27 septembre 2022

Sécheresse

L'an passé à pareille époque, des Belges pansaient les plaies des victimes des inondations dans la région Vesdre, Ourthe, Amblève. Cet été, malgré la pluie revenue, on n'oublie pas la sécheresse qui a jauni les verdures, mis les rivières à nu et provoqué des incendies ravageurs. En juin déjà, une connaissance et sa famille se trouvèrent sans eau dans une maison en Provence. Inondations/sécheresse, les deux côtés d'une même pièce. 

On trouve un entretien simple et clair avec une hydroclimatologue (Florence Habets) dans "Le Un Hebdo" [31 août, n° 412]. Voici quelques points évoqués.

Quand le sol est sec, il absorbe lentement (comme une éponge sèche) et "s'il pleut 100 millimètres en trois heures, ça ne passe pas". Les pluies ruissellent au lieu de s'infiltrer jusqu'aux nappes phréatiques : et l'on voit l'eau dévaler la grande rue.

On augmente les lâchers aux barrages en amont pour soutenir le niveau des rivières. Si la sécheresse dure, les débits sont abaissés ce qui entraîne une réduction de la production hydroélectrique. De même, la diminution du débit constitue un danger pour le refroidissement des centrales nucléaires (on parle de la France).

Outre l'arrosage intensif de terrains de golf et de football, la spécialiste s'interroge sur des usages qui ne seront plus viables : "Peut-on accepter que certaines nappes soient surexploitées pour pouvoir vendre de l'eau minérale ? Le partage de l'eau va devoir faire l'objet de discussions approfondies pour définir les priorités d'usage, y compris du côté des agriculteurs, qui restent les premiers consommateurs d'eau du pays. Ces dernières années, on a constaté une explosion de l'irrigation de la vigne : est-ce vraiment vital dans tous les territoires ? Idem pour les oléagineux : devons-nous irriguer très fortement des champs dont beaucoup sont là pour produire des biocarburants ?"

La climatologue s'inquiète de l'ambiguïté du discours public qui "fait miroiter la possibilité de ne rien changer, d'être sauvés par le progrès technique, de se fier à la bonne volonté de chacun. C'est un leurre qui finira par nous faire tous culpabiliser. Seules des réglementations fortes peuvent nous aider à concevoir un monde plus compatible avec les exigences climatiques.

Tout le monde en convient et la ritournelle dure.

Ce numéro du "Un" propose un heureux mélange d'informations instructives, de littérature et même de philosophie (Jean-Philippe Pierron).

26 septembre 2022

Derniers seigneurs

C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolué, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs, car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté. La Préhistoire pleurait et chacune de ses larmes était un yack. Leurs ombres disaient : « Nous sommes de la nature, nous ne varions pas, nous sommes d'ici et de toujours. Vous êtes de la culture, plastiques et instables, vous innovez sans cesse, où vous dirigez-vous ? »

Sylvain Tesson - "La panthère des neiges" (Gallimard, 2019)
 
Vincent Munier

12 septembre 2022

Le langage du désir

[Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard]

"Toute histoire d'amour est une conversation et quand entre les deux s'installe le silence ou que la conversation tourne à la susceptibilité et aux variations autour de la première personne du singulier, l'amour donne des signes d'épuisement et arrive l'aphasie ou le dialogue de sourds, retranché, inaccessible, brusque. Il peut se relever de sa décadence, mais s'il le fait il sera plein de carences. Nous en étions là, ma femme et moi, quand Miriam est apparue au département et ensuite a dit « fume-moi », [...]

[...] j'ai su que cette injonction était le début d'une intense conversation, car toute passion, je l'ai dit, est une conversation et le sexe y participe de façon essentielle, et pas seulement par le dialogue des corps. La passion intervient dans le langage ; le sexe s'empare du langage et celui-ci l'ennoblit et s'ouvre à un continent nouveau et ce continent est celui des amants : le verbe se fait chair ; la parole, coït. La voie d'accès importe peu : une brève rencontre, le téléphone, une lettre, un simple message, une injonction qui est une supplication amoureuse... Le désir s'empare de toutes ces voies comme un empereur tyrannique et doux à la fois – prenez les centrales électriques, les stations de radio, les services téléphoniques et les chaînes de télévision – et alors on ne sait pas, on ne peut pas vivre en liberté. On ne désire que la tyrannie de la passion. C'est son premier tribut et dès l'origine le désir imprègne le langage, de telle façon que les métaphores les plus baroques relèvent de l'école réaliste la plus pure. Cette fusion entre ce qui est savant ou élitiste et ce qui est populaire, entre l'art et le métier, crée de l'addiction et nous change en nous montrant une dimension différente. De nous et des autres. De l'amant et de l'aimé. Et par conséquent du monde. En l'occurrence, de moi à travers Miriam et vice-versa, du moins voulais-je le croire." [p 100-101]

José Carlos Llop - "Orient" (Actes Sud / Chambon - 2022 pour la traduction française)

Un roman qui a pour sujet la passion amoureuse et qui explore des histoires d'amour réelles – telles celle d'Ernst Jünger avec Sophie Ravoux, les liaisons de Graham Greene, Ian Flemming ou encore Dionisio Ridruejo – dont la connaissance permet d'approcher celles dont on ne sait rien. Ainsi les amours adultérins des parents du narrateur dont le père disait "Notre famille est une famille dédiée à l'amour, c'est-à-dire au désordre." Et puis Miriam, une élève de son cours à l’université.

Un livre confus, pas facile à suivre, avec des passages remarquables et intenses, notamment ceux qui s'attachent au langage dans la passion : " dans l'érotisme, l'image – beauté qui suscite le désir et désir qui crée de la beauté – ne suffit pas à elle seule et lasse ; d'où l'irruption du langage" ou encore à une particularité des littéraires : "Les écrivains ont la littératureleurs maîtresses ne le comprennent pas toujours, bien que ce soit elle, la littérature, qui les ait rapprochés et ensuite emportés et qu'elle ait été la clef de leur compréhension de l'amour". 

Le titre du livre, "Orient", est une métaphore évoquée dans un beau passage sur la passion, quand elle attrape à un âge où le temps n'est plus infini. [p 212]

Étrange : le livre est composé de 7 parties et je ne trouve pas trace de la III, je ne vois aucune note à ce sujet. Voilà un texte de lettré, brillant et varié, qui fait un peu bazar – le terme m'est soufflé par "En attendant Nadeau" et je le garde – mais auquel on reste attaché pour son attrait littéraire permanent.

11 septembre 2022

Comme une amitié

Mention personnelle «excellent» pour ce roman de Christian Oster qui ne semble pas avoir trouvé d'estime particulière à l'époque de sa sortie (2008). Le narrateur raconte un voyage en Corse assez improvisé avec deux amis qu'il connaît depuis peu, afin de passer quelques jours chez son ex-femme. Celle-ci lui a demandé, à cette occasion, de ramener la vieille chaise de son père qu'elle avait laissée chez lui. Marie reste pour Serge la femme qu'il ne peut oublier.

La description d'actes et décisions ordinaires comme chacun les vivrait et les verrait, un quotidien un peu nonchalant, un certain abandon aux événements, cela crée une familiarité – une amitié peut-être ? – avec le récit de moments essentiellement anecdotiques. Un je sans façons –  qui ne cherche pas à se montrer à son avantage, veux-je dire – y est pour une part sans doute, mais pas seulement. Le sens couvert de quelques phrases remonte aisément à soi, à sa propre existence, un presque vécu qui finit par induire quedans ces pages, c'est un peu soi qui pourrait agir – ou, irrésolu, ne pas agir comme il siérait. Certains peuvent se demander où l'on veut en venir, que c’est léger ; je n'ai pas pensé cela un seul instant alors que je cheminais vers Nice et Bastia avec les trois hommes seuls. Il se peut que j'aie une belle confiance en l'auteur dont les précédentes lectures m'avaient souri. 

Puis les événements se font plus singuliers : Marc croit reconnaître une femme sur l'autoroute, dans un break Ford bleu marine, celle qu'il n'ose aborder dans le métro ; l'ex-funambule Cyril fait du fil dans sa chambre à même le sol ; et Serge se trouble de ce que Marie semble avoir refait l'arrête de son nez. Je ne vais pas spoiler, il faut lire ce beau récit jusqu'à la dernière ligne.

N'oublions pas ce clin d'œil dans la narration : "Je me couchai assez vite avec un livre dont j'échouai à capter l'argument, dilué qu'il était dans une suite d'anecdotes parfaitement rendues mais que je reliais mal entre elles, en grande partie par ma faute, il est vrai, la difficulté de ma lecture s'accusant avec l'émergence de ma pensée pour Marie, qui grandissait dans le silence." Amusante proposition auto-réflexive (multiple) qui, sitôt repérée, confirme qu'on est en phase avec l'auteur.

11 août 2022

Journée particulière

L'extrait ci-dessous en hommage à un styliste à l’ancienne, l'écrivain Richard Jorif (1930-2010). À travers lui, un retour à Paul Valéry avec une fiction de 136 pages – "Valéry 10 juin 1927" – qui imagine une journée du poète, alors qu'il prépare son discours d'entrée à l'Académie Française. Soumis aux remerciements coutumiers à son prédécesseur, Anatole France, c’est une corvée pour l'auteur de Monsieur Teste... qui n'a pas que cela à penser.

Réserves : Jorif, dans sa manière délicieusement désuète, aime les mots anciens et il est bon connaisseur de l'entité P.V., de sorte qu'il est préférable d'être au parfum pour saisir les allusions biographiques. Curieusement, et sans que cela ne soit perturbant, la narration se déplace de la deuxième personne, si singulière ["Tu t'es à l'extrême inquiété des songes."], à la plus distante troisième ["Il salua très civilement les cygnes, qui feignirent de le reconnaître bien qu'il n'appartînt pas à la même tribu."] et on a même droit au je, Valéry en personne [l'extrait].

Richard Jorif mentionne en fin de livre ses références, parmi lesquelles le Journal de Catherine Pozzi, témoignage absolu pour ceux "à qui il importe qu'un homme ait été moindre que ce qu'il paraît" (et l'on reprend ici une citation de Valéry en personne).

La journée ainsi rendue nous propose un Paul-Ambroise Valéry reconstitué, proche et complètement humain, ainsi qu'infiniment reconnaissable : l'auteur s'ingénie d'ailleurs à panacher son texte de citations de l’Académicien, repérables aux italiques. Pour en donner une des plus fines : ”Je ne suis pas toujours de mon avis”.

[P.V. rétorque à Karin, alias Catherine Pozzi, qui lui reproche de fréquenter des milieux mondains]
J'observe, à la traverse, que l'éloignement du poète pour qui professe d'accroître son or, la haine du savetier lunaire pour le financier dyspeptique ne lui interdit nullement de franchir le seuil de ces bourgeois anathématisés pourvu qu'ils sachent endosser la tunique de Mécène. J'ai fréquenté, tu ne l'ignores pas, chez quelques-uns de ces bienheureux où je savais rencontrer quelques esprits très aigus. Quelle sensation exquise de les voir glisser comme des songes parmi leurs objets d'art, leurs toiles authentiques ou fausses, mais toujours visiblement signée, les fanfares de leurs mille et uns livres ! Femmes et maîtresses font éclater aux soleils des girandoles l'orient de leurs divines omoplates et des ombres diligentes et serves s'empressent à cueillir sur leurs lèvres l'amorce de leurs désirs. Vient une heure où le propriétaire de toutes ces merveilles, élevant au cristal des lustres l'or vieil et brûlant d'un puissant armagnac, s'exclame : " Que voulez-vous, on ne peut pas vivre sans poésie ! »

Richard Jorif - "Valéry 10 juin 1927" (JC Lattès, 1991) [p 125]

1 août 2022

Monsieur Teste

Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l'ornement futile des miennes ; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.

Paul Valéry - "Log-Book de Monsieur Teste" - (L'Imaginaire Gallimard, 1946) [p 69]

Ainsi s'exprime Monsieur Teste, ce qui donne quelque idée du monstre. Il est né de Valéry au souvenir d'états mentaux qu'il connut lors d'une crise intellectuelle profonde (voir un précédent billet). Il s'en explique parfaitement dans une préface (feuilleter).

31 juillet 2022

Retour à Varsovie

Il s'arrêta devant quelques vitrines et regarda ce qui y était exposé, sans vraiment rien voir. Soudain, il remarqua un globe terrestre. Le monde était-il réellement rond ? Et de quel côté se trouvait Varsovie ? En haut ? En dessous ? Sur le côté ? En haut, probablement, parce qu'il se souvint de ce que certains disaient : si on creusait un trou, sans s'arrêter, on finirait par atteindre l'Amérique du Sud. Cela voulait dire que les gens, là-bas, marchaient sur la tête, seulement ils ne s'en rendaient pas compte. Ils croyaient être debout, dans le bon sens. Peut-être en allait-il ainsi de toutes choses. 

Isaac Bashevis Singer - "Retour rue Krochmalna" (2022 pour la traduction française)


Sur le bandeau de mon exemplaire, un mot de F. Beigbeder (Figaro Magazine) :" Si Isaac Bashevis Singer publie un inédit, tous les autres livres en librairie ne valent plus un clou ! ". Il n'a pas tout à fait tort, ce roman est à lire absolument. Début du 20e siècle, Max Shpindler et sa femme Flora reviennent chez des amis juifs dans la rue de Varsovie qu'ils avaient quittée pour réussir à Buenos Aires. Réussir, si l'on veut, un magasin de sacs qui va, mais aussi des commerces moins avouables de petits gangsters. Et des filles qu’on ramènera de Varsovie. Si le trait est malin, ironique, décrivant l'ambiguïté de la nature humaine, notre couple s’enferre dans le noir. Un régal de suivre les dialogues et la pensée de Max, bluffeur, concupiscent et lâchement opportuniste, illustration magistrale du dicton yiddish : "Dix ennemis ne peuvent pas faire à un homme tout le mal qu'il est capable de s'infliger à lui-même".

Texte inédit, sorti cette année en français (Stock). L'éditeur historique de Singer, Roger Straus, pensait peut-être que l'image sombre que donne ce livre de la communauté juive de Pologne aurait pu choquer les lecteurs à l'époque de l'attribution du Nobel (1978).

Traduit de l'anglais par Marie-Pierre Bay et son fils Nicolas Castelnau-Bay (Singer écrivait en yiddish et, selon sa volonté, il est traduit dans toutes les langues exclusivement depuis la version anglaise).

29 juillet 2022

Sons et lumières

L'œil, à l'époque de Ronsard, se contentait d'une chandelle, – si ce n'est d'une mèche trempée dans l'huile ; les érudits de ce temps-là, qui travaillaient volontiers la nuit, lisaient (et quels grimoires!), écrivaient sans difficulté, à quelque lueur mouvante et misérable. L'œil, aujourd'hui, réclame vingt, cinquante, cent bougies. L'oreille exige toutes les puissances de l'orchestre, tolère les dissonances les plus féroces, s'accoutume au tonnerre des camions, aux sifflements, aux grincements, aux ronflements des machines, et parfois les veut retrouver dans la musique des concerts. 

Paul Valéry - "Le bilan de l'intelligence" (discours prononcé en 1935) [p 27]

 

Et nous ? Nos menaces de blackout électrique. Les féroces dissonances des "Ardentes", à trois kilomètres, qui cognent à n'en pas finir les vitres de la chambre. 
Là-bas dans le cimetière marin, devant la mer, la mer toujours recommencée, éternel regard sur le calme des dieux, penses-tu toujours, Valéry ?

27 juillet 2022

Bilan

On peut dire que tout ce que nous savons, c'est-à-dire tout ce que nous pouvons, a fini par s'opposer à ce que nous sommes.
[...]
Donc, toute la question que je posais revient à celle-ci : si l'esprit humain pourra surmonter ce que l'esprit humain a fait ? 

Paul Valéry - "Le bilan de l'intelligence" (Allia, discours de 1935) [pp 21-22]


26 juillet 2022

Valéry précurseur

"C'était tant le plan, les cartes, les opérations de son cerveau qu'il recherchait que leur symétrie et leur harmonie (beauté, poésie) avec l'univers tout entier. C'est pourquoi Valéry, sa vie durant, fréquenta avec la même ferveur des littéraires et des scientifiques, notamment des mathématiciens et des physiciens."

Le titre de cette étude peut être jugé démesuré, mais Olivier Houdé l'assume dès le départ, qui cite "Solitude" que Valéry écrivit en 1887 :
"Car mon esprit, avec un art toujours nouveau,
 Sait s’illusionner — quand un désir l’irrite.
 L’hallucination merveilleuse l’habite
 Et je jouis sans fin de mon propre cerveau...
"

Car oui, Paul Valéry s'est préoccupé avec passion et jusqu'à son dernier jour de son être intellectuel, des mécanismes de son propre cerveau, par une sorte de dédoublement de soi : "Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais / De regards en regards, mes profondes forêts" écrit le poète ["La Jeune Parque"] ; puis en prose : "Je suis étant, et me voyant ; me voyant me voir, et ainsi de suite..." ["La soirée avec Monsieur Teste"]

Cette étude d'un éminent psychologue français est d'abord un hommage à Paul Valéry plutôt qu'un travail de recherche académique. Il faut d'ailleurs attendre le dernier quart de l'ouvrage pour lire des considérations scientifiques plus conformes aux publications chez Odile Jacob. Ceci n'est pas une désapprobation, les sujets qui prennent un biais permettent de glisser des notions intéressantes qu’on retient. Et pour ce qui est des illustrations assez banales, elles rappellent les présentations de conférenciers qui intercalent des images pour détendre l'auditoire. 

Le prétexte de l'étude est que Paul Valéry eut l'intuition de notions importantes, aujourd'hui avérées, à propos du cerveau humain : "L'univers est construit sur un plan dont la symétrie est présente dans l'intime structure de notre esprit" ["Études philosophiques. Au sujet d'Eurêka"]. Il apparaît en effet, comme le montre l'imagerie médicale, que les motifs d'activation dans le cortex visuel ressemblent aux motifs géométriques des images observées, ce qu'on appelle la rétinotopie. Il en va de même pour la musique dans le cortex auditif, c'est la tonotopie. Les neurosciences ont aussi démontré des cartes sensorimotrices qui reflètent point par point dans le cerveau les parties du corps que l'on bouge : on voit encore une sorte de résonance motrice par lequel notre cerveau, à la seule vue des actions d'autrui, active des réseaux de neurones dits miroirs, identiques à celles que nous activerions nous-mêmes en faisant ces gestes, il s'agit de la somatotopie. Et je vous passe la numérotopie et la logicotopie...

Suivant ce "modèle topographique néovaléryen", une grande question serait en passe d'être résolue qui est celle-ci [pp 12 et 115] : selon le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, les objets logico-mathématiques sont des fabrications du cerveau humain (position constructiviste) tandis que le mathématicien Alain Connes pense que ces objets existent dans la réalité en dehors de nous (position réaliste). Leur mise en symétrie résoudrait le débat épistémologique – au Moyen Âge déjà, le nominalisme constructiviste d'Abélard s'opposait au réalisme platonicien. Cependant, je trouve la conclusion enthousiaste de l'auteur trop hâtive – évidente pour lui sans doute : je ne saisis pas entièrement l'importance des «cartes» neuronales dans cette affaire épistémologique.

Olivier Houdé s’intéresse au développement cérébral depuis la naissance de l'enfant vers l'âge adulte, basé sur trois systèmes cognitifs en évolution [pp 100-101 et annexe p121] : le système heuristique comprend les intuitions (trop) rapides, émotionnelles, le système algorithmique est la pensée réfléchie, plus lente et plus exacte, tandis que le système inhibiteur arbitre les deux premiers en bloquant l'heuristique si nécessaire. C'est ce que Valéry nommait le "Grand Capitaine Inhibition" ou la "délicate transaction", ce qu'il mit en branle lors de la fameuse "nuit de Gênes" où il prit conscience des dangers de la vie sentimentale (Madame de R.) mais aussi de l'idolâtrie artistique et de la création littéraire poétique, avec son souci superficiel de l'effet à produire sur autrui. Son esprit pouvait dominer tout cela, à vous Monsieur Teste ! 

Malgré cela, Valéry connaîtra à la fin de sa vie un autre amour, la liaison orageuse avec Catherine Pozzi, un échec. Catherine décrira cet amoureux de son cerveau comme un être narcissique incapable de la reconnaître dans son altérité. [p 79]

Voilà pour les grandes lignes de cet exposé plaisant, bien qu'il me laisse un peu sur ma faim. Pour une large part, c'est un survol de la vie de Paul Valéry et de ses tournants psychologiques. Olivier Houdé se base sur deux biographies importantes consacrées au poète : celles de Benoît Peeters (2014) et surtout Michel Jarrety (2008), énorme référence de 1366 pages. 

Je comprends l'engouement du psychologue pour les intuitions de l'écrivain français, précurseur de ce que l'imagerie scientifique met en évidence aujourd'hui. Récemment j'ai lu le très complet "Monsieur Teste" de L'Imaginaire Gallimard qui m'a incité à opter pour ce livre-ci. L'auteur conseille aussi "Le bilan de l'intelligence" (Allia), discours de 1935 étonnement actuel. Dans les prochains jours, quelques passages de ces textes.

D'autres avis ici. Avec mes remerciements à Babelio et aux éditions Odile Jacob pour l'envoi.

PS : on a lu par ailleurs "La madeleine et le savant" (Seuil) qui marie littérature (Proust) et psychologie cognitive, travail d'André Didierjean qui fut un élève d'Olivier Houdé à la Sorbonne (cité par celui-ci en notes).

8 juillet 2022

KO et du style

Même l’arbitre n’avait pas osé commencer trop vite le décompte, persuadé qu’à la seconde suivante, Max allait se relever et disputer la suite du combat. Mais la suite du combat, sur cette civière qui le maintenait allongé, désormais elle était entre lui et elle, sa fille, et ça consistait d’abord à rassembler les éclats de réalité qui se dispersaient dans l’air comme une vitre cassée et brassée par la foule, comme on imagine une chaloupe dans la grosse mer, ballottée au rythme aléatoire des ambulanciers qui se frayaient un chemin au milieu d’elle, la foule toujours, qui oscillait en tous sens et emportait chacun dans le même bain de mouvements hasardeux – et c’est à croire qu’il existe une vie autonome des foules, une vie qu’on partage au pluriel quand on abandonne son corps pour celui de nous tous indistincts, nous tous mus par une âme collective, tectonique et brouillonne, quand chacun comprend qu’il ne dépend plus de lui d’entrer ou de sortir ni de seulement défendre le peu d’espace où respirer mais qu’est venue l’heure de glisser aveuglément dans la vague et de se laisser faire par elle.

Tanguy Viel - "La fille qu'on appelle" (Minuit)

J'ai choisi cet extrait comme j'aurais pu en donner un qui évoque mieux l'histoire d'une fille de boxeur abusée par un politicien indélicat, dans le cadre d'une affaire de trafic d'influence (synopsis complémentaire par le lien précédent, avec les critiques presse que Minuit relaie). Cet auteur, valeur sûre du roman noir, n'est jamais décevant, ni trop long, ce qui m'importe. Je projette de le suivre dans "Icebergs", une série de courts essais, promenade dans "les allées d'une pensée qui tourne et vire".

Les lignes en exergue ci-dessus sont significatives d'une certaine façon d'écrire chez Minuit. Je notais récemment une parenté entre celle de Viel et les "Histoires de la nuit" de Mauvignier lu au printemps 2021. Et l'interrogation toute naturelle quant à une manière qui serait l’apanage des éditions de Minuit conduit à quelques trouvailles sur la toile.

"Existe-t-il un style Minuit ?" est une publication des Presses universitaires de Provence (clic) dont il existe une recension sur Slate.fr. Ce livre collectif tente d'apporter des réponses à une interrogation ainsi posée : "En somme, existe-t-il des traits ou phénomènes stylistiques identifiables et récurrents dans le temps ou à une même époque chez les romanciers publiés par Minuit qui font qu'en dépit du style, voire des styles, propre(s) à chaque auteur, se constitue un style Minuit traduisant une vision et des visées bien précises sur le plan esthétique et/ou éthique ?"

Une réponse globale peut être celle-ci : "Un ‘style’, stricto sensu, il est plus que douteux en effet que les auteurs publiés par la maison de la rue Bernard-de-Palissy en aient un unique en partage. Mais il existe bel et bien un ‘(état d’)esprit’, des caractéristiques, un cahier des charges tacite, des engagements, des refus, etc., qui concourent à définir une identité reconnaissable aux auteurs maison.[Cécile Voisset-Veysseyre] En n'oubliant pas que les auteurs se lisent entre eux, avec, disons, un esprit Minuit.

Pierre Assouline (La République des Livres) rappelle l'influx donné par Lindon pour créer un tel esprit de famille. Quant au style maison : "Disons plus formaliste que minimaliste, à quoi on a souvent eu tendance à le réduire en raison d’une dite écriture blanche. Elle n’en est pas moins constitutive de leur air de famille. L’exigence d’une certaine exigence, on l’a vu, est partie prenante jusqu’au stéréotype, quitte à ce qu’elle devienne synonyme d’élitisme et d’hermétisme ; le refus de la psychologie traditionnelle et du romanesque de convention ; une certaine ironie ; l’élégance assez janséniste de l’emballage n’est pas étrangère à cette réputation, héritée de la douce mais inflexible raideur de Jérôme Lindon." De l'aventure excitante de Minuit, Assouline déplore toutefois l'expression "roman minuitard" qui "donne vraiment envie de se faire publier plutôt aux éditions de minuit et demi".

Enfin et non des moindres, l'essai de Mathilde Bonazzi "Mythologies d'un style" (2019, La Baconnière) commenté sur En attendant Nadeau. Il est possible de consulter la thèse de doctorat (2012) de l'auteure qui s'interroge sur l'existence d'un style chez Minuit à l'aube du 21e siècle. Si l'on en a la volonté (666 pages), on y trouvera une approche universitaire, véritable remise en question, qui contribue à démythifier, voire démystifier, le style Minuit. Avec néanmoins une conclusion qui dégage "non seulement la singularité langagière de chaque écrivain mais aussi les convergences de pratiques stylistiques qui définissent bien un style collectif Minuit".

Pour citer quelques noms qui perpétuent aujourd’hui la maison d'édition, citons Christian Oster, Christian Gailly, Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz, Éric Chevillard, Éric Laurrent, Marie N’Diaye, Yves Ravey, Tanguy Viel. Hormis Gailly et Laurrent, j'ai pu les lire et les apprécier [cf. Liste des auteurs].

1 juillet 2022

La planète qui les attend

"Le cas de conscience resurgit plusieurs fois par jour. En réalité chaque fois qu'après avoir jeté la couche souillée, coulante, puante et jaune, on sent posées sur soi la dépendance vulnérable, la confiance innocente du bébé. Comment concilier la puissance de l'avenir qui pulse dans ce cœur et dans ces yeux et la conscience toujours plus pesante de la poubelle qui se remplit, inexorablement, des quelque 5000 couches qui seront nécessaires jusqu'à sa propreté ?"

Arthur Lochmann - "Couches pour bébé, le soin contrarié" (article Philosophie Magazine, juin 2022)


Rien qu'en France, 3,5 milliards de couches seraient utilisées chaque année. Bref, changer la couche de bébé, c'est prendre soin de l'avenir en le détruisant. Et le problème des couches compostables est que la norme actuelle applicable aux matières fertilisantes n'autorise pas les déchets humains parmi les composants. Sur ce point , il semble qu'on travaille, qu'on cherche.

Lochmann poursuit : "Tel est le produit restitué à la terre après l'extraction intensive des ressources pétrolières nécessaires à la production de plastique : une masse de déchets inertes et stériles, submergeant sa surface d'enveloppes vides de tout contenu. Ceci à l'exception notable des couches jetables, lesquelles ont pour fonction même de se remplir de contenu avant d'être jetées. Prendre, prendre le plus vite possible et ne rien rendre que de la merde emballée.

Je vous laisse découvrir, si vous le souhaitez, les conclusions un peu plus philosophiques, de cet article pertinent.

30 juin 2022

Everyman

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun

Vieillir, c'est perdre. Perdre des parts de santé, accepter l'amoindrissement physique et la solitude lorsque l'entourage se dépeuple, perdre les proches qui sont nos plus belles saisons, nos plus belles causes, voilà le lot de chacun(e), "Everyman" est d'ailleurs le titre original de ce roman de Philip Roth. J'ai placé spontanément la figure de l'écrivain sur le personnage central – la part de lui-même qu'il y a mise, je n'en sais rien, mais ce ne saurait être tout à fait un autre, cet homme charnel, aimant et imparfait, direct jusqu'à l'inconvenance, assez tricheur pour ruiner de solides affections, bouleversant de regrets, dont quelques gambades et accrocs de la vie nous sont racontés, là au bord de sa tombe qu'on rebouche.

"Il était temps de s'inquiéter du néant. L'avenir lointain l'avait rattrapé."

J'ai particulièrement retenu des lignes très pertinentes sur la douleur physique – l’élève Millicent Kramer, obligée de s'allonger pendant les ateliers de peinture : "Quand vous souffrez, vous vous mettez à avoir peur de vous-même. Cette aliénation absolue, c'est terrible." Être impuissant à soulager qui veut mourir d’avoir mal est doublement intolérable.

Les femmes les plus charmantes sont celles qui n'en ont pas conscience. La rencontre avec Phoebe [ˈfiːbi], la deuxième épouse, est presque romantique : "[...] le jour où elle était passée devant la porte ouverte de son bureau, jeune femme posée, concentrée sur son idée, la seule du bureau à ne pas mettre de rouge à lèvres, grande, pas de poitrine, les cheveux blonds ramenés en arrière pour découvrir son long cou et les petits lobes de ses délicates oreilles d'enfant. «Pourquoi est-ce que vous riez, parfois, des choses que je dis ? lui demanda-t-elle, la deuxième fois qu'il l'invita à dîner."

Arrêtons-nous aussi sur la séquence glaçante en fin de récit où, à la veille de son ultime opération cardiaque, notre homme questionne un fossoyeur du vieux cimetière juif sur son métier, sa méthode pour creuser les tombes. L'exposé de l'ouvrier s'éternise, assez technique, vrai coup de maître à trois pages de la fin qu'on connaît. Quel écrivain quand même ! Je pensais revenir vers Roth après la lecture en demi-teinte du complexe de Portnoy, bien m'en a pris. 

"Un homme" est un roman implacable, qu'on éprouve comme écrit d'un seul jet et qui, par moments, se fait touchant requiemPhilip Roth écrit les choses sans ambages. Le risque ici est destructeur si l'on aime mieux les livres légers, celui-ci est d'une fameuse trempe.

12 juin 2022

L'usage du faux

"L'un des personnages de mon roman "La solution Thalassa" qui évoque l'art de la manipulation dans le passé et de nos jours, constate que le mensonge a une saveur plus forte que la vérité. Sans doute parce qu'il est des époques où l'irrationnel est plus enivrant que la raison."

Philippe Raxhon - Carte blanche dans "Le quinzième jour" (Université de Liège)


Qu'est-ce que la vérité qui n'a rien d'absolu, qui peut varier selon les gens, les lieux et les époques ? Mais si on n'est jamais sûr de ce qu'elle est, on peut affirmer quand elle n'est pas : un exemple est la récente photo de la première pilote de chasse ukrainienne abattue, en réalité le joli visage d'une miss de concours qui n'a sans doute jamais vu un cockpit de près.

L'article de Philippe Raxhon, spécialisé dans la critique historique, énumère une série de faux faits rapportés durant la guerre en Ukraine. Ces manipulations médiatiques récentes constituent un cas d'école pour les champs de recherche universitaire sur l'usage du faux comme arme de guerre.

De quoi alimenter le dossier « vérité » ébauché ici en avril 2019 [clic 1 et 2].


1 juin 2022

Trésors du Bronx

"À en juger par le nombre d’enfants en dessous de sept ans qu’il voyait dans les escaliers, sur les paliers, dans les cuisines et dans les chambres, la maison, en dehors des heures de classe, devait être une véritable fourmilière de gosses. Et, d’ailleurs, des jouets traînaient dans tous les coins, des trottinettes cassées, de vieilles caisses à savon auxquelles étaient, tant bien que mal, appliquées des roues, des assemblages d’objets hétéroclites qui ne représentaient aucun sens pour les grandes personnes, mais qui, pour leurs auteurs, devaient constituer des trésors."

Georges Simenon - "Maigret à New York"


Je relis ma bafouille du 4 avril 2012, il y a un peu plus de dix ans, alors que je lisais "Maigret". C'était justement exprimé et ça fonctionne toujours de la même façon : retourner vers le commissaire de Simenon pour retrouver une sorte de cocon, lecture sans histoires qu'on retrouve comme une amitié. Même si (ou parce que) c'est un peu toujours la même chose : à New York ou Meung-sur-Loire, Jules Maigret se rase devant le miroir suspendu à une espagnolette, un rayon de soleil sur la joue.