25 juillet 2026

De la visibilité (3) : conclusion

 Suite des parties (1) et (2) 

La capacité à être vu par autrui, que ce soit directement ou par image interposée, touche tous les domaines de la vie collective. De sorte qu'appréhender la visibilité, comme le propose cette étude, nécessite de parcourir l'histoire des techniques, les représentations mentales, la hiérarchie, les religions, la politique, le sport, le journalisme, l'art, les professions, l'économie, le droit, la psychologie, la morale... Il est essentiel de s'appuyer sur toute une gamme de disciplines universitaires. Et se limiter à la France est insuffisant, il est nécessaire de traverser l'Atlantique pour voir comment s'y déploie le phénomène. [p.617-618] 

Pour comprendre le milieu social du monde populaire, il faut user des ressources du monde savant, mais aussi utiliser celles-ci pour se distancier de la vision propre aux érudits, avec leurs préjugés. Si la culture de la visibilité imprègne fortement les milieux populaires, elle n'épargne pas ceux qui la pensent (universitaires), alors que ceux-ci ont plutôt tendance à la dénigrer. L'essai de Nathalie Heinrich tente de convaincre que le désir de défendre des valeurs, ce qui est le plus souvent le cas du monde érudit, ne doit pas entraîner le mépris et entraver le désir de comprendre, d'expliquer. [p.618]

La visibilité est alors envisagée dans l'essai comme un phénomène à analyser : il s'agit d'une réalité mais aussi d'une valeur, au sens où elle constitue une évaluation des êtres auxquels elle est appliquée. Le statut de cette valeur peut varier, entre valeur et antivaleur, valeur publique ou privée [voir partie 2], selon une série de contextes. 

Elle est une valeur mieux acceptée et une réalité plus présente lorsqu'on descend dans l'échelle hiérarchique (milieux sociaux, niveaux d'étude, classes d'âge). D'où sa discréditation dans les milieux cultivés et le peu d'attention – autre que critique – que le monde universitaire (français notamment) lui a porté. Je cite Nathalie Heinrich :

"Ceci alors que son expansion durant tout le XXe siècle en fait le phénomène majeur de notre modernité, a considérablement remodelé l'échelle sociale, modifié la notion même de catégorie socioprofessionnelle, reconfiguré l'élite, réorienté les pratiques religieuses, affecté les mœurs politiques, créé de nouveaux statuts et de nouvelles professions, entraîné d'importants effets économiques, pesé sur la doctrine juridique et la jurisprudence, donné lieu à des expériences émotionnelles d'une rare intensité, bousculé le rapport des valeurs." [p.619]

Le phénomène de la visibilité à l'âge médiatique est aussi nouveau que les techniques qui l'ont rendu possible. Cependant, il remplace des pratiques profondément ancrées dans notre culture, grâce aux formes religieuses qu'elles ont longtemps prises. 

Si l'on essaie de résumer l'évolution de la définition de l'excellence après la Renaissance, on passe, sous l'Ancien Régime, d'une excellence sans singularité (aristocratie étayée par un récit familial et résumée par un nom), à un élitisme bourgeois après la Révolution, où l'excellence rimait avec le mérite, la conformité aux conventions et le respect de l'argent. S'y est ajouté, au milieu du XIXe siècle, l'élitisme artiste où, pour la première fois, l'excellence a pu reposer sur la singularité. Le XXe siècle enfin a mis en avant la singularité qui ne repose que sur la visibilité, donc dissociée de l'excellence. [p.621]

Ainsi oscillent les conceptions de la grandeur : "C'est donc une vieille histoire qui se dissimule derrière les habits neufs de la visibilité d'aujourd'hui." [p.622]

Cet essai nous aide à mieux en comprendre les ressorts.

Critique

Un compte rendu de l'essai, signé Aurore Chaillou, regrette que la sociologue Heinrich aborde trop rapidement le concept d'invisibilité ; une page à peine, dont ce passage : "Il s’agit moins d’une invisibilité réelle, où la personne ne serait pas vue du tout, que d’un ‘déni de regard’, dont la sociologue Claudine Haroche estime qu’il est susceptible de provoquer la perte de l’intériorité et de déposséder la personne de ses attributs les plus fondamentaux" [p.546]

Aurore Chaillou pense qu'une exploration de la manière dont une société condamne des populations entières à l’invisibilité lui aurait permis de montrer la violence de cette construction sociale.


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