(suite de la première partie)
La sixième partie de l'essai, plus ardue que les précédentes, est consacrée à l'axiologie de la visibilité. L'étymologie de "axiologie" permet d'en bien saisir le sens : du grec axios (qui vaut, qui a du poids, digne de) et logos (étude). C'est donc la science des valeurs, terme utilisé lorsqu'il s'agit de poser un jugement de valeur par opposition au jugement de fait (c-à-d sans évaluation morale ou personnelle).
La visibilité est donc une valeur, à savoir un principe au nom duquel l'on estime des êtres et mesure leur grandeur. Cette partie du livre est consacrée, entre autres, à la valeur ou l'antivaleur de la visibilité des célébrités, en fonction du mérite, des motivations, des qualités oscillant vers le bien ou le mal, du jugement que porte tout observateur, penseurs et philosophes en particulier. Globalement, on peut dire qu'axiologiquement, la visibilité oscille entre droit moral et privilège indu.
La grandeur conférée par la valeur (ou l'antivaleur) de visibilité est l'objet de profonds désaccords dans nos sociétés actuelles. La dimension morale de la visibilité fait que certains y voient les principaux agents du changement moral aux États-Unis. Ce qui vaudrait aussi pour l'ensemble des sociétés occidentales, voire, pour une part, non occidentales.
Le culte de la célébrité est souvent perçu par les philosophes comme une antivaleur. La célèbre phrase ironique sur la circularité de la célébrité "un homme célèbre est une personne connue pour sa notoriété" est symptomatique de l'attente morale profondément ancrée dans nos sociétés. Nathalie Heinrich pense que la critique de la célébrité a encore de beaux jours devant elle.
À la suite de Rousseau (authenticité d'un « moi » pur de tout conditionnement « social »), non adossée à un mérite et inauthentique, car dépendant de l'opinion, la visibilité apparaît comme une antivaleur.
L'inverse existe, car la visibilité peut être envisagée comme un besoin humain. Tzvetan Todorov, pour donner un exemple, considère que rechercher le regard d'autrui constitue "la première grande séparation entre l'homme et les autres animaux supérieurs".
La visibilité est valorisée dans la mesure où elle s'oppose à la dissimulation, favorise la transparence, l'authenticité. En politique, s'il poursuit l'intérêt du bien public, le désir de gloire est vu comme une bonne passion. [p.546]
La visibilité à la télévision est la cible sans pareille des diatribes contre la superficialité, l'inauthenticité de son vedettariat, éphémère, à très large diffusion, populaire, donc vulgaire.
Je tiens ici à ouvrir une citation du cinéaste Peter Watkins à propos de la mort de Lady Diana :
"Je peux comprendre l'émotion de ce jeune Anglais, venu assister aux funérailles de la princesse Diana pour lui rendre un hommage personnel, et qui parlait avec émotion de la visite qu'elle lui avait rendue à l'hôpital où il était soigné. Il s'agit là d'une réaction personnelle à une expérience personnelle. Beaucoup plus inquiétante fut l'immense émotion collective de ces milliers de personnes qui n'avaient jamais rencontré Diana et qui ne la connaissaient qu'à travers la médiation de l'écran et de la presse. Certains prétendront que la réaction du public est sincère et qu'elle ne résulte d'aucune manipulation, mais son ampleur phénoménale [...] constitue un événement composite, une alchimie complexe combinant authenticité et artifice." [p.548]
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| Dépôt de fleurs à la mort de la princesse Diana |
L'authenticité est garantie par l'évidence de l'émotion. Il y a en même temps l'inauthenticité d'un dispositif impersonnel, du fait qu'il est à la fois collectif et médiatisé. La médiation et la collectivisation interdisent la proximité (comme l'a connue le jeune Anglais) ; elles interdisent aussi la réciprocité. Parviendrait-on même à toucher l'idole, toute réciprocité est impossible tant est grande la dissymétrie entre la masse des adorateurs et l'unicité de l'adorée.
La relation personnelle est détruite non seulement pas la médiatisation, et plus généralement par la médiation. [p.548-549]
On retrouve la querelle de l'iconoclasme. Ceux qui vénèrent l'icône en tant que médiation positive, car elle donne accès au divin, contre ceux qui la refusent en tant que médiation négative, faisant écran à la présence du divin. L'ambivalence de la médiation apparaît ainsi homologue de l'ambivalence de la visibilité, à la fois décriée par son inauthenticité (spectacle) et louée pour sa capacité à dévoiler, à tout dire ("Loft Story"). Ce n'est donc pas la visibilité en tant que telle qui est inauthentique, donc mauvaise, mais bien sa médiation par la médiatisation. [p.549]
Dernier point que j'aborderai dans ce dense chapitre consacré à l'axiologie : les valeurs publiques et privées. La scission entre valeur et antivaleur se complexifie par un déplacement continu entre deux pôles : le pôle de la valeur qui peut s'exprimer publiquement, parce qu'elle correspond à un consensus dans le contexte (pas de gêne à exprimer son admiration), et le pôle de la valeur qui ne peut se revendiquer faute d'être perçue comme une « vraie » valeur, « légitime ». Plutôt que de revendiquer son attachement, on préfère alors se contenter de l'éprouver et de le pratiquer. [p.550]
Savants comme profanes affirment que l'essentiel de ce qui manque à la célébrité pour être un but avouable, pour être prise au sérieux, tient en un mot : le mérite. [p.553]
Pour éviter d'être trop long, je laisse le lecteur découvrir cette notion du mérite ainsi que les autres parties du livre, dont la liste est proposée dans la première partie du compte rendu. Je me contenterai de proposer, dans un troisième billet, un aperçu de la conclusion générale formulée par Nathalie Heinrich.


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