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| Renaudot 2020 - 175 pages |
Marie-Hélène Lafon convient qu'elle aime mettre le lecteur au travail. Elle est consciente de la complexité générée par les nombreux personnages et par la chronologie bousculée. Elle s'en explique dans un entretien audio (Radio Télévision Suisse) :
"Les familles sont des arbres généalogiques. Et les arbres ont des racines qu'on ne voit pas, et c'est bien ce dont il est question dans ce livre. Si je travaillais en termes de stratégie marketing, jamais je ne commencerais un livre comme ça. Je fais ce que j'ai à faire du point de vue de l'énergie intime, de la dynamique intérieure du texte. Le premier "tableau" du roman a d'ailleurs été écrit en dernier, je savais que je l'écrirais, mais pas avant d'avoir donné au texte son architecture mouvante." [propos transcrits de l'entretien oral]
Le fils au centre du roman est André, né en 1924 de Gabrielle Léoty, femme indépendante peu désireuse d'élever un enfant. D'abord infirmière lorsqu'elle rencontre Paul Lachalme, d'une quinzaine d'années plus jeune, elle trouve un emploi à Paris où elle vit et fréquente librement des hommes. L'enfant qu'elle a de Paul est un accident. Gabrielle le confie à sa sœur Hélène, mariée à Léon, qui ont déjà trois filles. André sera accueilli, vivra heureux, mariera une Juliette et aura une belle descendance.
Paul est devenu avocat, butinera toujours les dames et mourra âgé. Gabrielle, vieillissante, ne manquera pas à ses devoirs, restera digne et élégante avec l'âge, mais sera naturellement moins courtisée. Elle s'éteindra dans son sommeil. André trouvera tout en ordre, appartement et papiers.
Il n'y a qu'un drame – et quel drame ! – dans cette histoire, il est esquissé à la fin du premier chapitre et se déroule chez les Lachalme. Cent ans plus tard, Antoine Léoty, le fils d'André qui travaille de par le monde, viendra dans le Cantal, à Chanterelle, et se recueillera sur la tombe de celui qui fut « supplicié » par accident ce jour d'avril 1908. L'événement impliquait aussi une servante dont le triste sort est raconté par Armand, neveu de Paul. Armand est précisément le prénom de celui qui mourut après quelques jours des suites de l'accident.
Tout s'éclaircit au bout, le puzzle est constitué : la troisième génération, par le regard d'Antoine, voit l'ensemble du tableau brossé par Armand. On a le temps de s'attacher à ces personnes, à ce monde tantôt rural, tantôt citadin, monde en devenir, comme Antoine en est l'exemple, une génération en mouvement.
Un livre attachant qu'on a envie de relire. Si j'ai beaucoup spoilé, n'en prenez pas ombrage, lisez avec bonheur l'histoire de ce fils venu par surprise. Vous oublierez vite ce que je vous ai révélé, faites un reset et pénétrez le dédale remis dans le désordre.
Marie-Hélène Lafon est un peu farceuse, elle fait un clin d'œil à Pierre Michon dans le second fragment daté "23 janvier 1919". Paul Lachalme et son frère cadet Georges étudient au lycée à Aurillac où ils surpassent les autres élèves, bien que ceux-ci, moins empaysannés, soient railleurs envers les frères :
"[...] Georges et lui les surpassent en tout, c'est comme ça, c'est éclatant, mais il ne faut jamais mollir, ni baisser la garde. Lui, Paul Lachalme, ne baisse jamais la garde, même s'il a les pieds froids. Sub tegmine fagi ; fagi, de fagus, qui a donné fayard ; il est content de l'avoir appris, on ne perd pas tout à fait son temps avec Virgile, et Michon ; à cause de sa calvitie monacale, on dit le Père Michon, avec les deux majuscules, ou PM, à l'anglaise ; il vient de Guéret et vous débite les Bucoliques en tranches juteuses et impeccables avec une émotion presque contagieuse. [...]. Il [Paul] envierait presque à son frère la rutilante origine grecque de son prénom, Georgos, le laboureur ; mais il donnerait bien davantage encore pour s'appeler André depuis que le Père Michon leur en a jeté en pâture la mâle étymologie. André, c'est l'homme qui bande ; PM ne l'a pas dit comme ça, il a mis les formes, mais on a compris, et il a su que l'on avait compris, que quelques-uns, du moins, avaient entendu la suave nuance et s'en souviendraient. [...]." [pp.29-30]
(Pierre Michon, né en 1945, n'aurait pu être le professeur des fils Lachalme en janvier 1919)















