16 novembre 2019

Lieux de la terre

"Nous avions soif de lieux de la terre, qui sont eux et qui ne sont pas d'autres, de grèves qui ne voient jamais qu'un certain coin de falaise et qui entendent tout le jour et toute la nuit les plaintes de la mer, de villes qui sont sur la pente d'une colline et qui ne voient qu'une rivière et l'été des bois de lilas, la vue des hommes incorporés à ces choses nous gêne, car nous ne voulions voir qu'elles, sans rapetissement."

Marcel Proust - "Contre Sainte-Beuve suivi de Nouveaux mélanges"  (Portraits de peintres - Monet)



12 novembre 2019

La cage

Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol.

"[...]. La salle tremblait sous les mouvements des couteaux et fourchettes. Lorsque les étrangers se penchaient l'un vers l'autre pour se faire des confidences, la pièce entière se penchait avec eux. Les visages se dressaient. On ne voulait pas en perdre une miette.
Quand ils se sont levés, le raclement de plusieurs chaises a retenti dans la salle à manger.
Près de la porte, le plus âgé s'est arrêté et s'est retourné. Son intuition était bonne. Son visage rendait compte de la terrible nouvelle. Il avait l'air oppressé. Ce qui voulait évidemment dire que nous étions devenus ses oppresseurs. Pourtant, aucune des personnes présentes dans le restaurant ce soir-là n'aurait pu imaginer que cette qualification s'applique à elle.
Dans la file des clients qui sortaient, quelques-uns ont au moins eu la décence de prendre un air contrit. Ils souriaient tant et plus, mais n'ont pas pu résister à la tentation de se rassembler sous la véranda de l'hôtel au bout de laquelle les étrangers s'étaient obligeamment retirés.
Tout le monde s'est intéressé au ciel nocturne. Nul n'avait grand-chose à dire. Dans la nuit gris terne doublée d'une couche plus sombre, la lune était mince et seules quelques étoiles étaient susceptibles de retenir l'attention. En tout cas, il n'y avait pas assez de lumière pour remarquer la disparition des étrangers – jusqu'à ce qu'on entende : Là-bas !
Qui a crié ? Ça n'a pas d'importance. Une forme de peur collective avait soudain trouvé sa voix.
Nous scrutions les ombres qui se fondaient dans l'allée. Les étrangers s'enfuyaient-ils ?
Nous entendions le frottement suivi d'un glissement distinctif de leurs chaussures, mais plus précipité que d'habitude, un peu plus urgent.
Quelqu'un s'est lancé à leur poursuite. et tout le monde est parti à la charge – Dawn repoussée sur le côté avec son plateau – tandis que circulait la rumeur qu'ils fuyaient.
Mais qui ou quoi fuyaient-ils ?  Personne n'a songé à le demander.
Les étrangers se sont mis à courir.
Ce qui est curieux, c'est que nous savions quoi faire. Les étrangers aussi ; ils allongeaient le pas dans la rue et le jeune entraînait le plus âgé en lui prenant le bras.
Ceux d'entre nous qui les poursuivaient n'échangeaient pas un mot. Mais qu'aurions-nous pu dire qui soutienne l'idée que nous avions un plan ? Comment aurions-nous pu justifier nos agissements ?

5 novembre 2019

Les limites de la pitié

Traduction de l'allemand par Alzir Hella

Dans l'essai envisagé en octobre, dix pages sont consacrées au roman à clés de Stefan Zweig "La pitié dangereuse", considéré par Dominique Frischer comme révélateur de la relation compassionnelle de l'écrivain avec Lotte Altmann, la collaboratrice asthmatique qu'il a mariée et entraînée dans la mort en 1942. Trouvé sur une brocante, ce vieux titre en "Livre de Poche" (1939) m'a emporté dès ses premières lignes avec une gaffe que rapporte d'emblée le narrateur, le lieutenant uhlan Hofmiller.


En Autriche-Hongrie avant la Première Guerre mondiale, dans une garnison éloignée de Vienne, entre les manœuvres de cavalerie et les sorties au café entre soldats, le lieutenant de vingt-cinq ans a peu l'occasion de se distraire. Il sera comblé lorsque le pharmacien de la localité, avec lequel il joue aux échecs, l'introduit à une fête au château des Kekesfalva, riche famille du voisinage dont le seigneur apprécie le sabre et le képi. Grisé par l'ambiance accueillante, la nourriture exquise et le vin, Hofmiller s'amuse, fait valser de ravissantes cavalières et reconnaissant envers son hôte, se sent dans l'obligation d'inviter à danser la fille de la maison, un peu terne et malingre, qu'on lui a présentée au début. Il n'a pas remarqué qu'Édith est paralysée des jambes et devant le désarroi furieux de la jeune fille, honteux, il quitte précipitamment le château.

26 octobre 2019

La faute à Rousseau

"[...] il ne s'était pas figuré que des têtes à la mode s'enflammassent pour des idées qui les fustigeaient. Il n'avait pas envisagé une seconde que la condamnation des vices, la célébration des vertus, l'éloge de l'ignorance pussent faire partie des bavardages tenus dans les dîners et des plaisanteries inventées dans les salons.
[...]. On le louait, le fêtait, le considérait avec intérêt, amusement, curiosité. Plus on s'attachait à ce qu'il avait de sincère, à ce qu'il disait de vrai, plus il se voyait contraint, piège ultime, de jouer son propre rôle. Il se trouvait ainsi acculé à représenter la vérité, à se faire Jean-Jacques, en cessant de l'être par lui-même, en le devenant pour les autres.
[...]. Car tel était bien le mécanisme du piège : pour ne pas faire semblant, il lui fallait conformer sa vie à ses propos, et son existence à la Diogène se mettait aussitôt à faire partie du spectacle.
Ainsi, plus Jean-Jacques était lui-même, plus il jouait un rôle dans la pièce à laquelle il voulait échapper."

Roger-Pol droit - "Monsieur, je ne vous aime point

Bastien Lepage - Diogène de Sinope (1873)

24 octobre 2019

Rousseau versus Voltaire


Le récit débute en 1729, Jean-Jacques est un jeune homme de dix-sept ans qui vit chez «Maman» (la baronne Françoise de Warens), en charge de son éducation artistique et spirituelle (puis sentimentale). Il tombe en admiration de "La Henriade" de monsieur de Voltaire : "... je fus saisi et emporté, incapable de lâcher cette épopée. [...]. Cet auteur est un maître, un génie comme il en est peu.
Il va s'écouler trente et un ans entre cet enthousiasme juvénile et une lettre fielleuse de Rousseau à Voltaire dont l'incipit fait le titre de ce livre. Le roman de Roger-Pol Droit chemine à travers cinquante années de la vie des deux philosophes qui ne se rencontreront jamais et nourriront une opposition tenace. Aujourd'hui, ironie de l'histoire, l'épilogue nous apprend que Rousseau repose à vingt-cinq mètres trente de Voltaire dans la crypte du Panthéon. Une petite génération sépare les deux écrivains, morts à deux mois d'intervalle, en 1778. 

22 octobre 2019

Professeur de démystification

Rendre hommage à sa mère en vantant la littérature populaire est l'exercice gracieux que propose Frédéric Schiffter dans un récent billet : cette dame lui conseillait les écrivains qu'elle aimait plutôt que ces philosophes qui « ne semblaient pas éveiller plus que ça la jugeote de son fils».

Dard, Sarrazin, Japrisot, Simenon, y compris les "Maigret", et toutes sortes de polars, ces livres ordinaires dédaignables par les doctes, sont de la littérature : "Même si je montrais des réticences à l’égard de cette littérature populaire à cause de l’obligation où j’étais de connaître les auteurs classiques, je trouvai des moments pour la lire. Non seulement j’en éprouvai du plaisir, mais il me vaccina contre les escroqueries modernistes telles que le Nouveau Roman, le roman expérimental et autres formalismes littéraires.", écrit le «philosophe sans qualités». 

Pour moi, si je lis de moins en moins de fiction dite populaire, la satisfaction que j'y ai trouvé, que j'y trouve toujours, aide à déceler la mystification que peuvent représenter bien des livres qui ont le cachet de l'érudition.

Chez Simenon, lorsque l'inspecteur Maigret tire sur sa pipe en observant benoîtement des suspects tapant les cartes, dans un troquet de Paris ou de province, devant un demi ou un "fil-en-six", je soupire d'aise, absorbé par les senteurs bistrotières et l'indécise lumière pépère. Et si je trébuche sur l'une ou l'autre faute d'harmonie, les pages sont des amies.

14 octobre 2019

Zweig : isolement et crépuscule


La lecture de "Autopsie d'un suicide" (Éditions Écriture) n'est pas opportune si l'on projette de (re)lire les œuvres de Stefan Zweig. Le risque d'en percevoir une image assombrie, voire dévalorisée, est trop grand. C'est souvent le cas quand on approche de trop près les grands artistes, ils prennent une dimension trop humaine. L'œuvre et l'homme ; on ne va pas refaire ici Proust contre Sainte-Beuve, ni l'inverse.

Dominique Frischer n'ambitionne pas de faire une énième biographie de Zweig mais de préciser les véritables motifs du suicide de l'écrivain en 1942, avec son épouse Lotte. Cela conduit nécessairement à soulever des aspects moins valorisants d'une existence. 
A priori les raisons du geste de Zweig ne présentent aucun point commun avec la mort volontaire plus prévisible des autres intellectuels, germanophones, Juifs ou antinazis, traqués et persécutés en Europe occupée. L'essayiste française explore les écrits – journaux, correspondance, œuvres romanesques – des dix dernières années, période charnière d'une existence exilée. D'autre part, elle cherche à identifier, dans les dernières semaines brésiliennes, les éléments déclencheurs de la funeste décision. À cet effet, elle s'appuie sur le travail d'enquête fiable et précis de Alberto Dines qui a rencontré au Brésil des survivants de l'époque, un ouvrage dont les biographes ont peu tenu compte ("Morte no paraiso", 1981, 2004, en langue portugaise, traduit en allemand).

6 octobre 2019

Ostende, Zweig, Roth, et les autres...


Traduit de l'allemand par Frédéric Joly

La couverture vieux style de "Ostende 1936" est d'autant plus engageante que l'on va passer quelques jours sur les rives belges de la mer du Nord. Bien que l'on sache que ce monde-là a disparu, on se dit que pour l'occasion ces hôtels pompeux, ombrelles et canotiers seront de bons compagnons de séjour.

29 septembre 2019

L'image livres


FANTAISIES DE LECTURE
Choses bizarres que font les fans de livres !

Toujours voir la vie du bon côté.