19 octobre 2020

Patrimoine et nature

Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons,
Et regarder, pour mieux se taire,
Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,
Il faut savoir être tout entier dans une feuille 
Et la voir qui s'envole.
(Jules Supervielle - "Les amis inconnus", extrait)

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Respiration de la lumière, du feuillage, des couleurs.
Qui ne peut demeurer longtemps en contemplation
devant un arbre ne peut comprendre tout à fait que
le monde entier est attente, initiation.
(Christian Hubin - "La forêt en fragments", extrait)


Lors des journées du Patrimoine 2020, visite du parc du château de Waroux et ses arbres vénérables. La guide avait agrémenté sa présentation d'une page littéraire dédiée aux arbres. Moment marquant avec ces centenaires.

©ParisMatchBelgique

10 octobre 2020

Grange en feu

But it was too late this time too. The Negro grasped his shirt, but the entire sleeve, rotten with washing, carried away, and he was out that door too and in the drive again, and had actually never ceased to run even while he was screaming into the white man’s face.
Behind him the white man was shouting, “My horse! Fetch my horse!” and he thought for an instant of cutting across the park and climbing the fence into the road, but he did not know the park nor how high the vine-massed fence might be and he dared not risk it. So he ran on down the drive, blood and breath roaring; presently he was in the road again though he could not see it. He could not hear either: the galloping mare was almost upon him before he heard her, and even then he held his course, as if the very urgency of his wild grief and need must in a moment more find him wings, waiting until the ultimate instant to hurl himself aside and into the weed-choked roadside ditch as the horse thundered past and on, for an instant in furious silhouette against the stars, the tranquil early summer night sky which, even before the shape of the horse and rider vanished, stained abruptly and violently upward: a long, swirling roar incredible and soundless, blotting the stars, and he springing up and into the road again, running again, knowing it was too late yet still running even after he heard the shot and, an instant later, two shots, pausing now without knowing he had ceased to run, crying « Pap! Pap! », running again before he knew he had begun to run, stumbling, tripping over something and scrabbling up again without ceasing to run, looking backward over his shoulder at the glare as he got up, running on among the invisible trees, panting, sobbing, « Father! Father! »


[Traduction de René-Noël Raimbault] :
Mais cette fois encore, il était trop tard. Le nègre attrapa bien la chemise, mais la manche tout entière, rongée par les lavages, céda, et le gamin fut hors de cette porte et de nouveau dans l'allée. Il n'avait littéralement jamais cessé de courir, même en criant dans la figure du blanc.
Derrière lui, celui-ci vociférait : « Mon cheval ! Qu'on m'amène mon cheval ! » et, pendant un instant, le garçon songea à couper à travers le parc, à escalader la clôture pour revenir sur la route ; mais il ne connaissait ni le parc ni la hauteur de la clôture couverte de vigne, et il n'osa pas se risquer. Il dévala dans l'allée, le sang bouillonnant, le souffle rauque ; tout de suite il fut sur la route, mais sans la voir. Il n'entendait pas davantage. La jument alezane lancée au galop fut presque sur lui avant qu'il l'eût entendue et, à ce moment encore, il continua de courir, comme si la violence même de son poignant chagrin jointe à la nécessité devait pendant un instant encore lui donner des ailes ; attendant jusqu'à la dernière seconde pour se jeter sur le côté de la route dans le fossé rempli d'herbes folles, tandis qu'avec un bruit de tonnerre le cheval passait, s'éloignait, furibonde silhouette fugitivement projetée sur le fond d'étoiles, de la calme nuit de ce début d'été, qui, avant même que l'ombre du cheval et du cavalier se fût évanouie, se dressa obscure, abrupte, intense : un grondement prolongé, vertigineux, irréel, qui voila un instant les étoiles. Alors le gamin bondit de nouveau sur la route, courant de nouveau, sachant que c'était trop tard, mais courant toujours même après avoir entendu le coup de feu et, un peu plus tard, deux coups de feu, s'arrêtant alors sans se rendre compte qu'il avait cessé de courir, en criant : « Papa ! Papa!» se remettant à courir avant d'être conscient qu'il avait commencé, butant, trébuchant sur quelque chose, se relevant sans cesser de courir, apercevant par-dessus son épaule, en se relevant, la lueur éblouissante, continuant de courir parmi les arbres invisibles, pantelant, sanglotant : « Père! Père ! »

William Faulkner - "L'incendiaire" ("Histoires diverses")

9 octobre 2020

Rendre le «faulknérien»


Voici dix-sept nouvelles parmi les cent-vingt-quatre que je dénombre de l'auteur. E
lles enrichissent la chronique du comté de Yoknapatawpha, cette région fictive du Deep South bien connu du lecteur faulknérien. Je les ai trouvées de qualité inégale, la plupart sont excellentes, d'autres m'ont ennuyé, peut-être simplement parce que je ne souhaitais pas à ce moment faire l'effort requis pour les appréhender, car on le sait, aucun écrit de Faulkner n'est du tout-venant à lire normalement
De ces "Histoires diverses", je relirais volontiers "Les hommes de haute stature" ("The tall men"), "Deux soldats" ("Two soldiers"), "La broche" ("The brooch") ou "L'incendiaire" ("Barn burning"). Par contre, mon flop ira à "Ils ne périront point" ("Shall not perish"), à la conclusion ridiculement nationaliste. 

Tant de nouvelles : ne serait-il opportun de se procurer le volume de La Pléiade qui les rassemble toutes ? Un article de "En attendant Nadeau" (Claude Grimal) ne trouve pas cela justifié, d'abord parce que posséder toutes les nouvelles serait affaire de spécialistes, puis les textes courts de Faulkner sont de qualité très inégale, avec "des textes pour beaucoup de si faible intérêt que même le très pratique argument «intellectuel» (le fameux «éclairage» sur «l’apprentissage», «le devenir», le ceci ou le cela d’un écrivain) aura du mal à convaincre".

Il arrive que les nouvelles de Faulkner soient des textes annexes de romans, car elles reprennent des personnages de grandes familles qui composent la trame de l'œuvre romanesque : ainsi, j'ai un très bon souvenir d'un petit Folio avec "Septembre ardent" et "Soleil couchant", dont l'intérêt ne peut naître que de romans déjà assimilés.

Je trouve dans l'article mentionné plus haut une autre problématique cruciale sur la lecture de William Faulkner, à savoir le rendu du style en langue française :

"[...] les notices conclusives effectuent [...] des mises au point sur des aspects historiques, sociologiques et psychologiques mais abordent peu le domaine stylistique, très difficile à traiter pour une œuvre en traduction. Ce quasi-silence révèle justement la traditionnelle difficulté de la transposition en français. Les traductions de ces textes des Nouvelles, révisées ou réalisées plus récemment, sont l’œuvre de bons ou d’excellents spécialistes, mais c’est comme si le « faulknérien », cette langue si particulière, ne parvenait pas tout à fait à s’y faire entendre.
En effet, Faulkner, quand il est à son meilleur, déploie à l’intérieur des mêmes textes – et ici on simplifie affreusement – une écriture qu’on pourrait dire « aller de soi » parallèlement à une autre qui, suspendant le sens, force à une expérience émotionnelle de lecture très particulière. De cette dernière écriture, il faut saisir la clé tonale qui seule permet, en entendant une voix narrative intermittente et bouleversante, de surmonter les apparentes difficultés d’une syntaxe altérée, du flot d’images, des ambiguïtés et des redoublements, de la précipitation rythmique… Alors s’élève la « sorte de mélopée ou d’invocation », typique de l’intensité dramatique faulknérienne, dont parlait l’écrivain Conrad Aiken. Elle est ici souvent peu perceptible, et la beauté symphonique faulknérienne reste inaudible (tant dans le domaine tragique que dans le registre grotesque [*], qui souffrent tous deux soit de platitude soit de patoisisation)."

Une solution peut être de toujours disposer d'une version originale pour intercepter cette "mélopée", cette "clé tonale". À défaut, lire Faulkner en français peut laisser un sentiment d'inaccomplissement. 

Mais on peut y accéder, l'effleurer. Relisons [extrait prochainement] la course de l'enfant à la fin de "L'incendiaire", dont Claude Grimal écrit que le lecteur y "aura l’exemple d’un des moments les plus saisissants de l’écriture faulknérienne. Il comprendra alors pourquoi toute une génération américaine eut à se plaindre de devoir écrire « dans l’ombre » du génial écrivain du Mississippi ".

[*] dans le registre grotesque, on pense à "Un mulet dans la cour" du présent recueil.

1 octobre 2020

Bienfaits du roman

Les livres ne sont pas que des réservoirs de connaissances, pas que des modes d'emploi. Peu de personnes liraient s'ils n'étaient que cela. Ce sont aussi des fenêtres sur l'esprit des gens qui les ont écrits et sur les personnes qui y sont décrites. Le roman, en particulier, représente ce que le psychologue Keith Oatley appelle « le simulateur de vol de l'esprit », un véhicule pour explorer les riches paysages mentaux et émotionnels de gens que nous n'avons jamais rencontrés.

La fiction, en donnant le moyen d'accéder émotionnellement et mentalement à ce que vivent des gens de cultures très différentes, nous permet de nous investir émotionnellement dans les personnages que nous rencontrons, de nous soucier de leurs ennuis et de leur sort. Bien que n'importe quel média puisse en théorie avoir cet effet, que ce soit la télévision, le cinéma ou la radio, l'écrit a peut-être une force unique pour faire tomber les barrières entre les groupes et les cultures. Cela est dû en partie au fait que la personne représentée par des mots est complètement abstraite et débarrassée de tout aspect concret, que ce soit son accent, son type de vêtement ou ses attitudes, qui pourrait la faire assimiler à un groupe extérieur dont le bien-être serait peut-être moins valorisé en cas d'interaction directe. En permettant au lecteur de percevoir le monde à partir du mental d'une personne désincarnée, le roman donne l'occasion aux gens de tous les horizons d'apprécier au plus profond d'eux-mêmes l'universalité de leurs émotions et expériences, réduisant par là les obstacles de la compassion pour autrui. 

Steven Pinker a justement souligné que le développement de l'alphabétisation a joué un rôle majeur dans le déclin historique de la violence, probablement en renforçant directement la capacité des gens à s'intéresser au sort des autres. Cela a été confirmé par des études [Daniel Batson] montrant que le contact avec l'écrit peut augmenter l'empathie et la compassion pour les étrangers. 

Abigail Marsh - "Altruistes et psychopathes - Leur cerveau est-il différent du nôtre ?"

[Traduction Pierre Kaldy]

28 septembre 2020

Un cerveau bienveillant

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Kaldy

Bon, direz-vous, encore un truc savant sur le cerveau, recherche en psychologie sociale, recours à l'imagerie médicale avec maintes expériences et chiffres ennuyeux. Eh bien non. La première raison est la constante bienveillance des propos d'Abigail Marsh, toujours prompte à envisager l'aspect humain chez tous les individus qu'elle évoque ou soumet à des expériences. Ensuite, l'objectif est davantage la compréhension des capacités d'altruisme extraordinaire qu'une étude des psychopathes dont elle a surtout observé des cas adolescents, qu'elle sait regarder avec respect et même avec sympathie. Enfin, alors que j'accorde genéralement peu de crédit aux bandeaux, je ne peux qu'être en phase avec celui-ci qui cite Mathieu Ricard : "un des livres qui nous ouvre le plus l'esprit ; il se lit comme un thriller". En effet, bien que la recherche en psychologie dépende de plus en plus d'ordinateurs, scanners et IRM, peu de tableaux et graphiques ici, mais une prose simple qui rend les explications claires et passionnantes.

21 septembre 2020

La biodiversité (4) : illusions et conclusions

Plusieurs arguments peuvent faire penser que les micro-organismes sont à l'abri de l'érosion de la biodiversité qui affecte les êtres pluricellulaires «organisés» : 
  • Leur petite taille conduit à des populations très nombreuses dans de petits espaces.
  • Vitesse de multiplication et donc d'évolution.
  • Capacité à échanger des gènes entre espèces différentes donc meilleure adaptation.
  • Présence dans les milieux les plus hostiles.
Ce n'est pas le cas. On a cru longtemps que les bactéries n'avaient pas de biogéographie (Everything is Everywhere), mais la biologie moléculaire montre qu'elles ont bien des répartitions géographiques limitées. La science actuelle invite à la prudence concernant le caractère invulnérable des populations de micro-organismes. Leur rôle est primordial dans le fonctionnement des services écologiques, à travers les grands cycles de l'azote, du phosphore et du carbone.

14 septembre 2020

La biodiversité (3) : érosion

Les travaux scientifiques confirment l'érosion actuelle de la biodiversité. Si l'on commence à connaître les causes du vieillissement des individus, il n'en va pas de même pour la durée de vie des espèces. On estime néanmoins qu'une espèce dure en moyenne 1 à 10 millions d'années et on ne devrait assister à la disparition «naturelle» de l'une d'entre elle que tous les deux ou trois ans. C'est loin d'être le cas. En étudiant les espèces disparues au 20e siècle, il apparaît que l'érosion actuelle (0.1 à 1% par siècle) est plusieurs dizaines, voire centaines de fois supérieure à l'érosion naturelle des périodes géologiques. On a pu en outre établir une relation empirique (loi d'Arrhénius, voir plus loin) entre la taille d'un habitat et le nombre d'espèces qu'il abrite et mesurer des chiffres préoccupants de l'ordre de 1000 à 10.000 fois supérieurs au taux de l'extinction naturelle.

9 septembre 2020

Encre sympathique


Brièvement signalé il y a déjà six mois pour l'épigraphe de Maurice Blanchot, "Encre sympathique" de Patrick Modiano fait désormais partie de mes plus belles lectures. 

Le fait est assez rare chez moi pour le souligner, j'ai lu le roman d'une traite. Il faisait un temps radieux, nous avions gagné la campagne et humions les effluves du foin coupé dans les champs. Cette ambiance propice m'a fait glisser dans les mots de Modiano sur la trace d'une femme disparue, un banal dossier de détective privé laissé en suspens depuis des années et repris au hasard de faits nouveaux ; on ne sait pas vraiment pourquoi la piste de l'inconnue s'obstine à reparaître, peut-être simplement parce que cela peut faire un roman.

L'écriture limpide de Modiano y est pour beaucoup, on est pris au jeu des éléments qui apparaissent fortuitement au fil des années, progression patiente, comme si cette femme était une image photographique qui se dévoile sous l'effet d'un révélateur extraordinairement lent : "Cela me confortait dans l'idée que, si vous avez parfois des trous de mémoire, tous les détails de votre vie sont écrits quelque part à l'encre sympathique".

Derrière cette lenteur, il y a l'écrivain qu'est devenu le jeune détective du début : "c'est d'ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu'il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire". Tous les témoins rencontrés qui lui parlent de la disparue ne l'éclairent guère, elle demeure la figure en creux, mélodie lointaine, entendue et attendue par-delà les témoignages : "Quelques détails décousus et contradictoires qui brouillaient tout, comme ces bruits parasites à la radio qui vous empêchent d'écouter une musique.

N'en disons pas davantage, Noëlle Lefebvre est une énigme, pas de celle qu'on résout vite sur l'internet d'un copié/collé : elle a la discrétion de ces encres invisibles qui attendent leur heure pour prendre sens. Ce roman est un bijou.

7 septembre 2020

La biodiversité (2) : services et dynamique

© encyclopedie-environnement.org

Bernard Chevassus-au-Louis, l'auteur de "La biodiversité c'est maintenant", conclut le chapitre consacré à la complexité des niveaux d'organisation de la biodiversité par des mots choisis que je veux mettre en exergue avant de poursuivre le compte-rendu :
"Le fait de protéger ou non une espèce, une population ou un écosystème peut faire intervenir bien d'autres considérations légitimes - éthiques, esthétiques, politiques ou socioéconomiques – que la seule analyse de leur rôle écologique : mais il importe dans ce cas que ces considérations soient explicitées, si l'on veut éviter tant l'émergence d'une «écocratie» peu démocratique que l'instrumentalisation à d'autres fins de l'écologie scientifique."

1 septembre 2020

La biodiversité (1) : espèces et écosystèmes

Qu'est-ce que la biodiversité, ce mot qu'on entend et lit partout ? Au-delà de l'émotion que peuvent susciter les pandas, ours blancs et tigres qui disparaissent, qu'en est-il vraiment ? Préserver prairies et insectes pollinisateurs, réintroduire le loup : mais encore ?

Ce livre, paru en 2013 aux éditions de l'Aube, a répondu aux maintes questions que je me posais. La recension suivante est non exhaustive dans la mesure où je n'y aborde que les notions qui m'ont accroché, parce que je les ignorais ou les tiens pour importantes.