22 juillet 2026

Le capital de visibilité (1)

"De la visibilité : excellence et singularité en régime médiatique" –
Nathalie Heinrich, (1980, 2012), 2026 –
Folio Essais n°729

[Voir, en bas de ce compte rendu, la quatrième de couverture qui propose un condensé de l'essai]

Ce livre est volumineux : 622 pages suivies d'un copieux appendice de 116 pages (références des notes, index des noms propres et des matières, tables). La matière n'est pas trop ardue, le vocabulaire rarement abscons, mais il s'agit d'un essai conséquent et, en tant que tel, il est difficile d'en faire une lecture exhaustive en trente jours [dans la cadre de l'opération Masse critique de Babelio]. Je procéderai en complétant le compte rendu au fur et à mesure de mes découvertes.

En préambule [p.9], Nathalie Heinrich précise que ce livre fut édité en 2012 et que sa conception date du milieu des années 1980. Son sujet, à savoir les effets psychosociaux, économiques, juridiques des technologies de reproduction de l'image des personnes, est très sensible aux avancées techniques, qui furent considérables dans les dernières décennies.

La fin du XIXe siècle a vu l'avènement de la photographie, de la photogravure et du cinéma qui firent émerger l'élite des chanteurs et acteurs au XXe siècle. La télévision offrit un rayonnement aux personnalités politiques, familles royales, aux sportifs. Puis le téléobjectif et l'essor de la presse people offrirent un capital de visibilité aux mannequins. S'amorça alors un paysage bien différent de celui où s'inscrivait, depuis des siècles, le statut des personnes célèbres, connues par des médailles, des pièces de monnaie ou des peintures à la diffusion limitée : "la célébrité prenait essentiellement la forme de la notoriété". 
Nathalie Heinrich, en débutant son ouvrage, connut des mutations comme la télé-réalité, la webcam et l'usage généralisé d'Internet. À l'époque de de la parution du livre, le numérique envahit le monde, avec les selfies, les réseaux sociaux et, plus récemment, les influenceurs.

Selon l'autrice, tout ceci ne change rien au capital de visibilité, notion essentielle de l'essai. Néanmoins, de nos jours, ce capital se démocratise, car il n'est plus besoin d'éditeurs de presse, de photographes pros, etc. pour faire la médiation entre la vedette et son public : "Les personnalités de la Toile se créent elles-mêmes comme telles grâce à leur seule capacité à capter l'attention des internautes."
 
Cette démocratisation induit une perte de privilèges : les vedettes de TikTok, Instagram, Facebook, etc. ne sont pas des stars telles Greta Garbo, Elvis Presley ou Maradona. Leur visibilité est de courte durée. La monétisation abondante et rapide du capital de visibilité – grâce aux publicités – comporte le risque de se voir oublié dès demain.
Autre fragilité de la démocratisation : la visibilité ne repose guère sur un talent personnel, mais sur le simple fait d'avoir son image diffusée dans l'espace public. Les influenceurs ont certes du bagout, un sens de l'anticipation des attentes du public, voire du culot, qualités qui ne sont pas des talents exceptionnels. La visibilité numérique est fragile, une vedette est vite chassée par une autre et facilement discréditée, reposant sur pas grand-chose. [p.10-12]

Vu ces changements rapides et leur ampleur, l'essayiste n'a pas tenté d'actualiser les références de l'ouvrage. En format poche, ce livre est resté « dans son jus » du début des années 2010.
Il n'en fournit pas moins les clés de compréhension d'un phénomène qui demeure toujours autant d'actualité, en dépit des innovations technologiques.

Qu'est-ce que le capital de visibilité ? Chamfort définissait la célébrité comme "l'avantage d'être connu de ceux que vous ne connaissez pas". Ceci implique deux notions : la reconnaissance par laquelle on met un nom sur un visage ; d'autre part la dissymétrie, c'est-à-dire l'inégalité numérique entre «reconnaisseurs» et «reconnus». [p.41]
Reconnaissance
"Je suis une image dont on parle" constatait l'animateur télé Michel Polac. Pour parler d'une image, encore faut-il pouvoir nommer ce dont il s'agit. D'où l'importance du nom, fondamental pour les vedettes, avec usage fréquent du pseudonyme : Mistinguett, Arletty, Woody Allen, ... 

Dissymétrie
La diffusion à grande échelle d'un sujet fait que, à la multiplicité des images, fait écho la multiplicité des sujets capables d'identifier ces images d'une seule personne. La dissymétrie entre une personnalité et le nombre de ses admirateurs prime sur les propriétés substantielles – talent, héritage, beauté, charisme, etc. – qui justifient l'accès au rang de personnalité.
Pourquoi cette notion de dissymétrie, apparemment évidente, est-elle si importante ? C'est qu'elle crée un différentiel de ressources entre gens connus et inconnus. Ce différentiel peut en effet s'assimiler à un véritable capital.
Le capital de visibilité est une ressource mesurable, accumulable, transmissible, rapportant des intérêts et convertible. [p.55]
  • Mesurable. Aux États-Unis plusieurs indicateurs ont été utilisés pour mesurer l'audience d'une personne connue. Prenons l'exemple du magazine Forbes, dans lequel le spécialiste des médias Peter Kafka publiait le palmarès des cent premières célébrités. Il calculait son palmarès à partir des indicateurs suivants : rémunérations, mentions dans Google, coupures de presse, mentions à la télévision et à la radio (compilées par logiciels spécialisés), nombre de fois ou un visage célèbre apparaît en couverture de 17 magazines importants.
  • Accumulable. Plus une vedette est visible, plus le nombre de ses fans augmente, plus l'exploitation de son image rapporte de profits. Le capital de visibilité est constitutivement circulaire, autoconstituant.
  • Transmissible. Les proches d'une vedette attirent sur eux une part de cette ressource. Michel Polac reconnaît que sa popularité a fouetté la vitalité de sa mère, les compliments de l'entourage commun (voisins, commerçants, ...) flattant la vanité de la dame.
  • Intérêts. La visibilité engendre des profits qui ne sont pas que symboliques. L'épouse d'Yves Mourousi raconte qu'à leur mariage, outre la participation bénévole des « amis », Ricard offrit l'apéritif, Barclay un buffet, RMC un grand concert. Cardin a offert la robe du soir et la robe de mariée, traîne de douze mètres sur cinq de large. Ne parlons pas des profits engendrés par la publicité.
  • Convertible. Certains sportifs connus se tournent, par exemple, vers la mode. On ne présente plus Yannick Noah, qui fit de la chanson avec succès après une carrière réussie de tennisman.
L'autrice fait le constat que "la visibilité a bel et bien opéré une transformation majeure de la hiérarchie, en créant une nouvelle catégorie sociale." En conséquence, l'étude se penche ensuite sur la frontière entre gens ordinaires et gens « en vue », puis sur une désignation (le terme people semble dominer), l'endogamie et la transmission (enfants). [p.66-77]

Plus encore que la mise en évidence d'un capital ou d'une catégorie sociale, l'accent mis sur le privilège va souvent de pair, en démocratie, avec une dénonciation plus ou moins explicite. La division hiérarchisée entre gens ordinaires et gens célèbres est le mieux repérée par les analystes qui la soumettent à la critique. [p.91]

Le nouveau groupe, cette élite de célébrités, "occupe une position de plus en plus centrale dans l'imaginaire de l'inégalité propre aux sociétés contemporaines". D'où la réserve émise par des sociologues américains selon laquelle cette catégorie serait une création du capitalisme, car il y a marchandisation de la renommée et construction de publics. À cela, Nathalie Heinrich réplique que le capitalisme n'est que concomitant de l'essor des technologies de l'image, lesquelles sont la véritable cause de l'émergence de la célébrité. [p.64]

Reproductibilité des images à grande échelle, dissymétrie entre objets et sujets du regard creusant d'énormes différences dans le capital de visibilité, instauration d'une catégorie sociale spécifique, au sommet d'une hiérarchie profondément renouvelée par l'irruption de cette élite nouvelle : ce sont les quatre paramètres définissant la visibilité à l'époque médiatique. 

Les auteurs qui s'y sont intéressés ont perçu l'un ou l'autre, jamais l'articulation des quatre ensemble : le phénomène est donc peu observé et compris dans sa totalité. D'où l'intérêt du présent travail.

Ceci clôt la première des six parties de l'essai. 
  1. Capital de la visibilité
  2. Histoire de la visibilité : préhistoire avant la visibilité ; multiplication ; diffusion ; renversement allant du secret à la publicité
  3. Distribution du capital de visibilité : familles royales ; politiques et sportifs ; créateurs et penseurs ; chanteurs, acteurs et mannequins ; télévision ; l'antihéros ; des stars aux people
  4. Gestion du capital de visibilité : artisanat et industrie de la visibilité ; économie ; droit
  5. Expérience de la visibilité : émotions ; attachements individuels ; cultes collectifs
  6. Axiologie de la visibilité : une grandeur singulière ; valeur ; la grâce des simples ; antivaleur : la critique des savants ; de la grandeur à la valeur : la conquête du mérite

Voir la présentation du livre sur Folio Gallimard : on peut y lire un large extrait.

Quatrième de couverture

(Suite de la recension dans la seconde partie)

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