Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Essai. Afficher tous les articles

29 juillet 2026

Comment préserver la Terre ?

Actes Sud, 2025 - 71 pages

Traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin

Le monde n'est pas la Terre. La Terre est plus que le monde, que tous les pays réunis. Son système de processus physiques, chimiques et biologiques sur le sol, en mer, dans la glace et dans l'air où la vie a pu naître, nous rappelle aujourd'hui qu'à force de ne voir que le monde, on oublie la Terre. 

La politique climatique internationale est héritière de quatre siècles d'histoire diplomatique que résume David Van Reybrouck, depuis le XVIIe siècle avec Richelieu et la raison d'État jusqu'à la diplomatie multilatérale de l'O.N.U. Malheureusement cette diplomatie traditionnelle n'est pas en mesure d'affronter les nouvelles menaces qui s'annoncent, car les intérêts bien compris de la politique mondiale anthropocentrique ne correspondent pas à ce qu'exige une jeune politique de la Terre. C'est une tragédie : les lois de la nature n'ont que faire des nations, des intérêts financiers, de nos guerres, progrès technologiques et soifs de pouvoir. 

L'accord sur le climat à l'issue de la COP28, en 2023, fut encensé par la presse mondiale. Mais pourquoi, alors que les négociateurs savaient depuis longtemps que les humains étaient à l'origine du changement climatique, que les combustibles fossiles étaient responsables de plus de 75% de la production des gaz à effet de serre, pourquoi cette COP28 se contentait-elle d'appeler les gouvernements à renoncer aux énergies fossiles, qui plus est, seulement à l'horizon 2050 ?
La réponse est un douloureux constat : divergence d'intérêts nationaux et surtout le constant lobbying des secteurs industriels, avec leur logique à court terme. La diplomatie de bon papa se révèle complètement inadaptée à la résolution des défis planétaires actuels. [p.27-28]
Chaque année, la COP grandit et est de plus en plus inopérante, la faute au lobby fossile qui prend le dessus. En 2023, à Dubaï, 2.456 lobbyistes du secteur des combustibles fossiles ont obtenu une carte d'accès officielle, soit quatre fois plus que l'année précédente ! (Les lobbies sont qualifiés du terme propret de « parties prenantes »). [p.32]

Ceci alors que les scientifiques ont identifié récemment neuf limites planétaires critiques dont sept ont été franchies. (voir graphique ici) [p.29-30]

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans la diplomatie actuelle ? La planète est plus qu'une somme de pays : "S'en tenir au paradigme multilatéral, c'est comme essayer de diriger un pays uniquement à l'aide d'une conférence réunissant des maires.

Le fossé entre les attentes de l'humanité et les performances de la diplomatie est très profond. Où l'humanité peut-elle s'exprimer en tant qu'humanité ? Comment la sagesse collective des humains peut-elle se faire entendre ? 

L'essai aborde l'idée d'Assemblée mondiale, une initiative du bas vers le haut qui vise à faire parler le monde indépendamment des intérêts nationaux et des lobbies bien établis. 
La première eut lieu en octobre 2021, encouragée par António Gutteres et par le président de la COP26, réunissant un panel climatique de personnes ordinaires, sélectionnées selon des critères que précise l'auteur, suivi d'un tirage au sort. [p.42 et suivantes]
La Déclaration finale de cette Assemblée mondiale témoignait de plus d'ambition que celle des COP. Elle proposait une répartition équitable des responsabilités en fonction des émissions et des capacités antérieures. Elle appelait aussi à ce que les pays vulnérables participent aux décisions, demandait la prise en compte des droits environnementaux dans la Déclaration universelle des droits humains, une protection juridique de la nature contre l'écocide, une transition énergétique équitable avec un soutien aux pays moins prospères. Enfin, elle exigeait une responsabilité partagée entre citoyens, autorités et entreprises pour un avenir durable.
Les participants en avaient fait plus en douze semaines que les COP en trente ans. [p.42-45]

Imaginez une Assemblée de ce genre intégrée dans le cadre des COP. Elle hisserait la responsabilité planétaire bien au-delà des intérêts nationaux et industriels qui entachent leur déclaration finale. Au-dessus de la diplomatie multilatérale, est possible une diplomatie planétaire, fondée sur la raison de Terre.

David Van Reybrouck invite à ne pas être obnubilé par les modèles de diplomatie européens, fussent-ils renouvelés par la participation de citoyens du monde. Il existe d'autres traditions diplomatiques sur la planète. Ainsi :
  • la diplomatie chinoise classique qui s'appuie sur l'idée de tianxia et sur les valeurs confucéennes.
  • le concept indien "le monde est une seule famille" issu des Upanishad.
  • l'Indonésie connaît une tradition profondément enracinée de réunions villageoises, fondées sur la concertation et le consensus, qui nourrit la politique moderne.
  • la philosophie africaine d'ubuntu est une puissante évocation de la solidarité humaine et de l'interconnexion de tout le vivant.
"Tout ce qui est sous les cieux appartient au peuple".
Calligraphie de Sun Yat-sen

Il est urgent d'encourager plus de justice démographique. La Chine, l'Inde et l'Indonésie représentent ensemble plus de 38% de la population mondiale. En 2050, un quart de la population du globe sera africaine. Il est normal que certaines de leurs conceptions philosophiques et spirituelles fondamentales contribuent à la future politique de la Terre.

L'auteur cite encore un essai de Laurence Tubiana et Ana Toni : "Les arguments en faveur d'une assemblée mondiale sur le climat". Dans le cadre des assemblées citoyennes par tirage au sort des participants, il s'avère que les citoyens délibèrent plus librement et sont moins freinés par des intérêts partisans que les élites politiques. D'où des recommandations plus ambitieuses et volontaristes.
"Le monde a démantelé la Terre et, à présent, la Terre démantèle le monde. La seule manière de nous protéger et de préserver l'habitabilité consiste à traiter la Terre en tant que Terre."

25 juillet 2026

De la visibilité (3) : conclusion

 Suite des parties (1) et (2) 

La capacité à être vu par autrui, que ce soit directement ou par image interposée, touche tous les domaines de la vie collective. De sorte qu'appréhender la visibilité, comme le propose cette étude, nécessite de parcourir l'histoire des techniques, les représentations mentales, la hiérarchie, les religions, la politique, le sport, le journalisme, l'art, les professions, l'économie, le droit, la psychologie, la morale... Il est essentiel de s'appuyer sur toute une gamme de disciplines universitaires. Et se limiter à la France est insuffisant, il est nécessaire de traverser l'Atlantique pour voir comment s'y déploie le phénomène. [p.617-618] 

Pour comprendre le milieu social du monde populaire, il faut user des ressources du monde savant, mais aussi utiliser celles-ci pour se distancier de la vision propre aux érudits, avec leurs préjugés. Si la culture de la visibilité imprègne fortement les milieux populaires, elle n'épargne pas ceux qui la pensent (universitaires), alors que ceux-ci ont plutôt tendance à la dénigrer. L'essai de Nathalie Heinrich tente de convaincre que le désir de défendre des valeurs, ce qui est le plus souvent le cas du monde érudit, ne doit pas entraîner le mépris et entraver le désir de comprendre, d'expliquer. [p.618]

La visibilité est alors envisagée dans l'essai comme un phénomène à analyser : il s'agit d'une réalité mais aussi d'une valeur, au sens où elle constitue une évaluation des êtres auxquels elle est appliquée. Le statut de cette valeur peut varier, entre valeur et antivaleur, valeur publique ou privée [voir partie 2], selon une série de contextes. 

Elle est une valeur mieux acceptée et une réalité plus présente lorsqu'on descend dans l'échelle hiérarchique (milieux sociaux, niveaux d'étude, classes d'âge). D'où sa discréditation dans les milieux cultivés et le peu d'attention – autre que critique – que le monde universitaire (français notamment) lui a porté. Je cite Nathalie Heinrich :

"Ceci alors que son expansion durant tout le XXe siècle en fait le phénomène majeur de notre modernité, a considérablement remodelé l'échelle sociale, modifié la notion même de catégorie socioprofessionnelle, reconfiguré l'élite, réorienté les pratiques religieuses, affecté les mœurs politiques, créé de nouveaux statuts et de nouvelles professions, entraîné d'importants effets économiques, pesé sur la doctrine juridique et la jurisprudence, donné lieu à des expériences émotionnelles d'une rare intensité, bousculé le rapport des valeurs." [p.619]

Le phénomène de la visibilité à l'âge médiatique est aussi nouveau que les techniques qui l'ont rendu possible. Cependant, il remplace des pratiques profondément ancrées dans notre culture, grâce aux formes religieuses qu'elles ont longtemps prises. 

Si l'on essaie de résumer l'évolution de la définition de l'excellence après la Renaissance, on passe, sous l'Ancien Régime, d'une excellence sans singularité (aristocratie étayée par un récit familial et résumée par un nom), à un élitisme bourgeois après la Révolution, où l'excellence rimait avec le mérite, la conformité aux conventions et le respect de l'argent. S'y est ajouté, au milieu du XIXe siècle, l'élitisme artiste où, pour la première fois, l'excellence a pu reposer sur la singularité. Le XXe siècle enfin a mis en avant la singularité qui ne repose que sur la visibilité, donc dissociée de l'excellence. [p.621]

Ainsi oscillent les conceptions de la grandeur : "C'est donc une vieille histoire qui se dissimule derrière les habits neufs de la visibilité d'aujourd'hui." [p.622]

Cet essai nous aide à mieux en comprendre les ressorts.

Critique

Un compte rendu de l'essai, signé Aurore Chaillou, regrette que la sociologue Heinrich aborde trop rapidement le concept d'invisibilité ; une page à peine, dont ce passage : "Il s’agit moins d’une invisibilité réelle, où la personne ne serait pas vue du tout, que d’un ‘déni de regard’, dont la sociologue Claudine Haroche estime qu’il est susceptible de provoquer la perte de l’intériorité et de déposséder la personne de ses attributs les plus fondamentaux" [p.546]

Aurore Chaillou pense qu'une exploration de la manière dont une société condamne des populations entières à l’invisibilité lui aurait permis de montrer la violence de cette construction sociale.


23 juillet 2026

Le capital de visibilté (2) : valeur et antivaleur

(suite de la première partie)

La sixième partie de l'essai, plus ardue que les précédentes, est consacrée à l'axiologie de la visibilité. L'étymologie de "axiologie" permet d'en bien saisir le sens : du grec axios (qui vaut, qui a du poids, digne de) et logos (étude). C'est donc la science des valeurs, terme utilisé lorsqu'il s'agit de poser un jugement de valeur par opposition au jugement de fait (c-à-d sans évaluation morale ou personnelle).

La visibilité est donc une valeur, à savoir un principe au nom duquel l'on estime des êtres et mesure leur grandeur. Cette partie du livre est consacrée, entre autres, à la valeur ou l'antivaleur de la visibilité des célébrités, en fonction du mérite, des motivations, des qualités oscillant vers le bien ou le mal, du jugement que porte tout observateur, penseurs et philosophes en particulier. Globalement, on peut dire qu'axiologiquement, la visibilité oscille entre droit moral et privilège indu.

La grandeur conférée par la valeur (ou l'antivaleur) de visibilité est l'objet de profonds désaccords dans nos sociétés actuelles. La dimension morale de la visibilité fait que certains y voient les principaux agents du changement moral aux États-Unis. Ce qui vaudrait aussi pour l'ensemble des sociétés occidentales, voire, pour une part, non occidentales.

Le culte de la célébrité est souvent perçu par les philosophes comme une antivaleur. La célèbre phrase ironique sur la circularité de la célébrité "un homme célèbre est une personne connue pour sa notoriété" est symptomatique de l'attente morale profondément ancrée dans nos sociétés. Nathalie Heinrich pense que la critique de la célébrité a encore de beaux jours devant elle.

À la suite de Rousseau (authenticité d'un « moi » pur de tout conditionnement « social »), non adossée à un mérite et inauthentique, car dépendant de l'opinion, la visibilité apparaît comme une antivaleur.
L'inverse existe, car la visibilité peut être envisagée comme un besoin humain. Tzvetan Todorov, pour donner un exemple, considère que rechercher le regard d'autrui constitue "la première grande séparation entre l'homme et les autres animaux supérieurs". 
La visibilité est valorisée dans la mesure où elle s'oppose à la dissimulation, favorise la transparence, l'authenticité. En politique, s'il poursuit l'intérêt du bien public, le désir de gloire est vu comme une bonne passion. [p.546]

La visibilité à la télévision est la cible sans pareille des diatribes contre la superficialité, l'inauthenticité de son vedettariat, éphémère, à très large diffusion, populaire, donc vulgaire. 

Je tiens ici à ouvrir une citation du cinéaste Peter Watkins à propos de la mort de Lady Diana :  
"Je peux comprendre l'émotion de ce jeune Anglais, venu assister aux funérailles de la princesse Diana pour lui rendre un hommage personnel, et qui parlait avec émotion de la visite qu'elle lui avait rendue à l'hôpital où il était soigné. Il s'agit là d'une réaction personnelle à une expérience personnelle. Beaucoup plus inquiétante fut l'immense émotion collective de ces milliers de personnes qui n'avaient jamais rencontré Diana et qui ne la connaissaient qu'à travers la médiation de l'écran et de la presse. Certains prétendront que la réaction du public est sincère et qu'elle ne résulte d'aucune manipulation, mais son ampleur phénoménale [...] constitue un événement composite, une alchimie complexe combinant authenticité et artifice." [p.548]
Dépôt de fleurs à la mort de la princesse Diana
L'authenticité est garantie par l'évidence de l'émotion. Il y a en même temps l'inauthenticité d'un dispositif impersonnel, du fait qu'il est à la fois collectif et médiatisé. La médiation et la collectivisation interdisent la proximité (comme l'a connue le jeune Anglais) ; elles interdisent aussi la réciprocité. Parviendrait-on même à toucher l'idole, toute réciprocité est impossible tant est grande la dissymétrie entre la masse des adorateurs et l'unicité de l'adorée. 
La relation personnelle est détruite non seulement pas la médiatisation, et plus généralement par la médiation. [p.548-549]

On retrouve la querelle de l'iconoclasme. Ceux qui vénèrent l'icône en tant que médiation positive, car elle donne accès au divin, contre ceux qui la refusent en tant que médiation négative, faisant écran à la présence du divin. L'ambivalence de la médiation apparaît ainsi homologue de l'ambivalence de la visibilité, à la fois décriée par son inauthenticité (spectacle) et louée pour sa capacité à dévoiler, à tout dire ("Loft Story"). Ce n'est donc pas la visibilité en tant que telle qui est inauthentique, donc mauvaise, mais bien sa médiation par la médiatisation. [p.549]

Dernier point que j'aborderai dans ce dense chapitre consacré à l'axiologie : les valeurs publiques et privées. La scission entre valeur et antivaleur se complexifie par un déplacement continu entre deux pôles : le pôle de la valeur qui peut s'exprimer publiquement, parce qu'elle correspond à un consensus dans le contexte (pas de gêne à exprimer son admiration), et le pôle de la valeur qui ne peut se revendiquer faute d'être perçue comme une « vraie » valeur, « légitime ». Plutôt que de revendiquer son attachement, on préfère alors se contenter de l'éprouver et de le pratiquer. [p.550]
Savants comme profanes affirment que l'essentiel de ce qui manque à la célébrité pour être un but avouable, pour être prise au sérieux, tient en un mot : le mérite. [p.553] 

Pour éviter d'être trop long, je laisse le lecteur découvrir cette notion du mérite ainsi que les autres parties du livre, dont la liste est proposée dans la première partie du compte rendu. Je me contenterai de proposer, dans un troisième billet, un aperçu de la conclusion générale formulée par Nathalie Heinrich. 


22 juillet 2026

Le capital de visibilité (1)

"De la visibilité : excellence et singularité en régime médiatique" –
Nathalie Heinrich, (1980, 2012), 2026 –
Folio Essais n°729

[Voir, en bas de ce compte rendu, la quatrième de couverture qui propose un condensé de l'essai]

Ce livre est volumineux : 622 pages suivies d'un copieux appendice de 116 pages (références des notes, index des noms propres et des matières, tables). La matière n'est pas trop ardue, le vocabulaire rarement abscons, mais il s'agit d'un essai conséquent et, en tant que tel, il est difficile d'en faire une lecture exhaustive en trente jours [dans la cadre de l'opération Masse critique de Babelio]. Je procéderai en complétant le compte rendu au fur et à mesure de mes découvertes.

En préambule [p.9], Nathalie Heinrich précise que ce livre fut édité en 2012 et que sa conception date du milieu des années 1980. Son sujet, à savoir les effets psychosociaux, économiques, juridiques des technologies de reproduction de l'image des personnes, est très sensible aux avancées techniques, qui furent considérables dans les dernières décennies.

La fin du XIXe siècle a vu l'avènement de la photographie, de la photogravure et du cinéma qui firent émerger l'élite des chanteurs et acteurs au XXe siècle. La télévision offrit un rayonnement aux personnalités politiques, familles royales, aux sportifs. Puis le téléobjectif et l'essor de la presse people offrirent un capital de visibilité aux mannequins. S'amorça alors un paysage bien différent de celui où s'inscrivait, depuis des siècles, le statut des personnes célèbres, connues par des médailles, des pièces de monnaie ou des peintures à la diffusion limitée : "la célébrité prenait essentiellement la forme de la notoriété". 
Nathalie Heinrich, en débutant son ouvrage, connut des mutations comme la télé-réalité, la webcam et l'usage généralisé d'Internet. À l'époque de de la parution du livre, le numérique envahit le monde, avec les selfies, les réseaux sociaux et, plus récemment, les influenceurs.

Selon l'autrice, tout ceci ne change rien au capital de visibilité, notion essentielle de l'essai. Néanmoins, de nos jours, ce capital se démocratise, car il n'est plus besoin d'éditeurs de presse, de photographes pros, etc. pour faire la médiation entre la vedette et son public : "Les personnalités de la Toile se créent elles-mêmes comme telles grâce à leur seule capacité à capter l'attention des internautes."
 
Cette démocratisation induit une perte de privilèges : les vedettes de TikTok, Instagram, Facebook, etc. ne sont pas des stars telles Greta Garbo, Elvis Presley ou Maradona. Leur visibilité est de courte durée. La monétisation abondante et rapide du capital de visibilité – grâce aux publicités – comporte le risque de se voir oublié dès demain.
Autre fragilité de la démocratisation : la visibilité ne repose guère sur un talent personnel, mais sur le simple fait d'avoir son image diffusée dans l'espace public. Les influenceurs ont certes du bagout, un sens de l'anticipation des attentes du public, voire du culot, qualités qui ne sont pas des talents exceptionnels. La visibilité numérique est fragile, une vedette est vite chassée par une autre et facilement discréditée, reposant sur pas grand-chose. [p.10-12]

Vu ces changements rapides et leur ampleur, l'essayiste n'a pas tenté d'actualiser les références de l'ouvrage. En format poche, ce livre est resté « dans son jus » du début des années 2010.
Il n'en fournit pas moins les clés de compréhension d'un phénomène qui demeure toujours autant d'actualité, en dépit des innovations technologiques.

Qu'est-ce que le capital de visibilité ? Chamfort définissait la célébrité comme "l'avantage d'être connu de ceux que vous ne connaissez pas". Ceci implique deux notions : la reconnaissance par laquelle on met un nom sur un visage ; d'autre part la dissymétrie, c'est-à-dire l'inégalité numérique entre «reconnaisseurs» et «reconnus». [p.41]
Reconnaissance
"Je suis une image dont on parle" constatait l'animateur télé Michel Polac. Pour parler d'une image, encore faut-il pouvoir nommer ce dont il s'agit. D'où l'importance du nom, fondamental pour les vedettes, avec usage fréquent du pseudonyme : Mistinguett, Arletty, Woody Allen, ... 

Dissymétrie
La diffusion à grande échelle d'un sujet fait que, à la multiplicité des images, fait écho la multiplicité des sujets capables d'identifier ces images d'une seule personne. La dissymétrie entre une personnalité et le nombre de ses admirateurs prime sur les propriétés substantielles – talent, héritage, beauté, charisme, etc. – qui justifient l'accès au rang de personnalité.
Pourquoi cette notion de dissymétrie, apparemment évidente, est-elle si importante ? C'est qu'elle crée un différentiel de ressources entre gens connus et inconnus. Ce différentiel peut en effet s'assimiler à un véritable capital.
Le capital de visibilité est une ressource mesurable, accumulable, transmissible, rapportant des intérêts et convertible. [p.55]
  • Mesurable. Aux États-Unis plusieurs indicateurs ont été utilisés pour mesurer l'audience d'une personne connue. Prenons l'exemple du magazine Forbes, dans lequel le spécialiste des médias Peter Kafka publiait le palmarès des cent premières célébrités. Il calculait son palmarès à partir des indicateurs suivants : rémunérations, mentions dans Google, coupures de presse, mentions à la télévision et à la radio (compilées par logiciels spécialisés), nombre de fois ou un visage célèbre apparaît en couverture de 17 magazines importants.
  • Accumulable. Plus une vedette est visible, plus le nombre de ses fans augmente, plus l'exploitation de son image rapporte de profits. Le capital de visibilité est constitutivement circulaire, autoconstituant.
  • Transmissible. Les proches d'une vedette attirent sur eux une part de cette ressource. Michel Polac reconnaît que sa popularité a fouetté la vitalité de sa mère, les compliments de l'entourage commun (voisins, commerçants, ...) flattant la vanité de la dame.
  • Intérêts. La visibilité engendre des profits qui ne sont pas que symboliques. L'épouse d'Yves Mourousi raconte qu'à leur mariage, outre la participation bénévole des « amis », Ricard offrit l'apéritif, Barclay un buffet, RMC un grand concert. Cardin a offert la robe du soir et la robe de mariée, traîne de douze mètres sur cinq de large. Ne parlons pas des profits engendrés par la publicité.
  • Convertible. Certains sportifs connus se tournent, par exemple, vers la mode. On ne présente plus Yannick Noah, qui fit de la chanson avec succès après une carrière réussie de tennisman.
L'autrice fait le constat que "la visibilité a bel et bien opéré une transformation majeure de la hiérarchie, en créant une nouvelle catégorie sociale." En conséquence, l'étude se penche ensuite sur la frontière entre gens ordinaires et gens « en vue », puis sur une désignation (le terme people semble dominer), l'endogamie et la transmission (enfants). [p.66-77]

Plus encore que la mise en évidence d'un capital ou d'une catégorie sociale, l'accent mis sur le privilège va souvent de pair, en démocratie, avec une dénonciation plus ou moins explicite. La division hiérarchisée entre gens ordinaires et gens célèbres est le mieux repérée par les analystes qui la soumettent à la critique. [p.91]

Le nouveau groupe, cette élite de célébrités, "occupe une position de plus en plus centrale dans l'imaginaire de l'inégalité propre aux sociétés contemporaines". D'où la réserve émise par des sociologues américains selon laquelle cette catégorie serait une création du capitalisme, car il y a marchandisation de la renommée et construction de publics. À cela, Nathalie Heinrich réplique que le capitalisme n'est que concomitant de l'essor des technologies de l'image, lesquelles sont la véritable cause de l'émergence de la célébrité. [p.64]

Reproductibilité des images à grande échelle, dissymétrie entre objets et sujets du regard creusant d'énormes différences dans le capital de visibilité, instauration d'une catégorie sociale spécifique, au sommet d'une hiérarchie profondément renouvelée par l'irruption de cette élite nouvelle : ce sont les quatre paramètres définissant la visibilité à l'époque médiatique. 

Les auteurs qui s'y sont intéressés ont perçu l'un ou l'autre, jamais l'articulation des quatre ensemble : le phénomène est donc peu observé et compris dans sa totalité. D'où l'intérêt du présent travail.

Ceci clôt ma recension de la première des six parties de l'essai. 
  1. Capital de la visibilité
  2. Histoire de la visibilité : préhistoire avant la visibilité ; multiplication ; diffusion ; renversement allant du secret à la publicité
  3. Distribution du capital de visibilité : familles royales ; politiques et sportifs ; créateurs et penseurs ; chanteurs, acteurs et mannequins ; télévision ; l'antihéros ; des stars aux people
  4. Gestion du capital de visibilité : artisanat et industrie de la visibilité ; économie ; droit
  5. Expérience de la visibilité : émotions ; attachements individuels ; cultes collectifs
  6. Axiologie de la visibilité : une grandeur singulière ; valeur ; la grâce des simples ; antivaleur : la critique des savants ; de la grandeur à la valeur : la conquête du mérite

Voir la présentation du livre sur Folio Gallimard : on peut y lire un large extrait.

Quatrième de couverture

(Suite de la recension dans la seconde partie)

9 juin 2026

Juste une matinée

Éditions Galilée, 2016 - 55 pages

Il suffit de consulter la quatrième de couverture et l'on comprend le thème, à savoir la fugacité du bonheur, que Pierre Bergounioux traite dans les cinquante-cinq pages de ce mince essai : 

Quatrième de couverture de "Cousus ensemble"

L'auteur classique n'est pas précisé dans le livre, il s'agit vraisemblablement de Voltaire, dont le vizir Zadig mesure la rareté des moments heureux dans une vie : "[...] il se souvenait qu’un grand vizir, son prédécesseur, avait compté tous les moments de bonheur de sa vie, et n’en avait trouvé qu’une matinée, [...]". ["Zadig ou la destinée", 1748]

Pour tenter de coudre ensemble ses moments de pure félicité, Bergounioux sonde des souvenirs autobiographiques.

L'auteur raconte avoir éprouvé un vrai bonheur, par un beau dimanche de juin, au bord de la Dordogne, à voir son père attraper quantité de poissons près de la rive ; chaque prise met l'enfant en joie. Cependant, deux choses ternissent le moment heureux : d'abord ces poissons qui les narguent au milieu de la rivière, éclats de soleil bondissants impossibles à atteindre ; puis l'inquiétude de ne pas rentrer à l'heure, car il y a loin de la rivière à la maison et, le soir, il doit se rendre à une fête de son école. Bonheur deux fois terni.

Plus tard, il est possible de remédier à ces félicités en demi-teinte, de "confier cela à celui qu'on est devenu" : adulte, il achète un matériel de pêche au lancer – sa paie y passe–, de quoi prendre les poissons nageant au centre du cours de la Dordogne. Il exauce ainsi celui qu'il était ce dimanche-là, et s'il le veut, imaginera un garçonnet accroupi sur l'herbe riveraine, empreint d'une joie démesurée à voir ramener un beau poisson du cœur de la rivière. 

L'auteur poursuit : "... les événements qui remontent à l'enfance continuent d'appeler, du fond du temps, un écho, un aboutissement" et il cite Georg Groddeck, psychanalyste, "On a tous les âges à chaque instant".

Bergounioux raconte encore un moment de parfait contentement, vers la fin de l'enfance, instant de grâce énigmatique.

C'est dans la rue, à vingt pas de la maison, un beau soir. Je ne sache pas que le jour enfui n'ait rien livré de spécialement bon, intéressant, nouveau. C'est le temps immobile de l'enfance, la paix qui descend sur la ville lorsque les magasins ferment leur porte et que les gens sont rentrés chez eux. Il se peut, mais ce n'est pas certain, que le parfait contentement que j'éprouve, alors, tienne à ce que, justement, l'espace public est débarrassé de l'affairement habituel, ouvert aux rêvasseries que j'y projette, faute de trouver mon compte aux choses, aux événements effectifs dont il est occupé pendant la journée. C'est à cette absence, ce vide, cette disponibilité que tiendrait ma félicité. Je ne sais pas. [p.22]


De Michon ("Vies minuscules"), je glisse naturellement vers Bergounioux. Ils se sont fréquentés, leur travail présente des similitudes et Michon apprécie l'abattage faulknérien de son compère. Ils sont tous deux grands admirateurs de l'auteur américain. Voir "Jusqu'à Faulkner", ici et . 

31 janvier 2026

Vivre avec son passé


(suite du préambule)

1-2 Cinq mémoires [pp 7-47]

Notre cerveau comporte deux mémoires essentielles : l'épisodique qui conserve tous nos évènements vécus, y compris ceux que l'on a oubliés, et la mémoire sémantique qui contient l'ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons, qu'ils soient explicites ou implicites. 

S'il est impossible d'effacer des souvenirs de la mémoire épisodique, il est par contre possible de modifier ou effacer les croyances de notre mémoire sémantique. Ainsi, si l'on a raté un examen important, et que notre mémoire sémantique en a conclu que nous sommes un raté, il est parfaitement possible de modifier et travailler cette façon dévalorisante d'interpréter l'échec. Les « vérités émotionnelles » liées à un souvenir ne sont pas définitives, et nos souvenirs de la mémoire épisodique ne sont pas comme des bibelots sur une étagère, on peut les ressortir, se les raconter autrement, en reconstruire le sens ou l'émotion que l'on y associe.

Les neurosciences actuelles confirment cet élément clé, la différence entre ces deux mémoires. On pourra ainsi éviter le ressassement d'un événement douloureux en travaillant sur celui-ci afin d'en changer l'éclairage.

La mémoire procédurale nous permet d'effectuer des procédures automatiques moyennant apprentissage : conduire une voiture, faire du vélo, jouer du piano, etc. Le temps a peu de prise sur elle : un(e) malade d'Alzheimer peut oublier ne prénom de sa fille, mais continuer longtemps à conduire son auto ou lacer ses chaussures.

La mémoire de travail fonctionne sur un court laps de temps, pour retenir un numéro de téléphone sur notre messagerie, par exemple. Le plus intéressant est que les souvenirs présents dans notre mémoire de long terme peuvent repasser par cette mémoire de court terme pour être "retravaillés", "retraités" puis "renvoyés" dans la mémoire de long terme.

Reste la mémoire sensorielle, sorte de mémoire de travail dans un laps de temps beaucoup plus court, de l'ordre de la seconde. Elle emmagasine les perceptions de l'environnement : images, sons, goûts, odeurs, ... Seule passera la barre de cet instant ce qui semble utile pour le présent ou l'avenir ou bien ce qui comporte une forte charge émotionnelle. Elle ne retraite pas les données classées dans les autres mémoires et nous intéresse moins ici. 

Les cinq types de mémoire exposés ci-avant travaillent de concert et font notre présent.

3-5 Proust, identité, évitement [pp 48-116]

Ces trois chapitres 

  • s'arrêtent sur Proust auquel le goût d'une madeleine trempée dans du thé ou le contact des lèvres avec le tissu d'une serviette chez le prince de Guermantes font remonter tout un pan de son passé, 
  • mettent en évidence comment la conscience fabrique notre identité en installant de la continuité entre des épisodes disparates (à la manière d'un historien), 
  • soulignent le danger de voir le passé se manifester désagréablement plus on veut l'éviter.

La conclusion de Charles Pépin : "Puisque l'évitement est dangereux, l'oubli impossible, il nous faut apprendre à vivre avec notre passé. [...]. Nos traumatismes, et plus généralement nos souvenirs douloureux ou amers, nous font à terme plus de mal lorsque nous essayons de les rejeter que lorsque nous les accueillons."

Expérience pratique : l'effet ours blanc (cf Daniel Wegner) et les expériences de Jennifer Bolton et Elizabeth Casey. [pp 93-94]

6 La récapitulation créatrice [pp 117-146]

Avec cette expression de Bergson, nous sommes au cœur de l'essai. Car s'il faut vivre avec son passé, il invite à le faire pleinement : récapitulation, car lors des choix importants de notre existence, il s'agit de s'appuyer sur l'ensemble de son héritage, de décider et d'agir en portant avec soi tout son chemin ; créatrice parce que nous donnons une impulsion nouvelle à notre vie.

Le concept de récapitulation créatrice veut que la liberté ne repose pas sur une absence de contraintes, mais tient dans la manière d'être soi au cœur de celles-ci. Être libre n'est ni n'avoir aucun passé ni avoir rompu avec, mais savoir l'emmener avec soi pour élaborer son avenir.

Comment reconnaît-on un bon choix ? Il n'est pas si facile d'être créatif et pleinement soi dans son héritage. Il faut trouver, selon Bergson, notre mélodie de vie intérieure. Comment ? Tout simplement quand le plaisir pris à l'action révèle notre inclination. Une activité résonne en nous à travers la satisfaction, le bonheur qu'elle nous procure. Ce plaisir permet de surmonter les difficultés, il est la boussole la plus sûre.

"Un temps d'accueil pour mesurer ce que notre passé a fait de nous ; un temps d'action pour décider ce que nous en faisons ; le plaisir comme boussole."

7 Thérapies nouvelles [pp 147-173]

1- La première vise à désamorcer le caractère toxique inféré par un événement passé. Le souvenir lui-même n'est pas le problème (mémoire épisodique), mais la vision de la vie ou de soi que notre mémoire sémantique en a fait. 

Imaginons une jeune personne X souffrant d'un perfectionnisme excessif inconscient. Souffle court, douleurs dans la poitrine, transpiration lorsqu'elle pense ne pas faire un travail parfait. L'origine de ces ennuis est liée à un père extrêmement autoritaire qui criait sur elle pour une note moyenne à l'école.

La thérapie consiste à briser la relation entre les épisodes de sa jeunesse et la discipline que s'inflige X, mettre en défaut ce principe établi. X voue une admiration sincère à sa supérieure hiérarchique Y et raconte qu'à une occasion, cette personne s'est trompée lors d'une présentation et nul ne lui en a tenu rigueur, ni ne semble avoir remarqué sa bévue, un sourire aidant à la faire passer. Anecdote sur laquelle X passe rapidement. La thérapie consiste à mettre X en présence de la contradiction entre les impératifs qu'elle s'impose à elle-même et la réalité des failles de Y, cette femme dont elle loue tant les mérites.

Cette méthode de reconsolidation qui vise à vivre son passé autrement met en évidence notre plasticité cérébrale.

2- La seconde thérapie rappelle des sages antiques : les stoïciens. Ceux-ci nous enseignent que, pour vivre en paix, il faut consentir à ce que nous ne pouvons pas changer.

Comme vu plus haut, la mémoire épisodique [hippocampe] retient les faits tandis que la mémoire sémantique [amygdale] retient les émotions attachées à ces faits. Le souvenir est d'autant plus prégnant que l'émotion a été intense. Revenir sur ce souvenir de manière volontaire et répétée permet de briser sa relation à l'émotion.

La méthode Brunet a été appliquée aux rescapés du Bataclan. Ceux-ci témoignent qu'il leur est désormais possible d'avancer avec cette violence, et non malgré elle. 

3- Thérapie des schémas - Le reparentage.

La troisième méthode consiste à apporter virtuellement, en séance de psychothérapie, une figure bienveillante (figure de reparentage), qui intervient au cœur de l'épisode douloureux remémoré. Pendant que le patient se replonge dans ses émotions d'enfant, la personne aimante (le rôle peut être tenu par le/la psy, qui représente une épouse, une grand-mère, ...) vient corriger un comportement parental dysfonctionnel et lui apporte l'attention, la protection qui a fait défaut.

Un exemple rapporte un cas souffrant d'un schéma abandonnique. Victime d'une mère peu présente, sans tendresse, le patient voit ses relations amoureuses adultes perturbées par une peur panique de l'abandon qui le pousse à développer jalousie, possessivité et méfiance excessives. 

La thérapie consiste à faire intervenir dans une scène passée une figure aimante du présent. Celle-ci, en rejouant la scène passée, sermonne la mère distante : "le droit de ce petit garçon est que vous le preniez dans vos bras, son droit élémentaire de petit garçon..."

Il faut savoir qu'une découverte majeure de notre fonctionnement neuronal est que notre cerveau émotionnel ne fait pas vraiment la différence entre une expérience vécue et une expérience imaginée. Le cerveau rationnel ne confond pas les deux, mais le cerveau émotionnel n'est pas le cerveau rationnel. C'est comme lorsque nous salivons en pensant à notre plat préféré : celui-ci n'a pas besoin d'être en face de nous pour que nous nous mettions à saliver.

8 Se souvenir des belles choses [p 175]

Il est tout à fait possible, explique Pépin avec conviction, de revivre pleinement les moments de bonheur, à la manière de Proust dans "La Recherche". Le goût de la madeleine trempé dans le thé ne déclenche pas par magie le retour des moments heureux de jeunesse, il y faut mettre un peu d'effort : "... le narrateur s'arrête sur ce qui n'est d'abord qu'un trouble, puis doit se mettre à l'écoute de ce qui revient, s'installe dans un effort de remémoration, et c'est alors seulement que le bonheur d'hier peut redevenir présent". [p.177]

Si l'on se sent envahi par la pensée d'une belle nuit d'amour ou d'une journée sur la plage avec une personne de laquelle on a divorcé, ou qui est décédée, le premier sentiment sera de la nostalgie. Il faut insister, rechercher à retrouver les détails, quelle plage ? quelle musique ? quel vin ? Et là on peut revivre le bonheur passé, explique Charles Pépin. Il s'agit d'entrer avec insistance dans une méditation du souvenir pour le revivre, à la manière de Marcel Proust. 

Pour moi, c'est là que les choses sont difficiles. Subsiste toujours en arrière-plan une mélancolie tenace de la perte qui voile la pleine résurgence du moment heureux. L'aptitude à réussir cela, revivre vraiment les belles choses, est-elle égale chez chacun(e) et en toutes circonstances ? 

Je préfère fréquenter les philosophes tristes avec lesquels je me sens mieux en phase et éprouve un sentiment de consolation. La lecture n'est-elle pas une amitié ?

-

Je pense avoir rapporté l'essentiel de "Vivre avec son passé" et m'arrêterai ici pour ne pas alourdir ce compte rendu copieux, bien que facile à assimiler, selon moi. 

Cette recension ne saurait remplacer la lecture de l'essai. Les deux liens suivants ajouteront avantageusement à la compréhension de ce que nous dit l'essai du philosophe. 

  • On retrouve Charles Pépin lors d'un exposé à Liège, dans le cadre des Grandes Conférences Liégeoises.
  • De même, l'auteur a été reçu dans la Grande Librairie. 

14 décembre 2025

Dénouer les poings

    Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s'est retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n'est pas plus croyante que moi ; le catéchisme n'est donc que l'occasion d'enseigner la morale commune ; enfin de débarbouiller les esprits. [...].

    Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont les grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. "Que veux-tu, petit homme ? " – "Je veux qu'on m'apprenne ma prière et mon catéchisme." C'était le jour, il prend place. On lui apprend le signe de croix. "À quoi ça sert ?" Discours. "C'est le signe de Jésus mis en croix pour avoir enseigné l'égalité, la justice, l'amour, le pardon des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où l'on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance ou la haine, ou le mépris. C'est comme si l'esprit du Juste mis en croix venait alors au secours." Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu'un qui n'en use point.

    Une semaine passe. On s'entretient de la colère, toujours à propos du catéchisme. Et l'un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses d'autrui, de dire : "C'est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux. Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et disant : "Je te tiens, tu n'iras pas jusqu'à ta maison." Mais voilà (se moquant), voilà qu'il s'arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu'il n'ait pas peur, et qu'il peut rentrer chez lui."

[...]. Le petit vagabond n'était pas revenu ; ainsi l'histoire n'a pas de suite. Il se fit un silence, et tous les dieux passèrent.

Il faut déjà une science profonde pour comprendre que le passions, et leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au premier moment, qu'il est plus maître de sa main que de sa pensée ? C'est pourtant ainsi. N'essayez point d'abord d'être juste en pensée à l'égard de votre ennemi, mais desserrez vos dents d'abord, ouvrez vos mains, pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s'étrangle d'elle-même, avant d'étrangler l'autre. Il s'agit donc, comme Platon voulait, d'être premièrement juste à l'égard de soi-même, et de respecter en soi la forme humaine. Et c'est ainsi, par gymnastique d'abord, que la pensée réduit les passions ; alors seulement les idées reprennent leur sens humain. Mais, si l'effet est visible, les causes sont naturellement cachées. De là cette croyance, vieille comme le temps, que des gestes rituels évoquent l'esprit de vérité, et qu'il vient du dehors comme l'ange. Il y a vingt siècles que toute la paix du monde, si difficile à mettre en paroles, s'exprime par l'angélique geste du prêtre, qui joint les maints et les écarte, geste sans défense. Et voilà le miracle, essentiellement ; car il est vrai qu'un geste change tout. Il fallait penser ce geste ; telle était la vraie prière pour la paix. Si tu veux concevoir la paix, pose d'abord les armes. [pp 172-174]

Alain - "Le signe de croix(31 janvier 1914) - Tiré des "Propos" (Pléiade 1956) 

 


9 juin 2025

Proust, roman familial

Rober Laffont, 2023
249 pages

Plutôt que faire un billet de présentation de l'essai – il a déjà été tant chroniqué sur les blogs littéraires –, je vais, sous forme d'extraits, m'arrêter sur deux chapitres : "Tombeau pour un château" et "Ceci tuera cela" (référence à une citation célèbre de Victor Hugo dans "Notre-Dame de Paris"). D'une part le château de Luynes où l'autrice vécut sa prime jeunesse et de l'autre, une métaphore où le "ceci" est la diffusion du livre imprimé qui effaça l'architecture, en particulier les iconographies des cathédrales dont les vitraux et sculptures étaient destinés à un public qui ne savait pas lire. Par là, Hugo suggère que la pensée remplace la doctrine, l'esprit triomphe du dogme. [p.205-206]
Château de Luynes
Tombeau pour un château
"On ne saisit le sens d’un château que si l’on comprend son mode de fonctionnement, en circuit fermé, à huis clos, et sa puissance de métaphore. Dans le parc, passé la roseraie et la chapelle, devant le cèdre du Liban sous lequel mes parents avaient été photographiés le jour de leur mariage, il y avait un bac à sable, où j’ai passé un nombre d’heures incalculable. Le bac à sable agissait sur moi comme plus tard le laboratoire photographique où je développais mes clichés d’adolescente. Dans le quadrilatère où je refaisais le monde, j’expérimentais l’abolition du temps. Toute mon enfance, j’ai renversé des seaux de sable humidifié pour modeler huit tours, liées par des remparts dont je lissais amoureusement les contours, en les perçant de meurtrières délicates, à l’aide d’un petit bâton. Mon château de sable s’élevait sur un promontoire dont j’avais consolidé les fondations et creusé les douves, il dominait le bac désert d’où naissait en contrebas un village abstrait. Certaines de ses tours étaient coiffées d’un toit pointu, d’autres pas, le pont-levis avait disparu au profit d’un pont dormant. Au milieu de l’enceinte, j’avais aménagé un bassin et des jardins à la française, avec des toutes petites branches de buis cueillies dans les parterres alentour. Il aurait suffi que je tourne la tête d’un quart de tour pour vérifier si la maquette ressemblait à l’original, qui se découpait dans le ciel, écrasant le paysage. Je ne crois pas l’avoir jamais fait. Le château est un rêve intérieur, que l’on répète sans fin, sans même y penser. Une chimère tautologique. On ne s’en lasse jamais. Regardez les châteaux de sable sur les plages en été. Ils se ressemblent tous. C’est Luynes. L’exception et le multiple conjugués, la pièce unique et le lieu commun, la caricature, l’idée même de château." [p.202-204]
[...]
"[...] le château reproduit l’obsession de la légitimité généalogique, et son bégaiement maladif. Il n’y a de châteaux que le château, il n’y a de familles que la nôtre. Plus qu’un monde, c’était l’univers ramené aux dimensions d’une forteresse, au-delà de laquelle rien n’existait vraiment. Nous étions enfermés dans son orbe comme les aïeux dans le cadre de leurs tableaux. Il n’y avait pas de hors-champ." [p.203-204]

Ceci tuera cela
"Cette métaphore, je veux la prendre à la lettre : "À la recherche du temps perdu", c’est-à-dire l’espace enchanté, multiple et infini du roman, s’est subrogé au château merveilleux, mais clos, univoque, et replié sur lui-même, de mon enfance. La mobilité vivante et toujours recommencée d’une œuvre qui, en m’ouvrant les yeux sur le monde, me le rendait soudain habitable, m’a convaincue d’un paradoxe qui n’est qu’apparent : la solidité vient de la fluidité, du mouvement, de la pensée en action, de la prolifération du sens, et non de la stabilité, notion illusoire, prise dans l’étau de la permanence et d’une fixité mortifère. Coïncidence ou hasard objectif, l’espace immatériel et sans limites du livre s’est ouvert lorsque le portail à doubles vantaux du château fort s’est refermé comme le couvercle d’un tombeau.
Ce qui vaut pour Proust s’applique, bien sûr, à la littérature en général et à sa capacité à lever un coin du grand voile, à percer de nouvelles perspectives, à désenclaver, à désancrer nos habitudes et jusqu’à nos plus profondes convictions." [p.206]
[...]
L’espace imaginaire ouvert par Proust n’a pas de propriétaires, il n’est juché sur aucun promontoire, aucune muraille n’en défend l’entrée. Il est comme l’univers : en perpétuelle expansion. Cela n’en fait pas moins un point de repère à l’horizon de mes bibliothèques, un lieu permanent qui cependant se transforme au gré de mes relectures. Ce roman total me suit partout depuis trente ans." [p.206 +p.211]

Laure Murat - Extraits de "Proust, roman familial


Pour une approche plus classique de l'essai, je renvoie à la présentation de "Textes & Prétextes", qui connaît bien l'œuvre de Marcel Proust.

De même, je propose de suivre les avis de blogs amis : 

Il va de soi que cet essai remarquable donne envie de lire tout Proust. Vœu pieux, je peine à finir mes livres pour le moment. Il n'empêche, j'ai fait un pas en acquérant la version complète en numérique. 

Version Kindle, 2014

Laure Murat fait remarquer que les vrais lecteurs, ceux qui vont au bout du cycle, sont moins nombreux que la réputation de l'œuvre le laisse supposer. Selon une arithmétique savante, est émise l'hypothèse de 5.250 lecteurs et lectrices en moyenne par an, depuis un siècle. "Proust subit le sort des artistes fétichisés, dont la la reconnaissance et le prestige sont inversement proportionnels au succès commercial", conclut l'essayiste. [p.113-114]

Après tous les spoils qui précèdent, sachez que les sujets centraux traités par le livre sont ailleurs, tels l'univers de formes vides de l'aristocratie, l'exil intérieur de ceux qui s'écartent des normes sociales et sexuelles, pointés subtilement par "La Recherche" de Proust. 

Ce qui vaut de se précipiter sur "Proust, roman familial", si vous ne l'avez déjà fait.

8 juillet 2024

Boniments et gnangnan


Je le notais dans le billet précédent, certains philosophes vedettes ont peu de crédit aux yeux de l'auteur de "Rétrécissement", il avoue ne pas être sensible à leurs concepts alambiqués. Dans un essai de 2002, Frédéric Schiffter expliquait clairement son point de vue. 

Depuis quelque semaines, l'auteur exhume certains de ses ouvrages et humeurs dans des vidéos, où il apparaît assis sur un sofa (à l'instar, dirait-on, du personnage d'Hopper qui illustre l'en-tête de son blog)

Je vous invite à regarder, si vous le souhaitez, l'une de ces vidéos, "Mes concepts", présentée avec une piquante goguenardise par le philosophe sans qualités. L'on y (re)découvre le développement des concepts limpides de chichi, blabla et même gnangnan. [durée 9'55"]

Suite à un rétrécissement récent, j'ai dû élaguer ma bibliothèque, et si j'ai gardé quelques bouquins de philo exigeants, je ne pouvais manquer de conserver ce petit opus qui garde les pieds sur terre.


7 octobre 2023

Darwin et la philosophie

Intéressons-nous aux dernières pages de "L'effet Darwin" (Points Sciences, 2008) de Patrick Tort. Il nous faudra sans doute relire plusieurs fois cette partie du livre – "Darwin et la philosophie" – qui tient en deux feuilles. [pp 207-210]

Une logique matérialiste exige de connaître le développement d'un fait pour le comprendre. Patrick Tort estime que c'est ce que la philosophie persiste à ne pas faire. "En réalité, l'énonciation traditionnelle et l'éventail des notions de la philosophie butent sur ce qui fait la cohérence de la construction darwinienne, à savoir une logique matérialiste de la connaissance par l'origine qui exige de connaître le processus pour comprendre le fait [...]"

Il est obligatoire de sortir de la philosophie, où "règne un reliquat de métaphysique essentialiste susceptible de faire retour sous les termes figés de « transcendance », d'« universel », et d'« absolu »" – pour donner la réalité des processus. Un exemple : la philosophie a pu indéfiniment commenter et décrire la «liberté» sans qu'elle soit apte à décrire aucun processus concret d'acquisition de l’autonomie.

"... il n'y a chez Darwin d'autre transcendance réelle à la source du sentiment d'obligation morale que celle du collectif comme juge de la conduite de chacun" : c'est parce que l'homme se sait capable d'erreur, voire de retomber dans la bestialité, qu'il se crée des commandements collectifs. Le "tu dois" n'est pas le fait d'une instance extérieure énonciatrice de l'ordre (Kant).

"Ce n'est donc pas à la philosophie de rendre compte de la genèse de l'obéissance à la loi morale, ni du sentiment de la valeur. C'est [...] l'affaire d'une psychosociologie génétique et évolutive qui a été ébauchée par Darwin au début des années 1870, et qui aura besoin de Marx [avec sa théorie de l'aliénation, du fétichisme et des représentations collectives] et de Freud [avec sa théorie des pulsions, de la sublimation et du surmoi], ainsi que de toute l'anthropologie culturelle et de toute la critique historique, pour développer ses intuitions fondamentales. [...]. ... un peu de science permet parfois d'économiser beaucoup de philosophie." [p 210]

21 août 2023

De l'évolution, de la morale et du ruban de Möbius

Patrick Tort est linguiste, philosophe, historien des sciences, analyste de la dimension anthropologique de l’œuvre de Charles Darwin (1802-1889). Il est profondément humaniste.

Le "Que sais-je ?" [7e édition corrigée, 2022] illustré ci-dessus constitue une synthèse de la théorie de la sélection naturelle, dont il ne manque pas d'exposer les graves mésinterprétations, dérives inégalitaires telles que l'eugénisme, le racisme ou le darwinisme social d'Herbert Spencer, cher à la bourgeoisie industrielle anglaise de la fin du 19e siècle, qui voit la société comme un organisme où les moins adaptés doivent être éliminés, interdisant l'assistance aux défavorisés.

À l'encontre de ces dévoiements, il est important d'insister sur ce que Patrick Tort appelle l'effet réversif de l'évolution. On sait que la sélection naturelle fait en sorte que les individus les mieux adaptés survivent pour perpétuer une espèce dans un environnement donné : par exemple, les flamants roses survivent dans la région des lacs peu profonds, grâce à leur bec adoptant une forme qui permet de récolter la nourriture tête à l'envers. (cf S. J. Gould).

Douze ans après la publication de sa théorie, Darwin la poursuit de manière cohérente dans "La filiation de l'homme" (1871). Il constate qu'au sein de l'espèce humaine se sont progressivement développés des instincts sociaux, un accroissement du sentiment de sympathie et d'altruisme, sentiments moraux qui permettent l'organisation communautaire : la sélection naturelle n'est plus, à ce stade de l'évolution, la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, elle a laissé place à l'éducation. 
"Ce faisant, la sélection naturelle a travaillé à son propre déclin (sous la forme éliminatoire qu'elle revêtait dans la sphère infracivilisationnelle), en suivant le modèle même de l'évolution sélective – le dépérissement de l'ancienne forme et le développement substitué d'une forme nouvelle : en l'occurrence, une compétition dont les fins sont de plus en plus la moralité, l'altruisme et les valeurs de l'intelligence et de l'éducation." [p.55]
Ainsi, "sans saut ni rupture", la sélection naturelle selon Darwin a sélectionné son contraire, un ensemble de comportements sociaux antisélectifs et antiéliminatoires – au sens que revêt la sélection dans "L'origine des espèces" (1859) – et donc une éthique de la protection des faibles, contrairement à certaines extrapolations des travaux de Darwin. La forme nouvellement sélectionnée de l'évolution est avantageuse pour l'espèce humaine : "L'avantage nouveau n'est plus alors d'ordre biologique : il est devenu social.

L'auteur illustre cette inversion de l'évolution, cette transition de la nature à la civilisation et la culture, par l'image de l'anneau de Möbius. [*]
L'on ne serait pas complet en ignorant les réactions soulevées par cet effet réversif : ainsi un article du philosophe Thierry Hoquet. Tout en reconnaissant le bien-fondé de l'argumentation humaniste de Tort, il juge la référence au ruban de Möbius plus médiatique que pédagogique et préférerait voir abordés les apports de la sociobiologie. Celle-ci désigne la recherche systématique des bases biologiques des comportements sociaux (génétique) en tentant de donner une explication de l’héritabilité des comportements ou des instincts.

Patrick Tort a fait un livre plus fouillé sur les mêmes sujets : "L'effet Darwin" (2008, Seuil). La dernière partie de ce livre, "Darwin et la philosophie", qui tient en quatre pages, propose une réflexion très intéressante : cette discipline est résolument remise à sa place, si j'ose dire. Un court aperçu prochainement.


[*] Placez le doigt en un point du bord du ruban et déplacez-le le long de ce bord : vous revenez toujours au même point. Le ruban n'a qu'un bord et une seule face.