29 janvier 2020

De la gazette à la littérature


Le passage qui suit est révélateur de ce qui constitue "Kiosque", de ce qu'y a déposé Jean Rouaud, ce kiosquier de Paris qui allait recevoir le Goncourt en 1990 ("Les champs d'honneur"). Il était vendeur des journaux car il fallait bien vivre – l'écriture ne nourrit pas son homme – en attendant la reconnaissance littéraire.
"[...] une journée au kiosque avait aussi sa cueillette de mots drôles. J'aurais été bien avisé de les collecter. Mais je ne crois pas y avoir pensé. Je considérais alors qu'écrire n'était pas un travail de greffier, et la haute fonction que j'assignais à la littérature n'était pas prête à recevoir ces perles de la rue. Non par dédain, ils me rendaient souvent admiratif, mais les critères de mon visa d'entrée en poésie étaient sévères qui passaient au tamis le vocabulaire et n'en retenaient que les mots épurés. Ce fut l'essentiel de mon travail de les adoucir. C'est précisément au kiosque, au cours de ces sept années, que s'est opérée cette transmutation. Laquelle consistait à admettre ceci, qui ne se réalise pas du jour au lendemain mais est un long processus : il n'y a pas de choses viles (et on ne parle pas des actes vils) sinon par le regard que l'on porte sur elles. Dès lors on peut déposer comme offrande dans le temple poétique toute une brocante d'indésirables au rayon des précieux : une 2 CV bringuebalante, des verres Duralex modèle Picardie (à côtes) ou Gigogne, un dentier en or, ou la statuette d'un Joseph en plâtre portant son enfant adoptif sur le bras."

27 janvier 2020

Infox

"Tous les enseignants confrontés à des théories du complot font chou blanc lorsqu'ils essaient de répliquer exclusivement par la rationalité. Il faut être très bien préparé pour contrer quelqu'un qui a vraiment travaillé un sujet. Et je ne parle pas là des platistes [ndlr : une communauté qui pense que la Terre est biplate, qu'elle a la forme d'une pièce de monnaie] ! Je parle de sujets beaucoup plus complexes plaçant l'enseignant face à des champions de l'argumentation et du doute permanent. Les médias qui relaient les théories du complot n'emploient pas les mêmes arguments. Ils jouent plutôt sur le relationnel, l'émotionnel. Il est alors plus intéressant au niveau de l'éducation aux médias d'essayer de déconstruire une théorie du complot, non pas dans les faits rationnels qu'ils exposent mais dans la manière dont l'utilisation des langages médiatiques va les pousser dans des formes d'adhésion quasi romantiques. Là on peut travailler. On n'est plus dans une simple logique argumentative mais dans la déconstruction. Ceci dit, il reste quand même un travail de fond en matière d'éducations aux médias d'information. Par exemple, distinguer les faits des interprétations et confronter les interprétations car elles ne se valent pas toutes. Mais il s'agit là d'un travail de longue haleine. Je m'oppose absolument à ceux qui prétendent former l'esprit critique de leur public en deux heures. Non, cela prend beaucoup de temps et cela mobilise beaucoup de disciplines."

Patrick Verniers - "Infox, le dessous des cartes" ("Le quinzième jour" - janvier-avril 2020)



Le quinzième jour est un magazine de l'Université de Liège (trois par an). L'article mentionné ci-dessus, sous forme d'un entretien avec deux spécialistes en communication et médias, s'inscrit dans la continuité de billets sur le thème de la vérité, proposés sur ce blog il y a quelques mois. Patrick Verniers et Jeremy Hamers évitent les postures manichéennes, en précisant que tout cela, infox et désinformation, est le "symptôme d'un déficit chronique de compétences médiatiques du citoyen". 
Dans la même idée, il sera question tout prochainement d'une courte fiction de Didier Daeninckx qui fustige la manipulation de l'information.

19 janvier 2020

Femme de profil

Léonard a peint au moins cinq portraits au cours de sa carrière, dont le plus célèbre – la Joconde – est le moins typique, car la jeune femme est tellement idéalisée qu'elle en perd son individualité. Ce superbe dessin est tout à fait différent : c'est l'étude rigoureusement observée d'une jeune femme dans sa tenue quotidienne. Il ne s'agit probablement pas d'un dessin préparatoire pour un tableau, mais bien d'une œuvre indépendante créée par Léonard pour son propre plaisir. Le traitement de la pointe de métal varie des contours libres du buste et des mèches de cheveux qui s'échappent avec fluidité, jusqu'au modelé plus retenu du visage – la joue est à peine effleurée, mais les petites zones ombrées autour des yeux, du nez et du menton sont modulées avec une telle délicatesse qu'elles en viennent à articuler la forme entière : même l'humidité de l'œil et son reflet lumineux transparaissent. Léonard est arrivé à la maîtrise totale de cet instrument inflexible, se servant exclusivement de la ligne pour saisir les effets les plus subtils.

18 janvier 2020

Le génie en dessin


Un œil sur la couverture et quelques pages feuilletées suffisent à saisir une beauté discrète toute en teintes passées, ocre et bleu gris, rose chamois et gris rouillé, tons pastel relevés d'orange éteint et de sanguine. Le plaisir des yeux n'est pas gâté par le toucher : feuilles satinées, souples mais robustes, et la vraie reliure autorise l'ouverture à plat sans rupture, bref un beau livre réussi (Feuilleter).

8 janvier 2020

Des nouvelles de Faulkner

On ne va pas reprocher à un poche de ce prix l'absence d'un petit dossier de lecture qui aiderait le novice de Faulkner. Cette remarque en raison de la difficulté immédiatement perceptible de ces textes, toujours déroutants chez l'auteur américain, dont on ne peut apprivoiser certaines finesses que grâce à un bagage suffisant de lectures commentées. J'ai pu lire ici et là quelques critiques affligeantes de personnes qui ont trouvé  abscons ces très bons récits. 
On trouve néanmoins dans le petit "Folio" deux pages de présentation de l'auteur avec l'avertissement que "l'univers de Faulkner est un univers pessimiste, dont la déchéance, le péché, l'expiation par la souffrance forment la trame dramatique", ce que dénie complètement la couverture à l'eau de rose.

Ces quatre nouvelles  diversifiées, écrites en 1930-31, sont tirées de "Treize histoires" (1931). Elles ont chacune pour protagoniste une femme en souffrance [non centrale dans "Chevelure"], et de ce fait possiblement cruelle ou malfaisante.  

1 janvier 2020

Fenêtres du monde


C'est l'heure où les fenêtres s'échappent des maisons 
pour s'allumer au bout du monde où va poindre notre 
monde.

René Char - ("Fureur et mystère - Feuillets d'Hypnos")

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Une belle année 2020 à toutes et tous, que les livres vous apportent joie et bonheur.


30 décembre 2019

Du bien, du mal et de la puanteur

L'orthodoxie devrait bénir
Notre moderne plomberie :
Swift et saint Augustin
Vécurent pendant des siècles
Où une puanteur d'égouts
Toujours montant jusqu'aux narines
Était un argument de poids
Pour les Manichéens.

Wystan Auden (cité dans "Auden ou l'œil de la baleine" de Guy Goffette)
Traduction de Jean Lambert


Cet extrait est tiré de la célébration par Auden des pièces, de la cave au grenier et jusqu'aux toilettes, de la ferme de Kirchstetten, son refuge près de vienne ("Action de grâces pour un habitat"). L'occasion de revoir les définitions d'orthodoxie, manichéisme et peut-être aussi irénisme. Il n'y a qu'un pas des cabinets à la réflexion philosophique.

23 décembre 2019

Précepte petit

La Vertu est toujours
plus coûteuse que le Vice, mais
moins chère que la Folie.

W. H. Auden

(Cité dans "Auden ou l'œil de la baleine" de Guy Goffette)
Traduction de Frank Lemonde.



18 décembre 2019

La bonté du dinosaure


Après ce brillant Goffette, je n'aurai pas le toupet de retracer à mon tour, et de manière habituellement si prosaïque, les grandes lignes de la vie de Wystan Auden. "Auden ou l'œil de la baleine", dans lequel la part d'imagination et d'invention de Guy Goffette est une composante essentielle, dresse un portrait frappant du poète britannique : "son visage de dinosaure blanc illumine toute la salle de ce sourire vulnérable que la bonté transfigure".