22 novembre 2022

Nietzsche et l'évolution

["Nietzsche et la vie" : suite]

"Ce que Foucault au fond ne voit pas, c'est la nature tragique du « gai savoir » : sa capacité à exposer les fictions provisoires de la connaissance à une réalité qui lui résiste, et qui peut transformer la science en une exploration inlassable de la complexité du réel et de la multiplicité de ses perspectives et de ses centres de force, attitude épistémique que Nietzsche appelle aussi la « passion de la connaissance ».

Dans les chapitres précédents, nous avons vu que si Nietzsche avait tant tenu à s'impliquer dans la biologie de son temps, s'il a cherché à s'imposer lui-même dans les débats internes les plus fins de la physiologie et du darwinisme, en prenant parti pour les uns et en s'opposant aux autres, c'était bien parce qu'il considérait que les sciences de la vie étaient mieux armées que la philosophie pour penser la vie et pour déconstruire les écrans fabriqués par la métaphysique. L'analyse de son « point de départ » a montré qu'il refusait de partir d'un corps non biologique, qui aurait été supérieur à celui de la science, et qu'il ne croyait nullement à l'opposition schopenhauerienne entre Leib (ou corps vécu) et Körper (ou corps représenté), qui aura a contrario tant de fortune chez les phénoménologues. On a vu au fond que, pour lui, le corps ne pouvait se saisir qu'en participant activement au conflit entre toutes les formes de représentations, de savoirs et de pouvoirs prétendant s'en emparer, de la morale à la politique en passant par les sciences du vivant et que ces dernières pouvaient être, dans les combats du gai savoir, autant des adversaires que des alliées."

Barbara Stiegler - "Nietzsche et la vie[p.345 - chapitre XII - "Par-delà le naturalisme et le constructivisme. Nietzsche, Foucault et la biologie aujourd'hui"]


Ce qui gêne surtout Barbara Stiegler chez Michel Foucault, c'est la coupure entre le constructivisme et le naturalisme des sciences de la vie.

Les néodarwinistes Daniel Dennett et Richard Dawkins pensent que l'évolution naturelle obéit exclusivement à une logique d'optimisation (modèle algorithmique), où le corps est vu comme matériau passif sur lequel s'exerce mécaniquement la sélection naturelle, tendant à ignorer la transmission de caractères acquis. À l'opposé, Nietzsche puis William James, John Dewey, Georges Canguilhem et Stephen Jay Gould ont ouvert la voie à un naturalisme qui ne s’oppose pas aux constructions inventives de l’historicité. Les innovations évolutives sont le résultat d’accidents liés à la logique d’organisation du vivant.

À cet effet, Gould mentionne l'analogie avec les spandrels de la basilique Saint-Marc : ceux-ci résultent de décisions liées aux contraintes physiques des arcs plutôt que conçus à des fins artistiques pour lesquelles ils étaient souvent employés.
De même, dans l'évolution biologique, des traits non adaptatifs, c'est-à-dire qui ne sont pas exclusivement apparu en tant qu'avantages pour la survie, peuvent recevoir de nouvelles fonctions par cooptation. Ceci définit ce qu'on appelle l'exaptationAinsi, les plumes des oiseaux ne sont pas apparues pour qu'ils puissent voler, elles ont d'abord eu un rôle de régulation thermique avant d'être exploitées pour le vol. 

Cette optique de l'évolution selon un darwinisme reconstruit (Stephen Jay Gould, Richard Lewontin et Niles Eldredge) tempère donc un parti pris purement adaptationnistecar "les corps vivants ont la puissance herméneutique d'écrire leur propre histoire en réinterprétant activement leur passé", réaffirme Stiegler, considérant les effets, sur les corps, les âmes et les consciences, de l'accélération des rythmes de vie et la dissolution des clôtures du monde au 21e siècle.

"Comment continuer à digérer à l'âge du télégraphe ?" se demandait déjà Nietzsche avant 1900.
 
Afin d'asseoir et de prolonger ces mises en perspective de Barbara Stiegler, on peut envisager plusieurs livres de Stephen Jay Gould et Richard Dawkins, de même qu'un ouvrage sur Nietzsche : 
"La structure de la théorie de l'évolution" - S. J. Gould (NRF Gallimard Essais, 2002)
"Darwin et les grandes énigmes de la vie" - S. J. Gould (Points Sciences, 1977)
"Le Sourire du flamant rose" - S. J. Gould (Seuil / Points Sciences, 1985)
"Le gène égoïste" - Richard Dawkins (Odile Jacob, 1976/1989)
"Nietzsche. Un continent perdu" - Bernard Edelman (Puf, 1999)

 

"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [1]
"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [2]

21 novembre 2022

Nietzsche et les pragmatistes

["Nietzsche et la vie" : suite]

"... la philosophie tragique de Nietzsche tient comme indépassable la dualité entre le continuum du flux et la discontinuité de l'individuation. Mieux : elle suggère que c'est dans la tension entre ces deux pôles que la réalité peut, sinon se saisir, du moins s'approcher. Cette tension, posée comme indépassable depuis La naissance de la tragédie, constituera la raison profonde pour laquelle Nietzsche récusera jusqu'au bout, à la différence de Bergson, toute refondation de la métaphysique et, avec elle, tout espoir de saisir la réalité comme on contacte un « absolu ». Si Nietzsche avait été politiquement cohérent, elle aurait donc dû le prémunir contre le dualisme dans lequel a finalement échoué sa « grande politique ». En soutenant jusqu'au bout, et comme les pragmatistes, que la multiplicité des flux ne pouvait s'éprouver qu'à la lisière de nos propres instruments et des découpes de notre intelligence, rien n'aurait dû en effet l'encourager à justifier la hiérarchie entre la masse, engluée dans les stases de la vie ordinaire, et les hommes d'exception, séparés du commun des mortels pour mieux contempler le flux absolu." 

Barbara Stiegler - "Nietzsche et la vie" (Puf, 2021)
[p.318 - chapitre X - "Flux et réalité. Nietzsche et le bergsonisme"]


La  synthèse de C. Furtwängler revient sur cette incohérence (Nonfiction.fr) : 

"Le désaccord entre Nietzsche et les pragmatistes repose en définitive sur la pédagogie : la manière dont l’innovation, cette puissance formatrice capable d’utiliser les conditions externes pour les exploiter, résulte chez John Dewey [p.290] d’un pouvoir d’impulsion créatrice présent chez tous les hommes, lequel demande à être parachevé par la culture collective, alors qu’il est l’apanage de quelques individus exceptionnels chez Nietzsche."
[...] 
"Le perspectivisme de Nietzsche aurait dû le conduire à critiquer sa propre théorie de l’exception : il n’est possible pour aucun sage de se tenir sur les berges du fleuve du devenir pour le regarder s’écouler ; le sage ne peut qu’interpréter le conflit sous-jacent à toute réalité par les effets des forces sur lui.

Les exceptions (les génies, écrivait
Musil
), ceux qui peuvent endurer les exigences du gai savoir (et contempler, si c'était possible, le flux absolu du réel), ne doivent pas être les seuls à déterminer les fins que doit poursuivre la société. Leur parole reste néanmoins repérable, selon moi, dans l’actuel trop-plein de ressentiment et de complotisme qui brouille la sphère des débats.
 

"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [1]
"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [3]

20 novembre 2022

Nietzsche : penser la vie


Afin de proposer un aperçu clair et exhaustif de ce livre (Puf, 2021), je préfère indiquer le compte rendu de l'agrégée de philosophie Circé Furtwängler, sur le site Nonfiction, qui synthétise bien la matière copieuse de l'essai. [Un autre compte rendu, plus succinct, de C. Ruby, toujours sur Nonfiction.] Ma connaissance superficielle de certains philosophes et courants de pensée ont nécessité des détours intéressants, mais préjudiciables à un regard synthétique. Néanmoins, le livre terminé, je tente de poser ici les assises d'une synthèse personnelle à travers quelques réflexions.

Le chapitre conclusif de Barbara Stiegler [p.373], où elle récapitule, en une petite vingtaine de pages, le cheminement des 372 précédentes, procure un autre condensé de ce long travail et de ses visées, c'est-à-dire l'humain face au constat de l’accélération des rythmes des échanges et de la circulation de l’information du monde actuel.

Une matière très dense : c'est en même temps l'avantage du parcours chronologique des façons de penser la vie, de Descartes à Foucault, aux pragmatistes, en passant par les théoriciens de l'évolution. La formulation est accessible et n'a recours à aucun jargon, sinon le vocabulaire traditionnel du champ. 

Barbara Stiegler propose donc de parcourir la philosophie à l'aune de la biologie, plus précisément de l'évolution et de la physiologie de l'incorporation. À cet effet, elle élabore sa réflexion sur les apports de Nietzsche, en corrigeant les interprétations fausses qu'on a pu en faire. L'autrice n'évite pas non plus de pointer des incohérences du penseur allemand.

Alors pourquoi Nietzsche, jugé infréquentable par certains, pour réécrire une histoire que l’autrice promeut en défenseure d'une démocratie véritable et en militante ouvertement anti-néolibérale ? À cet effet, convoquons Clément Rosset – on ne l'accusera pas de faire de la politique qui ne l'intéressait pas – qui a cultivé une vraie proximité avec la philosophie tragique de Nietzsche : "Le Nietzsche qui a joué un rôle important dans mon «devenir philosophe», c’est d’ailleurs celui dont je n’ai trouvé l’écho chez nul autre, sauf un peu chez Deleuze, [...]."

Selon le caustique Rosset (L'Obs - 2015), Nietzsche fut victime de trois malchances :
  • Sa sœur et son beau-frère nazi se sont emparés de ses manuscrits lors de l'effondrement psychologique de 1889 et, détournant sa pensée, ont contribué à en faire le philosophe officiel d'un régime criminel.
  • Heiddeger, après qu’il eut renoncé au nazisme, a transformé Nietzsche, pour des générations entières, "en un ectoplasme ayant simplement précédé son existence à lui, Heiddeger".
  • Certains intellectuels progressistes (Klossowski, Foucault, Deleuze, Derrida) ont "aménagé un Nietzsche à la mesure de leurs fantasmes pour en faire un révolutionnaire de gauche".

L'exigence de Nietzsche, et partant de l'étude de Barbara Stiegler, est de traquer les a priori métaphysiques, les archi-commencements absolus, tels que le sujet transcendantal, le cogito inconditionné, tout ce qui impose son ordre permanent à la nature. On retrouve encore aujourd'hui un de ces a priori dans une vision «métaphysique» des sciences qui seraient nimbées de vérité absolue. Pour Nietzsche, ces certitudes immédiates empêchent de penser les conditions de la vie et il leur préfère l'ordre évolutif de la réalité du corps biologique. Il s'agit donc d'abord de dissoudre les écrans de la métaphysique moderne de Descartes, Kant et Schopenhauer. De même qu'il faut aussi abolir les écrans téléologiques (fin supposée, nation, rédemption, etc.) des philosophes de l'histoire (Hegel, Herbert Spencer).

Pour ma part, j'ai buté sur le chapitre "Nietzsche contre Schopenhauer - La question tragique de la double condition[pp.101-107], où Nietzsche finit par inverser les considérations pessimistes du vouloir-vivre de Schopenhauer.

Ce dernier pose le corps vivant comme un nouveau cogito passif, où la volonté, plutôt que synonyme de toute-puissance, s'exprime davantage par la souffrance et le pâtir (sentir c'est souffrir) tandis qu'un sentir commun traverse les êtres qui endurent passivement ce qui leur arrive (une chair/Fleish commune en laquelle Nietzsche voit une archi-unité métaphysique, une immédiation [p.101]). Nietzsche considère que ceci met à l'écart l'organisation active du souffrir, à savoir le conflit nécessaire de l'intellect «régulateur» (Apollon) face au flux des joies et souffrances (Dionysos). Alors que Schopenhauer durcit l'opposition entre volonté et représentation (qui serait faute, morcelant la Volonté en perspectives individuelles), Nietzsche affirme "la nécessité de leur synthèse sur le mode de la tension". 
"Le réel ne cesse de résister à nos constructions et Nietzsche aime par-dessus tout éprouver cette résistance" [p.378].
Cette optique évacue la question de l'absurde, dont il est difficile pourtant de nier la postérité.
 
Clément Rosset, toujours lui, dans "Schopenhauer, philosophe de l'absurde" (Puf, pp 31-45), détaille comment et pourquoi Schopenhauer n'a pas pu, ou pas voulu, dépasser ses concepts pour penser l'individuation et la psychologie des profondeurs (Freud), explorés par Nietzsche selon la méthode généalogique [B. Stiegler, p.284 et suiv.]. Celle-ci n'intéressa pas le vieux pessimiste, peut-être par l'incapacité de maîtriser cette voie, mais aussi parce que le credo du Vouloir unique, favorisant la représentation d'un monde entièrement irrationnel et absurde, mène à une impasse philosophique, de sorte que l'intuition généalogique tourna court. Ce qui n'enlève rien, selon moi, à l'intuition première de l'œuvre schopenhauerienne : le sentiment de l'absurde. 

On aura compris que, sans remettre en cause le bien fondé du recours aux textes nietzschéens pour penser la vie comme l'entends l'autrice, j'éprouve de la réticence à adhérer entièrement à Nietzsche. On ne s'étonnera pas, dès lors, que je propose dans le prochain billet, un extrait de "Nietzsche et la vie" qui pointe la voie controversée qu'envisagea l'auteur du "Gai savoir", pour résoudre la question de l'éducation de sa politique du vivant. 

Pour terminer ce premier volet, soulignons une des conclusions de Barbara Stiegler : "Contestant l'idéal d'un savoir « neutre », « objectif » ou « désintéressé », Nietzsche a montré que la connaissance était toujours reliée aux intérêts divergents traversant l'ensemble des corps organiques et sociaux." Constat essentiel à l'époque contemporaine traversée par des crises qui sont l'affaire de tous. Et plaidoyer pour un gouvernement collectif du vivant qui repenserait les rapports délicats entre sciences et démocratie.


"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [2]
"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [3]

2 novembre 2022

Pensées et chuchotements

Un auteur peut avoir le talent de raconter des histoires qui nous agréent – des romans noirs à suspense, dirons-nous, on serait mal à l'aise d'associer à cet écrivain le terme "polar" qui peut connoter roman de gare – par la trame, la forme, le ton, sans que nous ayons avec lui de communs ressorts et convictions plus particuliers, plus intimes. Cette proximité de nature et de prédilections m'apparaît ici avec l'introspectif "Icebergs" de Tanguy Viel. Le titre est adéquat, car ces textes très personnels sont des illuminations, polies et facettées, cueillies dans le flux d'une pensée dont l'immense part demeure, en chacun de nous, évanescente, informe, sous la surface du dire, évanouie dans les abysses obscurs de l’inconscient. Alors qu'iceberg dit glace, on trouvera dans ces réflexions, si on la veut les suivre et si on aime la littérature, une chaleur tangible, nonobstant leur degré d'abstraction.

C'est le genre de livre à relire, je viens de le faire avec le même intérêt et le sentiment de croiser des préoccupations familières. Parmi ses visées, la part indicible autour de laquelle gravitent bien des littérateurs, cette part "que nos livres, nos chants, nos gestes reflètent" [p.98], un secret peut-être, qu'aucune raison n'explique et que l'on effleure à peine : "un ou plusieurs fils nous tirent vers l'avant et comme narrativisent notre existence, abstraction suffisamment magnétique pour nous faire avancer, en dessous de quoi nous irions errant sans but, pas même amarrés au temps qui passe" [p. 96]

Une légère mélancolie sourd de ces lignes, on la perçoit dans la citation de Charles Du Bos qui émeut tant l'auteur d'"Icebergs" :"Si l'homme n'était soutenu dans l'effort d'écrire par le voile d'illusions que tisse autour de sa pensée le travail même qu'il déploie pour l'exprimer, il verrait sa pensée nue et grelottante et il ne pourrait en supporter le vide et la vanité." [p.31] Viel évoque une ”nuit mentale éclairée par la grande confrérie du vide” qui jaillit des livres lorsqu'il les ouvre dans sa bibliothèque, consolation de croiser d'autres errances. Il conçoit aussi la nécessité personnelle d'écrire sur la mélancolie.

Il ne s'inclut toutefois pas dans les "psychostatiques", dont la pensée se retourne sans cesse sur elle-même, rumination d'un « je pense donc je suis », autocentrisme quotidien générateur de journaux-fleuves – Maurice de Guérin, Amiel, Robert Shields. Et de citer Robert Pinget, sévère : "S'il y avait moins de paresseux, il y aurait moins de journaux intimes" [p.70].

Le livre explore des flux de pensée remarquables et insolites, depuis ces incroyables journaux où l'homme "se perd et s'enfonce dans la brume épaisse et sombre, comme une route qui sort de la ville et se dissout dans l'obscur" [p.69] jusqu'au fil déroulé au-dehors par Virginia Woolf, qui a "dans ses romans l'élégance de confier à la matière, aux ciels de mer comme aux trottoirs des villes, tous les discours de l'âme, [...] hors des seuls filets de l'introspection, et comme dissoute dans le cœur des fleurs" [p.74]. Et les mouvements de l'âme intuitive d'Aby Warburg ont engendré l'organisation par associations d'idées de la fameuse bibliothèque ; ses exégètes s'accordent à y voir du génie. 

La bibliothèque de Warburg : organisée
"selon une seule règle, par ailleurs warburgienne,
d'un bon «voisinage»
".

Tanguy Viel trouve les échos réconfortants de ses spéculations dans la littérature, non du côté des paquebots regardés "à distance, entre admiration et indifférence" (Hugo, Tolstoï), mais plutôt du côté des bateaux qui n'ont jamais navigué, ce qui touche justement, où l'absence d'œuvre est à soi seule une aventure : "je me glisse si joyeusement et amicalement dans les circuits fragmentés de Valéry, de Perros, de Montaigne ou de Pétrarque" [p.39]

L’ouvrage s'attache à "la difficulté aussi intime qu'infinie de négocier avec les puissances mentales" [p.101] et ne saurait faire l'impasse sur Montaigne qui, selon Viel, est peut-être le seul qui y soit parvenu. Nous le savons dompteur des mille cinq cents pages des essais, mais il a aussi "cette manière de se jouer de l'esprit en une pensée flottante et volatile, au point qu'on sente la phrase elle-même élargie à ses rêves, promesses et inaccomplissements divers, comme se tenant infiniment sur la ligne de son caprice et de sa nonchalance [...]" [p.103].

Discret opuscule (121 pages format Minuit), "Icebergs" convie à une promenade confidentielle, fleurie de citations et bonnes pages, comme chuchotées, qui lui procurent une griffe. Clôturons en donnant les mots de Christine de Pisan, qui offrent à ces dix textes un lignage distingué :

"Considérant le monde tout plein de lacs périlleux et qu'il n'est qu'un seul bien qui est la voie de la vérité, je me tournai au chemin où ma propre nature incline, c'est à savoir l'amour de l'étude." ("Le chemin de longue étude" - 1402) [p.17]

Christine de Pisan : 
"... le chemin des lettres, comme en un geste 
presque stoïcien, par lequel elle 
s'immunisa contre l'infortune".

27 septembre 2022

Sécheresse

L'an passé à pareille époque, des Belges pansaient les plaies des victimes des inondations dans la région Vesdre, Ourthe, Amblève. Cet été, malgré la pluie revenue, on n'oublie pas la sécheresse qui a jauni les verdures, mis les rivières à nu et provoqué des incendies ravageurs. En juin déjà, une connaissance et sa famille se trouvèrent sans eau dans une maison en Provence. Inondations/sécheresse, les deux côtés d'une même pièce. 

On trouve un entretien simple et clair avec une hydroclimatologue (Florence Habets) dans "Le Un Hebdo" [31 août, n° 412]. Voici quelques points évoqués.

Quand le sol est sec, il absorbe lentement (comme une éponge sèche) et "s'il pleut 100 millimètres en trois heures, ça ne passe pas". Les pluies ruissellent au lieu de s'infiltrer jusqu'aux nappes phréatiques : et l'on voit l'eau dévaler la grande rue.

On augmente les lâchers aux barrages en amont pour soutenir le niveau des rivières. Si la sécheresse dure, les débits sont abaissés ce qui entraîne une réduction de la production hydroélectrique. De même, la diminution du débit constitue un danger pour le refroidissement des centrales nucléaires (on parle de la France).

Outre l'arrosage intensif de terrains de golf et de football, la spécialiste s'interroge sur des usages qui ne seront plus viables : "Peut-on accepter que certaines nappes soient surexploitées pour pouvoir vendre de l'eau minérale ? Le partage de l'eau va devoir faire l'objet de discussions approfondies pour définir les priorités d'usage, y compris du côté des agriculteurs, qui restent les premiers consommateurs d'eau du pays. Ces dernières années, on a constaté une explosion de l'irrigation de la vigne : est-ce vraiment vital dans tous les territoires ? Idem pour les oléagineux : devons-nous irriguer très fortement des champs dont beaucoup sont là pour produire des biocarburants ?"

La climatologue s'inquiète de l'ambiguïté du discours public qui "fait miroiter la possibilité de ne rien changer, d'être sauvés par le progrès technique, de se fier à la bonne volonté de chacun. C'est un leurre qui finira par nous faire tous culpabiliser. Seules des réglementations fortes peuvent nous aider à concevoir un monde plus compatible avec les exigences climatiques.

Tout le monde en convient et la ritournelle dure.

Ce numéro du "Un" propose un heureux mélange d'informations instructives, de littérature et même de philosophie (Jean-Philippe Pierron).

26 septembre 2022

Derniers seigneurs

C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolué, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs, car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté. La Préhistoire pleurait et chacune de ses larmes était un yack. Leurs ombres disaient : « Nous sommes de la nature, nous ne varions pas, nous sommes d'ici et de toujours. Vous êtes de la culture, plastiques et instables, vous innovez sans cesse, où vous dirigez-vous ? »

Sylvain Tesson - "La panthère des neiges" (Gallimard, 2019)
 
Vincent Munier

12 septembre 2022

Le langage du désir

[Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard]

"Toute histoire d'amour est une conversation et quand entre les deux s'installe le silence ou que la conversation tourne à la susceptibilité et aux variations autour de la première personne du singulier, l'amour donne des signes d'épuisement et arrive l'aphasie ou le dialogue de sourds, retranché, inaccessible, brusque. Il peut se relever de sa décadence, mais s'il le fait il sera plein de carences. Nous en étions là, ma femme et moi, quand Miriam est apparue au département et ensuite a dit « fume-moi », [...]

[...] j'ai su que cette injonction était le début d'une intense conversation, car toute passion, je l'ai dit, est une conversation et le sexe y participe de façon essentielle, et pas seulement par le dialogue des corps. La passion intervient dans le langage ; le sexe s'empare du langage et celui-ci l'ennoblit et s'ouvre à un continent nouveau et ce continent est celui des amants : le verbe se fait chair ; la parole, coït. La voie d'accès importe peu : une brève rencontre, le téléphone, une lettre, un simple message, une injonction qui est une supplication amoureuse... Le désir s'empare de toutes ces voies comme un empereur tyrannique et doux à la fois – prenez les centrales électriques, les stations de radio, les services téléphoniques et les chaînes de télévision – et alors on ne sait pas, on ne peut pas vivre en liberté. On ne désire que la tyrannie de la passion. C'est son premier tribut et dès l'origine le désir imprègne le langage, de telle façon que les métaphores les plus baroques relèvent de l'école réaliste la plus pure. Cette fusion entre ce qui est savant ou élitiste et ce qui est populaire, entre l'art et le métier, crée de l'addiction et nous change en nous montrant une dimension différente. De nous et des autres. De l'amant et de l'aimé. Et par conséquent du monde. En l'occurrence, de moi à travers Miriam et vice-versa, du moins voulais-je le croire." [p 100-101]

José Carlos Llop - "Orient" (Actes Sud / Chambon - 2022 pour la traduction française)

Un roman qui a pour sujet la passion amoureuse et qui explore des histoires d'amour réelles – telles celle d'Ernst Jünger avec Sophie Ravoux, les liaisons de Graham Greene, Ian Flemming ou encore Dionisio Ridruejo – dont la connaissance permet d'approcher celles dont on ne sait rien. Ainsi les amours adultérins des parents du narrateur dont le père disait "Notre famille est une famille dédiée à l'amour, c'est-à-dire au désordre." Et puis Miriam, une élève de son cours à l’université.

Un livre confus, pas facile à suivre, avec des passages remarquables et intenses, notamment ceux qui s'attachent au langage dans la passion : " dans l'érotisme, l'image – beauté qui suscite le désir et désir qui crée de la beauté – ne suffit pas à elle seule et lasse ; d'où l'irruption du langage" ou encore à une particularité des littéraires : "Les écrivains ont la littératureleurs maîtresses ne le comprennent pas toujours, bien que ce soit elle, la littérature, qui les ait rapprochés et ensuite emportés et qu'elle ait été la clef de leur compréhension de l'amour". 

Le titre du livre, "Orient", est une métaphore évoquée dans un beau passage sur la passion, quand elle attrape à un âge où le temps n'est plus infini. [p 212]

Étrange : le livre est composé de 7 parties et je ne trouve pas trace de la III, je ne vois aucune note à ce sujet. Voilà un texte de lettré, brillant et varié, qui fait un peu bazar – le terme m'est soufflé par "En attendant Nadeau" et je le garde – mais auquel on reste attaché pour son attrait littéraire permanent.

11 septembre 2022

Comme une amitié

Mention personnelle «excellent» pour ce roman de Christian Oster qui ne semble pas avoir trouvé d'estime particulière à l'époque de sa sortie (2008). Le narrateur raconte un voyage en Corse assez improvisé avec deux amis qu'il connaît depuis peu, afin de passer quelques jours chez son ex-femme. Celle-ci lui a demandé, à cette occasion, de ramener la vieille chaise de son père qu'elle avait laissée chez lui. Marie reste pour Serge la femme qu'il ne peut oublier.

La description d'actes et décisions ordinaires comme chacun les vivrait et les verrait, un quotidien un peu nonchalant, un certain abandon aux événements, cela crée une familiarité – une amitié peut-être ? – avec le récit de moments essentiellement anecdotiques. Un je sans façons –  qui ne cherche pas à se montrer à son avantage, veux-je dire – y est pour une part sans doute, mais pas seulement. Le sens couvert de quelques phrases remonte aisément à soi, à sa propre existence, un presque vécu qui finit par induire quedans ces pages, c'est un peu soi qui pourrait agir – ou, irrésolu, ne pas agir comme il siérait. Certains peuvent se demander où l'on veut en venir, que c’est léger ; je n'ai pas pensé cela un seul instant alors que je cheminais vers Nice et Bastia avec les trois hommes seuls. Il se peut que j'aie une belle confiance en l'auteur dont les précédentes lectures m'avaient souri. 

Puis les événements se font plus singuliers : Marc croit reconnaître une femme sur l'autoroute, dans un break Ford bleu marine, celle qu'il n'ose aborder dans le métro ; l'ex-funambule Cyril fait du fil dans sa chambre à même le sol ; et Serge se trouble de ce que Marie semble avoir refait l'arrête de son nez. Je ne vais pas spoiler, il faut lire ce beau récit jusqu'à la dernière ligne.

N'oublions pas ce clin d'œil dans la narration : "Je me couchai assez vite avec un livre dont j'échouai à capter l'argument, dilué qu'il était dans une suite d'anecdotes parfaitement rendues mais que je reliais mal entre elles, en grande partie par ma faute, il est vrai, la difficulté de ma lecture s'accusant avec l'émergence de ma pensée pour Marie, qui grandissait dans le silence." Amusante proposition auto-réflexive (multiple) qui, sitôt repérée, confirme qu'on est en phase avec l'auteur.

11 août 2022

Journée particulière

L'extrait ci-dessous en hommage à un styliste à l’ancienne, l'écrivain Richard Jorif (1930-2010). À travers lui, un retour à Paul Valéry avec une fiction de 136 pages – "Valéry 10 juin 1927" – qui imagine une journée du poète, alors qu'il prépare son discours d'entrée à l'Académie Française. Soumis aux remerciements coutumiers à son prédécesseur, Anatole France, c’est une corvée pour l'auteur de Monsieur Teste... qui n'a pas que cela à penser.

Réserves : Jorif, dans sa manière délicieusement désuète, aime les mots anciens et il est bon connaisseur de l'entité P.V., de sorte qu'il est préférable d'être au parfum pour saisir les allusions biographiques. Curieusement, et sans que cela ne soit perturbant, la narration se déplace de la deuxième personne, si singulière ["Tu t'es à l'extrême inquiété des songes."], à la plus distante troisième ["Il salua très civilement les cygnes, qui feignirent de le reconnaître bien qu'il n'appartînt pas à la même tribu."] et on a même droit au je, Valéry en personne [l'extrait].

Richard Jorif mentionne en fin de livre ses références, parmi lesquelles le Journal de Catherine Pozzi, témoignage absolu pour ceux "à qui il importe qu'un homme ait été moindre que ce qu'il paraît" (et l'on reprend ici une citation de Valéry en personne).

La journée ainsi rendue nous propose un Paul-Ambroise Valéry reconstitué, proche et complètement humain, ainsi qu'infiniment reconnaissable : l'auteur s'ingénie d'ailleurs à panacher son texte de citations de l’Académicien, repérables aux italiques. Pour en donner une des plus fines : ”Je ne suis pas toujours de mon avis”.

[P.V. rétorque à Karin, alias Catherine Pozzi, qui lui reproche de fréquenter des milieux mondains]
J'observe, à la traverse, que l'éloignement du poète pour qui professe d'accroître son or, la haine du savetier lunaire pour le financier dyspeptique ne lui interdit nullement de franchir le seuil de ces bourgeois anathématisés pourvu qu'ils sachent endosser la tunique de Mécène. J'ai fréquenté, tu ne l'ignores pas, chez quelques-uns de ces bienheureux où je savais rencontrer quelques esprits très aigus. Quelle sensation exquise de les voir glisser comme des songes parmi leurs objets d'art, leurs toiles authentiques ou fausses, mais toujours visiblement signée, les fanfares de leurs mille et uns livres ! Femmes et maîtresses font éclater aux soleils des girandoles l'orient de leurs divines omoplates et des ombres diligentes et serves s'empressent à cueillir sur leurs lèvres l'amorce de leurs désirs. Vient une heure où le propriétaire de toutes ces merveilles, élevant au cristal des lustres l'or vieil et brûlant d'un puissant armagnac, s'exclame : " Que voulez-vous, on ne peut pas vivre sans poésie ! »

Richard Jorif - "Valéry 10 juin 1927" (JC Lattès, 1991) [p 125]

1 août 2022

Monsieur Teste

Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l'ornement futile des miennes ; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.

Paul Valéry - "Log-Book de Monsieur Teste" - (L'Imaginaire Gallimard, 1946) [p 69]

Ainsi s'exprime Monsieur Teste, ce qui donne quelque idée du monstre. Il est né de Valéry au souvenir d'états mentaux qu'il connut lors d'une crise intellectuelle profonde (voir un précédent billet). Il s'en explique parfaitement dans une préface (feuilleter).

31 juillet 2022

Retour à Varsovie

Il s'arrêta devant quelques vitrines et regarda ce qui y était exposé, sans vraiment rien voir. Soudain, il remarqua un globe terrestre. Le monde était-il réellement rond ? Et de quel côté se trouvait Varsovie ? En haut ? En dessous ? Sur le côté ? En haut, probablement, parce qu'il se souvint de ce que certains disaient : si on creusait un trou, sans s'arrêter, on finirait par atteindre l'Amérique du Sud. Cela voulait dire que les gens, là-bas, marchaient sur la tête, seulement ils ne s'en rendaient pas compte. Ils croyaient être debout, dans le bon sens. Peut-être en allait-il ainsi de toutes choses. 

Isaac Bashevis Singer - "Retour rue Krochmalna" (2022 pour la traduction française)


Sur le bandeau de mon exemplaire, un mot de F. Beigbeder (Figaro Magazine) :" Si Isaac Bashevis Singer publie un inédit, tous les autres livres en librairie ne valent plus un clou ! ". Il n'a pas tout à fait tort, ce roman est à lire absolument. Début du 20e siècle, Max Shpindler et sa femme Flora reviennent chez des amis juifs dans la rue de Varsovie qu'ils avaient quittée pour réussir à Buenos Aires. Réussir, si l'on veut, un magasin de sacs qui va, mais aussi des commerces moins avouables de petits gangsters. Et des filles qu’on ramènera de Varsovie. Si le trait est malin, ironique, décrivant l'ambiguïté de la nature humaine, notre couple s’enferre dans le noir. Un régal de suivre les dialogues et la pensée de Max, bluffeur, concupiscent et lâchement opportuniste, illustration magistrale du dicton yiddish : "Dix ennemis ne peuvent pas faire à un homme tout le mal qu'il est capable de s'infliger à lui-même".

Texte inédit, sorti cette année en français (Stock). L'éditeur historique de Singer, Roger Straus, pensait peut-être que l'image sombre que donne ce livre de la communauté juive de Pologne aurait pu choquer les lecteurs à l'époque de l'attribution du Nobel (1978).

Traduit de l'anglais par Marie-Pierre Bay et son fils Nicolas Castelnau-Bay (Singer écrivait en yiddish et, selon sa volonté, il est traduit dans toutes les langues exclusivement depuis la version anglaise).

29 juillet 2022

Sons et lumières

L'œil, à l'époque de Ronsard, se contentait d'une chandelle, – si ce n'est d'une mèche trempée dans l'huile ; les érudits de ce temps-là, qui travaillaient volontiers la nuit, lisaient (et quels grimoires!), écrivaient sans difficulté, à quelque lueur mouvante et misérable. L'œil, aujourd'hui, réclame vingt, cinquante, cent bougies. L'oreille exige toutes les puissances de l'orchestre, tolère les dissonances les plus féroces, s'accoutume au tonnerre des camions, aux sifflements, aux grincements, aux ronflements des machines, et parfois les veut retrouver dans la musique des concerts. 

Paul Valéry - "Le bilan de l'intelligence" (discours prononcé en 1935) [p 27]

 

Et nous ? Nos menaces de blackout électrique. Les féroces dissonances des "Ardentes", à trois kilomètres, qui cognent à n'en pas finir les vitres de la chambre. 
Là-bas dans le cimetière marin, devant la mer, la mer toujours recommencée, éternel regard sur le calme des dieux, penses-tu toujours, Valéry ?

[Cf Barbara Stiegler, "Nietzsche et la vie" p.337]

27 juillet 2022

Bilan

On peut dire que tout ce que nous savons, c'est-à-dire tout ce que nous pouvons, a fini par s'opposer à ce que nous sommes.
[...]
Donc, toute la question que je posais revient à celle-ci : si l'esprit humain pourra surmonter ce que l'esprit humain a fait ? 

Paul Valéry - "Le bilan de l'intelligence" (Allia, discours de 1935) [pp 21-22]


26 juillet 2022

Valéry précurseur

"C'était tant le plan, les cartes, les opérations de son cerveau qu'il recherchait que leur symétrie et leur harmonie (beauté, poésie) avec l'univers tout entier. C'est pourquoi Valéry, sa vie durant, fréquenta avec la même ferveur des littéraires et des scientifiques, notamment des mathématiciens et des physiciens."

Le titre de cette étude peut être jugé démesuré, mais Olivier Houdé l'assume dès le départ, qui cite "Solitude" que Valéry écrivit en 1887 :
"Car mon esprit, avec un art toujours nouveau,
 Sait s’illusionner — quand un désir l’irrite.
 L’hallucination merveilleuse l’habite
 Et je jouis sans fin de mon propre cerveau...
"

Car oui, Paul Valéry s'est préoccupé avec passion et jusqu'à son dernier jour de son être intellectuel, des mécanismes de son propre cerveau, par une sorte de dédoublement de soi : "Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais / De regards en regards, mes profondes forêts" écrit le poète ["La Jeune Parque"] ; puis en prose : "Je suis étant, et me voyant ; me voyant me voir, et ainsi de suite..." ["La soirée avec Monsieur Teste"]

Cette étude d'un éminent psychologue français est d'abord un hommage à Paul Valéry plutôt qu'un travail de recherche académique. Il faut d'ailleurs attendre le dernier quart de l'ouvrage pour lire des considérations scientifiques plus conformes aux publications chez Odile Jacob. Ceci n'est pas une désapprobation, les sujets qui prennent un biais permettent de glisser des notions intéressantes qu’on retient. Et pour ce qui est des illustrations assez banales, elles rappellent les présentations de conférenciers qui intercalent des images pour détendre l'auditoire. 

Le prétexte de l'étude est que Paul Valéry eut l'intuition de notions importantes, aujourd'hui avérées, à propos du cerveau humain : "L'univers est construit sur un plan dont la symétrie est présente dans l'intime structure de notre esprit" ["Études philosophiques. Au sujet d'Eurêka"]. Il apparaît en effet, comme le montre l'imagerie médicale, que les motifs d'activation dans le cortex visuel ressemblent aux motifs géométriques des images observées, ce qu'on appelle la rétinotopie. Il en va de même pour la musique dans le cortex auditif, c'est la tonotopie. Les neurosciences ont aussi démontré des cartes sensorimotrices qui reflètent point par point dans le cerveau les parties du corps que l'on bouge : on voit encore une sorte de résonance motrice par lequel notre cerveau, à la seule vue des actions d'autrui, active des réseaux de neurones dits miroirs, identiques à celles que nous activerions nous-mêmes en faisant ces gestes, il s'agit de la somatotopie. Et je vous passe la numérotopie et la logicotopie...

Suivant ce "modèle topographique néovaléryen", une grande question serait en passe d'être résolue qui est celle-ci [pp 12 et 115] : selon le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, les objets logico-mathématiques sont des fabrications du cerveau humain (position constructiviste) tandis que le mathématicien Alain Connes pense que ces objets existent dans la réalité en dehors de nous (position réaliste). Leur mise en symétrie résoudrait le débat épistémologique – au Moyen Âge déjà, le nominalisme constructiviste d'Abélard s'opposait au réalisme platonicien. Cependant, je trouve la conclusion enthousiaste de l'auteur trop hâtive – évidente pour lui sans doute : je ne saisis pas entièrement l'importance des «cartes» neuronales dans cette affaire épistémologique.

Olivier Houdé s’intéresse au développement cérébral depuis la naissance de l'enfant vers l'âge adulte, basé sur trois systèmes cognitifs en évolution [pp 100-101 et annexe p121] : le système heuristique comprend les intuitions (trop) rapides, émotionnelles, le système algorithmique est la pensée réfléchie, plus lente et plus exacte, tandis que le système inhibiteur arbitre les deux premiers en bloquant l'heuristique si nécessaire. C'est ce que Valéry nommait le "Grand Capitaine Inhibition" ou la "délicate transaction", ce qu'il mit en branle lors de la fameuse "nuit de Gênes" où il prit conscience des dangers de la vie sentimentale (Madame de R.) mais aussi de l'idolâtrie artistique et de la création littéraire poétique, avec son souci superficiel de l'effet à produire sur autrui. Son esprit pouvait dominer tout cela, à vous Monsieur Teste ! 

Malgré cela, Valéry connaîtra à la fin de sa vie un autre amour, la liaison orageuse avec Catherine Pozzi, un échec. Catherine décrira cet amoureux de son cerveau comme un être narcissique incapable de la reconnaître dans son altérité. [p 79]

Voilà pour les grandes lignes de cet exposé plaisant, bien qu'il me laisse un peu sur ma faim. Pour une large part, c'est un survol de la vie de Paul Valéry et de ses tournants psychologiques. Olivier Houdé se base sur deux biographies importantes consacrées au poète : celles de Benoît Peeters (2014) et surtout Michel Jarrety (2008), énorme référence de 1366 pages. 

Je comprends l'engouement du psychologue pour les intuitions de l'écrivain français, précurseur de ce que l'imagerie scientifique met en évidence aujourd'hui. Récemment j'ai lu le très complet "Monsieur Teste" de L'Imaginaire Gallimard qui m'a incité à opter pour ce livre-ci. L'auteur conseille aussi "Le bilan de l'intelligence" (Allia), discours de 1935 étonnement actuel. Dans les prochains jours, quelques passages de ces textes.

D'autres avis ici. Avec mes remerciements à Babelio et aux éditions Odile Jacob pour l'envoi.

PS : on a lu par ailleurs "La madeleine et le savant" (Seuil) qui marie littérature (Proust) et psychologie cognitive, travail d'André Didierjean qui fut un élève d'Olivier Houdé à la Sorbonne (cité par celui-ci en notes).

8 juillet 2022

KO et du style

Même l’arbitre n’avait pas osé commencer trop vite le décompte, persuadé qu’à la seconde suivante, Max allait se relever et disputer la suite du combat. Mais la suite du combat, sur cette civière qui le maintenait allongé, désormais elle était entre lui et elle, sa fille, et ça consistait d’abord à rassembler les éclats de réalité qui se dispersaient dans l’air comme une vitre cassée et brassée par la foule, comme on imagine une chaloupe dans la grosse mer, ballottée au rythme aléatoire des ambulanciers qui se frayaient un chemin au milieu d’elle, la foule toujours, qui oscillait en tous sens et emportait chacun dans le même bain de mouvements hasardeux – et c’est à croire qu’il existe une vie autonome des foules, une vie qu’on partage au pluriel quand on abandonne son corps pour celui de nous tous indistincts, nous tous mus par une âme collective, tectonique et brouillonne, quand chacun comprend qu’il ne dépend plus de lui d’entrer ou de sortir ni de seulement défendre le peu d’espace où respirer mais qu’est venue l’heure de glisser aveuglément dans la vague et de se laisser faire par elle.

Tanguy Viel - "La fille qu'on appelle" (Minuit)

J'ai choisi cet extrait comme j'aurais pu en donner un qui évoque mieux l'histoire d'une fille de boxeur abusée par un politicien indélicat, dans le cadre d'une affaire de trafic d'influence (synopsis complémentaire par le lien précédent, avec les critiques presse que Minuit relaie). Cet auteur, valeur sûre du roman noir, n'est jamais décevant, ni trop long, ce qui m'importe. Je projette de le suivre dans "Icebergs", une série de courts essais, promenade dans "les allées d'une pensée qui tourne et vire".

Les lignes en exergue ci-dessus sont significatives d'une certaine façon d'écrire chez Minuit. Je notais récemment une parenté entre celle de Viel et les "Histoires de la nuit" de Mauvignier lu au printemps 2021. Et l'interrogation toute naturelle quant à une manière qui serait l’apanage des éditions de Minuit conduit à quelques trouvailles sur la toile.

"Existe-t-il un style Minuit ?" est une publication des Presses universitaires de Provence (clic) dont il existe une recension sur Slate.fr. Ce livre collectif tente d'apporter des réponses à une interrogation ainsi posée : "En somme, existe-t-il des traits ou phénomènes stylistiques identifiables et récurrents dans le temps ou à une même époque chez les romanciers publiés par Minuit qui font qu'en dépit du style, voire des styles, propre(s) à chaque auteur, se constitue un style Minuit traduisant une vision et des visées bien précises sur le plan esthétique et/ou éthique ?"

Une réponse globale peut être celle-ci : "Un ‘style’, stricto sensu, il est plus que douteux en effet que les auteurs publiés par la maison de la rue Bernard-de-Palissy en aient un unique en partage. Mais il existe bel et bien un ‘(état d’)esprit’, des caractéristiques, un cahier des charges tacite, des engagements, des refus, etc., qui concourent à définir une identité reconnaissable aux auteurs maison.[Cécile Voisset-Veysseyre] En n'oubliant pas que les auteurs se lisent entre eux, avec, disons, un esprit Minuit.

Pierre Assouline (La République des Livres) rappelle l'influx donné par Lindon pour créer un tel esprit de famille. Quant au style maison : "Disons plus formaliste que minimaliste, à quoi on a souvent eu tendance à le réduire en raison d’une dite écriture blanche. Elle n’en est pas moins constitutive de leur air de famille. L’exigence d’une certaine exigence, on l’a vu, est partie prenante jusqu’au stéréotype, quitte à ce qu’elle devienne synonyme d’élitisme et d’hermétisme ; le refus de la psychologie traditionnelle et du romanesque de convention ; une certaine ironie ; l’élégance assez janséniste de l’emballage n’est pas étrangère à cette réputation, héritée de la douce mais inflexible raideur de Jérôme Lindon." De l'aventure excitante de Minuit, Assouline déplore toutefois l'expression "roman minuitard" qui "donne vraiment envie de se faire publier plutôt aux éditions de minuit et demi".

Enfin et non des moindres, l'essai de Mathilde Bonazzi "Mythologies d'un style" (2019, La Baconnière) commenté sur En attendant Nadeau. Il est possible de consulter la thèse de doctorat (2012) de l'auteure qui s'interroge sur l'existence d'un style chez Minuit à l'aube du 21e siècle. Si l'on en a la volonté (666 pages), on y trouvera une approche universitaire, véritable remise en question, qui contribue à démythifier, voire démystifier, le style Minuit. Avec néanmoins une conclusion qui dégage "non seulement la singularité langagière de chaque écrivain mais aussi les convergences de pratiques stylistiques qui définissent bien un style collectif Minuit".

Pour citer quelques noms qui perpétuent aujourd’hui la maison d'édition, citons Christian Oster, Christian Gailly, Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz, Éric Chevillard, Éric Laurrent, Marie N’Diaye, Yves Ravey, Tanguy Viel. Hormis Gailly et Laurrent, j'ai pu les lire et les apprécier [cf. Liste des auteurs].