18 juin 2021

Colonie banane


On se laisse facilement happer par cette histoire presque incroyable, cet exil dans une colonie africaine d'un jeune type sans grandes compétences qui se voit promettre du « Monsieur le Directeur » dans une succursale où on produit des bananes. Le pauvre Victor, avec la bénédiction crédule 
d'une grand-mère surprotectrice et très vite soustrait à leurs illusions, y trouve la bassesse fiévreuse et les couleurs extravagantes d'un univers qui laisse peu de place aux vertus civilisatrices de la colonisation.

Le livre refermé, les questions arrivent : d'où Paule Constant, qu'on n'avait jamais lue, dont on sait peu sinon qu'elle est de l'Académie Goncourt, d'où cette écrivaine tient-elle cette férocité amère ? La réponse peut venir de la quatrième de couverture de "Mes Afriques" (Quarto Gallimard) : "chaque roman dessine sa géographie dans des Afriques sans cesse réinventées. [...]. De la douleur enfouie est né un monde que Paule Constant continue d'explorer." Car Paule Constant a connu une enfance brinquebalée à travers le monde, où la violence et la douleur étaient présentes.

La pénibilité du travail des indigènes dans la bananeraie, la lumière bleutée électrique permanente et les insecticides balancés par avion, les odeurs de pourri, la maquerelle Ysée et son manuel Miss Priddy pour des putains propres et blondes, Lola qui rêve de peau clairele faux prêcheur aux mains sales, et Allez Louya, le baptême d’un chimpanzé, d'où viendrait toute cette virulence, sinon d'un passé dont elle est rescapée ? Comment penser le jeu cruel de la chaude-souris, si elle n'y a pas assisté douloureusement un jour ?

Et le white spirit : ironie, pas l'essence, mais joli vocable choisi par les vendeurs de "La Ressource de l'Africain" pour vanter les vertus blanchissantes d’un poison en poudre. Et frère Emmanuel, prédicateur de pacotille, les emmène tous au paradis, produit blancheur, esprit pur, jusqu'à l'absorption et la mort collective.

Et au bout, un happy end quand même, en clin d'œil, mais qui ne rassure pas vraiment.

Paule Constant, c'est une plume. Attendu, direz-vous, pour un couvert Goncourt (encore que Pivot en était mais n'en est pas une). Une plume très alerte, on ne s'ennuie pas une seconde dans ce roman éclatant.


"Rien ne valait les files étroites, rectilignes à travers la plantation, à un rythme soutenu. Les responsables y veillaient, toujours à houspiller, toujours à réclamer plus vite, quick dans l'anglais banane, plus bref, plus tonique, un cri de perroquet. Kik, kik, scandaient les coolies pour s'encourager dans la forêt de bananes. Kik, leur disaient les types qui revenaient à vide, kik. Une course contre le temps, contre le ramollissement, le jaunissement, le pourrissement de la banane. Kik, si on ne voulait pas avoir tout écrabouillé à l'arrivée. KIK, KIK, KIK, la bananeraie entière crécelait comme une nuée de cacatoès."

4 juin 2021

L'envie de partir

Un billet sur ce livre ? Je crois que je risque de répéter ce que beaucoup ont déjà parfaitement bien écrit. Je savais avant de le lire que c'est le récit le plus abouti de Carson Mc Cullers. Différent de "Reflets dans un œil d'or" et "La ballade du café triste", il s'agit d'un récit plus autobiographique, sur l'adolescence et le désir de (se) fuir. Quelques lignes d'Arnaud Cathrine pour dire l'important.

"Pendant longtemps, j'ai cherché à savoir en quoi certains adultes me glaçaient le sang. Je les observais jusqu'à plus soif (enfin jusqu'à ce qu'on me demande de cesser mes regards insistants et gênants), traquant l'obscur dénominateur commun qui me les faisait immédiatement prendre en grippe et m'inspirait... quoi : du froid, de l'isolement, un sentiment d'étrangeté face à eux. C'étaient de jeunes gens corsetés dans leur costume et débitant avec aisance un jargon commercial sensément convaincant, des politiques ressassant des mots usés et vidés de toute chair, à même fin argumentative, des commerçants figés dans des inflexions de voix stridentes à force de roue libre quotidienne, des mines si sérieuses à la Défense, si confites dans tel ou tel salon littéraire... J'en passe. Dénominateur commun ? La langue morte, me direz-vous. La langue menteuse, instrumentalisée, commerciale. Le rôle de composition, direz-vous encore. Le rôle de leur vie, à en oublier de quoi leur corps est fait. Oui, tout ça à la fois. Et ça, en fait: ils me glacent parce qu'ils ont congédié en eux Frankie Addams.

Arnaud Cathrine - Extrait de la préface de "Frankie Addams" (Carson Mc Cullers).


1 juin 2021

Gentil policier


"C'est un monde tellement civilisé : livres, bibliothèques, thé et petits gâteaux.
Pourquoi est-ce un monde où l'on se fait tuer juste pour quelques mots ?"

Ce bref extrait de "Mortelle dédicace" donne un aperçu de son thème. Une très vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil ; des connaissances suspectent un meurtre à cause d'une carte postale tombée d'un de ses livres : "On vient vous chercher !". Cette vénérable consultante ès meurtres conseillait des auteurs de romans policiers qui la remerciaient dans leurs livres. Puis l'un d'eux est tué d'une balle dans la tête.

L'enquête est menée par un sympathique trio d'enquêteurs en herbe, de Shoreham à Aberdeen, et par la police en la personne d'une jeune lieutenante sikhe. Nous sommes plutôt dans le roman policier léger, oxymore d'Elly Griffiths, l'auteure, pour qualifier des classiques pas très noirs, du genre enquêtes d'Agatha Christie. Je préfère le qualificatif gentil, car finalement dans ce roman-ci, même les méchants ne le sont pas trop, on est loin des polars à la Manchette ou James Ellroy. 

Je n'en sors pas déçu mais mon sentiment général est mitigé, il n'y a pas de quoi crier au génie quant au dénouement par paliers de cette enquête, ni pour quelque vertige induit par une mise en abyme. À un moment, j'ai pensé à ces séries policières télé qui, sous nos yeux mi-clos, trouvent une issue que l'on peut voir subtile si l'on a bien saisi tous les ressorts de l'intrigue (et si on n'a pas perdu le fil pour aller au frigo).

Mais ce peut être délassant, langue fluide, les premières pages ici. J'ai relu récemment, en moins branché, "Le crime de l'orient-express" (pour retrouver l'ambiance du train mythique avant tout), ce n'est pas très littéraire non plus, le mystère et l'enquête priment. 

D'autres avis sur Babelio

"Mortelle dédicace" convient mieux en version e-book. Pour épargner les cinq cents grammes aux planches de ma vitrine, je dépose le volume en bas, à côté des sonnettes de l'immeuble, il connaîtra d'autres lectures. 

En partenariat avec Hugo Publishing et Babelio, je les remercie.

25 mai 2021

Vieux airs

"[...] le silence se fit dans l'autre pièce, et un instant plus tard on entendit une voix haut perchée, presque trop haute pour un homme et presque trop pure pour un spécimen en voie d'extinction, mais la voix était bel et bien celle de Wilhelm qui, assis dans un coin sombre, les yeux fermés, chantait ; il chantait pour lui tout seul des paroles idiotes qu'on aurait pu croire inventées mais qui ne l'étaient pas, c'était un truc avec Lénine et Staline, quelqu'un essaya même de chanter avec lui, mais il ne savait pas bien le texte, et Wilhelm continua à chanter seul, solo, le ptérodactyle, juste un sac d'os avec une médaille sur la poitrine comme un champion olympique.

Tout le monde applaudit, à nouveau. Wilhelm leva la main en signe de refus, rien n'y fit, les gens continuaient d'applaudir, comme si cela avait été splendide. Seul l'arrière-grand-père n'appréciait guère, ça se voyait sur son visage, et Markus se dit que ce n'était peut-être pas vraiment le moment de lui parler du jardin d'hiver lorsque – chose à peine croyable – le suivant se mit à chanter. Ou plutôt la suivante. C'était Baba Nadja qui, tout en se balançant en mesure, émettait des sonorités russes d'une voix profonde et rauque, qui attirèrent aussitôt l'attention générale, chuuttt, chuuttt, même l'arrière-grand-père fut prié de se taire, on adressait des regards d'encouragement à Baba Nadja, et les premières têtes commencèrent à osciller en rythme, et après que Baba Nadja eut chanté deux ou trois fois ce qui devait être une sorte de refrain où apparaissait le seul mot que sans doute tout le monde comprenait, vodka, vodka, les premiers commencèrent à chanter aussi, chaque fois qu'ils entendaient vodka, vodka, pendant que Baba Nadja, sérieuse et obstinée, continuait à débiter les strophes les unes après les autres, jusqu'à ce qu'enfin tout le monde – et le gros type avec sa tête en cul de babouin le premier – se mette à beugler : vodka, vodka et même à frapper dans ses mains à chaque vodka, vodka. Incroyable ce qui se passait ici. Une surprise-partie chez les sauriens. [...].

Eugen Ruge - "Quand la lumière décline" (traduction Pierre Deshusses)


Le récit est du gamin Markus, arrière-petit-fils de Wilhelm, lors de la cérémonie d'anniversaire de ce dernier, nonagénaire du Parti Communiste de RDA.

Plus loin dans le livre, le fils de Wilhelm, Kurt, dans sa version de l'épisode, explique que la vieille babouchka, perdue dans ses souvenirs, entonnait une comptine russe, qu'ils étaient sans doute seuls, elle et lui, à connaître, et dont les lignes commençaient par "Wot kak, wot kak", "Écoutez, écoutez".



24 mai 2021

Quand la lumière décline

 

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Du patriarche Wilhelm avec ses idéaux socialistes au petit-fils Alexander atteint d'un cancer incurable et Markus l'ado que l'histoire ennuie, les feux s'éteignent.

Si l'on considère que le récit concerne principalement une famille russo-allemande de Berlin-Est avant la chute du mur, avec les aïeux ancrés dans le parti communiste, si l'on suit les parcours pas spécialement glorieux, à peu de choses près, si on jette un œil sur la couverture et le titre, rien n'incite a priori à la jubilation. Eh bien c'est tout le contraire : ce roman basé sur des éléments autobiographiques d'Eugen Ruge – un Allemand né en Russie et aux multiples compétences littéraires et scientifiques – est un plaisir peu commun, tant par sa construction intelligente que par le réalisme qu'offre un œil aigu, souvent désopilant, sur la vie quotidienne et le parcours de personnes qui, en fin de compte, si nous ne partageons pas leur crépuscule, nous ressemblent à bien des égards.
"Quand la lumière décline" a obtenu en 2011 le Deutscher Buchpreis, équivalent du prix Goncourt ou du Booker Prize. Sa traduction française est remarquable. Cette lumière déclinante, ce sont bien sûr les personnages de quatre générations qui vieillissent et meurent, mais aussi la fin des illusions politiques et espérances familiales. Le dernier de la lignée, Markus, symbolise un déclin sociétal : junkie désemparé, sans emploi ni domicile sérieux, sinon les discothèques. Le roman de Eugen Ruge peut sembler cruel, mais ce n'est pas l'impression principale que l'on retient, sans doute à cause d'une bienveillante humanité qui sourit derrière les mots.

Le roman est divisé en chapitres marqués d'une date et d'un prénom, car chacun raconte un épisode familial selon un membre de la famille. La chronologie est bousculée, certains personnages reviennent plus souvent et les mêmes événements revivent sous des yeux différents. C'est le cas pour la remise de médaille d'anniversaire de l'arrière-grand-père, vétéran du Parti, le 1er octobre 1989, peu avant la chute du mur ; comme un leitmotiv, cette célébration, parfois burlesque, est vécue par chacun des protagonistes principaux, hormis Alexander, puisque ce dernier vient de passer à l'ouest. La structure narrative singulière n'est pas gratuite, elle suscite des parallèles révélateurs, comiques, émouvants. La jubilation du lecteur vient de ce qu'il relie progressivement les pièces du puzzle pour former un tableau familial, certes lacunaire, mais formidablement vrai.

On apprend aussi comment les Berlinois de l'est préparent l'oie à la bourguignonne à Noël. Il y a deux façons – comme Irina Unmitzer, parfois un peu éméchée par le cognac, le démontre : avant 1989, la débrouille et le troc afin de dénicher les ingrédients pour fourrer l'oie ; après le mur, tout vient du supermarché.

Un livre politique ? Un peu, forcément, mais Eugen Ruge rapporte d'abord le quotidien et les aléas d'une famille. C'est une mosaïque, donc un peu complexe, mais très agréable à lire. Il pourrait vous ravir, ce fut mon cas, dans les deux sens du terme. Un extrait bientôt.

Cet auteur a aussi écrit "Le chat andalou", même traducteur aux éditions "Les Escales". 

18 mai 2021

Ar(t)bres



Ce n'est pas parce que la beauté des arbres se suffit à elle-même, comme rappelé dans l'introduction, que le livre qui les met à l'honneur acquiert une âme. Celle-ci fait défaut à ce volume sur les arbres dans la peinture.

Le format carré (20x16) et la présentation générale sont attirants, papier épais satiné, avec couverture gaufrée souple et reliure solidement collée. On a toujours un peu peur d'ouvrir entièrement les illustrations sur double page pour ne pas casser le dos, d'autant que le papier est raide. Les reproductions sont très belles, bien reproduites.

Il est regrettable toutefois que le texte soit puéril et l'organisation fourre-tout. Les artistes sont brièvement présentés avec référence à des œuvres qu'on ne trouve pas dans le recueil, sinon perdues parmi les pages d'autres peintres (et il n'y a pas d'index). Un artiste (Phil Greenwood) plusieurs fois repris dans les illustrations n'est pas décrit.

Les gros caractères en pleine page ne m'ont pas paru opportuns et on trouve dans le texte des phrases telles que "Bien sûr, les arbres ne sont pas inanimés ; leurs branches bougent avec la brise et leurs feuilles changent de couleur au long de l'été et de l'automne, saisons lors desquelles ces tableaux voient le jour(pour Monet). Et on apprend que "splash" veut dire "plouf " en français" (piscines de David Hockney).

Isaac Levitan - Pommiers en fleurs (1896)

Le positif, ce sont les œuvres : essentiellement contemporaines (hormis quelques incontournables Van Gogh et Monet et surtout l'admirable Isaac Levitan), la plupart sont britanniques, des artistes valant la découverte. Il est dommage que, si titre et date des tableaux sont donnés, il n'y ait pas de précisions techniques. Ainsi, le magnifique tableau en feu de Claire Cansick n’est pas une aquarelle. Il n'est pas non plus noté qu'il s'agit, dans notre livre, d'un recadrage de l'œuvre originale.

Claire Cansick - Embrasement de l'Amazonie
(2020, huile sur toile de lin)

"Les arbres dans l'art" est un objet chic à prix acceptablePour ma part, en prix modiques, je suis plus enclin à aller vers les ABCdaire de Flammarion qui sont bien documentés.

Je remercie les éditions Pyramyd pour l'envoi cadeau et à Babelio dans le cadre efficace de Masse Critique.

12 mai 2021

D'une branche sur l'autre

D'une branche sur l'autre, la goutte de pluie
tombe et la feuille en dessous ploie ; le jour

se creuse affaibli par les crues du printemps,
comme nos joues et nos épaules et notre joie.

Inadaptés, voilà bien ce que nous sommes, 
nous avons beau gémir, plier le genou, caresser

les statues, le temps nous use. Cette goutte
qui tombe, cette autre qui la suit le long

de la branche, comment ne pas y voir
le trajet de toute vie, comment ne pas poser

la seule question qui tremble au fond des yeux
comme une prière : la feuille qui nous recevra,

si elle existe, sera-t-elle douce comme une main
amie, douce assez pour ne rien regretter ?

 Guy Goffette - Le Trajet (du recueil Pain Perdu)

Sur la branche ou la vitre, la goutte coule en vers irréguliers. Il y a plus d'amertume et de mélancolie que de coutume chez ce Goffette-là, m'a-t-il semblé, mais celles-ci ne sont-elles pas bienvenues quand le beau s'y accorde ? Et lorsque la grisaille nous enveloppe, ne somme-nous pas contents d'en trouver des reflets dorés sur le chevet ? 


11 mai 2021

Murmure des soirs

Voilà une maison d'éditions qui propose des auteurs belges, dans des genres très divers. Les éditions "Murmure des soirs" – délicieuse invitation – nous donne ici un recueil d'histoires courtes sur les librairies, ces lieux silencieux dont les amateurs savent les envoûtements. Treize auteurs ont donné libre cours à des récits et univers variés, depuis des méditations sur la lecture et l'écriture aux histoires tendres, tristes ou drôles, voire fantastiques. 
Familier, sympathique, des plumes inventives.


Je voudrais donner des palmes très subjectives à Jean-Marc Rigaux et Erik Sven. Et peut-être aussi au livre oublié de Martine Rouhart pour ce conte heureux dont on aimerait être le protagoniste. 
Mais je les regrette déjà, ces palmes, car c’est négliger les bons moments passés en si agréable compagnie avec tous les auteurs !

"– Mais c'est dix fois plus cher qu'un e-book ! s'exclama-t-elle.
– Évidemment. Vous avez là un produit qui compte trois cents pages imprimées, avec son poids d'encre et de papier. C'est un bel objet, qui est là pour durer. Après l'avoir lu, vous pourrez l'entreposer dans une armoire, l'exposer à la vue de tous sur un meuble dans votre espace-bulle ou, mieux encore, le prêter à des amis.
– Le... comment dites-vous ?
– Le prêter ! Eh bien, oui, dans le temps, les gens se prêtaient leurs livres une fois qu'ils les avaient lus. Cela veut dire que vous confiez votre bouquin à quelqu'un d'autre, une personne que vous appréciez et dont vous pensez que sa lecture pourrait lui faire plaisir."
(extrait de La réouverture - Michel Lauwers)

 

Article  sur "Le carnet et les Instants". 


30 avril 2021

La biodiversité (5) : science vs militance

 

La question "Qu'est-ce au juste que la biodiversité ?" à la source de quatre comptes rendus sur ce blog (sept 2020) est l'objet d'un article de la revue Natagora de mars-avril 2021. La réflexion qu'on y trouve complète les aspects scientifiques du livre de Chevassus-au-Louis que nous avions recensé.

Le terme biodiversité est apparu en 1992 lors de la Conférence de Rio pour désigner la diversité biologique en y incluant la notion sous-entendue de déclin et de préservation nécessaire. En réalité, la diversité biologique désigne la variabilité des organismes vivants de toute origine, ce qui entend la diversité au sein des espèces, entre les espèces et celle des écosystèmes. Néanmoins, pour le grand public, le terme biodiversité désigne implicitement la diversité des espèces (avec la sauvegarde d'animaux charismatiques comme le panda), ce qui n'est pas objectif.

Certes la notion d'espèces est centrale pour la préservation de la diversité biologique, mais l'article pose la question : "les espèces sont-elles des articulations naturelles ou ne sont-elles que des concepts introduits par les scientifiques ?" Quels sont les critères objectifs pour désigner telle espèce, où commence une sous-espèce ? Il arrive aux spécialistes de chipoter pour savoir si deux animaux représentent une seule ou deux espèces, c'est très subjectif. Un exemple est le loup rouge du sud-est des États-Unis. Il est considéré comme espèce en voie d'extinction, mais certains scientifiques considèrent que ce loup est une population isolée des loups de l'Est qui prospèrent au Canada et donc pas à préserver.

D'autre part, y a-t-il plus de biodiversité dans un écosystème de douze espèces d'un seul individu ou dans celui qui compte deux espèces de six individus ? Tel environnement de soixante espèces de moustiques ou celui qui compte un oiseau, un amphibien et un mammifère ?

Le philosophe des sciences Julien Debord évoque même une possible "imposture scientifique" car le terme biodiversité se situe au-delà de la science, c'est un concept subjectif pour mobiliser l'opinion et les scientifiques. 

Ce qui autorise donc, heureusement, la biodiversité à devenir une grande cause politique et sociale. Si l'on pense que la vitesse actuelle d'extinction serait dix à cent fois plus grande que toutes les extinctions massives précédentes, le taux d'extinction des espèces de cent à mille fois plus grand à l'échelle de l'évolution de la terre, on mesure l'importance du slogan biodiversité afin de sensibiliser tout le monde.



20 avril 2021

Frissons


Je savais en commençant que beaucoup avaient apprécié, que la presse avait donné des critiques positives, que c'était un excellent thriller. J'en jugerais. J'ai avancé tranquillement jusqu'à la situation où les éléments semblaient en place, puis une pause dans l'attente d’heures vacantes où je plongerais dans ce qui, manifestement, semblait couver. 

Un hameau de trois maisons. Une petite fille et ses parents, leur voisine artiste peintre un rien originale, qui vit seule avec un berger allemand, puis une maison vide en location. On a de l'empathie, c'est paisible, attachant, des lettres anonymes quand même, mais Christine, la peintre, n'en fait pas un plat, des gens n'aiment pas son indépendance artistique. Puis, le jour où on fêterait l'anniversaire de Marion, quarante ans, deux types débarquent. Quand la gamine Ida revient de l'école, elle trouve Christine avec ces types, le chien mort lardé dans la grange. Patrice revient de la ville, sur le siège un ordinateur pour offrir à sa femme le soir, il est surpris de ne pas connaître ces visiteurs. Puis un troisième individu arrive, ils s'imposent pour la soirée d'anniversaire, mielleux et autoritaires. Voilà les éléments en place, n'en disons pas plus, Marion va revenir du travail.

Repris à partir de là un dimanche début d'après-midi : pffft... Aspiré jusqu'en fin de soirée. Suspense mémorable, une réussite.  

Un des reproches qu'on peut trouver à ce récit oppressant est sa sinuosité (Le Figaro) et sa lenteur, c'est quand même 640 pages et certains préfèrent les suspenses brefs et incisifs. Mauvignier s'attarde volontiers sur les détails psychologiques, explore les personnages en profondeur, ce qui ralentit l'action. J'ai sur ce point beaucoup apprécié une phrase d'Anna Cabana (JDD) qui voit le bénéfice de ces atermoiements : "Il écrit comme on peint quand on a la folle ambition, à force de tourner autour de la vérité, lentement, très lentement, de l’encercler jusqu’à lui faire rendre grâce."

Parlons de l'écriture de Laurent Mauvignier. J'ai failli m'en agacer au début, puis fini par apprécier ses ressources, son sens cinématographique. Ainsi le montage alterné : lorsqu'on tue le berger allemand pendant que Christine prépare des gâteaux, les phrases se mêlent, la pâte et le chocolat relayés par le couteau qui perce les côtes du chien, blanc en neige, couinement de la bête, bain marie, gueule en sang.

Cette façon aussi de donner à éprouver, lorsque la fillette, en pénétrant dans la grangesonge qu'elle ne sait pas dessiner comme la voisine artiste : "... elle a de la chance de savoir faire ça. Il y a des gens qui savent, mais moi, se dit-elle au moment où elle entre dans l'étable, où elle est accueillie par la fraîcheur et par l'odeur terreuse, herbeuse, des vaches et du foin, par l'odeur de lait aussi et des bêtes elles-mêmes, des déjections et des mouches qu'elles attirent, avec les mugissements impressionnants, comme multipliés par le plafond et les murs de parpaings, moi, je ne sais pas." Les derniers mots tombent tard, le fil de pensée est interrompu par l'atmosphère prenante de l'étable que le lecteur ressent avec l’enfant.

Pour achever de convaincre, je vous invite à lire l'analyse de Morgane Pernet sur l'excellent site Zone Critique, qui disserte sur le pouvoir de la fiction façon Mauvignier. Elle mentionne "l'empathie que l’on éprouve pour les personnages qui rend le roman si touchant"une "maîtrise romanesque, stylistique et littéraire" et questionne finement "Avez-vous remarqué la beauté des débuts de chapitres ? 

Bien entendu, les personnes indisposées par les récits noirs s'abstiendront, mais ne fût-ce que pour ce style hors normes, il est bien de le tenter.

16 avril 2021

Autres imaginaires

"La fiction peut donc être pour l'imagination et la mémoire de l'individu l'occasion d'éprouver l'existence d'autres imaginations et d'autres imaginaires. Mais cette expérience repose à la fois sur l'existence d'une fiction reconnue comme telle (d'une vue sur le réel qui ne se confond pas avec lui et qui ne se confond pas non plus avec les imaginaires collectifs qui l'interprètent) et sur l'existence d'un auteur reconnu comme tel, avec ses caractères singuliers, et instituant de ce fait avec chacun de ceux qui constituent son public un lien virtuel de socialisation." (p 150)

Marc Augé - "La guerre des rêves" (1997)



15 avril 2021

Le tout fictionnel


Dans "La guerre des rêves", Marc Augé alerte contre ce qui lui paraît être une "crise du sens", c'est-à-dire des symboles et des institutions, dont les causes ont un commun dénominateur, une perturbation du rapport au réel, devant laquelle l'anthropologie a vocation de s'interroger. Écrit à la fin du 20è siècle (1997), le livre retentit d'autant que les phénomènes à la source de cette inquiétude sont plus nets aujourd'hui et la crise pleinement confirmée.
 
Pour cette enquête sur l'invasion du réel par la fiction, l'anthropologue s'est intéressé aux images et à la manière dont elles prennent sens à l'intérieur de systèmes symboliques partagés, notamment comment elles se reproduisent et se modifient à travers l'activité rituelle (chaman Yaruro-Pumé). Il a analysé les perpétuelles interactions entre l'imaginaire individuel et les représentations symboliques collectives, telle la production d'images et d'objets (fétiches, statuettes) qui induisent du lien social. Il a aussi fallu étudier les résistances et les espoirs de l'imaginaire religieux des peuples lors des conquêtes et colonisations.

Un sujet complexe qui recourt à l'anthropologie historique afin d’étudier les actions menées par l'Église contre les païens en Europe et lors des colonisations en Amérique latine (le titre du présent ouvrage est inspiré par ce dernier thème que traite Serge Gruzinski dans "La guerre des images").
 
En outre, les rapports de l'image avec le rêve, la rêverie, la création et la fiction nécessitent de faire appel à la psychanalyse et à la sémiologie.

Une clé pour comprendre cet essai peut être la conclusion de la première partie consacrée à la perception de l'autre :"... tant que la dialectique identité/altérité fonctionne, une affirmation d'appartenance à une collectivité ne peut être conçue ni comme exclusive d'autres appartenances ni comme exclusive de l'affirmation d'identité individuelle. Mais cette dialectique est enrayée aussi bien par les effets de dissolution imputables aux technologies surmodernes[*] que par les effets de glaciation induits par le repli sur les appartenances exclusives. Que la relation au monde se fige ou se virtualise, elle soustrait l'identité à l'épreuve de l'altérité. Elle crée ainsi les conditions de la solitude et risque d'engendrer un moi aussi fictif que l'image qu'il se fait des autres." (p 44) 

Toutes les sociétés sans exclusion ont vécu grâce à l'imaginaire et par les rapports dynamiques qui s'établissent entre les imaginaires individuel et collectif. Le schéma de base sur lequel repose le propos de Marc Augé est le triangle qui lie imaginaire collectif (IMC), imaginaire individuel (IMI) et création/fiction (CF). 
L'époque contemporaine affectée par la surmodernité[*] manifeste un nouveau régime de fiction qui, selon Augé, pose problème.
On a vu, sous l'influence de l'Église catholique, l'imaginaire collectif païen glisser vers la fiction et être remplacé par les représentations du christianisme. Puis, lors de ce qu'on appelle la phase de désenchantement, les grands récits de la modernité (révolution française par exemple) ont gagné l'imaginaire collectif, reléguant le christianisme dans la fiction. 
Mais aujourd'hui les récits de la modernité sont eux aussi happés par le pôle de la fiction et rien ne vient à la place de l'imaginaire collectif : l'individu n'a plus en face de lui que la fiction, mais cette dernière a aussi changé car elle n'échange plus avec un imaginaire collectif.
La nouvelle fiction, que l'anthropologue nomme fiction-image, se situe à mi-distance des anciens pôles IMC et CF, comme si l'un et l'autre avaient glissé vers une position d'équilibre. Le moi qui occupe désormais l'ancien pôle de l'imaginaire et de la mémoire individuels (IMI) peut être dit fictionnel, car il est "incessamment menacé par la fiction-image qui se présente à la fois comme imaginaire collectif et comme fiction alors qu'elle doit son existence à leur élimination, à la disparition simultanée de l'histoire [IMC] et de l'auteur [CF]." (p 157)

Ceci est évidemment très schématique et répond à des situations extrêmes. 

Le développement des technologies utilisées à des fins politiques et économiques entraîne la libération d'une "forme dévoyée d'imaginaire". Quelques observations concrètes.

Marc Augé pointe la télévision, quotidienne et familière, avec son côté liturgique et ses possibilités d'identification et d'hallucination plus insidieuses que le cinéma ; ses fictions sont des copies conformes de la réalité (scènes d'audiences judiciaires par exemple) ; la succession sans rupture des actualités avec un "chatoiement planétaire soumis au contrôle de la télécommande". Avec le petit écran, "la frontière entre réel et fiction se fait moins nette et l'auteur, même s'il existe, est absent de la conscience du téléspectateur" (p 165).

Le tourisme de masse et le tourisme virtuel poursuivent l'entreprise de fictionnalisation. On fait un voyage de loisirs pour revenir avec une vidéo de souvenirs. Visiter le Mont Saint-Michel revient à longer des marchands d'images où le mont est mis en scène et raconté par des artistes connus. Le monde de Disney : portée à l'écran, la fiction revient sur terre pour se faire visiter. Les parcs d'amusement, clubs de vacances, Center Parcs, villes privées en Amérique et résidences fortifiées dans les villes du tiers monde sont des bulles d'immanence, équivalents fictionnels des cosmologies, explique Marc Augé. Elles sont plus tangibles et lisibles mais il leur manque une symbolique, un mode prescrit de relation aux autres et un système d'interprétation de l'événement. Elles ne sont que parenthèses ouvertes et fermées à discrétion. 

Au moment de ce livre qui évoque le Fax et l'internet avec des interlocuteurs sans visage, il n'était pas encore questions des réseaux sociaux tels qu'aujourd'hui. Marc Augé pointait le danger des relations établies à travers les médias, dont il n'est pas question de nier l'utilité ni l'originalité, mais qui peuvent relever d'un déficit symbolique, d'une difficulté à créer du lien social in situ. "Le moi fictionnel, comble d'une fascination qui s'amorce dans toute relation exclusive à l'image, est un moi sans relations et du même coup sans support identitaire, susceptible d'absorption par le monde d'images où il croit pouvoir se retrouver et se reconnaître." (p 175)

L'essai est une mise en perspective théorique, scientifique, de faits préoccupants que nous percevons peut-être intuitivement mais sans les appréhender en profondeur. Bien que le livre soit court (180 pages), il est dense, parfois fastidieux, et ne peut être considéré comme orienté grand public. Espérons que ce compte rendu en esquisse correctement l'essentiel.


[*] La surmodernité selon Marc Augé (source wikipédia) :
  • «surabondance événementielle» : l'époque actuelle produit un nombre croissant d'événements que les historiens peinent à interpréter.
  • la «surabondance spatiale», qui correspond aussi bien à la possibilité de se déplacer très vite et partout qu'à l'omniprésence, au sein de chaque foyer, d'images du monde entier. 
  • l'«individualisation des références», c'est-à-dire la volonté de chacun d'interpréter par lui-même les informations dont il dispose, et non de se reposer sur un sens défini au niveau du groupe.

31 mars 2021

À la fin

J'ai vécu comme une petite amitié le carnet des derniers mois de cet homme entré en maison de retraite. Tous ces jours sont dans le ton de l'épigraphe de Lucrèce : "...l'âme sereine, cède la place [...]. N'est-ce point un état plus paisible que le sommeil ?" ("De Rerum Natura"). Il y a de la douceur à suivre les notes d'un être vieillissant en accord avec son âge et la nature, ses difficultés physiques grandissant, lourd de ses peines, joies et secrets, sereinement conscient que sa fin approche. L'écrivain suisse Adrien Gygax propose un journal sobre et bref, positif, sans excès de sentimentalisme, et il se fera peut-être que, si vous le lisez, vous éprouverez une larme. 

Et puis boum, le romancier trébuche au dernier moment. Le piège est dans le titre, mais on a oublié qu'il intriguait. Voilà notre brave vieux monsieur qui meurt dans l'éclat d'une ultime joie, celle de voir sa vie se terminer : "Je m'en réjouis comme j'ai dû me réjouir de voir ma vie commencer". Entendrons-nous jamais un mort nous raconter l'allégresse de son dernier souffle ? À moins de demander rémission de douleurs – et encore on parlera de soulagement –, d'être mystique ou sous l'effet de substances psychotropes, je comprends mal qu'un individu ordinaire et lucide – c'est le cas de notre personnage – s'en aille dans de telles dispositions. 

Apaisé, dans l'acceptation, mais joyeux ? 


"La jeunesse a quelque chose de divin. Cette jeune femme a Dieu en elle. Dans l'inclinaison de son visage, dans cette tresse qu'elle fait descendre de son front jusqu'à sa nuque, dans ces émotions qu'elle ne cherche pas à dissimuler, dans sa voix étrangement grave, elle a Dieu. Comprenez alors que je tienne encore à la vie ; cette apparition quotidienne est le plus sûr moyen de rencontrer Dieu un jour, la voie du trépas n'accordant pas les mêmes garanties, me semble-t-il." (Adrien Gygax - "Se réjouir de la fin", p 46)

23 mars 2021

L'amant : lire, relire

"Je me souviens mal des jours. L’éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. Des nuits, je me souviens. Le bleu était plus loin que le ciel, il était derrière toutes les épaisseurs, il recouvrait le fond du monde. Le ciel, pour moi, c’était cette traînée de pure brillance qui traverse le bleu, cette fusion froide au-delà de toute couleur. Quelquefois, c’était à Vinhlong, quand ma mère était triste, elle faisait atteler le tilbury et on allait dans la campagne voir la nuit de la saison sèche. J’ai eu cette chance, pour ces nuits, cette mère. La lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d’immobilité. L’air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. La nuit éclairait tout, toute la campagne de chaque rive du fleuve jusqu’aux limites de la vue. Chaque nuit était particulière, chacune pouvait être appelée le temps de sa durée. Le son des nuits était celui des chiens de la campagne. Ils hurlaient au mystère. Ils se répondaient de village en village jusqu’à la consommation totale de l’espace et du temps de la nuit."


Il y a de bonnes raisons de lire ou relire "L'amant" de Marguerite Duras, sans aborder celles que donneraient légitimement intellectuels et féministes. D'abord des passages admirables, tel celui des nuits orientales ;

ou la foule indochinoise avec les gens qui vont "sans intention d’aller, mais seulement d’avancer ici plutôt que là, seuls et dans la foule, jamais seuls encore par eux-mêmes, toujours seuls dans la foule" ;

ou encore le portrait de Betty Fernandez"Elle est vêtue des vieilles nippes de l’Europe, du reste des brocarts, des vieux tailleurs démodés, des vieux rideaux, des vieux fonds, des vieux morceaux, des vieilles loques de haute couture, des vieux renards mités, des vieilles loutres, sa beauté est ainsi, déchirée, frileuse, sanglotante, et d’exil, rien ne lui va, tout est trop grand pour elle, et c’est beau, elle flotte, trop mince, elle ne tient dans rien, et cependant c’est beau.";

et même des mots sur les paquebots d'autrefois :"La durée du voyage couvrait la longueur de la distance de façon naturelle".

L'analyse psychologique de Duras est fine, perçante, ainsi l'attitude réprobatrice des frères et mère silencieux en présence de l'amant qui les invite au restaurant.

Après quarante ans, ce roman audacieux a traversé le temps sans prendre une ride

Je n'avais jamais lu Marguerite Duras. Me rappelant une visioconférence en octobre sur "Duras, Robert Antelme et les camps" (Danielle Bajomée, Ulg), je cherchais "La douleur" dans la bibliothèque de quartier : je me suis rabattu sur "L'amant" pour pallier un petit peu, mais avec bonheur, mes lacunes.

12 mars 2021

Musique dans le texte

Le fait que Faulkner ne parle que parcimonieusement et de façon machinale, presque stéréotypée selon Lomax et Glissant, de la « musique nègre », n'implique pas qu'elle ne soit pas là, au cœur du texte : sinon décrite du moins écrite, transposée, restituée jusque dans les sauts associatifs, les brouillages, les double voire triple sens, l'ironie et la parodie, la ruse et l'insolence, la détresse ou la jubilation (Every day I have the blues chantait Joe Williams sur les riffs soutenus, enjoués, et le rythme fortement balancé de l'orchestre de Count Basie) qui caractérisent les paroles du blues, mais aussi dans ce qu'elles supposent de connivence (nous verrons de quoi elle peut être faite). Peut-être le magnétophone était-il plus dans sa tête que sur la table pliante. Et, sans doute, était-il suffisamment – tellement ? – imprégné de la culture de son milieu social et culturel, y compris celui des Noirs, ses voisins, pour n'avoir d'autre souci que de s'y enfoncer un peu plus afin d'en dégager les ressorts intimes, et non de s'en distancier pour en faire un froid objet d'étude. La musique des Noirs n'est pas chez lui un fond de décor ; elle n'est pas une bande-son. [p 124]

[...]

En bref, cette inspiration, cette influence, cette présence du blues n'est pas tant à rechercher au niveau du contenu langagier – les paroles restent des paroles de Noirs adressées à des Noirs – ni de la scansion musicale proprement dite, qu'au niveau de ce que, faute de mieux, on peut appeler la structure orale du blues qu'il a tenté de transposer, me semble-t-il, dans des passages entiers de ses romans ou de ses nouvelles – en particulier dans les soliloques – et qui expliquerait certaines étrangetés de style ou certaines fantaisies de construction. [p 126]

Jean Jamin - Faulkner - "Faulkner - Le nom, le sol et le sang"