9 décembre 2019

Le temps des miracles


Lorsque tous les jardins avaient un puits 
où l'on jetait des sous,
Lorsque l'amour était facile, 
Lorsqu'on mourait en héros pour du beurre 
avec une épée de carton à la main,
Lorsque la mer montait par grand vent dans les peupliers,
emportant notre chambre et la nuit jusqu'au fond du sommeil,
Lorsque Dieu était Dieu,
Lorsque toutes les forêts avaient une licorne
qui rendait aveugles les chasseurs,
Lorsqu'on buvait la pluie à pleine bouche et sautait à pieds joints 
dans le ciel pour éclabousser notre ombre,
Lorsque la justice était une balance en équilibre au bout d'une main blanche,
Lorsque tous les miracles – la perle d'eau sur la vitre, le flocon de neige, le nuage rose, 
la  résurrection des soldats de plomb après la bataille – avaient l'évidence d'une larme,
Lorsque la terre ne tournait que dans les rondes et les culbutes,
Lorsque le temps n'avait pas encore de montre 
et n'avançait qu'avec la faim et le sommeil,
Lorsqu'on n'était  que soi,
[...].

Guy Goffette - "Auden ou L'œil de la baleine" (collection L'Un et l'Autre)


Il me fait chaque fois le coup, Goffette, me faire redevenir petit garçon avec ses lignes épatantes sur l'enfance : ce sont les premiers mots de l'hommage qu'il consacre, bien dans l'esprit de la collection, entre biographie et autoportrait, à la vie de Wystan Hugh Auden. Celui qui devint "cet homme, en toute lucidité et dans la plus pure des détresses, qui chante et rend grâce pour tout ce qui est". 
Un billet un de ces jours, probablement.

5 décembre 2019

Acheter la terre et le ciel

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L'idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Seattle, chef des Duwarmishs, s'adressant au Président des États-Unis en 1854. 
("Le grand livre de la forêt", 2017 - Forêt Wallonne asbl )

Duwamishtribe.org

2 décembre 2019

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur


Traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

Il ne s'agit certainement pas d'un essai au sens où on l'entend généralement, même si l'auteur affiche l'incipit de Montaigne en épigraphe. Jorge Volpi parle de sa ville natale Mexico, de politique, de souvenirs personnels, avec ses détestations et ses convictions, de la société comme elle ne va pas, au Mexique d'abord, tout cela sous prétexte d'un hommage à son père chirurgien qu'il vient d'enterrer. Il avoue être enclin à la réflexion et à la divagation et à se perdre dans ses élucubrations sans plus tenir compte de ceux qui se trouvent auprès de lui. On ne dira certainement pas que ce livre contient des divagations, mais ce côté "touche-à-tout et dans tous les sens" est au moins confirmé par "une absolue liberté de forme et de ton" que note  le "Figaro".

1 décembre 2019

L'image livres

La planète des «singes»

[Ceci n'est pas une image livres. 
Sinon  à croire un instant que l'un des quatre tient un livre.
Ou une liseuse.]

27 novembre 2019

Dissections

"Le moi ne voit aucun inconvénient à modifier ou à manipuler ses souvenirs 
pour les adapter à l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes dans le présent."

Jorge Volpi - "Examen de mon père" (Seuil)



Je n'en suis qu'à la moitié de ce livre atypique à propos d'un père chirurgien. Bourré de considérations d'une tête bien pleine, qui donnent envie de souligner des lignes, il tient de l'essai et de mémoires. Intéressant et particulièrement dense, comme écrit d'un jet continu. J'espère le terminer bien que je lise très peu en ce moment et le délai de restitution en bibliothèque diminue. Qu'importe, le voici signalé.


Planche de la "Fabrica" (1543) de vésale
[Billet ici]

20 novembre 2019

Le fils disparu

"La mort, au moins, a des images tangibles : la tombe, les mots, les fleurs qui ravivent le visage du souvenir et surtout cette conscience claire de l'irréversibilité qui s'inscrit dans le temps et transforme l'absence en nouvelle habitude. La disparition en revanche n'a pas de limites, pas même pour elle ; elle n'est pas un état mais son absence."

Julio Llamazares - "La Pluie jaune

Ainielle - Wikiloc.com

19 novembre 2019

Ainielle jusqu'au bout

Traduit de l'espagnol par Michèle Planel.

Il se peut que Julio Llamazares ait écrit "La Pluie Jaune" en souvenir de son village natal, Vegamián, enseveli sous les eaux d'un barrage et qu'on vida un jour de 1983 : apparut alors l'étrange épave du village d'origine. Ainielle, le hameau dont Llamazares imagine les dernières années de son ultime autochtone, ne connut pas l'engloutissement par les eaux mais celui du déclin rural ; abandonné par tous ses habitants, il en reste aujourd'hui les murs délabrés, accrochés aux pentes des Pyrénées espagnoles, dans la province d'Huesca.

Une poignante tristesse émane de ces ruines qui abritèrent des vies. Les guides touristiques conseillent aux randonneurs qui souhaitent gravir les pentes et accéder au village vide, de lire le roman de l'auteur espagnol. Certains entreprennent la randonnée pour l'avoir lu. Je ferais volontiers de même.

"... est-ce une folie de rester fidèle jusqu'à sa mort à sa mémoire, à sa maison ? "

Lorsque Sabina son épouse mit fin à ses jours, le vieil Andrés de Casa Sosas resta seul à Ainielle. Désormais pour lui, le temps s'était inversé : "Soudain le temps et la mémoire s'étaient confondus et tout le reste avait cessé d'exister. Maison, village, ciel, montagnes, n'étaient plus que les souvenirs très lointains d'eux-mêmes."

Il vécut plusieurs années entre souvenirs, pierres et fantômes. Ces endroits perdus peuvent être dangereux, une morsure de vipère aspic (zinnikeri) est grave à quatre heures de marche de tout secours et la neige d'hiver bloque les chemins pendant des semaines, parfois même les portes des logements.  

Le récit est un long soliloque triste, joliment écrit, hanté par des apparitions : Sabina, gagnée par la folie ; la première fille morte toute jeune, qu'on entend encore haleter dans la chambre cadenassée ; le fils parti à la guerre, dont on est à jamais sans nouvelles ; et le dernier garçon Andrés qui a quitté le village comme les autres, une trahison pour le vieux solitaire enraciné dans ce pays rude. On le croira fou, car il va creuser sa propre tombe, près de sa femme et sa fille, avant de mourir.

La magie de ce livre est qu'il est ancré dans la réalité des ruines d'Ainielle. La disparition et l'effacement en sont l'âme. Asseyons-nous quelques heures sur une vieille pierre et lisons, parmi les ombres : "Nappes épaisses et changeantes que la mélancolie des ans étend petit à petit sur ces souvenirs et qui transforment insensiblement la mémoire en un pays étrange et fantomatique.


L'avis de "À sauts et à gambades".

16 novembre 2019

Lieux de la terre

"Nous avions soif de lieux de la terre, qui sont eux et qui ne sont pas d'autres, de grèves qui ne voient jamais qu'un certain coin de falaise et qui entendent tout le jour et toute la nuit les plaintes de la mer, de villes qui sont sur la pente d'une colline et qui ne voient qu'une rivière et l'été des bois de lilas, la vue des hommes incorporés à ces choses nous gêne, car nous ne voulions voir qu'elles, sans rapetissement."

Marcel Proust - "Contre Sainte-Beuve suivi de Nouveaux mélanges"  (Portraits de peintres - Monet)



12 novembre 2019

La cage

Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol.

"[...]. La salle tremblait sous les mouvements des couteaux et fourchettes. Lorsque les étrangers se penchaient l'un vers l'autre pour se faire des confidences, la pièce entière se penchait avec eux. Les visages se dressaient. On ne voulait pas en perdre une miette.
Quand ils se sont levés, le raclement de plusieurs chaises a retenti dans la salle à manger.
Près de la porte, le plus âgé s'est arrêté et s'est retourné. Son intuition était bonne. Son visage rendait compte de la terrible nouvelle. Il avait l'air oppressé. Ce qui voulait évidemment dire que nous étions devenus ses oppresseurs. Pourtant, aucune des personnes présentes dans le restaurant ce soir-là n'aurait pu imaginer que cette qualification s'applique à elle.
Dans la file des clients qui sortaient, quelques-uns ont au moins eu la décence de prendre un air contrit. Ils souriaient tant et plus, mais n'ont pas pu résister à la tentation de se rassembler sous la véranda de l'hôtel au bout de laquelle les étrangers s'étaient obligeamment retirés.
Tout le monde s'est intéressé au ciel nocturne. Nul n'avait grand-chose à dire. Dans la nuit gris terne doublée d'une couche plus sombre, la lune était mince et seules quelques étoiles étaient susceptibles de retenir l'attention. En tout cas, il n'y avait pas assez de lumière pour remarquer la disparition des étrangers – jusqu'à ce qu'on entende : Là-bas !
Qui a crié ? Ça n'a pas d'importance. Une forme de peur collective avait soudain trouvé sa voix.
Nous scrutions les ombres qui se fondaient dans l'allée. Les étrangers s'enfuyaient-ils ?
Nous entendions le frottement suivi d'un glissement distinctif de leurs chaussures, mais plus précipité que d'habitude, un peu plus urgent.
Quelqu'un s'est lancé à leur poursuite. et tout le monde est parti à la charge – Dawn repoussée sur le côté avec son plateau – tandis que circulait la rumeur qu'ils fuyaient.
Mais qui ou quoi fuyaient-ils ?  Personne n'a songé à le demander.
Les étrangers se sont mis à courir.
Ce qui est curieux, c'est que nous savions quoi faire. Les étrangers aussi ; ils allongeaient le pas dans la rue et le jeune entraînait le plus âgé en lui prenant le bras.
Ceux d'entre nous qui les poursuivaient n'échangeaient pas un mot. Mais qu'aurions-nous pu dire qui soutienne l'idée que nous avions un plan ? Comment aurions-nous pu justifier nos agissements ?