26 mars 2019

La poursuite du malheur

Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Carasso

Le titre original "The situation is Hopeless but not Serious. The pursuit of Unhappiness"  (1983) est plus futé que celui du poche "Points" dont je dispose. La caricature en couverture représente le politicien et historien François Guizot (presse dominicale Le Bouffon, 4 août 1867), illustration de l'homme atonique ruminant ses malheurs.

Le railleur Paul Watzlawick (1921-2007) invite, en une centaine de pages parodiques, à adopter la bonne méthode pour ne pas trouver le bonheur : "c'est une introduction systématique aux mécanismes les plus fiables et les plus utiles à la recherche méthodique du malheur – recherche fondée sur des dizaines d'années d'expérience clinique". L'auteur, docteur en philosophie et psychologie analytique, a exercé la psychiatrie à Zurich. 

20 mars 2019

Froideurs irlandaises

"Smethers, le facteur, cet enfoiré adipeux avec ses lettres marron. Le voilà qui arrive dans son uniforme bleu fier. C'est une nouvelle journée, un nouvel espace dense, lumineux, à noircir. Le type remonte la rue à grandes enjambées jusqu'à notre porche, lisse ses cheveux en arrière sous sa casquette et parle par la fente de la boîte aux lettres.
– «Bonjour les filles !» 
La voix, aussi doucereuse que de la mélasse, descend le couloir comme pour nous peloter. [...]."

Claire Keegan - "L'Antarctique
Traduction de l'anglais (Irlande) Jacqueline Odin



Ce sont les premières lignes de la nouvelle "La caissière chantante", parmi les quinze courts récits du recueil. Ils induisent le malaise, l'inquiétude. Les personnages centraux sont des femmes victimes de situations et d'hommes invariablement détestables. "Le Monde" écrivait en juin 2010 : "Pessimiste ? Claire Keegan se refuse à commenter. Tout juste admet-elle que ses personnages n'ont pas l'existence dont ils rêvaient."
L'écriture généralement laconique, en phrases concises scandées sans mélodie, m'ont paru apporter un surcroît de froideur à l'atmosphère déprimante. La narration est intelligente et aboutie.

14 mars 2019

Pylône

Traduit de l'anglais américain par R. N. Raimbault et Mme G. L. Rousselet.

Je trouve que le huitième roman de Faulkner est fascinant. Au moment de rédiger ceci, je vais vers la préface que j'avais éludée, pour y lire que, parmi tous les livres de l'Américain, Roger Grenier demeura lui aussi attaché à "Pylône". Le sujet profond en est peut-être justement la fascination. D'abord celle d'un pauvre type reporter, dont on ne saura jamais le nom, qui va se mêler et s'attacher à une équipe de courses d'avions. Il est attiré par ces casse-cous ambulants, admire les machines, s'éprend de la femme à la tignasse couleur de maïs qui les accompagne: "Vêtus de cuir, ils ont plus de vitalité, plus de séduction dionysiaque, plus d'intensité sexuelle - leur avion étant déjà par lui-même un symbole sexuel - que le commun des mortels." [Roger Grenier].

10 mars 2019

L'image livres

J'ai tenté de combattre mon addiction à la lecture.
Les deux pires minutes de ma vie. 


8 mars 2019

Frago par Sollers

"... l'un des plus beaux portraits de femme du monde, peut-être le plus beau : L'Étude ou Le Chant. Qu'est-ce qu'on ne peut pas faire avec des livres ! Ceux de Frago sont crissants et craquants, le papier est soulevé de plaisir d'être parcouru par ces mains d'oiseau, il respire à l'unisson de cette gorge vibrante, prolongée, c'est la descendante émancipée et française de Rubens, dégagée du souci de maternité. La poitrine est une mélodie ramassée, épanouie, pendant que le visage amusé, doux, gentil, se plaît à la contemplation du pinceau invisible. Deux femmes en une : on imagine très bien celle qui sera nue tout à l'heure, chemise enlevée, lit flottant. Et, en même temps, elle est habillée de toute la transmutation des signes (cette touche rouge des feuilles qu'elle vous offre comme une corbeille remplie). Est-ce que vous en avez vu une plus avenante ? Plus lisible à livre ouvert ? Est-ce bien cela que vous vouliez ? Cette largeur de vue mesurée par les pouces ? Cette friandise définitive du cou ? Cette prune globale ? Est-ce que ce volume n'est pas tout mangeable ? Mademoiselle Guimard n'a rien à refuser à son favori du moment. Et bien en entendu elle danse, elle trace une figure d'entrée, elle est à elle seule le corps du ballet...."

Philippe Sollers - "Les surprises de Fragonard" (1987)


Pas certain que Jacques Tuilliez ou Daniel Arasse eussent décrit ce portrait de la sorte, mais Sollers n'a pas vocation d'historien d'art et son œil est canaille, qu'il décrive "Le Verrou", "La leçon de musique" ou "Le vœu d'amour".  
Car ce dix-huitième siècle (le qualifier de français serait un pléonasme !), cet "âge d'or", ce "paradis physique", insiste-t-il, "...c'est là que l'aiguille magnétique revient d'elle-même dès qu'on cesse de l'affoler, de vouloir à tout prix lui faire indiquer un  faux nord.Fragonard s'est obstiné à saisir au vol une force de plaisir, et Sollers, dans ce livre pétulant, pose la question: "Où et quand le non-sommeil de la raison permet-il d'éviter les monstres tout en laissant place au désir ?"
Une note mentionne que "Le cœur absolu" (Sollers,1987), évocation d'une secrète société de plaisirs, peut se lire comme une apologie constante de Fragonard.

3 mars 2019

L'image livres

– Quoi ? C'est un ordinateur ? De mon temps, 
ils avaient la taille de livres.
– C'est quoi un livre ?

2 mars 2019

Dis-moi la fin !

Personne ne sera très heureux, pense-t-on, de se voir révéler prématurément le dénouement d'une histoire, qu'il s'agisse de cinéma ou de lecture. Et pourtant. Le hasard m'a fait croiser un article du magazine "NEON" qui envisage positivement le spoiler[*] sur base de deux études scientifiques : les psychologues Jonathan Leavitt et Nicholas Christenfeld (University of California, San Diego) affirment que spoiler ne gâche rien, au contraire. Car se libérer du scénario en connaissant le dénouement permet de mieux se concentrer sur l’oeuvre elle-même et de mieux en profiter. Nous le savions déjà, l'important c'est le chemin, pas le but.
La première étude (2011) porte sur 819 personnes (75% de femmes) qui ont donné leur sentiment après avoir lu des récits, parmi lesquels des mystères, histoires avec chutes et œuvres littéraires. Il s'est agi de mesurer le degré de satisfaction des lecteurs selon que le dénouement leur avait été préalablement révélé ou pas. Les histoires ne devaient évidemment pas avoir été lues auparavant.

Il apparaît que les lecteurs ont préféré significativement les histoires spoilées à celles qui ne l'étaient pas, malgré la divulgation de la fin. C'est aussi le cas pour les récits littéraires, qui ont néanmoins été globalement moins prisés.

La seconde étude (2013) se proposait de comprendre pourquoi spoiler augmente la satisfaction de lecture. Trois expériences ont porté chacune sur plus de deux cents personnes (la répartition des genres était ici plus équilibrée). On a tenté de déterminer si le plaisir est accru par l'augmentation de la fluence (fluidité de lecture), du plaisir esthétique ou simplement parce que le dénouement auquel on s'attend se produit. Notons que les sujets ont été interrogés à mi-lecture et non à la fin. On a aussi évalué l'effet du dévoilement sur la fluence en tenant compte de la complexité du scénario, une histoire simple étant déjà facile d'emblée.

Il semble à l'analyse des résultats que l'augmentation de satisfaction des sujets pour les récits spoilés est due à l'accroissement de la fluidité de lecture. Il se peut que cette fluence accrue soit induite par à une compréhension plus profonde des éléments thématiques, sans que ne soit altérée la présentation artistique des récits. Les auteurs conviennent que des recherches supplémentaires seront nécessaires pour explorer la compréhension des relations entre spoiler et fluidité. Ils concluent leur discussion en ajoutant : "Informer secrètement une personne de la surprise qu'on réserve pour sa fête augmentera son plaisir, car elle est mieux en mesure de relier le comportement mystérieux de l'entourage à l'objectif secret, et, de même, un employé découvrant des intentions de licenciement de son entreprise peut éprouver moins de mécontentement, dans la mesure où il lui devient plus facile, ainsi averti, d'interpréter la signification des événements qui surviennent désormais au travail."

Les deux documents (en anglais) sont téléchargeables :
étude de 2011  ("Story Spoilers Don’t Spoil Stories")
étude de 2013 ("The fluency of spoilers")


Sur ces sujets, on retournera volontiers au compte-rendu d'un article de Raphaël Enthoven ("Philosophie Magazine") qui écrivait : "Une histoire qu'on souille quand on en révèle la trame est une histoire dont l'intérêt ne repose que sur des péripéties. La matière l'emporte sur la manière".

[*] rappelons que "spoiler" (mot de l'année du journal "Le Soir" en 2015) est l'action de révéler la fin d'un récit et en même temps le substantif pour désigner le gâcheur.