17 mai 2019

L'exil dans la langue

"... dans un livre, on est toujours chez soi.
[...].
Dans une langue neuve, on se refait à neuf. Quoi de mieux pour démarrer une nouvelle vie où l'on n'aurait encore vécu ni douleur ni chagrin d'amour ? En cultivant une langue étrangère dans laquelle on n'a ni chagrin ni mémoire, on peut enfin s'oublier.
[...].
Qu'arrive-t-il quand on lit dans une langue étrangère ? Qu'arrive-t-il au moi, prononçant des mots étrangers ?
Comment le corps lui-même réagit-il à cet exil, à ce transfert ?
Silvia Baron Supervielle a ainsi résumé ce processus : «Lorsque je suis partie de l'Argentine, il y  maintenant plus de quarante ans, j'eus la sensation de ressusciter. En débarquant dans un pays où je n'appartenais pas à un passé commun, ni à un groupe de personnes, ni à une langue, j'ai goûté l'anonymat : il n'y avait plus autour de moi de repères, de modèles, d'exigences d'une représentation. J'eus le soupçon qu'en adhérant à cet état clandestin, j'aurais la chance d'entrevoir mon visage.»
D'où la nécessité de lire l'étranger pour renaître ou bien de se mettre à l'abri dans l'autre langue."

Régine Detambel - "Les livres prennent soin de nous"

Je reviendrai plus tard sur ce précieux petit livre qui envisage le potentiel des livres comme remède. 
Régine Detambel est biblio-thérapeute et romancière.

14 mai 2019

Manet, Picasso, des toiles et des femmes

On ne présente plus Philippe Sollers, cet écrivain à l'esprit libertin, défenseur farouche de l'individu créatif. Ce livre s'apparente à un fourre-tout peu ou prou structuré en enfilade de paragraphes alternant au petit bonheur des thèmes récurrents. À propos de "L'éclaircie",  les commentateurs des plus prestigieux journaux s'enlisent - alors que Sollers s'amuse - à y trouver un fil conducteur tangible. On a une liaison clandestine avec Lucie (lux, lucis : lumière de l'éclaircie), les allégations d'inceste avec la sœur, l'art, la peinture de Manet, de Picasso, avec toutes les femmes, les fleurs, les musiques qu'ils ont peintes. Ajoutez-y la critique du nihilisme artistique ambiant et secouez. J'ai tout vidé et trouvé cela bon. Tenez : j'ai marqué dix-huit pa(ssa)ges à relire.

11 mai 2019

Quelle est cette odeur à Pasjača ?

Traduit du serbe par Jean Descat.

Ce roman allégorique se termine dans une longue plainte inhumaine où l'on mesure que l'histoire racontée par Branimir Scepanovic est la tragédie de l'humanité: "... le hurlement ininterrompu palpitait dans l'air, étrange et déchirant, et ressemblait de plus en plus à un de ces cris d'homme qui vous gonflent la poitrine et que l'on ne peut réprimer. Jeftimije estima qu'une telle chose était impossible, il ne pouvait admettre qu'un être humain, même s'il a mal, pût à ce point être proche d'un chien; [...] ".

Le petit village de Pasjača (prononcer «pasiatcha») est isolé du reste du pays serbe, les voies de communication l'ont oublié, ses habitants doivent s'approvisionner après un long chemin à dos de mulet. Nul n'y va ni n'en part jamais, sauf peut-être un homme qui observe aux jumelles la vallée, sur le mont de l'est...

3 mai 2019

Le bar


"Un tableau qui vous poursuit vous donne l'impression d'être recto et verso. Son recto vous parle de son verso, à vous d'être là des deux côtés à la fois. Le Bar est un paquebot vu par un sous-marin à 20.000 lieues sous les mers. Voyez ces hublots d'aquarium, cette foule de poissons morts qui se croient vivants. La bergère, qui sert au comptoir, est folle, c'est entendu, elle a une telle intensité d'absence qu'elle seule va survivre au naufrage. Manet, dans son atelier, a peint un grand panneau égyptien, et la sublime innocente est là comme une momie ressuscitée. Recto bar, verso tombeau."
[Quelques pages plus loin]
"L'indifférence active de Manet le protège. À vingt mille lieues sous les glaces, il fait surgir des fleurs. On peut lui couper la jambe, il vous offre une asperge, une pivoine, un bouquet de violettes, des prunes, des citrons, une passante, une femme qui lit, une autre au perroquet, des femmes, en tout cas, qui ne font rien d'autre qu'être. Même Suzon, la serveuse du Bar aux Folies-Bergère, ce sous-marin fabuleux, ne fait rien. Elle est la serveuse, à peine ennuyée, du rien. «Ne travaillez jamais ! » semble-t-elle dire."

Philippe Sollers - "L'éclaircie" (2012)

1 mai 2019

La vérité de Tolstoï

"La vérité, tout comme l'or, ne peut être obtenue en la faisant croître 
mais en nettoyant tout ce qui n'est pas de l'or. " 
(Léon Tolstoï) 

(Épigraphe de "La robe des léopards" - Kristopher Jansma)