31 janvier 2026

Vivre avec son passé


(suite du préambule)

1-2 Cinq mémoires [pp 7-47]

Notre cerveau comporte deux mémoires essentielles : l'épisodique qui conserve tous nos évènements vécus, y compris ceux que l'on a oubliés, et la mémoire sémantique qui contient l'ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons, qu'ils soient explicites ou implicites. 

S'il est impossible d'effacer des souvenirs de la mémoire épisodique, il est par contre possible de modifier ou effacer les croyances de notre mémoire sémantique. Ainsi, si l'on a raté un examen important, et que notre mémoire sémantique en a conclu que nous sommes un raté, il est parfaitement possible de modifier et travailler cette façon dévalorisante d'interpréter l'échec. Les « vérités émotionnelles » liées à un souvenir ne sont pas définitives, et nos souvenirs de la mémoire épisodique ne sont pas comme des bibelots sur une étagère, on peut les ressortir, se les raconter autrement, en reconstruire le sens ou l'émotion que l'on y associe.

Les neurosciences actuelles confirment cet élément clé, la différence entre ces deux mémoires. On pourra ainsi éviter le ressassement d'un événement douloureux en travaillant sur celui-ci afin d'en changer l'éclairage.

La mémoire procédurale nous permet d'effectuer des procédures automatiques moyennant apprentissage : conduire une voiture, faire du vélo, jouer du piano, etc. Le temps a peu de prise sur elle : un(e) malade d'Alzheimer peut oublier ne prénom de sa fille, mais continuer longtemps à conduire son auto ou lacer ses chaussures.

La mémoire de travail fonctionne sur un court laps de temps, pour retenir un numéro de téléphone sur notre messagerie, par exemple. Le plus intéressant est que les souvenirs présents dans notre mémoire de long terme peuvent repasser par cette mémoire de court terme pour être "retravaillés", "retraités" puis "renvoyés" dans la mémoire de long terme.

Reste la mémoire sensorielle, sorte de mémoire de travail dans un laps de temps beaucoup plus court, de l'ordre de la seconde. Elle emmagasine les perceptions de l'environnement : images, sons, goûts, odeurs, ... Seule passera la barre de cet instant ce qui semble utile pour le présent ou l'avenir ou bien ce qui comporte une forte charge émotionnelle. Elle ne retraite pas les données classées dans les autres mémoires et nous intéresse moins ici. 

Les cinq types de mémoire exposés ci-avant travaillent de concert et font notre présent.

3-5 Proust, identité, évitement [pp 48-116]

Ces trois chapitres 

  • s'arrêtent sur Proust auquel le goût d'une madeleine trempée dans du thé ou le contact des lèvres avec le tissu d'une serviette chez le prince de Guermantes font remonter tout un pan de son passé, 
  • mettent en évidence comment la conscience fabrique notre identité en installant de la continuité entre des épisodes disparates (à la manière d'un historien), 
  • soulignent le danger de voir le passé se manifester désagréablement plus on veut l'éviter.

La conclusion de Charles Pépin : "Puisque l'évitement est dangereux, l'oubli impossible, il nous faut apprendre à vivre avec notre passé. [...]. Nos traumatismes, et plus généralement nos souvenirs douloureux ou amers, nous font à terme plus de mal lorsque nous essayons de les rejeter que lorsque nous les accueillons."

Expérience pratique : l'effet ours blanc (cf Daniel Wegner) et les expériences de Jennifer Bolton et Elizabeth Casey. [pp 93-94]

6 La récapitulation créatrice [pp 117-146]

Avec cette expression de Bergson, nous sommes au cœur de l'essai. Car s'il faut vivre avec son passé, il invite à le faire pleinement : récapitulation, car lors des choix importants de notre existence, il s'agit de s'appuyer sur l'ensemble de son héritage, de décider et d'agir en portant avec soi tout son chemin ; créatrice parce que nous donnons une impulsion nouvelle à notre vie.

Le concept de récapitulation créatrice veut que la liberté ne repose pas sur une absence de contraintes, mais tient dans la manière d'être soi au cœur de celles-ci. Être libre n'est ni n'avoir aucun passé ni avoir rompu avec, mais savoir l'emmener avec soi pour élaborer son avenir.

Comment reconnaît-on un bon choix ? Il n'est pas si facile d'être créatif et pleinement soi dans son héritage. Il faut trouver, selon Bergson, notre mélodie de vie intérieure. Comment ? Tout simplement quand le plaisir pris à l'action révèle notre inclination. Une activité résonne en nous à travers la satisfaction, le bonheur qu'elle nous procure. Ce plaisir permet de surmonter les difficultés, il est la boussole la plus sûre.

Un temps d'accueil pour mesurer ce que notre passé a fait de nous ; un temps d'action pour décider ce que nous en faisons ; le plaisir comme boussole.

7 Thérapies nouvelles [pp 147-173]

1- La première vise à désamorcer le caractère toxique inféré par un événement passé. Le souvenir de bonheurs lui-même n'est pas le problème (mémoire épisodique), mais la vision de la vie ou de soi que notre mémoire sémantique en a fait. 

Imaginons une jeune personne X souffrant d'un perfectionnisme excessif inconscient. Souffle court, douleurs dans la poitrine, transpiration lorsqu'elle pense ne pas faire un travail parfait. L'origine de ces ennuis est liée à un père extrêmement autoritaire qui criait sur elle pour une note moyenne à l'école.

La thérapie consiste à briser la relation entre les épisodes de sa jeunesse et la discipline que s'inflige X.

La thérapie proposée doit mettre en défaut ce principe établi. X voue une admiration sincère à sa supérieure hiérarchique Y et raconte qu'à une occasion, cette personne s'est trompée lors d'une présentation et nul ne lui en a tenu rigueur, ni ne semble avoir remarqué sa bévue, un sourire aidant à la faire passer. Anecdote sur laquelle X passe rapidement. La thérapie consiste à mettre X en présence de la contradiction entre les impératifs qu'elle s'impose à elle-même et la réalité des failles de Y, cette femme dont elle loue tant les mérites.

Cette méthode de reconsolidation qui vise à vivre son passé autrement met en évidence notre plasticité cérébrale.

2- La seconde thérapie rappelle des sages antiques : les stoïciens. Ceux-ci nous enseignent que, pour vivre en paix, il faut consentir à ce que nous ne pouvons pas changer.

Comme vu plus haut, la mémoire épisodique [hippocampe] retient les faits tandis que la mémoire sémantique [amygdale] retient les émotions attachées à ces faits. Le souvenir est d'autant plus prégnant que l'émotion a été intense. Revenir sur ce souvenir de manière volontaire et répétée permet de briser sa relation à l'émotion.

La méthode Brunet a été appliquée aux rescapés du Bataclan. Ceux-ci témoignent qu'il leur est désormais possible d'avancer avec cette violence, et non malgré elle. 

3- Thérapie des schémas - Le reparentage.

La troisième méthode consiste à apporter virtuellement, en séance de psychothérapie, une figure bienveillante (figure de reparentage), qui intervient au cœur de l'épisode douloureux remémoré. Pendant que le patient se replonge dans ses émotions d'enfant, la personne aimante (le rôle peut être tenu par le/la psy, qui représente une épouse, une grand-mère, ...) vient corriger un comportement parental dysfonctionnel et lui apporte l'attention, la protection qui a fait défaut.

Un exemple rapporte un cas souffrant d'un schéma abandonnique. Victime d'une mère peu présente, sans tendresse, le patient voit ses relations amoureuses adultes perturbées par une peur panique de l'abandon qui le pousse à développer jalousie, possessivité et méfiance excessives. 

La thérapie consiste à faire intervenir dans une scène passée une figure aimante du présent. Celle-ci, en rejouant la scène passée, sermonne la mère distante : "le droit de ce petit garçon est que vous le preniez dans vos bras, son droit élémentaire de petit garçon..."

Il faut savoir qu'une découverte majeure de notre fonctionnement neuronal est que notre cerveau émotionnel ne fait pas vraiment la différence entre une expérience vécue et une expérience imaginée. Le cerveau rationnel ne confond pas les deux, mais le cerveau émotionnel n'est pas le cerveau rationnel. C'est comme lorsque nous salivons en pensant à notre plat préféré : celui-ci n'a pas besoin d'être en face de nous pour que nous nous mettions à saliver.

8 Se souvenir des belles choses [p 175]

Il est tout à fait possible, explique Pépin avec conviction, de revivre pleinement les moments de bonheur, à la manière de Proust dans "La Recherche". Le goût de la madeleine trempé dans le thé ne déclenche pas par magie le retour des moments heureux de jeunesse, il y faut mettre un peu d'effort : "... le narrateur s'arrête sur ce qui n'est d'abord qu'un trouble, puis doit se mettre à l'écoute de ce qui revient, s'installe dans un effort de remémoration, et c'est alors seulement que le bonheur d'hier peut redevenir présent". [p.177]

Si l'on se sent envahi par la pensée d'une belle nuit d'amour ou d'une journée sur la plage avec une personne de laquelle on a divorcé, ou qui est décédée, le premier sentiment sera de la nostalgie. Il faut insister, rechercher à retrouver les détails, quelle plage ? quelle musique ? quel vin ? Et là on peut revivre le bonheur passé, explique Charles Pépin. Il s'agit d'entrer avec insistance dans une méditation du souvenir pour le revivre, à la manière de Marcel Proust. 

Pour moi, c'est là que les choses sont difficiles. Subsiste toujours en arrière-plan une mélancolie tenace de la perte qui voile la pleine résurgence du moment heureux. L'aptitude à réussir cela, revivre vraiment les belles choses, est-elle égale chez chacun(e) et en toutes circonstances ? 

Je préfère fréquenter les philosophes tristes avec lesquels je me sens mieux en phase et éprouve un sentiment de consolation. La lecture n'est-elle pas une amitié ?

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Je pense avoir rapporté l'essentiel de "Vivre avec son passé" et m'arrêterai ici pour ne pas alourdir ce compte rendu copieux, bien que facile à assimiler, selon moi. 

Cette recension ne saurait remplacer la lecture de l'essai. De plus, les deux liens suivants ajouteront avantageusement à la compréhension de ce que nous dit l'essai du philosophe. 

  • On retrouve Charles Pépin lors d'un exposé à Lège, dans le cadre des Grandes Conférences Liégeoises.
  • De même, l'auteur a été reçu dans la Grande Librairie. 

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