28 juillet 2020

La chute des golden boys

Grâce au logiciel d'apprentissage automatique, nous sommes en train d'assister à une révolution dans le domaine des marchés financiers. En effet, en fonction de l'évolution des titres, les machines croisent à une vitesse jusque-là inégalée les données des différentes bases de données auxquelles elles ont accès, et sont capables de déterminer des tendances, ce qui leur permet d'effectuer des prévisions. Sur la base de ces prévisions quasi instantanées, des machines autonomes prennent la décision d'acheter ou vendre des titres.
Non seulement ces systèmes, qui fonctionnent à la manière d'une boîte noire, sont totalement incontrôlables, mais ils prennent des décisions à titre individuel sans intervention humaine, ce qui pose le problème de la responsabilité juridique de leurs actes. Nous en sommes arrivés au stade où la machine intelligente est en mesure de signer des contrats de vente et d'achat.
En cas de déroute financière, il est fort possible que les clients mécontents se retournent contre les entreprises de courtage. Mais ces dernières sont-elles responsables de ces transactions financières ? Ou bien sont-ce les créateurs des algorithmes utilisés qui devront dédommager les clients qui ont perdu de l'argent ?

Emmanuel et Jean-Michel Jokobowicz - L'intelligence artificielle, une révolution ? (p 93)


27 juillet 2020

Machines intelligentes

Ce livre édité en 2020 brosse un panorama objectif et actuel des développements de l'intelligence artificielle (IA), incluant ceux que la crise du coronavirus accélère. Contrairement à ce que l'on peut attendre, l'aspect technique n'est pas très poussé, il s'agit plutôt d'un ouvrage d'intérêt général, vraiment exhaustif, qui met l'accent sur les possibilités actuelles et futures de ces techniques informatiques, ainsi que sur les dangers de dérives et abus. Les auteurs, père et fils Jakobowicz, se gardent de prendre position, mais ce qui doit être dit l'est sans ambages.

29 juin 2020

Pause

Blog livres en pause pendant quelques temps, 
question de respirer autrement.  
J'espère vous retrouver bientôt toutes et tous, portez-vous bien.

25 mai 2020

Le retour de "La peste"

Il y a des personnages qui combattent la peste (Rieux et Tarrou), ceux qui la cartographient en statistiques (le fonctionnaire Grand), ceux qui tentent de trouver des explications à l'épidémie (le curé Paneloux), ceux qui tentent de fuir la contagion (le journaliste Rambert) et enfin ceux qui profitent de la situation (le trafiquant Cottard). «L'empathie pour ces différents personnages aide à comprendre les réactions de certaines personnes de notre entourage », estime David Martens [professeur de littérature à la KULeuven].
« L'idée que vous êtes dangereux pour les autres et que les autres sont, eux aussi, dangereux pour vous se trouve également dans le roman, ajoute-t-il. Il y a beaucoup d'incertitudes et c'est l'un des plus importants parallèles avec la situation actuelle : quand tout cela va-t-il finir ? Personne n'a l'air de le savoir. Les personnages de Camus n'ont pas la réponse non plus. »

Extrait d'un article du  "Morgen" paru dans le "Courrier International" (16-22 avril 2020) 


11 mai 2020

Fascination du manuscrit


Et je suis convaincu qu'il est très difficile de résister à la possession des originaux de textes bouleversants. Le papier avec l'écriture, le tracé, le geste et l'encre, qui est l'élément matériel dans lequel s'incarne l'idée spirituelle qui finira par devenir une œuvre d'art ou une œuvre de la pensée universelle ; le texte qui s'inscrit dans le lecteur et le transforme. Il est impossible de dire non à ce miracle. C'est pourquoi je n'y ai pas pensé à deux fois quand Morral servit d'intermédiaire et me présenta un homme dont j'ignore le nom, qui vendait deux poèmes d'Ungaretti à des prix démentiels: Soldati et San Marino del Carso, le poème qui parle d'un village en ruine à cause de la guerre et non du temps. È il mio cuore il paese più straziato*. Et le mien aussi, cher Ungaretti. Quelle mélancolie, quelle peine, quelle joie de pouvoir posséder le papier que l'auteur avait utilisé pour transformer en œuvre d'art son intuition première.

Jaume Cabré - "Confiteor" [traduit par Edmond Raillard]

* È il mio cuore il paese più straziato : mon cœur est le pays le plus tourmenté

9 mai 2020

Confession pour Sara

Traduit du catalan par Edmond Raillard

Il y a longtemps que je n'avais lu quelque chose d'aussi impressionnant. Je n'irai pas jusqu'à écrire le mot «monument» à l'instar de "La Libre", mais il est certain que l'ampleur, la gravité du sujet et le millier de pages inclinent à conférer des superlatifs au "Confiteor" du catalan Jaume Cabré. La manière est pareillement étonnante, avec des sauts abrupts d'un époque à l'autre, sans transitions ni interlignes On découvre, par exemple, un inquisiteur du 15e siècle qui devient, dans le même paragraphe, et sous le même nom, Oberlagerführer [chef de camp] d’Auschwitz en 1944 [Babel p 359]J'ai trouvé ces sauts d'époque dynamisants ; établissant des ponts, ils contribuent à une vision universelle, atemporelle, de ce qui devient le centre des préoccupations du narrateur Adria Ardévol, le mal. 

3 mai 2020

1 mai 2020

Frapper, frapper

Peer se leva, alla vers eux et leur dit qu'il continuerait à assurer son service de palefrenier. Pourquoi agissait-il ainsi ? Par esprit de solidarité ? Non. Il ne connaissait plus depuis longtemps ce climat de pureté virile où vivent de grands mots. Par crainte ? Peut-être, et puis parce qu'il ne tenait pas à sortir de cette vie heurtée et basse qui constituait la nuit de son malheur, avec tout ce que la nuit implique d'indolence et, quoi qu'il en soit, de sécurité. Bien qu'il connût par elle, et grâce aussi à une somnolence qui devenait permanente, une sorte d'inconscience, il formait encore des pensées : « Qu'étaient les chevaux et pourquoi frappait-il les chevaux ? »
Parfois, pressé par ces questions, il se levait et allait se planter devant la bête la plus proche. Les yeux. Il était tout de suite attiré par les yeux. Instinct profond qu'on retrouve à la fois dans le combat sauvage et dans l'amour. Ici ? Ici, il faisait un grand effort ; il disait : « Pauvre bête, pauvre bête. » Et les yeux demeuraient une eau calme, et ces mots mouraient bientôt dans son silence. Il ne pouvait s'empêcher de penser que, lorsqu'il frappait, qu'il déchaînait la furie chevaline, le monde ressemblait à quelque chose. Le cheval qui hennit, saute et se cabre, commence à pénétrer dans un ordre social ; son malheur à lui, Peer, sa solitude, la guerre, ce cauchemar perpétuel, allait prendre un sens : il ne s'en fallait que d'une ligne. On frappe, on frappe... et les êtres meurent juste au moment où ces mouvements fous, cette damnation, allaient révéler la vérité du monde où nous gémissons.

Pierre Gascar - "Les Chevaux" du recueil "Les bêtes"(1953)

Picasso - Étude pour "Guernica"

30 avril 2020

Un auteur oublié


Incité par un courriel qui me rappelle l'opportunité du service de prêt en ligne (Lirtuel), je parcours leurs dernières acquisitions : Pierre Gascar, "Les Bêtes", Goncourt 1953. Coup d'œil dans la blogosphère, l'écrivain fut prolifique de 1949 à la fin du siècle, Babelio donne deux avis divergents sur ce recueil, une première lectrice s'y est ennuyée, l'autre est enthousiaste : "une langue incroyablement ciselée, d'une élégance extraordinaire, à mettre au rang de Julien Gracq, Ernst Jünger. ...un auteur oublié de façon incompréhensible, à réhabiliter absolument !". 
Le saut fait, je suis aspiré. Deux jours suffiront pour savourer ces six nouvelles où l'on découvre la fascination de Gascar pour le monde naturel. Et d'accord : un auteur à (re)découvrir.

21 avril 2020

Ouvrir aux mots

— Eh bien, quelque chose est arrivé à « C’est »…
— À « C’est » ?
— Oui, « C’est » a été malmené devant nous, on lui a enlevé son « t »…
— Et il a fallu l’accepter sans rien faire.
— Enlevé son « t » ? Comment ?
— Dès que l’écouteur a été décroché est venu de là-bas, précédant « Antonin », un « Ces » amputé de son « t »… Ces… Antonin…
— Une crevasse s’était ouverte… un vide, tout à coup, qu’il fallait enjamber…
— Ce « t » qui est une de nos fiertés… Quelle autre langue le possède ?
— Cette grâce qu’il a, cette légèreté.
— Cette courtoisie… dès qu’un vide s’ouvre, difficile à franchir, « t » s’élance de c’es… comme une passerelle légère…
— Oui, un « t » qui viendra délicatement se poser de l’autre côté…
— Oh, si délicatement… en effleurant à peine…
— Ah mais c’est encore trop. L’autre que « t » touche si légèrement, le sent posé sur lui, adhérant à lui, insupportable…
— Il lui semble que ce « t » collé à lui le rend grotesque… « Tantonin »… voilà ce que ce « t » en a fait… Tantonin… « Cé Tantonin »…
[...]
— Du pur vandalisme…
— Oh non, ne croyez pas ça. L’assassinat de « t » va bien plus loin…
— C’est une lutte sans merci…
— « t » est l’emblème des privilégiés, des nantis…
— Vous avez vu comme certains… on dirait des parvenus, tant ils ne manquent jamais de l’exhiber, de le mettre bien en valeur, d’appuyer dessus avec force…
— Et le c’es… où le « t » est supprimé devient la marque des défavorisés, des démunis.
— Alors, qu’attendez-vous, par solidarité, pour l’enlever, ce « t », vous aussi ?

Nathalie Sarraute - "Ouvrez" (1997)


Plutôt que ce passage, j'aurais pu proposer celui du «Tu n'as qu'à» qui perdant son "u" et son "n" n'a plus l'air que d'un «taka». Ou bien celui de l'estropié «cata». Ou encore tel mot savant kidnappé et dépouillé de son sens par ceux de l'autre côté de la paroi, du côté des mots recevables.
Dans les quinze dialogues dramatiques de "Ouvrez", Nathalie Sarraute considère la parole comme un événement en soi et les mots deviennent des entités vivantes qui s'expriment. Une paroi transparente, source d'insurrection, sépare ceux "capables de recevoir convenablement les visiteurs" des exclus: ouvrez !
Cet apparent divertissement langagier peut être considéré comme un dialogue philosophique sur le langage, ainsi que l'exprime une étude des "Presses Universitaires de Lyon".

Merci à Ivredelivres d'avoir partagé ce livre numérique.