17 juillet 2019

L'inguérissable


Alors que je relis quelques passages dans "Le Réel - Traité de l'idiotie" pour clarifier Clément Rosset où il blâme Kant et sa critique de la raison, je ne résiste pas à l'envie de partager quelques lignes savoureuses.

Le contexte. Il a d'abord défini l'illusionniste [p. 62-71], celui qui diffère sans cesse le sens, pour qui le sens est ailleurs et toujours à révéler (les hégéliens modernes, Lacan, Derrida,...). Rosset illustre ceci avec "Le motif dans le tapis" d'Henry James, où le secret jamais dévoilé acquiert une telle présence, quasiment physique, qu'il importe peu de savoir ce qu'il est. On attire donc l'attention sur quelque chose d'invisible et dont on convient qu'elle l'est.
Plus radicale, une manière moderne de conserver le sens consiste à le repérer comme absolument absent et manquant, tout en le maintenant sous forme de pure croyance. Voilà l'inguérissable. [p. 71 et suiv.]

"L'incurable est l'homme atteint d'une maladie à laquelle il n'est pas de remède. L'inguérissable est autre: atteint d'une maladie à laquelle il est d'excellents remèdes, remèdes pour d'assez mystérieuses raisons, sans effet. Il est par conséquent plus profondément «incurable» que l'incurable ordinaire, lequel pourrait toujours s'imaginer guérissant, si l'on découvrait un remède à son cas ; alors que l'autre, l'inguérissable, qui est en quelque sorte vacciné contre tous les remèdes, est à jamais à l'abri de toute guérison possible. Allons plus loin: l'inguérissable c'est l'homme sain d'esprit, c'est l'homme guéri, celui que la guérison même ne réussit pas à modifier. C'est pourquoi nous avons dit ailleurs que le névrosé dont s'occupent les psychanalystes figurait un cas anodin et somme toute bénin en comparaison de l'homme normal. Il n'est pas de remède contre la clairvoyance ; on peut prétendre éclairer celui qui voit trouble, pas celui qui voit clair. Toute «remontrance» est vaine, adressée à quelqu'un qui a déjà sous les yeux ce qu'on se propose de lui faire voir : on ne lui en «re-montrera» jamais, tout étant déjà montré." [p.72]

Rosset a le don d'illustrer son propos d'exemples didactiques. L'inguérissable, c'est le héros du "Journal d'un fou" de Gogol : l'Espagne a un nouveau roi et c'est lui, pense-t-il ; il se prenait pour le conseiller titulaire et frémit à l'idée qu'on aurait pu l'enfermer pour cela. Le bonhomme est tout à fait conscient de ce qu'il ne faut pas faire pour éviter l'asile, ne pas se prendre pour un autre, et il est persuadé maintenant d'être le roi.

La suite du texte [p. 73 et suiv.] conduit au désaveu de la "critique non criticante" de Kant, source selon Clément Rosset des formes modernes de dogmatisme : "on croira de toute façon, peu importe à quoi".

15 juillet 2019

Épreuve de la création

Pour Giacometti, l'échec était la condition de sa création et sa matière même.
Pour lui, l'échec se méritait, il se gagnait de haute lutte, et ce n'était pas de la petite bière. Il fallait déployer une énergie considérable pour en supporter l'épreuve. Réussir, en comparaison, était au fond bien plus aisé. Aussi aisé que conclure. La bêtise consiste à vouloir conclure, avait écrit Flaubert. L'échec délivrait de cette obsession idiote de conclure, cette passion contemporaine. L'échec conférait cette liberté.

Lydie Salvayre - "Marcher jusqu'au soir"

13 juillet 2019

Veiller avec Giacometti


Se laisser enfermer dans un musée toute une nuit, avec un lit de camp, cela vous inspire-t-il ? Alina Gurdiel a proposé à des écrivains de tenter l'expérience et de la raconter. On ne peut pas dire que Lydie Salvayre, désireuse de mieux se confronter à "L'homme qui marche" et aux œuvres de Giacometti, ait vécu une grande révélation artistique, loin s'en faut, et c'est même plutôt soulagée qu'elle quitta au matin le musée Picasso. À en juger par les deux cent dix pages de "Marcher jusqu'au soir", elle n'a pas perdu son temps, car durant le cours versatile de ses doutes et contrariétés, le lecteur a le loisir d'explorer son propre rapport au musée et à l'art.

"... la force de L'Homme qui marche excédait-elle les capacités 
de mon âme et ses très exiguës dimensions ?"

9 juillet 2019

Affaires de volonté

Afin d'être un peu exhaustif avec les recueils de lettres d'Arthur Schopenhauer, voici deux ou trois notes de ce que j'ai pu en lire jusqu'ici et comprendre assez.

Il convient d'abord de préciser que la question abordée dans la lettre n°503, traitant de la négation de la volonté, est plus amplement traitée dans la correspondance avec Julius Frauenstädt, ami et éditeur [lettres 279 à 281]. Les objections et interrogations proviennent en général de ce que l'on veut aller trop loin avec le concept de volonté. Schopenhauer se garde surtout de faire de la mystique. 

4 juillet 2019

Photographes pionniers


Le musée Condé à Chantilly conserve 1400 photographies de la seconde moitié du XIXe siècle. L'ensemble provient d'Henri d'Orléans, duc d'Aumale, cinquième fils du roi Louis-Philippe. Le duc est de la génération qui a vu l'essor de la photographie, il est né quelques années après les premiers essais de Nicéphore Niépce. La collection qu'il a léguée, du daguerréotype au premier cliché en couleurs, est représentative de la photographie de son temps, avec les œuvres de pionniers tels Baldus ou Le Gray, jusqu'au tournant du siècle avec la photographie industrielle. C'est aussi le reflet de la personnalité de cet homme qui est peut-être le plus grand collectionneur de ce siècle et dont l'on ne possède guère d'autre témoignage personnel.

2 juillet 2019

Sur l'ennui

Dans une lettre copieuse (n°257, Lettres II) à son ami et apôtre Julius Frauenstädt, Schopenhauer aborde une question litigieuse qui les oppose. Le philosophe explique dans ses aphorismes que l'abrutissement de l'esprit est source du vide intérieur, lui-même source véritable de l'ennui. Frauenstädt pense au contraire que l'esprit abruti est moins exposé à l'ennui que l'esprit alerte. L'ennui présupposerait le besoin de stimulation de l'esprit, qui fait défaut chez l'abruti. Jeux et bavardages insipides l'amusent qui lassent l'esprit subtil. [note p 1282]

Réponse de Schopenhauer [p.802]:

"On doit distinguer entre «s'ennuyer» et «être ennuyé par les autres». C'est à cette dernière éventualité que les esprits subtils sont facilement exposés, car des conversations ou des jeux qui suffisent aux autres peuvent les ennuyer à mourir; on les ennuie donc facilement, mais s'ils sont seuls, ils ne connaissent pas l'ennui. C'est le contraire avec les gens du commun qui s'ennuient uniquement en leur propre compagnie; c'est pourquoi ils préfèrent encore ruiner leur santé plutôt que d'aller se promener seuls (alors que les esprits subtils le font volontiers). Chamfort raconte qu'un homme doué d'esprit disait de Blanchard, le premier aéronaute, mais qui était un peu simple : «Avec cet esprit-là il doit bien s'ennuyer là-haut.»" (30 octobre 1851)



Comme souvent en ces raisonnements, on ne tranchera pas, appréciant l'échange d'arguments. Notons la férocité d'Arthur à l'abri derrière Chamfort, lui-même derrière un quidam d'esprit. Je gage qu'en citant ceux-ci moi-même, les oreilles du pauvre Blanchard sifflent encore et le distraient de l'ennui éternel.


Autres notes sur les lettres de Schopenhauer : (1)
Autres notes sur les lettres de Schopenhauer : (3)

30 juin 2019

Tentative pour comprendre une question de philosophie

Traductions de l'allemand par christian Sommer revisées par Natacha Boulet.

Ces deux volumes étaient bradés en décembre 2017 chez Gilbert Jeune, à Paris [on se demande pourquoi, tous deux semblaient neufs et ils venaient de paraître] et je me demandais déjà ce que je lirais de ces 1500 pages et 503 lettres d'Arthur Schopenhauer.

L'image livres

Nous avons maintenant beaucoup de classiques 
pour enfants en livres animés !