14 janvier 2019

De l'Adoration au Verrou

D'un historien d'art à l'autre. Daniel Arasse a vu, sur la gauche de la toile "Le Verrou" de Jean-Honoré Fragonard, des formes fortement suggestives, d'où il a tiré une belle réflexiondans ses "Histoires de peinture", sur le désir qui travaille la représentation. Jacques Thuillier développe un autre aspect du tableau du Louvre, peut-être pas incompatible avec le précédent.

"On dit que Fragonard exécuta cette œuvre dans des circonstances singulières. Alexandre Lenoir, qui avait bien connu l'artiste, le raconte et s'en effarouche quelque peu : "Il peignit pour le marquis de Verri un tableau dans la manière de Rembrandt, représentant l'Adoration des bergers ; comme l'amateur lui en demandait un second pour servir de pendant au premier, l'artiste, croyant faire preuve de génie, par un contraste bizarre, lui fit un tableau libre et rempli de passion, connu sous le nom du Verrou.» S'agissait-il bien d'une idée saugrenue ? La longue diagonale qui soutient tout l'élan du tableau part d'un point précis : la pomme placée sur la table. La tentation d'Adam et d'Ève a souvent fait pendant à la Nativité, comme la faute à la rédemption. Fragonard fait-il autre chose qu'en donner une version moderne ? Le thème profane s'oppose au thème religieux, la passion amoureuse à l'innocence de l'enfant et à la dignité de la mère, autres sujets chers à Fragonard.
Un dévot pouvait s'en scandaliser : et dans ce XVIIIe siècle il ne faut jamais exclure la possibilité d'un trait d'esprit ou d'une irrévérence. Mais sur l'essentiel de son art Fragonard ne plaisanta jamais. S'il donne ce Verrou comme pendant à L'Adoration des bergers, ce n'est certes pas par une méchante approximation sur le nom de M. de Véry, ni par une moquerie anticléricale à la d'Holbach : tenons qu'il savait dire avec ce tableau une chose d'égale importance, d'égale dignité. Le parallèle, loin de diminuer l'œuvre, pourrait bien en révéler le sens profond. [...]."
Jacques Thuillier - "Pour le plaisir" (Éditions Faton)

12 janvier 2019

Pour le plaisir

Cette collection de beaux livres, entamée en 2014 aux Éditions Faton, propose l'essentiel des textes de l'historien d'art et collectionneur Jacques Thuillier. Le présent volume, "Pour le plaisir" (2018), en est le sixième tome. Le septième est en préparation : "Un autre regard sur le XXe siècle". 

8 janvier 2019

Farouchement authentique

La curiosité pour le repli littéraire de J. D. Salinger trouve une mince satisfaction dans ce paragraphe de l'unique biographie en français : "Les aventures de la famille Glass, Franny, Zooey, Seymour, etc., reflètent pleinement ses préoccupations à ce moment-là, sans atteindre à la drôlerie et à la liberté de ton qui ont fait sa singularité des débuts. Salinger a déserté l'adolescence, ses personnages ont pris de l'âge, quelques années supplémentaires en tout cas. La guerre n'est plus au centre de la création littéraire, la religion a pris la place et plus encore la quête mystique. Quelque chose s'est brisé. L'ampleur de la tâche qu'il s'est assignée serait-elle soudain devenue trop grande pour lui ? Pourtant, afin de se consacrer pleinement à l'écriture, il n'a conservé aucun de ses vieux amis, à l'exception de Donald Hartog. Il y a des années, l'idée était peu à peu venue à l'esprit que, tôt ou tard, une totale immersion lui serait nécessaire pour arriver à ce à quoi il voulait parvenir en tant qu'auteur de fiction. L'ambition lui a quelquefois été prêtée de vouloir bâtir, dans un registre personnel, une œuvre dont l'impact serait de l'ordre de À la recherche du temps perdu. Seule l'ouverture du fonds littéraire qu'il a laissé dira s'il a ou non réussi son pari." (Salinger intime", p.368).

5 janvier 2019

Le pierrot déchante


Deux raisons à ce billet, la première pour souligner l'interrogation du magazine "Natagora" de janvier-février: "Rendons-nous nos villes tellement peu vivables que même ce commensal qui nous accompagne partout depuis si longtemps n'arrive plus à nous suivre ?" Car le moineau domestique disparaît des villes ; à Bruxelles, l'effectif a diminué de 90% en vingt ans, et s'il se maintient en Wallonie, les grandes agglomérations le voient beaucoup moins. Mon logement près du centre est entouré d'arbres et je vois des pies, corneilles, mésanges, merles, grives et quelques geais, mais très peu, voire jamais de pierrots. Les hypothèses de cette raréfaction citadine s'expliquent probablement par le manque de sites de nidification, la pollution et la carence de graines et d'insectes.

L'article décrit comment, grâce à la génétique, on a pu retracer les origines de l'espèce si liée à l'homme, remontant à 11.000 ans par l'étude de l'ADN du Bactrianus, oiseau d'une espèce cousine connue en Asie centrale et migrateur. Notre moineau, qui a développé un bec et un crâne renforcés, s'est répandu en Europe suite à l'apparition de l'agriculture (graines, chevaux) et sa population mondiale est estimée à plus d'un milliard d'individus. Une espèce génétiquement définie par sa relation à l'homme, comme le chien.

J'en viens à la seconde raison de ce billet : valoriser le travail et les publications des acteurs d'organisations sans but lucratif telles que Natagora (Natuurpunt) en Belgique. Le magazine (6 numéros/an) est simple et concis, bien illustré, tout âge, disponible en version papier ou numérique. Son éditorial rappelle que le combat pour la biodiversité est loin d'être gagné. À l'heure des bonnes résolutions, pensons-y.


© www.natagora.be

24 décembre 2018

Sauver les mots de leur vanité


Beau partage sur Nos consolations d'un texte de María Zambrano (traduction Jean-Marc Sourdillon, revue par Jean-Maurice Teurlay), publié en français sur le site Jean-Michel Maulpoix&Cie.
María Zambrano, vibrante républicaine, est une figure importante de la philosophie espagnole au siècle dernier. "Pourquoi on écrit" est tiré de "Hacia un saber sobre el alma" (2000) (traduction Google: "Vers une connaissance de l'âme").
Extrait.

POURQUOI ON ÉCRIT [ou écrire le secret]
[...].
Écrire ce n’est ni plus ni moins que le contraire de parler ; on parle dans l’urgence d’une nécessité momentanée, et en parlant nous nous constituons prisonniers de ce que nous avons énoncé tandis que dans l’acte d’écrire résident libération et permanence - la libération ne se trouve que lorsque nous arrivons à quelque chose de permanent.
Sauver les mots de leur instantanéité, de leur être transitoire et les conduire par notre réconciliation vers le perdurable, c’est la tâche de celui qui écrit.
Mais les mots disent quelque chose. Qu’est ce que l’écrivain désire dire et pourquoi désire-t-il le dire ? Pourquoi et pour qui ?
Il désire dire le secret ; ce qui ne peut se dire à haute voix à cause de la trop grande charge de vérité qu’il renferme ; les grandes vérités n’ont pas l’habitude de se dire en parlant. La vérité de ce qui se passe dans le sein secret du temps, c’est le silence des vies, et il ne peut se dire. “Il y a des choses qui ne peuvent se dire”, cela est certain. Mais ce qui ne peut se dire, c’est ce qu’il faut écrire.
[...].
[texte complet]
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JOYEUX NOËL
PASSEZ DE BONNES FÊTES !