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1 juin 2025

L'année automobile 2024-25

Sophia Éditions, 273 pages 


Présentation officielle (exempte d'humeurs personnelles)
"Le seul annuel à compiler tous les évènements automobiles de l’année, sur les plans industriel, sportif et culturel. Industrie, compétition, création : tels sont les maîtres mots de L’Année Automobile, qui aspire depuis 1953 à mettre en valeur la dimension humaine du monde de l’automobile, et à décrypter les évènements marquants de l’année.

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"L'année automobile" est une publication luxueuse annuelle que j'ai surtout prisé dans les années 1964 à 1972. Elle représentait le summum de la saison auto en version papier, pour nous (frère et copains de classe) qui suivions assidûment les courses et les développements des bolides. La toute première édition de cette perle des beaux livres, pour les amateurs du genre, remonte à l'année 1954-55 et est quasi introuvable. 

Je me souviens des photos doubles-pages où l'on contemplait Jacky Ickx décollant des quatre roues dans sa Brabham F1 sur les bosses du circuit du Nürburgring. Bref, pour nous, ce beau volume était comme le précipité de nos rêves d'adolescents et jeunes adultes. Le cadeau idéal.

Jacky Ickx vainqueur du GP d'Allemagne 1969.

Eh bien, c'est fini. Outre le fait que mon adolescence n'est plus, la plus grande photo de voiture du dernier volume mesure tout au plus 18 x 13 cm. Pire : les grands formats pleine-page sont réservés à des personnalités du monde automobile : Luca de Meo (président des constructeurs européens), Denis Le Vot (Dacia), Bruno Sacco (Styliste Mercedes), Urs Kuratle (Directeur technique Porsche Motorsport), Adrien Fournaux (pilote rallye français), et, last but not leastun quidam très smart qui lit pendant que sa voiture autonome conduit

Ces grands portraits enlèvent, à mon avis, ce qui faisait la magie des anciens numéros de "L'Année automobile". Certes le livre, très français, est plus touffu qu'auparavant et exhaustif. Mais pourquoi tant d'espace illustré pour les cadres plutôt que pour les machines ?

Seul Adrian Newey (Ingénieur course successivement chez Williams, Mc Laren, Red Bull, Aston), considéré comme un des génies de la F1 depuis 25 ans, me semble avoir sa place dans cette glorieuse galerie.

Adrian Newey, ingénieur F1

Sont proposés des dossiers rétros qui m'ont vraiment accroché : "Le Grand Prix de l'A.C.F.(il y a cent ans) [p.124] avec une illustration d'un duel Alfa-Bugatti de Walter Gotschke ; "Lancia Stratos, une nouvelle ère(il y a cinquante ans), retour sur le concept et l'architecture de cette sportive futuriste ; Facel Vega (il y a 70 ans), une voiture française [laide, mais prestige tricolore], étoile dans le ciel du haut de gamme.

Duel Bugatti-Alfa lors du GP ACF 1924
(Walter Gotschke)

Viennent encore un dossier sur le circuit de Monthléry, inauguré il y a cent ans et une exposition Bugatti à Uzès : ces vieux engins ont une classe folle – je me vois bien, moustache et casquette à carreau au vent, (dé)filant au volant de l'un d'entre eux.

J'ai, en outre, trouvé plein de chaleur et de finesse dans le chapitre consacré aux décoratrices de voitures. Créativité féminine que concrétisent de très belles photographies. [p.260 et suiv]

En fin de volume, le top 10 des ventes aux enchères [p.270] met en exergue Ferrari avec la 250 GTB spyder California, classée première (1960, achetée 15.349.500 €), ou la Berlinetta (1962, acquise pour 5.530.000€).

Structure du livre :

  • Industrie (économie, production, création) [p.16 à 106]
  • Sport (Formule 1, Endurance, rallye) [p.112 à 228]
  • Culture (instants d'année, dossiers rétros, exposition, arts plastiques, le marché de la collection, le top 10 des ventes aux enchères) [p.232 à 270]

Une moitié donc consacrée à la compétition auto, l'autre moitié fait la part belle à l'industrie, soit un tiers du volume.


Économiquement, la voiture à moteur thermique a toujours le vent en poupe dans "L'année automobile 2024-25", et, hormis les brèves description des modèles électriques marquants sortis durant l'année, guère trace d'un dossier conséquent sur la technologie électrique/hybride, ni sur le championnat de Formule E (électrique).

La transition écologique est abordée dans un article de fond [p.20]. On y lit : "Les incertitudes sur la vitesse d'évolution de la transition écologique ont pesé négativement sur les marchés". Marchés, croissance, on ne sort pas de l'éternelle ritournelle.

Anecdotique mais signe des temps, en balade à la mer du Nord, j'ai vu ce sticker sur la calandre d'un gigantesque SUV :

Bref, moins de magie, mais un livre très axé sur la France, qui suit son époque, très soucieux de la santé financière de l'industrie automobile. Reste que le sport auto, qui a tant changé (on « réinitialise » une voiture de course comme un ordinateur), continue, paradoxe épineux, à me faire rêver, comme tous les grands enfants qui oublient, temporairement, leur vœu de protéger la planète.

Feuilletez ici.

Merci à Babelio (masse critique) et aux excellentes "Sophia Éditions" pour lesquelles « beau livre » n'est pas une expression vaine.

4 janvier 2025

Histoires de glaces


Je ne vais pas vous bassiner toute l'année avec le naufrage du Titanic. Mais puisque ce sujet continue à alimenter ma fascination et ma curiosité, je vais aller autant que possible au fond des choses.

Je l'ai lu en diagonale "Les secrets du Titanic" (2011), que l'on doit au britannique Rupert Matthews, et j'ai repéré deux ou trois paragraphes [pp 78 à 80] marqués au crayon par un lecteur irrespectueux, mais clairvoyant, qui m'ont permis de pointer quelques informations sur les glaces qui se forment sur les océans.

Les marins distinguent quatre types de glace :

  • Les growlers (le nom vient du bruit qu'ils font) sont de petites pièces qui émergent de 30 à 60 cm et mesurent rarement plus de quelques mètres.
  • Les champs de glace sont une masse composée de growlers et de morceaux pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres.
  • Les icebergs sont d'énormes blocs dont 90% sont immergés ; ils sont transparents, avec une légère teinte bleue ou verdâtre, mais la glace, éraflée en surface par les vagues, le vent et les embruns font que leur surface marbrée et raboteuse réfracte le soleil de façon à leur donner une teinte blanche.
  • Il existe un type d'iceberg très rare dit noir. Il provient d'un iceberg qui vient de se fragmenter, révélant une surface lisse et transparente qui n'a pas encore eu le temps de s'érafler et devenir blanche. La nuit, sa surface gelée paraît noire, ce qui le rend quasiment invisible, à moins que des vagues ne clapotent à sa base, ce qui n'est pas le cas lorsque la mer est d'huile, à l'instar de la nuit du Titanic.

Quelques lignes plus bas : "Pourtant la glace n'était pas considérée comme un danger majeur pour la navigation. Elle n'avait jamais causé le naufrage fatal d'un gros vaisseau [...]." Il y eut bien des doutes pour le SS Islander en 1901 qui toucha un rocher ou un iceberg et le SS Canadian en 1861 qui heurta quelque chose dans le brouillard. Ils sombrèrent tout deux. [SS veut dire Steam Ship = bateau à vapeur]

En général, les avaries causées par les collisions avec des glaces avaient permis aux capitaines de les gérer au mieux. Les voies d'eau étaient parées par les cloisons étanches prévues par les architectes navals. Les retards pris pour réparer étaient davantage le souci que la perte de bateaux, corps et biens. Bref, "les capitaines opérant dans les zones à icebergs considéraient ce facteur comme un risque de plus en mer, qui, bien géré, ne présentait pas de danger particulier".

Mais il faut savoir que les plus grands bateaux à vapeur de ce temps étaient d'un gabarit de 10 à 17.000 tonneaux et filaient tout au plus 18 nœuds [1 nœud = 1.852 km/h = 1 mille/h]. Le Titanic était un monstre de 45.000 tonneaux allant à 22.5 nœuds lors du choc, de sorte que la collision avec l'iceberg fut d'un autre acabit. [p 89]

Rupert Matthews, 2011
Original Books, 250 pages
[traduit de l'anglais par Isabelle Chelley]


Pour la petite histoire wikipédia:

"L'iceberg soupçonné d'avoir coulé le RMS Titanic. Cet iceberg a été photographié par le chef steward du paquebot Prinz Adalbert le matin du 15 avril 1912, à quelques kilomètres au sud de l'endroit où le Titanic a coulé. Le steward n'avait pas encore entendu parler du naufrage du Titanic. Ce qui a retenu son attention, c'est la trace de peinture rouge qui apparaissait à la base de l'iceberg, suggérant qu'il était entré en collision avec un navire au cours des douze heures précédentes.
D'autres récits indiquent qu'il y avait plusieurs icebergs à proximité du lieu de la collision du Titanic."

24 novembre 2024

L'épave convoitée

de Paul-Henri Nargeolet -
Harper Collins France, 2022

On sait par les témoins du naufrage que le Titanic, le 15 avril 2012 à 2 h 20, s'est brisé en deux avant de sombrer à une vitesse de 40 à 50 km/h : la proue s'est enfoncée comme une flèche dans les sédiments par 3.800 mètres de fond alors que l'arrière du bateau a coulé en pivotant, hélices vers le haut. Les deux tronçons du navire se sont vidés de leur contenu, répandus sur près de 2 km carrés. L'impact fut si dur que des chaudières de plus de 60 tonnes ont été aperçues à plusieurs dizaines de mètres de la coque.

Paul-Henri Nargeolet est «le» spécialiste de l'exploration de l'épave qu'il a visitée trente-deux fois, de 1987 à 2021, ce qui permit de remonter plus de 5000 objets : du plat à œufs à la chocolatière en argent massif jusqu'à la big piece, fragment de la coque avec hublots, renforts et rivets, pesant 20 tonnes. Cette dernière a nécessité quatre ans d'étude et plusieurs tentatives pour la hisser en surface. Ses dimensions donnent une idée de la taille du Titanic et valorisent les expositions d'autres objets récupérés.

Le livre regorge de solutions techniques adoptées pour atteindre l'épave et agripper des objets, mais cible aussi de nombreuses légendes et fausses informations sur le naufrage du transatlantique.
D'abord l'hypothèse d'une longue déchirure de près de 100 m au contact de l'iceberg : si c'était le cas, le paquebot aurait coulé en dix minutes, explique notre spécialiste. L'exploration de l'épave a montré qu'il n'y avait que cinq petits trous totalisant à peine un mètre carré, au total une porte de placard. Ces cinq petites brèches en pointillés sur 60 mètres, portant sur six compartiments, furent suffisantes pour laisser s'engouffrer 400 tonnes d'eau à la minute alors que les trois pompes de cale ne pouvaient, ensemble, évacuer que 400 à 450 tonnes à l'heure, soit près de soixante fois moins. 
Autre fait critique, l'accusation visant le premier officier Murdoch qui, en vue de l'iceberg, a commandé de virer et freiner le bateau : en réalité un tel bateau vire d'autant plus court que son allure est élevée. Nargeolet va plus loin, freiner le bateau et le laisser heurter de front le bloc de glace aurait peut-être écrasé la proue sans provoquer de voies d'eau fatales (voir l'attitude du capitaine du paquebot Royal Edward en 1914).

De nombreuses questions que l'on se posait sur cette tragédie marine trouvent une réponse sensée et experte dans cet ouvrage captivant.
Descendre dans un submersible comme le Nautile à 4000 mètres sous une eau à 0°, pendant des périodes de douze heures parfois (il faut du temps pour atteindre l'épave, le Nautile avance à 3 km/h) suscitent quelques questions. Il faut savoir que l'eau, à ces profondeurs, engendre une telle pression sur les parois de l'appareil que son volume intérieur diminue de plusieurs dizaines de litres. Le froid à l'intérieur de l'engin est vaincu par des vêtements adéquats et un peu atténué par la chaleur des appareils qui l'équipent. L'on respire de l'air normal à la pression atmosphérique normale, recyclé par élimination du gaz carbonique grâce à de la chaux sodée ou du lithium. Puis, pendant dix ou douze heures, difficile de ne pas se soulager : débrouilles avec des bouteilles diverses et des couches pour les équipières. Nargeolet mentionne que les Japonais utilisent, comme les pilotes de chasse, un système de granulés pour éliminer l'urine. Être passager du Nautile est accessible à toute personne en bonne santé, à condition de résister au stress lié à la claustration et à la durée de l'expédition.

Mon billet ne dit guère sur la convoitise que suscitent les restes du Titanic. Le livre vous comblera sur ce point avec notamment la concurrence implacable du géologue américain Robert Ballard.

Avec consternation, j'ai appris (hors livre) la mort de l'auteur en juin 2023 : il effectuait une descente vers le Titanic avec le submersible « touristique » Titan (5 places) qui a implosé après 1 h 45 de descente.

Merci, monsieur Nargeolet, de nous avoir fait vibrer avec ce livre qu'illustrent quelques photos pertinentes et émouvantes (dans la version non poche que j'ai empruntée).

23 juillet 2024

Soigner à distance

Les courses au large sont très médiatisées, tandis que le médecin se tient dans l'ombre, sur la brèche durant de nombreuses semaines, pour intervenir à distance en cas de maladie ou blessure parmi équipages ou navigateurs solitaires. Jean-Yves Chauve s'occupe aussi, en bénévole, de croisières à vocations humanitaires et écologiques, telle "Matelots de la vie" où sont embarqués des jeunes malades afin d'entrer en contact avec des populations accessibles par la mer.

Après avoir appris à naviguer à la voile à 10 ans, notre navigateur en herbe fait des études de médecine en 1968, à Poitiers. Il reste fort attaché à l'océan, rédige des fiches médicales à destination des plaisanciers, puis publie un guide en 1978. Avec son épouse Michèle, il se lance dans la fabrication d'un voilier de 12 m en acier : "Sidarta". Leur fils, à cinq jours, fera sa première navigation lors du lancement du bateau.

Amoureux de la mer, compétent en médecine, alors que la course au large en est à ses balbutiements, la croisière réservée à une élite, Jean-Yves Chauve était désireux de faire son chemin dans le monde de la navigation. Il est aujourd'hui une personnalité française incontournable de la télémédecine en mer, depuis ses débuts en 1987, avec l'assistance médicale de la "Solitaire du Figaro" jusqu'au "Vendée Globe" de 1989 à 2020.

Dans les années 2000, les moyens de communication par satellite étaient peu performants. La transmission écrite étant la plus fiable pour la prise en charge d'un blessé ou d'un malade, Chauve propose une nomenclature codée qui permet de comprimer le volume des informations échangées. Ainsi : 544A, B (S+2 à S+7), F, (RST2), etc. signifie par exemple "En me retenant d'une main, j'ai eu très mal au bras ; la douleur s'est accompagnée d'un bruit semblable à un craquement ; elle augmente quand je bouge l'épaule et irradie au niveau du haut du bras ; etc." [p.127]

En vingt ans, tout a fort évolué, la vitesse et le volume des informations transitant par satellite permettent, par donner un exemple, de communiquer dans de très courts délais le bruit digitalisé des poumons d'un navigateur qui s'ausculte par stéthoscope. Le son transmis sera consulté à loisir de l'autre côté de la terre. 

"Médecin du large" comprend trente-six chapitres relativement courts sur des épisodes vécus par le toubib des skippers. Très agréable à lire, il y a de nombreuses anecdotes dramatiques ou cocasses, ainsi que le récit des interventions auxquelles certains marins, perdus aux confins de la terre, doivent le salut.
Spoil ↓  
Je dévoile un de ces épisodes, parmi beaucoup d'autres. Lors de la Route du Rhum 1998, Éric Dumont sent qu'il est aux limites du bateau, distorsions dans les résonances, cacophonie dans les chocs, il faut affaler le grand foc. Mais la drisse est coincée tout en haut du mat, la voile ne peut descendre. Il faut monter couper le cordage. Trente mètres à la force des bras et des jambes, tube lisse et glissant secoué par la mer ! Quelques coups de couteau et la voile tombe. Puis une vague plus violente, Dumont se cale avec le bras droit, mais le gauche tape sur le couteau et transperce le biceps. Une fois en bas, une seule idée, retirer la lame, mais le geste coupe une seconde fois le muscle. Du sang partout. Chez lui à Guérande, Jean-Yves Chauve communique avec Éric qui perd connaissance. Le médecin engage la procédure d'urgence, tous les bateaux proches sont déroutés, légendaire solidarité des gens de mer.
Au téléphone, le silence est insoutenable. L'hémorragie est grave, car la veine humérale paraît touchée. Mais il reprend connaissance, le médecin lui donne les instructions pour comprimer la plaie avec le matériel de soins à bord. Deux heures plus tard une frégate de la Navy est sur place. Si la lame avait complètement sectionné l'artère, Éric n'aurait pu revenir à lui. Jean-Yves aura toutes les difficultés à convaincre Dumont de ne pas repartir une fois les points de suture posés... "La résistance de ces skippers n'a d'égale que leur volonté de vaincre..." [chapitre "Silence radio" p.131]

Je tiens à évoquer l'hommage rendu par J-Y Chauve aux femmes skippers. "Comme les courses ne se gagnent pas qu'aux muscles, mais bien à la stratégie, le match se court à armes égales. [...] L'endurance, l'agressivité, la détermination de ces « marines » valent largement celles de leurs adversaires masculins." [p.163]

Le travail de Jean-Yves Chauve s'attache beaucoup à la prévention. Quant à la gestion du sommeil, trouver l'adéquation entre dormir un minimum et garder une vigilance maximale : "Les marins sont des dormeurs de haut niveau, car ils apprennent à optimiser leur durée de sommeil", mentionne-t-il lors d'un entretien. L'aspect nutrition est, lui aussi, vital, ainsi que l'entretien physique dans un bateau au périmètre de marche réduit. Il faut encore tenir compte de la météo : il établit ses ordonnances en fonction du ciel, un flacon de désinfectant ne sera pas stable sur une table en cas de gros grain. Vous découvrirez ces aspects développés dans ce livre d'expert.

Pour terminer, un bémol non repris dans le livre, l'auteur l'exprimant à une autre occasion. Elle rejoint ma propre réflexion : "Aujourd’hui, avec les équipements de liaison instantanée, c’est très différent. Les skippers peuvent communiquer à tout moment par WhatsApp avec leurs familles et leurs amis. Cela change complètement l’état d’esprit du voyage, cela n’a plus, comme autrefois, valeur de voyage initiatique et de voyage en soi-même. Je dirais que c’est désormais plus une aventure sportive qu’une aventure humaine."

Grand admirateur et lecteur de sir Francis Chichester (1901-1972), je regrette l'époque des skippers pionniers solitaires. Je conviens néanmoins que la télémédecine constitue un domaine captivant, qui trouve de nombreuses applications en dehors des courses de bateaux.

Francis Chichester sur Gipsy Moth IV

Mes remerciements aux Éditions Glénat et à Babelio.

7 octobre 2023

Darwin et la philosophie

Intéressons-nous aux dernières pages de "L'effet Darwin" (Points Sciences, 2008) de Patrick Tort. Il nous faudra sans doute relire plusieurs fois cette partie du livre – "Darwin et la philosophie" – qui tient en deux feuilles. [pp 207-210]

Une logique matérialiste exige de connaître le développement d'un fait pour le comprendre. Patrick Tort estime que c'est ce que la philosophie persiste à ne pas faire. "En réalité, l'énonciation traditionnelle et l'éventail des notions de la philosophie butent sur ce qui fait la cohérence de la construction darwinienne, à savoir une logique matérialiste de la connaissance par l'origine qui exige de connaître le processus pour comprendre le fait [...]"

Il est obligatoire de sortir de la philosophie, où "règne un reliquat de métaphysique essentialiste susceptible de faire retour sous les termes figés de « transcendance », d'« universel », et d'« absolu »" – pour donner la réalité des processus. Un exemple : la philosophie a pu indéfiniment commenter et décrire la «liberté» sans qu'elle soit apte à décrire aucun processus concret d'acquisition de l’autonomie.

"... il n'y a chez Darwin d'autre transcendance réelle à la source du sentiment d'obligation morale que celle du collectif comme juge de la conduite de chacun" : c'est parce que l'homme se sait capable d'erreur, voire de retomber dans la bestialité, qu'il se crée des commandements collectifs. Le "tu dois" n'est pas le fait d'une instance extérieure énonciatrice de l'ordre (Kant).

"Ce n'est donc pas à la philosophie de rendre compte de la genèse de l'obéissance à la loi morale, ni du sentiment de la valeur. C'est [...] l'affaire d'une psychosociologie génétique et évolutive qui a été ébauchée par Darwin au début des années 1870, et qui aura besoin de Marx [avec sa théorie de l'aliénation, du fétichisme et des représentations collectives] et de Freud [avec sa théorie des pulsions, de la sublimation et du surmoi], ainsi que de toute l'anthropologie culturelle et de toute la critique historique, pour développer ses intuitions fondamentales. [...]. ... un peu de science permet parfois d'économiser beaucoup de philosophie." [p 210]

21 août 2023

De l'évolution, de la morale et du ruban de Möbius

Patrick Tort est linguiste, philosophe, historien des sciences, analyste de la dimension anthropologique de l’œuvre de Charles Darwin (1802-1889). Il est profondément humaniste.

Le "Que sais-je ?" [7e édition corrigée, 2022] illustré ci-dessus constitue une synthèse de la théorie de la sélection naturelle, dont il ne manque pas d'exposer les graves mésinterprétations, dérives inégalitaires telles que l'eugénisme, le racisme ou le darwinisme social d'Herbert Spencer, cher à la bourgeoisie industrielle anglaise de la fin du 19e siècle, qui voit la société comme un organisme où les moins adaptés doivent être éliminés, interdisant l'assistance aux défavorisés.

À l'encontre de ces dévoiements, il est important d'insister sur ce que Patrick Tort appelle l'effet réversif de l'évolution. On sait que la sélection naturelle fait en sorte que les individus les mieux adaptés survivent pour perpétuer une espèce dans un environnement donné : par exemple, les flamants roses survivent dans la région des lacs peu profonds, grâce à leur bec adoptant une forme qui permet de récolter la nourriture tête à l'envers. (cf S. J. Gould).

Douze ans après la publication de sa théorie, Darwin la poursuit de manière cohérente dans "La filiation de l'homme" (1871). Il constate qu'au sein de l'espèce humaine se sont progressivement développés des instincts sociaux, un accroissement du sentiment de sympathie et d'altruisme, sentiments moraux qui permettent l'organisation communautaire : la sélection naturelle n'est plus, à ce stade de l'évolution, la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, elle a laissé place à l'éducation. 
"Ce faisant, la sélection naturelle a travaillé à son propre déclin (sous la forme éliminatoire qu'elle revêtait dans la sphère infracivilisationnelle), en suivant le modèle même de l'évolution sélective – le dépérissement de l'ancienne forme et le développement substitué d'une forme nouvelle : en l'occurrence, une compétition dont les fins sont de plus en plus la moralité, l'altruisme et les valeurs de l'intelligence et de l'éducation." [p.55]
Ainsi, "sans saut ni rupture", la sélection naturelle selon Darwin a sélectionné son contraire, un ensemble de comportements sociaux antisélectifs et antiéliminatoires – au sens que revêt la sélection dans "L'origine des espèces" (1859) – et donc une éthique de la protection des faibles, contrairement à certaines extrapolations des travaux de Darwin. La forme nouvellement sélectionnée de l'évolution est avantageuse pour l'espèce humaine : "L'avantage nouveau n'est plus alors d'ordre biologique : il est devenu social.

L'auteur illustre cette inversion de l'évolution, cette transition de la nature à la civilisation et la culture, par l'image de l'anneau de Möbius. [*]
L'on ne serait pas complet en ignorant les réactions soulevées par cet effet réversif : ainsi un article du philosophe Thierry Hoquet. Tout en reconnaissant le bien-fondé de l'argumentation humaniste de Tort, il juge la référence au ruban de Möbius plus médiatique que pédagogique et préférerait voir abordés les apports de la sociobiologie. Celle-ci désigne la recherche systématique des bases biologiques des comportements sociaux (génétique) en tentant de donner une explication de l’héritabilité des comportements ou des instincts.

Patrick Tort a fait un livre plus fouillé sur les mêmes sujets : "L'effet Darwin" (2008, Seuil). La dernière partie de ce livre, "Darwin et la philosophie", qui tient en quatre pages, propose une réflexion très intéressante : cette discipline est résolument remise à sa place, si j'ose dire. Un court aperçu prochainement.


[*] Placez le doigt en un point du bord du ruban et déplacez-le le long de ce bord : vous revenez toujours au même point. Le ruban n'a qu'un bord et une seule face.

3 mars 2023

Réflexions sur l'histoire naturelle

 "... la plupart des textes de vulgarisation scientifique font mal la part entre l'aspect fascinant des résultats de la recherche et les méthodes qu'utilisent les scientifiques pour établir les faits de la nature. [...]. [ils] contribueraient bien plus à l'information réelle du public s'ils s'attachaient plutôt à montrer quelles méthodes les scientifiques utilisent pour aboutir à leurs fascinants résultats.(S. J. Gould) 

"Le fonctionnement de la science repose sur le caractère vérifiable des hypothèses que l'on propose. [...]. Même si une hypothèse est exacte, elle ne nous servira à rien si elle est impossible à confirmer ou à réfuter." (S. J. Gould)

(Traduit de l'américain par Dominique Teyssié avec le concours de Marcel Blanc)

[Ces passages sont tirés d'un essai sur les causes de l'extinction des dinosaures ("Le sourire du flamant rose", p.385). Gould s'attache à exposer trois causes dont deux sont invérifiables et douteuses – élévation de la température à laquelle les testicules des dinosaures ne résistèrent pas ou la consommation de plantes psychotropes entraînant des overdoses mortelles – tandis que la troisième, un astéroïde qui a heurté la terre est très plausible – présence d'iridium non volcanique d'origine extra terrestre.] 

Ce qu'exprime S. J. Gould ci-dessus apparaît en filigrane des divers essais du recueil. L'essayiste n'hésite pas à s'étendre sur des théories improbables ou dépassées (en 1985), afin d'en éclairer les faiblesses méthodologiques. Gould explique de même certaines théories anciennes, bien fondées eu égard au savoir d'une époque, mais que des découvertes ultérieures discréditèrent (il en va ainsi pour les spéculations antérieures aux avancées de la génétique). Bien qu'instructives, ces considérations historiques peuvent frustrer un lecteur en attente de notions théoriques actualisées.

Le recueil réfléchit sur les grands thèmes de l'histoire naturelle à travers une large variété de cas d'études : cannibalisme de la mante religieuse, fossiles archaïques, escargot changeant de sexe, hésitations de Darwin, enfants siamois, origine du maïs, eugénisme, rapport de Kinsey sur la sexualité, etc. Il exprime des considérations scientifiques, mais aussi humaines, morales et même politiques. 

En voici quelques enseignements déterminants relatifs à la sélection naturelle et à l'évolution :

  • Les bricolages créatifs de la nature, avec ce qu'elle a sous la main, pour la survie face aux pressions de l'environnement. (Cf. le billet sur le bec du flamant). 
  • Découlant du point précédent : Darwin, amateur éclairé de l'histoire, avait compris que celle-ci est la base de l'évolution. "Un monde parfaitement adapté à son environnement serait un monde sans histoire ; et un monde sans histoire aurait pu être créé tel que nous le connaissons", écrit Gould. [p.51]
  • La science est le domaine où on vérifie et rejette des hypothèses. Toute théorie non vérifiable n'est pas de la science (cf. début de cet article), qu'elle soit ou non une construction intellectuelle brillante. 
  • Les espèces sont les unités fondamentales de la diversité biologique, populations isolées les unes des autres, car elles ne peuvent se reproduire entre elles. Les sous-espèces sont des divisions de l'espèce qui reposent sur la décision d'un taxinomiste et occupent une portion géographique bien définie du territoire d'une espèce. Les sous-espèces se reproduisent entre elles. La race est une sous-espèce. [p.184]
  • "La taxinomie s'occupe essentiellement de mesurer les variations des séries d'individus qui représentent l'espèce à étudier." (A. C. Kinsey) [p.155]
  • Le processus principal de la sélection naturelle est la lutte pour le succès reproductif, c'est-à-dire celle de tous les organismes pour transmettre le plus grand nombre possible de leurs gènes à leur descendance. [p.40-43]
  • Le monde est complexe, les distinctions claires sont rares, les transitions de l'univers progressives, alors que l'esprit humain occidental aime ranger dans des cases séparées. Mais l'ordre n'a jamais été prévu par la théorie évolutionniste. La nature abrite des continuums qu'il est impossible de morceler en deux piles nettes de "oui" et "non". Les systèmes ambigus que nous ne parvenons pas à classer ne sont pas l'expression des limites de la connaissance, mais d'une propriété de la nature. [p.90 et 215]
  • La variation est le matériau brut du changement évolutif, l'essence (Platon) est un concept illusoire. Les espèces sont distinctes, mais n'ont pas une essence immuable. L'essentialisme tend à établir des jugements de valeur : objets proches de l'essence sont «bons», ceux qui s'en écartent "mauvais" ou irréels. L'anti-essentialisme (Gould) abandonne les jugements selon des idéaux : les hommes petits, handicapés, de couleurs ou religions différentes, sont des hommes à part entière. [p.152]
  • "L'ennemi de la science et de la connaissance n'est pas la religion, c'est l'irrationalisme" (S. J. Gould). [pp.106 et 118]
  •  De nombreuses espèces ont des millions d'années et leurs subdivisions sont marquées et profondes. Ce n'est pas le cas de l'homme, espèce jeune, dont la subdivision en races est plus jeune encore. Néanmoins, certains aïeux comme l'australopithèque (cf. illustration billet précédent) auraient pu survivre de sorte que nous côtoierions une espèce humaine nettement moins intelligente que nous. Gould conclut que l'égalité des hommes est le résultat accidentel de l'histoire. [p.189]
  • L'évolution ne se déroule pas selon des lois simples qui entraînent des résultats prévisibles. De petits écarts de températures et de précipitations, la formation de montagnes, l'extension de glaciers, la dérive des continents, l'impact d'astéroïdes, etc. sont les fantaisies de l'histoire naturelle. [p.201]
  • La surface relative d'un animal qui grandit sans changer de forme décroit inévitablement, car le volume est proportionnel au cube de sa longueur, la surface au carré seulement. Ceci détermine les capacités de réchauffement/refroidissement d'un organisme de grande taille. [p.210]
  • La théorie de l'évolution a jeté au rebut l'idée d'une chaîne continue du vivant chère à Charles White (1728-1813). L'organisation du vivant est ponctuée de trous gigantesques. Qu'y a-t-il entre les plantes et les animaux ? entre les invertébrés et les vertébrés, par exemple ? [p.264]
  • Le programme inscrit dans l'ADN interagit de manière inextricable avec des influences comportementales diverses : il est impossible de distinguer chez l'humain une composante rigide déterminée par la biologie et l'autre, variable, sujette aux influences extérieures. Le déterminisme biologique est utilisé à des fins politiques pour justifier des iniquités. [p.299]
  • En agriculture, des plants génétiquement identiques sont vulnérables aux virus, bactéries et champignons, car ces derniers détruisent toute la plantation uniforme. Dans les populations naturelles, les variations génétiques d'un individu à l'autre assurent la protection de quelques-uns contre l'agent pathogène et mettent à l'abri une partie de la récolte. L'année suivante, pousseront donc les descendants de ces survivants immunisés : une variabilité importante au sein d'une population est un mécanisme naturel de protection contre la maladie.[p.331]
  • Les hasards de l'histoire de l'évolution proclament que chaque espèce est unique et qu'il est impossible que son évolution se produise une seconde fois dans les mêmes détails. L'existence d'humanoïdes dans d'autres mondes est donc rejetée par la théorie de l'évolution. Ce qui n'exclut pas l'existence d'intelligence ailleurs sous une forme quelconque. On observe en effet que des lignées d'évolution différente convergent vers la même solution générale. [p.377]
  • "La durée de l'univers ramène notre petite histoire à l'insignifiance géologique, mais dont nous avons néanmoins le contrôle absolu." (S.J. Gould) [p.399]
  • Il y a deux manières opposées d'interpréter les modèles de l'histoire du vivant. Selon la première, la compétition entre espèces détermine des changements continus. Si l'environnement était parfaitement constant, l'évolution se poursuivrait du fait de cette lutte des organismes pour la survie. Dans la seconde position (minoritaire), si l'environnement était stable, l'évolution s'arrêterait. Aucune dynamique interne ne pousserait la vie dans le sens du «progrès». Les espèces livreraient leur bataille au climat, à la géologie et la géographie, non à leurs congénères. [p.409]

Un livre très abordable, extrêmement didactique, agrémenté de remarques récréatives. S'il date un peu – il n'est pas encore question de réchauffement climatique ni de protection de la biodiversité –, ce qu'énonce Gould contribue à une connaissance adéquate de l'histoire naturelle grâce à un propos soucieux d'informer sur la base de cas édifiants.

Au risque de ne pas retrouver la verve et l'humour de Stephen Jay Gould, je choisis maintenant de placer sur l'étagère deux livres de Patrick Tort, philosophe, historien des sciences et bon connaisseur des travaux de Darwin :

    - "Darwin et le darwinisme" ("Que sais-je ?"- 2005, 2022)
    - "L'effet Darwin - Sélection naturelle et naissance de la civilisation" ("Points Sciences" - 2008)



1 mars 2023

Histoire humaine

"Telle en est l'histoire. Voilà 32 000 ans que l'homme est ici-bas. Le fait qu'il ait fallu 100 millions d'années pour la préparation du monde à sa venue prouve exactement que le monde a été fait exprès pour ça – je le suppose allez savoir. Si la tour Eiffel était une mesure du monde, la couche de peinture qui couvre le dernier boulon vissé à son sommet représenterait la portion de ce temps dévolue à l'homme ; chacun comprendrait que cette tour a exactement été construite pour cette couche de peinture, ou du moins, je pense qu'ils comprendraient, allez savoir." [p.369-370]

Mark Twain - "The Damned Human Race" (1905) / Cité dans "Le sourire du flamant rose" (S. J. Gould)

Évolution des hominidés © Wikipédia

Mark Twain a écrit son essai en réaction à la version du «principe anthropique» développée par A. R. Wallace (1823-1913). Selon ce principe, les lois de la nature et la structure de l'Univers préfigureraient l'existence d'une vie intelligente. 

15 février 2023

De Nietzsche au bec du flamant rose


L'ouvrage de Barbara Stiegler, "Nietzsche et la vie", suscite un vif intérêt pour le paléontologue Stephen Jay Gould dans le chapitre XII consacré à la biologie contemporaine ; y sont saluées les considérations du scientifique américain, lequel, avec d'autres confrères comme R. Dawkins, a "ouvert la voie à un naturalisme qui ne s’oppose pas aux constructions inventives de l’historicité". (voir billet 3).

C'est dans cette idée que je mentionne ici l'étude éponyme du recueil "Le sourire du flamant rose" (Seuil, 1985 - disponible en "Points" poche) qui comporte une trentaine d'essais de Gould. On y retrouve les innovations évolutives au niveau du bec du flamant rose confronté à un environnement particulier.

Le flamant rose s'est adapté à un habitat parmi les plus inhospitaliers de notre planète : les lacs salés peu profonds. Les deux moitiés de son bec sont équipées de lamelles cornées qui jouent le même rôle de filtre que les fanons de baleines. Le flamant se nourrit la tête à l'envers, crâne en bas, se balançant d'avant en arrière pour recueillir les petits mollusques, algues et larves. Les deux moitiés du bec sont mobiles alors que la partie supérieure est fixe chez les oiseaux.
Le cygne souriant en couverture du recueil est un clin d'œil. 
Image retournée, il s'agit du flamant rose qui se nourrit la tête
à l'envers, filtrant la nourriture (mollusques, algues, larves) 
des lacs peu profonds où il vit.

L'essai explique comment le comportement particulier du flamant a entraîné une modification de la configuration de son bec de forme curieuse. La théorie darwinienne de l'évolution, c'est-à-dire l'adaptation des espèces à leur environnement immédiat (à ne pas confondre avec un quelconque progrès ou une quelconque évolution téléologique), conduit à ce que la morphologie d'un organe s'adapte à la fonction particulière qu'il exerce.

S. J. Gould propose un second exemple de vie à l'envers avec la méduse Cassiopea. Elle présente, elle aussi, une modification de son anatomie, transformant l'anneau musculaire qui permet généralement la propulsion chez les autres méduses, en une ventouse qui la fixe en position inversée sur le fond des milieux peu profonds où elle s'est adaptée.

L'auteur conclut que des caractéristiques anatomiques stables chez des milliers d'individus peuvent se modifier pour satisfaire aux besoins d'espèces qui ont adopté un mode de vie "marginal", merveilleux pourvoir créatif de l'adaptation. Long processus historique, mais cependant limité par les éléments disponibles à un moment donné : "Le résultat, souvent imparfait et quelquefois bizarre, est donc un bricolage que la nature effectue avec ce qu'elle a sous la main ; c'est le reflet d'un processus qui s'est déroulé à partir du moment où les organes se sont avérés inadaptés à leur fonction, et non l'œuvre d'un architecte omniscient construisant ab nihilo." [p.31] (Voir également la notion de" spandrel")

Pour être complet, précisons encore que, selon Lamarck, la modification anatomique se produit directement en réponse à la pression de l'environnement et est transmise héréditairement, tandis que pour Darwin, le changement s'installe progressivement par le processus de sélection naturelle. 

Afin d'alimenter la réflexion, il est peut-être bien de revenir à Nietzsche et l'ouvrage de B. Stiegler où est cité [p.361] un passage de la "Généalogie de la morale" (1887) : "L'"évolution d'une chose, d'un usage, d'un organe n'est donc rien moins que son progrès vers un but, encore moins un progrès logique et prenant le chemin le plus court, avec un minimum de dépense de forces et au moindre coût [...] – mais bien la succession de processus de subjugation plus ou moins indépendants les uns des autres, plus ou moins profonds qui s'opèrent en elle, et qui renforcent les résistances qu'ils ne cessent de rencontrer, les métamorphoses tentées par réaction de défense, et aussi les contre-actions couronnées de succès. " [Nietzsche- "Généalogie de la morale", II, §12] 

Et à propos d'une notion nietzschéenne polémique bien connue, B. Stiegler écrit deux pages plus loin : "Au fond, la volonté de puissance ne désigne rien d'autre que les rapports conflictuels qui se nouent et se dénouent sans cesse entre les innombrables strates temporelles de l'histoire évolutive, où s'articulent et se réarticulent de manière toujours nouvelle et inventive les dispositions actives et passives des corps vivants." [p.363]

26 juillet 2022

Valéry précurseur

"C'était tant le plan, les cartes, les opérations de son cerveau qu'il recherchait que leur symétrie et leur harmonie (beauté, poésie) avec l'univers tout entier. C'est pourquoi Valéry, sa vie durant, fréquenta avec la même ferveur des littéraires et des scientifiques, notamment des mathématiciens et des physiciens."

Le titre de cette étude peut être jugé démesuré, mais Olivier Houdé l'assume dès le départ, qui cite "Solitude" que Valéry écrivit en 1887 :
"Car mon esprit, avec un art toujours nouveau,
 Sait s’illusionner — quand un désir l’irrite.
 L’hallucination merveilleuse l’habite
 Et je jouis sans fin de mon propre cerveau...
"

Car oui, Paul Valéry s'est préoccupé avec passion et jusqu'à son dernier jour de son être intellectuel, des mécanismes de son propre cerveau, par une sorte de dédoublement de soi : "Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais / De regards en regards, mes profondes forêts" écrit le poète ["La Jeune Parque"] ; puis en prose : "Je suis étant, et me voyant ; me voyant me voir, et ainsi de suite..." ["La soirée avec Monsieur Teste"]

Cette étude d'un éminent psychologue français est d'abord un hommage à Paul Valéry plutôt qu'un travail de recherche académique. Il faut d'ailleurs attendre le dernier quart de l'ouvrage pour lire des considérations scientifiques plus conformes aux publications chez Odile Jacob. Ceci n'est pas une désapprobation, les sujets qui prennent un biais permettent de glisser des notions intéressantes qu’on retient. Et pour ce qui est des illustrations assez banales, elles rappellent les présentations de conférenciers qui intercalent des images pour détendre l'auditoire. 

Le prétexte de l'étude est que Paul Valéry eut l'intuition de notions importantes, aujourd'hui avérées, à propos du cerveau humain : "L'univers est construit sur un plan dont la symétrie est présente dans l'intime structure de notre esprit" ["Études philosophiques. Au sujet d'Eurêka"]. Il apparaît en effet, comme le montre l'imagerie médicale, que les motifs d'activation dans le cortex visuel ressemblent aux motifs géométriques des images observées, ce qu'on appelle la rétinotopie. Il en va de même pour la musique dans le cortex auditif, c'est la tonotopie. Les neurosciences ont aussi démontré des cartes sensorimotrices qui reflètent point par point dans le cerveau les parties du corps que l'on bouge : on voit encore une sorte de résonance motrice par lequel notre cerveau, à la seule vue des actions d'autrui, active des réseaux de neurones dits miroirs, identiques à celles que nous activerions nous-mêmes en faisant ces gestes, il s'agit de la somatotopie. Et je vous passe la numérotopie et la logicotopie...

Suivant ce "modèle topographique néovaléryen", une grande question serait en passe d'être résolue qui est celle-ci [pp 12 et 115] : selon le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, les objets logico-mathématiques sont des fabrications du cerveau humain (position constructiviste) tandis que le mathématicien Alain Connes pense que ces objets existent dans la réalité en dehors de nous (position réaliste). Leur mise en symétrie résoudrait le débat épistémologique – au Moyen Âge déjà, le nominalisme constructiviste d'Abélard s'opposait au réalisme platonicien. Cependant, je trouve la conclusion enthousiaste de l'auteur trop hâtive – évidente pour lui sans doute : je ne saisis pas entièrement l'importance des «cartes» neuronales dans cette affaire épistémologique.

Olivier Houdé s’intéresse au développement cérébral depuis la naissance de l'enfant vers l'âge adulte, basé sur trois systèmes cognitifs en évolution [pp 100-101 et annexe p121] : le système heuristique comprend les intuitions (trop) rapides, émotionnelles, le système algorithmique est la pensée réfléchie, plus lente et plus exacte, tandis que le système inhibiteur arbitre les deux premiers en bloquant l'heuristique si nécessaire. C'est ce que Valéry nommait le "Grand Capitaine Inhibition" ou la "délicate transaction", ce qu'il mit en branle lors de la fameuse "nuit de Gênes" où il prit conscience des dangers de la vie sentimentale (Madame de R.) mais aussi de l'idolâtrie artistique et de la création littéraire poétique, avec son souci superficiel de l'effet à produire sur autrui. Son esprit pouvait dominer tout cela, à vous Monsieur Teste ! 

Malgré cela, Valéry connaîtra à la fin de sa vie un autre amour, la liaison orageuse avec Catherine Pozzi, un échec. Catherine décrira cet amoureux de son cerveau comme un être narcissique incapable de la reconnaître dans son altérité. [p 79]

Voilà pour les grandes lignes de cet exposé plaisant, bien qu'il me laisse un peu sur ma faim. Pour une large part, c'est un survol de la vie de Paul Valéry et de ses tournants psychologiques. Olivier Houdé se base sur deux biographies importantes consacrées au poète : celles de Benoît Peeters (2014) et surtout Michel Jarrety (2008), énorme référence de 1366 pages. 

Je comprends l'engouement du psychologue pour les intuitions de l'écrivain français, précurseur de ce que l'imagerie scientifique met en évidence aujourd'hui. Récemment j'ai lu le très complet "Monsieur Teste" de L'Imaginaire Gallimard qui m'a incité à opter pour ce livre-ci. L'auteur conseille aussi "Le bilan de l'intelligence" (Allia), discours de 1935 étonnement actuel. Dans les prochains jours, quelques passages de ces textes.

D'autres avis ici. Avec mes remerciements à Babelio et aux éditions Odile Jacob pour l'envoi.

PS : on a lu par ailleurs "La madeleine et le savant" (Seuil) qui marie littérature (Proust) et psychologie cognitive, travail d'André Didierjean qui fut un élève d'Olivier Houdé à la Sorbonne (cité par celui-ci en notes).

11 février 2022

Musil - Bouveresse : l'homme probable (3)

Une section essentielle de "L'homme sans qualités" de Robert Musil figure dans les premières pages: le chapitre 4 où le sens du possible est opposé au sens du réel.
L'homme du possible – Ulrich dans le roman – pense qu'une chose qui est comme elle est pourrait aussi bien être autre. Une importance égale est accordée à ce qui est qu’à ce qui pourrait être, c'est-à-dire que ce qui se produit est entériné mais on garde à l'esprit que ça aurait très bien pu se passer autrement.

La différence entre l'homme du réel et l'homme du possible est que, pour le premier, les possibilités sont pour l'essentiel données et connues, alors que pour le second, elles sont à inventer et à réinventer constamment. Évidemment, le chemin pour croire possible une réalité à peine entrevue est plus incertain et bien moins direct que celui qui mène à une possibilité admise. 

Images de Musil : le poisson qui cherche à happer l'hameçon sans voir la ligne ou celui qui traîne une ligne dans l'eau sans savoir s'il y a une amorce au bout.

Les conséquences de cette disposition : "il n'est pas rare qu'elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu'ils interdisent, ou indifférents l'un et l'autre...". Musil ne nie pas que cela constitue autant une force qu'une faiblesse : Ulrich dans le roman est souvent dans la contradiction avec ses interlocuteurs et paraît manquer d'initiative et de volonté à leurs yeux. Musil : "À une extraordinaire indifférence pour la vie qui va mordre à l'hameçon correspond chez lui le danger de sombrer dans une activité toute spleenétique.["L'homme sans qualités", Tome I page 42]

L'homme sans qualités découle de l'homme du possible. "Comme la possession de qualités présuppose une certaine joie à les savoir réelles, on entrevoit dès lors comment quelqu'un, fût-ce par rapport à lui-même, ne se targue d'aucun sens du réel, peut s'apparaître un jour, à l'improviste, en Homme sans qualités. ["L'homme sans qualités", Tome I page 42] 

Bouveresse souligne à la fin de l'ouvrage [page 291] le regard de Musil sur l'égoïsme individuel et le capitalisme : pour Musil, c'est une organisation rationnelle et créative, génératrice de progrès, cependant le fondement de l'ordre – tout relatif – qui la caractérise s'appuie sur un autre type de disposition, à savoir la part non appétitive de l'être humain. L'homme non appétitif, qui rappelle l'homme sans qualités, est exposé par Musil dans "Souffles d'un jour d'été" [chapitre 52 du tome II; page 694] : "C'est à la part appétitive de nos sentiments, explique Ulrich à sa sœur, que le monde doit toutes ses œuvres et toute sa beauté, tous ses progrès, mais aussi son agitation et, en fin de compte, son absurde mouvement circulaire.

L'espèce non appétitive timide, vague et rêveuse peut passer pour asociale et nihiliste : "Sa passion n'a pas encore trouvé d'usage réel dans le monde qui est le nôtre" ajoute Bouveresse et d'enchaîner sur l'artiste qu'il y a en tout homme du possible. L'artiste authentique, selon Robert Musil, ne se confond pas avec un refus bavard de la réalité mais manifeste son insatisfaction à l'égard du réel en exprimant qu'il ne constitue pas le dernier mot.


Repères importants dans "L'homme sans qualités" pointés par l'essai de Jacques Bouveresse :

  • Chapitre 4 "S'il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible"
  • Chapitre 72 "La science sourit dans sa barbe, ou : Première rencontre circonstanciée avec le Mal"
  • Chapitre 83 "Toujours la même histoire, ou : Pourquoi n'invente-t-on pas l'histoire ?"
  • Chapitre 103 "La tentation"
  • Chapitre 52 (tome II) : "Souffles d'un jour d'été"

Repères importants de "L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire" :

  • Sur l'homme du possible ou sans qualités : pages 284 (avec chapitre 4 de HSQ tome I)
  • Les sciences et Musil : pages 15 et 151
  • Questions centrales de l'essai : homme nouveau, histoire et probabilités : page 53 et 219
  • Fatum statisticum nœud du problème : page 223
  • Mode non appétitif : page 291
  • Notions scientifiques pour le déterminisme : Appendices I et II 
  
Autre ouvrage de J. Bouveresse :
dix études sur Robert Musil (Seuil, 2001)