour intercepter cette "mélopée", cette "clé tonale". À défaut, lire Faulkner en français peut laisser un sentiment d'inaccomplissement. 

Mais on peut y accéder, l'effleurer. Relisons [extrait prochainement] la course de l'enfant à la fin de "L'incendiaire", dont Claude Grimal écrit que le lecteur y "aura l’exemple d’un des moments les plus saisissants de l’écriture faulknérienne. Il comprendra alors pourquoi toute une génération américaine eut à se plaindre de devoir écrire « dans l’ombre » du génial écrivain du Mississippi ".

[*] dans le registre grotesque, on pense à "Un mulet dans la cour" du présent recueil.

1 octobre 2020

Bienfaits du roman

Les livres ne sont pas que des réservoirs de connaissances, pas que des modes d'emploi. Peu de personnes liraient s'ils n'étaient que cela. Ce sont aussi des fenêtres sur l'esprit des gens qui les ont écrits et sur les personnes qui y sont décrites. Le roman, en particulier, représente ce que le psychologue Keith Oatley appelle « le simulateur de vol de l'esprit », un véhicule pour explorer les riches paysages mentaux et émotionnels de gens que nous n'avons jamais rencontrés.

La fiction, en donnant le moyen d'accéder émotionnellement et mentalement à ce que vivent des gens de cultures très différentes, nous permet de nous investir émotionnellement dans les personnages que nous rencontrons, de nous soucier de leurs ennuis et de leur sort. Bien que n'importe quel média puisse en théorie avoir cet effet, que ce soit la télévision, le cinéma ou la radio, l'écrit a peut-être une force unique pour faire tomber les barrières entre les groupes et les cultures. Cela est dû en partie au fait que la personne représentée par des mots est complètement abstraite et débarrassée de tout aspect concret, que ce soit son accent, son type de vêtement ou ses attitudes, qui pourrait la faire assimiler à un groupe extérieur dont le bien-être serait peut-être moins valorisé en cas d'interaction directe. En permettant au lecteur de percevoir le monde à partir du mental d'une personne désincarnée, le roman donne l'occasion aux gens de tous les horizons d'apprécier au plus profond d'eux-mêmes l'universalité de leurs émotions et expériences, réduisant par là les obstacles de la compassion pour autrui. 

Steven Pinker a justement souligné que le développement de l'alphabétisation a joué un rôle majeur dans le déclin historique de la violence, probablement en renforçant directement la capacité des gens à s'intéresser au sort des autres. Cela a été confirmé par des études [Daniel Batson] montrant que le contact avec l'écrit peut augmenter l'empathie et la compassion pour les étrangers. 

Abigail Marsh - "Altruistes et psychopathes - Leur cerveau est-il différent du nôtre ?"

[Traduction Pierre Kaldy]

28 septembre 2020

Un cerveau bienveillant

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Kaldy

Bon, direz-vous, encore un truc savant sur le cerveau, recherche en psychologie sociale, recours à l'imagerie médicale avec maintes expériences et chiffres ennuyeux. Eh bien non. La première raison est la constante bienveillance des propos d'Abigail Marsh, toujours prompte à envisager l'aspect humain chez tous les individus qu'elle évoque ou soumet à des expériences. Ensuite, l'objectif est davantage la compréhension des capacités d'altruisme extraordinaire qu'une étude des psychopathes dont elle a surtout observé des cas adolescents, qu'elle sait regarder avec respect et même avec sympathie. Enfin, alors que j'accorde genéralement peu de crédit aux bandeaux, je ne peux qu'être en phase avec celui-ci qui cite Mathieu Ricard : "un des livres qui nous ouvre le plus l'esprit ; il se lit comme un thriller". En effet, bien que la recherche en psychologie dépende de plus en plus d'ordinateurs, scanners et IRM, peu de tableaux et graphiques ici, mais une prose simple qui rend les explications claires et passionnantes.