Affichage des articles dont le libellé est Litter. de langue anglaise. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Litter. de langue anglaise. Afficher tous les articles

29 octobre 2025

Nouvelles lointaines

Groupe Elidia, 2025
Éditions du Rocher - Litos
315 pages



Traduit de l'anglais par G. Jean Aubry (sous la supervision de Joseph Conrad). 

"En marge des marées" ["Between the Tides"] (1915) comprend quatre nouvelles que Joseph Conrad a écrites de 1910 à 1914. La plus longue, la plus remarquable selon moi, est "Le Planteur de Malata", qui occupe les quatre dixièmes du livre.

Si la mer n'est pas le lieu ni le lien qui relie ces quatre textes, les bateaux, ports, îles et colonies lointaines sont assez présents pour que le lecteur comprenne que l'écrivain connut une carrière dans la marine.

"Le Planteur de Malata" se déroule dans la haute société d'une grande ville coloniale. Le planteur Renouard, qui possède la concession de l'île de Malata, a mouillé sa goélette dans ce port et est invité par la famille Dunster. Miss Moorsom, très belle, froide, aristocratique, y séjourne avec ses parents, car elle est à la recherche de son fiancé disparu dans la région. Renouard tombe éperdument amoureux de la demoiselle et tient à éviter qu'on retrouve le soupirant, afin de la conquérir. 
Atmosphère délicieuse, romantisme, une prose admirable et élaborée dont j'avais oublié le beau rythme : tous ingrédients pour se complaire dans cette nouvelle dramatique.

"L'associé" voit un vieux bateau saboté pour toucher la prime de l'assurance, mais rien ne se passe comme prévu.

J'ai adoré "L'Auberge des Deux Sorcières (Une Trouvaille)" qui se déroule sur la côte ibérique nord, durant la guerre d'Espagne. Un marin disparaît mystérieusement dans une auberge tenue par deux vieilles d'aspect inquiétant. Un jeune officier part à sa recherche. Frisson et action.

"À cause des dollars" clôt le recueil avec la mésaventure d'un homme très bon au sourire triste. Le brave perdit son sourire à cause de vieux dollars retirés de la circulation qui conduisent au drame.

Quatre histoires où je ne me suis pas ennuyé une seconde, lues rapidement et avec enthousiasme. 

Dans une note préliminaire très intéressante, Conrad cite quelques commentaires et critiques formulées à l'encontre de ce recueil lors de sa publication. [Afin de ne pas voir les sujets déflorés, je conseille de consulter cette note à l'issue de la lecture des nouvelles].

La première remarque blâme Conrad de se complaire à évoquer des gens de mer, qui vivent sur des îles solitaires, libérés des entraves du monde civilisé ; ce qui lui autoriserait une plus grande liberté d'imagination, ainsi qu'un jeu plus libre dans le choix de ses personnages et sujets. 
Conrad répond que le simple fait d'avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire de l'expérience quotidienne l'a mis dans l'obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité de ses propres sensations. Le problème a consisté à rendre vraisemblable des sujets inaccoutumés. Pour cela, il a dû créer pour eux l'atmosphère même de leur réalité. L'écrivain reconnaît que ce fut la tâche la plus difficile. [pp 11-13]

Un ami apprécié de l'auteur émit l'opinion que dans la scène dite "du rocher" [pp.125-133] entre Renouard et Miss Moorsom, tournant psychologique du récit, les personnages ne trouvent pas ce qu'il conviendrait qu'ils se disent. En relisant ce dialogue pour la présente édition, Joseph Conrad considère que son ami a [en partie] raison dans le sens où les personnages sont "un peu trop explicite à l'endroit de leur émotion, et qu'ils détruisent ainsi, dans une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leur personnalité."
Il ajoute : "Je le regrette vivement car je considère Le Planteur de Malata comme la presque réalisation de la tentative que j'avais entrepris de faire une chose très difficile, et que j'eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement qu'il m'était possible." [p.15]

Si certains auraient aimé voir une autre issue à cette histoire, je considère que le tragique sied à l'atmosphère qui nimbe le récit. L'auteur ne montre pas une satisfaction excessive et je le trouve sévère envers lui-même.

Les trois autres récits, chacune ayant sa couleur, n'appellent d'autre commentaire que celui de les voir former, avec "Le planteur de Malata", "un ensemble plus grand que les parties" [p 14], remarque que l'auteur prend comme un hommage. Il a en effet produit ces contes à des époques différentes, en des lieux très éloignés les uns des autres et sans qu'ils soient le produit d'une même disposition d'esprit. [p.14]


Merci à Babelio (Masse Critique) et aux éditions Litos.

15 octobre 2025

Quelques vieilles histoires

"Nous possédons quelques vieilles histoires que nous nous repassons de bouche en bouche ; nous exhumons de vieilles malles, boîtes et tiroirs des lettres sans formule de politesse ni signature, dans lesquelles des hommes et des femmes qui ont autrefois existé et vécu sont réduits à de simples initiales ou de petits noms familiers nés de quelqu'affection maintenant incompréhensible et qui nous paraît du sanskrit ou du chacta ; nous entrevoyons vaguement des gens, ceux dans le sang et la semence de qui nous étions nous-mêmes latents et expectants, que la pénombre de ce temps exténué a doués à présent de proportions héroïques, en train d'accomplir leurs actes de simple passion et de simple violence, impénétrables au temps et inexplicables."
William Faulkner - "Absalon, Absalon !" [p.127] - Traduit par R-N Raimbault avec la collaboration de Ch-P Vorce (1953) puis de F. Pitavy (1995). 

 

Ce passage de Faulkner est placé en épigraphe de la troisième chronique, intitulée "Le journaliste", du livre de David Grann "La note américaine / Killers of the flower moon".

 

Pour aller plus loin avec ce passage de Faulkner, voir "Images du temps et inscription de l’événement dans les œuvres de William Faulkner et de Claude Simon", §8 - Anne Bourse.

13 octobre 2025

L'or noir

Les Osages venaient en nombre voir le pétrole jaillir, ils se bousculaient pour avoir la meilleure place, s'assurant de ne pas faire d'étincelles qui auraient provoqué un incendie, suivant le pétrole des yeux lorsqu'il s'élevait à quinze, vingt ou parfois trente mètres dans les airs. Avec ses grandes ailes d'embruns noirs arquées au-dessus du derrick, le pétrole se présentait à eux comme un ange de la mort. Des gouttes recouvraient les champs et les fleurs, et marquaient la peau des travailleurs comme celle des curieux. Malgré tout, les gens se tapaient dans le dos et lançaient leurs chapeaux en l'air pour fêter l'événement. Bigheart, qui mourut peu de temps après la mise en place des lotissements, était salué comme le « Moïse osage ». Et la substance minérale, odorante, visqueuse et sombre semblait être la plus belle chose au monde.

 David Grann - "La note américaine" [p.77]

 

12 octobre 2025

Meurtriers de la fleur de lune

Pocket, 2018 - 425 pages

Vers 1870, les terres des indiens Osages au Kansas sont vendues et la tribu est déplacée vers le Territoire Indien de l'Oklahoma (voir carte wikipédia en 1890). Ayant acheté leur propre réserve, les Osages conservent les droits miniers sur leur terre.

En 1894, de grandes quantités de pétrole ont été découvertes sous la vaste prairie leur appartenant. Au début du 20e siècle, les amérindiens Osages ont négocié et conclu avec le gouvernement américain un accord qui confirmait leurs droits miniers. Les sous-sols de la réserve contenant de grandes quantités de pétrole brut, ses membres bénéficièrent des redevances issues de sa production. Les entreprises et le gouvernement ont envoyé aux Osages des sommes qui, dans les années 1920, ont considérablement augmenté leur richesse. Durant l'année 1923, les Osages gagnèrent 30 millions de dollars en redevances. [Soit plus de 400 millions de $ actuels]

Cette manne considérable fut la cible d'une foule de comploteurs, de race blanche principalement, où l'on comptait aussi bien des hors-la-loi que des juristes, avocats et magnats de tous bords. Dans les années 1920, il est considéré que des dizaines d'amérindiens osages ont été assassinés pour accaparer leur argent. 
Cette évaluation comptée en dizaines est largement sous-estimée, comme le démontre le volumineux dossier établi par David Grann. 

Les investigations auxquelles s'est consacré l'écrivain journaliste, racontées scrupuleusement, révèlent des crimes bien plus nombreux et des corruptions et trahisons sans mesure. Le propre époux d'une Osage, prénommée Mollie, fit partie des rapaces prêts à tout pour s'emparer des biens des Indiens. Il s'agit d'Ernest Burkhart qui finit, lors de l'enquête menée par le valeureux Tom White, agent du Bureau d'Investigation, par se retourner contre les canailles au sommet de la pyramide avide. Parmi celles-ci, on ne peut manquer d'épingler l'ignoble et fier William K. Hale, quasiment intouchable grâce à ses relations criminelles et ses protections politiques.
Mollie Kyle - Burkhart
David Grann revisite les lieux dans les années 2012. Il rencontre des descendants osages et se voit replongé dans de nouvelles archives qui l'invitent à poursuivre son enquête. Il y découvre un tas d'autres assassinats et corruptions impunis. La 4e de couverture parle d'une "enquête époustouflante" et c'est bien le cas.
 
Au bout du livre, Grann s'évertue à remercier tous ceux qui y contribuèrent et cite une multitude de sources qui lui ont permis de tirer du néant cette période funeste. C'est durant celle-ci que l'Amérique tournait le dos au Grand Ouest pour entrer dans l'ère industrielle, qui coïncidait avec la naissance du F.B.I.. Edgar Hoover, premier patron égocentrique du Bureau of Investigation, tira sa gloire du succès de cette enquête monumentale. Il eut peu de mots pour honorer Tom White, l'homme qui fit un travail colossal dans les affaires qui anéantirent tant d'Osades. 

Le travail de David Grann dénonce ce manque de gratitude et valorise l'action des agents du Bureau.

"La note américaine" / "Killers of the flower moon" n'est pas à proprement parler un livre passionnant comme peut l'être un roman policier, car il est très fouillé et s'intègre dans une démarche historique. En découvrant le scandale des assassinats d'Osages par balles, empoisonnements et incendies, l'indignation prend le dessus sur le plaisir de parcourir ce lourd dossier bien rédigé et exhaustif. 
Les pages consacrées au procès à rebondissement de l'ignoble Edgar Hale m'ont particulièrement captivé. [À ce propos, Grann cite un historien local qui s'aventura à dire que ce procès fut l'objet d'une couverture médiatique beaucoup plus impressionnante que celui tenu dans le Tennessee la même année, lors duquel l'instituteur John Thomas Scopes fut accusé d'avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves.] [p.267]

Il est clair que l'aspect historique doit être salué et la recherche opiniâtre, souvent vaine, des coupables dans cette triste chronique est une valeur à placer haut. C'est la meilleure gratification que nous procure la lecture de "La note américaine".

La Fleur de Lune du titre choisi par David Grann est une plante dont la fleur, en forme de drapeau blanc, symbolise la pureté, la sérénité et la prospérité.


Extrait à venir.

16 janvier 2025

Pour saluer David Lodge

Payot & Rivages, 2019 -155 pages
Traduit de l'anglais par
Suzanne V. Mayoux et Martine Aubert

De passage à la bibliothèque provinciale, je voulais emprunter quelque livre de David Lodge, décédé le premier de l'an 2025. Ne restait dans les rayonnages que ce recueil de huit nouvelles. 

Elles ont été écrites entre 1966 et 2015, les seules qu'ait jamais faites Lodge, dont ce n'était pas le genre de prédilection. La première est la meilleure, à mon avis, l'histoire d'un homme qui en a assez de se lever, se laver, prendre l'autobus pour passer huit heures au travail, etc. Il est si bien au creux de l'oreiller, dans la chaleur fœtale du lit. Les appels répétés de sa femme, ses filles, le médecin, rien n'y fera, plus question de se lever. L'on verra que la chute est ouverte, qui fait la beauté du texte.
Ce petit récit donna lieu à un partenariat quelque peu inattendu, raconté par l'auteur dans la préface et expliqué par la créatrice de meubles, Philippine Hamen, dans la dernière partie : voir plus bas.

Lodge commente bien cet éventail de nouvelles étalées dans le temps : "Certaines reflètent des changements dans les mœurs et la morale de la société, et le passage des années leur a conféré à son tour un nouveau cadre temporel", écrit-il dans la préface. [p.16] On retrouve en tout cas l'humour et l'esprit de l'écrivain avec son regard aigu sur la société, la sexualité, le mariage, l'adolescence, etc.
À la demande de l'éditeur Bridgewater Press, il a écrit une très intéressante postface qui explique comment et pourquoi il en est venu à écrire ces histoires. 

Outre le premier texte déjà évoqué, j'ai beaucoup apprécié "Mon premier job", pour son côté humaniste et social, agrémenté de traits comiques : un étudiant appelé à une belle carrière trouve un job de vacances comme vendeur de journaux. 
Et je ne voudrais pas passer sous silence "Ma dernière épouse" qui s'enrichit d'une dimension intertextuelle. David Lodge présente la pièce écrite qui est à l'origine de sa nouvelle, à savoir un poème de Robert Browning "My last duchess(1842), assez connu outre-Manche, une pépite (la traduction de wikisource diffère de celle proposée dans le livre). L'interprétation moderne de Lodge est excellente, mais je préfère le texte de Browning. 
Explication technique de l'auteur sur le monologue dramatique : "Il diffère du simple monologue en ce sens qu'il donne un seul côté de la conversation entre deux personnes, si bien que le lecteur déduit les réponses et les réactions de l'interlocuteur aux paroles du locuteur." [p.147]

Dans le dernier chapitre, Philippine Hamen s'exprime : "La manière dont un lecteur réagit à une histoire qu'il a lue et aimée, peut prendre différentes formes : dans ce cas, c'est une pièce de mobilier." Sollicité par la créatrice en 2015, David Lodge est enthousiaste et une collaboration entre littérature et design aboutit à l'exposition (2016) de ce meuble à Birmingham.

Méridienne-bureau, design de Philippine Hamen,
pour la nouvelle "L'homme qui ne voulait plus se lever".

Un petit livre plein de petites richesses qui m'a procuré de bons moments, d'autant que les récits se déroulent tantôt à l'époque où j'étais un nourrisson, puis adolescent, jusqu'à notre siècle. De quoi méditer, sourcils froncés et sourire aux lèvres, comme je me plais à imaginer Lodge qui, désormais, ne se lèvera plus.

4 janvier 2025

Histoires de glaces


Je ne vais pas vous bassiner toute l'année avec le naufrage du Titanic. Mais puisque ce sujet continue à alimenter ma fascination et ma curiosité, je vais aller autant que possible au fond des choses.

Je l'ai lu en diagonale "Les secrets du Titanic" (2011), que l'on doit au britannique Rupert Matthews, et j'ai repéré deux ou trois paragraphes [pp 78 à 80] marqués au crayon par un lecteur irrespectueux, mais clairvoyant, qui m'ont permis de pointer quelques informations sur les glaces qui se forment sur les océans.

Les marins distinguent quatre types de glace :

  • Les growlers (le nom vient du bruit qu'ils font) sont de petites pièces qui émergent de 30 à 60 cm et mesurent rarement plus de quelques mètres.
  • Les champs de glace sont une masse composée de growlers et de morceaux pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres.
  • Les icebergs sont d'énormes blocs dont 90% sont immergés ; ils sont transparents, avec une légère teinte bleue ou verdâtre, mais la glace, éraflée en surface par les vagues, le vent et les embruns font que leur surface marbrée et raboteuse réfracte le soleil de façon à leur donner une teinte blanche.
  • Il existe un type d'iceberg très rare dit noir. Il provient d'un iceberg qui vient de se fragmenter, révélant une surface lisse et transparente qui n'a pas encore eu le temps de s'érafler et devenir blanche. La nuit, sa surface gelée paraît noire, ce qui le rend quasiment invisible, à moins que des vagues ne clapotent à sa base, ce qui n'est pas le cas lorsque la mer est d'huile, à l'instar de la nuit du Titanic.

Quelques lignes plus bas : "Pourtant la glace n'était pas considérée comme un danger majeur pour la navigation. Elle n'avait jamais causé le naufrage fatal d'un gros vaisseau [...]." Il y eut bien des doutes pour le SS Islander en 1901 qui toucha un rocher ou un iceberg et le SS Canadian en 1861 qui heurta quelque chose dans le brouillard. Ils sombrèrent tout deux. [SS veut dire Steam Ship = bateau à vapeur]

En général, les avaries causées par les collisions avec des glaces avaient permis aux capitaines de les gérer au mieux. Les voies d'eau étaient parées par les cloisons étanches prévues par les architectes navals. Les retards pris pour réparer étaient davantage le souci que la perte de bateaux, corps et biens. Bref, "les capitaines opérant dans les zones à icebergs considéraient ce facteur comme un risque de plus en mer, qui, bien géré, ne présentait pas de danger particulier".

Mais il faut savoir que les plus grands bateaux à vapeur de ce temps étaient d'un gabarit de 10 à 17.000 tonneaux et filaient tout au plus 18 nœuds [1 nœud = 1.852 km/h = 1 mille/h]. Le Titanic était un monstre de 45.000 tonneaux allant à 22.5 nœuds lors du choc, de sorte que la collision avec l'iceberg fut d'un autre acabit. [p 89]

Rupert Matthews, 2011
Original Books, 250 pages
[traduit de l'anglais par Isabelle Chelley]


Pour la petite histoire wikipédia:

"L'iceberg soupçonné d'avoir coulé le RMS Titanic. Cet iceberg a été photographié par le chef steward du paquebot Prinz Adalbert le matin du 15 avril 1912, à quelques kilomètres au sud de l'endroit où le Titanic a coulé. Le steward n'avait pas encore entendu parler du naufrage du Titanic. Ce qui a retenu son attention, c'est la trace de peinture rouge qui apparaissait à la base de l'iceberg, suggérant qu'il était entré en collision avec un navire au cours des douze heures précédentes.
D'autres récits indiquent qu'il y avait plusieurs icebergs à proximité du lieu de la collision du Titanic."

26 décembre 2024

Pulitzer posthume

Traduit de l'anglais (États-Unis) par 
Jean-Pierre Carasso - 1981 -534 pages

Le destin de l'auteur John Kennedy Toole (1937-1969) a contribué à forger celui de son livre. Écrit dans les années soixante, "La conjuration des imbéciles" ne trouvant aucun éditeur, Toole, au désespoir, se donna la mort en 1969. La persévérance de sa mère fit que le roman aboutit chez l'écrivain Walker Percy : celui-ci, d'abord réticent, fut conquis par le personnage central, Ignatius Reilly, et conclut que c'était un très bon roman. Proposé à un éditeur qui le publia en 1980, il obtint un immense succès et le prix Pulitzer l'année suivante.

Ce roman burlesque s'inscrit dans la tradition sudiste des grands romans de peinture sociale. "Écrit dans la meilleure tradition picaresque, férocement humoristique, dans un argot que le traducteur a eu bien de la peine à rendre, usant d'une langue artificielle, graphique, qui ne facilite pas la lecture, car n'est pas Raymond Queneau qui veut" (je tire cette dernière phrase d'un podcast de George Peyrou sur France Culture). Ce livre de John Kennedy Toole est un tableau extraordinaire de La Nouvelle-Orléans, avec ses illusions, ses vices, ses règlements de compte, ses farces, tandis le grotesque et le sordide apparaissent sur un fond de bonhomie.


En exergue, la phrase de Jonathan Swift – "Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui " – annonce le portrait d'Ignatius Reilly, un Don Quichotte obèse, paranoïaque et en révolte contre le monde moderne tout entier.

Ce roman est comique, mais d'un burlesque triste, on songe à Buster Keaton ou Woody Allen. On y perçoit une méfiance, un rejet du Sud à l'encontre de la modernité du Nord.
Pour bien saisir le pathétique du livre, il faut se replonger à l'époque des années soixante où l'ensemble des États-Unis connaît un malaise sociétal. J. D. Salinger est apprécié, qui aspire à un bien-être zen, quasiment mystique ; dans le Sud, Flannery O'Connor, romancière catholique, raconte des histoires d'infirmes, de fous et d'idiots, car ce sont eux qui ont raison contre une société d'abondance qui s'enfonce dans le matérialisme. Ignatius est de ces contestataires transposé dans un roman bouffon. 
On aurait tort de lire "La conjuration des imbéciles" sans le situer dans ce contexte pathétique, pour n'y voir que les divagations d'un idéaliste bavard et asocial, qui accumule initiatives grotesques et catastrophiques, ainsi que les désagréments liés à un anneau pylorique capricieux, générateur de rots et flatulences.  

Certains lecteurs seront dérangés par les balourdises, mais aussi par par les tentatives de Jean-Pierre Carasso pour traduire l'argot de La Nouvelle-Orléans : « S'y d'vait m'demander d'l'épouser, sur-le-champ, j'y dirais oui, j'y dirais comme ça « d'accord Claude », sans avoir à réfléchir une seconde. Chte l'dis, Ignatius, j'le f'rai pasque j'ai bien l'droit d'avoir quelqu'un qui m'traite gentiment avant d'mourir » [p.493]. On rencontre aussi, parmi d'autres, le « bouligne » (bowling) ou « ticheurte » (tee-shirt). C'est déroutant mais, pour ma part, j'ai trouvé cela amusant et bien rendu.

Une clé subtile est révélée par une anecdote de la fin du livre. Elle est inspirée des réflexions de Jacques-Pierre Amette (voir le podcast de France Culture). Rex, le chien d'Ignatius, est enterré sous une croix celtique devant la petite maison de quartier qu'il partage avec sa mère. On apprend qu'adolescent, il a demandé à un prêtre de faire les funérailles de l'animal et a essuyé un refus. On peut y voir la source du traumatisme du garçon, car le refus de la grâce pour l'animal fait que, par renversement, c'est la société entière qui est hors grâce. Le roman est un procès, avec tout ce qu'il comporte de trivial, de grotesque et d'amusant, mais un procès terrifiant d'Ignatius contre une société qui ne consent pas au regard d'un chien. 
Vu sous cet angle, il peut paraître essentiel de s'attacher aux aventures d'Ignatius Reilly.


18 août 2024

Infernale séductrice

[Clic pour agrandir]
Litteratureaudio.com

Traduction : Vincent de l'Épine

Ce court roman de Jane Austen (1775-1817) est tout en finesse psychologique et il brocarde avec esprit la bien-pensante société de son époque. Elle l'écrivit vers 1793-94, soit à 18 ou 19 ans, avec une maturité qui annonce ses grands romans. Recopié au net, "Lady Suzan" ne lui plut sans doute pas assez pour le publier. Il ne le sera pas avant 1871. Le roman comprend 41 lettres issues de sept personnages ; un rapide épilogue baptisé "Conclusionfait écrire à plusieurs commentateurs que la fin du récit est bâclée. Cette conclusion, dont le style se distingue en effet des lettres elles-mêmes, livre le devenir des protagonistes et débute comme suit :
"Cette correspondance, à la suite d’un rassemblement de certaines des parties, et de la séparation des autres, ne pouvait pas, au grand détriment des recettes de la poste, se poursuivre plus longtemps. [...] ".
"Les liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos était paru avec succès dix ans avant l'écriture de "Lady Suzan". Jane Austen perçut-elle néanmoins les limites du roman épistolaire ?

La très charmante Lady Suzan Vernon, 35 ans, veuve depuis peu, vit dans la famille Mainwaring qu'elle finit par ébranler, séduisant à la fois son hôte puis le potentiel gendre – qu'elle considère pourtant comme un imbécile – de ce dernier. Puis Lady Suzan trouve refuge chez son frère et sa belle-sœur, un couple dont elle tenta d'empêcher le mariage. Elle se met en tête de conquérir le petit frère de Mrs Vernon, la belle-sœur ennemie : il s'agit de Réginald de Courcy, de douze ans son cadet, un bon parti. 
Une demoiselle encombre toutefois notre Lady, sa fille Frederica, "cette horrible fille qui est la mienne", qu'elle n'aime pas et néglige. Elle tente de la marier à Sir James Martin – l'imbécile cité plus haut – pour s'en débarrasser. 
Qui Lady Suzan finira-t-elle par épouser ? Se contentera-t-elle jamais d'un second choix ? Et sa fille ?

Dans un récit épistolaire, chaque lettre doit avoir un style cohérent avec le personnage qui l'écrit. La très jeune Jane Austen a la maîtrise qui tourne cette contrainte à son avantage. Le tout est très naturel et n'exclut pas la causticité.
"Oh, combien il était délicieux de suivre les changements de sa physionomie tandis que je parlais! De voir cette lutte entre la tendresse qui revenait et ce qui restait de son courroux ! C’est plutôt agréable d’avoir une sensibilité aussi malléable : non que je la lui envie, non que je voudrais, pour l’amour du ciel ! être comme lui, mais c’est bien pratique quand vous voulez influencer les passions des autres. […]. Mais aussi humble qu'il soit devenu, je ne puis cependant pas lui pardonner cet accès d’orgueil, et je me demande si je ne vais pas le punir en le congédiant juste après cette réconciliation, ou en l’épousant afin de le torturer toute sa vie." [Lettre XXV de Lady Suzan à Mrs. Johnson]
J'ai opté pour une version audio du roman, disponible gracieusement sur "Littératureaudio.com". La traduction n'est pas du spécialiste et traducteur attitré de Jane Austen, Pierre Goubert. Les donneurs de voix produisent une excellente interprétation.

Le portrait bien choisi par "littératureaudio.com" est
celui de Gertrude Agnew-Vernon achevé en 1892
par John Singer Sargent.


La plupart des informations de ce compte rendu ont trouvé leur source dans "Lire Magazine Littéraire" de septembre 2021 et sur Wikipédia.

9 juin 2024

À la mer

Qu'est-ce donc qui, dans la mer, attire les gens ? Qui invite l'oisif à venir jouer et méditer sur ses bords ? Qui a édifié ces colonies aux couleurs de sorbets, ces avant-postes du plaisir le long des falaises et des galets de la côte sud ? Le plaisir d'être sur le bord ? Le plaisir dans la précarité du plaisir ? Comment auraient-ils pu se charger d'une si étrange intensité, être l'objet d'une si étrange prédilection, ces petits mondes (le quai, le poste de sauvetage, l'aquarium) que nous fréquentâmes jadis deux semaines sur cinquante-deux, s'ils n'avaient été blottis contre ce monstre assoupi, la mer ? (Traduit de l'anglais par Robert Davreu)

Graham Swift - Incipit de "Cliffedge" - du recueil de nouvelles "La leçon de natation" (1982)


J'ai choisi ce passage parce que la réflexion, avec son lot de questions, m'est souvent venue lorsque que j'ai séjourné à la côte belge.

Onze nouvelles composent "La leçon de natation". En comparaison des romans de l'auteur lus auparavant ("Le dimanche des mères" ; "Le pays des eaux"), elles m'ont paru plus délicates à appréhender. Leur dimension psychologique requiert plus d'attention, voire d'intuition, si l'on veut déceler les "mouvements souterrains" des personnages.

4e de couverture (traduction française, 1995,
Gallimard - Du monde entier)

4 juin 2024

Helen : 1915, défilé militaire

"Les premiers rangs passent devant l'estrade et exécutent leur salut – peut-être un contretemps réduit au plus strict minimum – à la manière que l'on attend d'eux. Mais lorsque le tour vient des « tête à droite » successifs du corps principal des nouveaux volontaires, il est patent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Car, avant que l'ordre vienne, bon nombre de têtes sont déjà tournées vers la droite ; et non vers le brigadier qui salue, ni vers aucun des chefs aux visages rubiconds, mais vers Helen Atkinson qui est assise à côté de son père sur l'estrade de fortune parmi les dignitaires civils, à droite du point de salut. Dès qu'ils jettent un regard du coin de l'œil, ils doivent reprendre un regard normal. Et dès qu'ils prennent un regard normal, ils ne peuvent détourner leurs yeux. Hé ! n'est-ce pas une vision plus jolie que celle d'un galonné à médailles... ? Et attendu qu'ils sont même contraints de regarder en arrière, par-dessus leurs épaules, et non de désirer dépasser rapidement cet objet d'attention, toute prétention à maintenir la cadence ou à conserver l'alignement est abandonnée, les rangs de derrière marchent sur les talons de ceux de devant, quelqu'un trébuche, un fusil tombe – ce défilé tourne à l'abattoir..." [Traduit de l'anglais par Robert Davreu]

Graham Swift - "Le pays des eaux" (1985)

 

Anthony Osler - "Fenland Skies

3 juin 2024

Les eaux troubles des Fens

(Traduit de l'anglais par Robert Davreu)

Le genre de livre dont on a coutume de dire qu'on n'en sort pas intact. On a l'impression d'être imprégné de cette eau vaseuse qui coule entre des berges surélevées, canalisée avec opiniâtreté au long des siècles après l'assèchement des marécages, afin de rendre exploitables ces basses terres du Fenland [voir carte plus bas]. Y apparurent alors des champs de blé et d'orge, lequel donna des bières qui jouèrent leur rôle dans les confondantes accointances de deux lignées familiales, au cours d'un siècle marqué par des guerres mondiales.

"Aussi laissez-moi vous en raconter une autre. Laissez-moi vous raconter.
(Graham Swift)

Le professeur d'histoire Tom Crick, dont la famille et ses contemporaines du pays des Fens, ont connu bien des infortunes, préfère raconter à sa classe ces histoires-là – les élèves (et le lecteur peut-être) les trouveront diablement envoûtantes, car ce monotone nulle-part, qui s'étend jusqu'à l'horizon, se prête à l'imaginaire et au surnaturel –, plutôt que suivre le programme officiel où il s'agit de Révolution Française, de guerre de tranchées hérissées de barbelés ou d'oiseaux d'acier, chargés de feu, décollant vers le continent. 
Non, au grand dam de son principal de collège, l'histoire, la Grande, Tom la remise dans les marges : 
"Ah, mes enfants, [...] Considérez que l'étude de l'histoire est l'opposé même, est le contraire même, de l'action de la faire. Considérez votre professeur d'histoire à l'âge de dix-sept ans, qui, alors que la lutte pour l'Europe atteint son point culminant de folie, alors que nous faisons une percée en France et que les Russes foncent sur Berlin, n'accorde que peu d'attention à ces grands Événements (des événements de nature locale, mais néanmoins dévastatrice ayant éclipsé à ses yeux leur importance) et se plonge lui-même, à la place, dans un travail de recherche d'un genre obscur et obsessionnel : les progrès de l'assèchement des terres (et du brassage de la bière) dans les Fens orientaux, [...], ... l'histoire, recueillie aussi bien de la mémoire vivante que des archives, tant publiques qu'on ne peut plus privées, des familles Crick et Atkinson."
Parmi ces deux lignées, les uns riches de leur réussite pour assécher les sols et produire de la bière, les autres œuvrant aux entreprises ingénieuses des premiers, augurent une œuvre romanesque profuse : le prestige de hardis et efficaces entrepreneurs, de timides puis charnelles amours adolescentes, Sarah, figée à vie dans un fauteuil par une gifle de son mari, et dont la rumeur vit maintes fois le spectre, un enfant volé sur ordre divin, une faiseuse d'ange un peu sorcière, un inceste, un garçon à tête de patate et au sexe surdimensionné, une anguille vivante dans une culotte, un noyé – meurtre ou accident ? –, un coffret sous clé avec des bouteilles d'une bière spéciale et un testament en guise d'aveu. Et fatalement des crues, où tout est à refaire. 
Beaucoup d'épreuves et d'efforts, ici et maintenant, et c'est en cela, pour le vieux prof Cricky, que le bruit de la Grande Histoire paraît lointain, inapproprié, oserait-on écrire.

Je crois que ce qui fait la qualité de cette fiction est la manière dont Graham Swift l'a structurée, alternant adroitement les fils du récit, de sorte que la trame semble s'écouler telle une eau fangeuse dont il faut canaliser les ramifications fantasques. S'y côtoient des identités nébuleuses, dans une atmosphère qui tient du conte de fée, noir comme il se doit, avec des personnages féminins extrêmement bien cernés : Sarah Atkinson est belle, d'une beauté d'actrice, source de rumeurs – on l'a vu – après son "accident" ; Helen Atkinson, mère de Tom Crick, fait trébucher un défilé de soldats ; Mary Metcalf, seize ans, trop curieuse des garçons, tente de perdre un embryon en sautant de haut, jambes écartées, encore et encore
Et les hommes, direz-vous ? Ils n'ont pas – avis masculin – cette prestesse de crever la page, si l'on excepte l'attachant professeur, l'époux de Mary, qui détourne ses leçons d'histoire pour en raconter une autre.

Je veux m'attarder sur le garde-barrière Jack Parr, constamment ivre, qui par un soir de grand désespoir, s'assied sur les rails "en attente d'une mort aux roues d'acier". Mais, en dépit du trafic ferroviaire, il est vivant au matin, cuvant sur les voies. Par quel prodige ? Une femme encore... mais n'allons pas tout déflorer : sachez que dans "Le pays des eaux", il y a des mystères explicables qui sont des miracles.

Il y a encore d'intéressantes digressions, telles les recherches authentiques sur la reproduction des anguilles, où pointe l'humour de Swift :
"Julius Münter, [...], déclara, après avoir examiné quelque trois mille anguilles, qu'aucune d'entre elles n'était un mâle et que l'espèce se reproduisait par parthénogenèse – c'est-à-dire par immaculée conception."
Ce roman anglais fut considéré ("Le Monde") dans les années 1985 comme un des meilleurs de la littérature contemporaine. Je pense qu'il peut toujours, à mes yeux certainement, ambitionner ces étoiles. Publié en 1983 (2001 en Folio), on ne le trouve pas aisément d'occasion, mais merci aux bibliothèques (avec quelques réserves toutefois, il nest pas partout).

Les Fens s'étendent au sud du Wash, cette profonde indentation de la côte est de l'Angleterre, à gauche du Norfolk.


Source Wikipédia
Un peu de savoir, enfin, avec une étude ponctuelle (clic)"Fin de l'histoire sans fin", de Jean-François Chassay :
"Le roman de Swift propose une stratégie narrative évoquant les « récits de vie », mais en se servant d’une aventure singulière, celle de Tom Crick, pour raconter celle de tous les Crick et les Atkinson et embrasser le monde : les événements qui traversent, même à distance, l’épopée des deux familles. Il joue du récit de vie pour proposer quelque chose qui dépasse celui-ci tout en s’en inspirant, laissant bruire la rumeur du monde, [...]" 

Un extrait du roman de Graham Swift dans les prochains jours. 

23 mai 2024

Steinbeck à l'oreille

Traduction Maurice-Edgar Coindreau

Durant la Grande Dépression consécutive au krach boursier de 1929, le roman de John Steinbeck raconte les aventures de Lennie et George, pauvres travailleurs saisonniers à la recherche d'emploi dans les ranchs de Californie. Autant George est adroit et malin, autant le colosse Lennie est balourd et niais. Il voue une passion compulsive aux petits animaux à fourrure, souris, lapins, chiots. Les deux hommes se connaissent depuis l'enfance et malgré les ennuis que cause constamment son compagnon, George lui porte une affection fraternelle. Ils font les rêves émouvants, tant ils sont illusoires, d'une vraie vie avec une terre à eux. Leur rêve américain.

Alors qu'ils sont engagés dans un ranch, des maladresses et brutalités de Lennie provoquent des incidents : il fiche une raclée à Curley, fils du patron. En outre, la jeune femme aguichante de Curley sème le trouble parmi les hommes. Le drame couve et un malheur finit par se produire.

C'est une histoire poignante que beaucoup connaissent, je l'avais lue en 2003, n'en gardant aucun souvenir, si bien que cette version audio fut une découverte. Pour la trame, mais aussi pour la qualité de la version "Écoutez Lire" [extrait] : une distribution remarquable de lecteurs, des sons d'ambiance délicats et de brefs extraits musicaux clairsemés, qui donnent un cachet typique à l'écoute. 

Mon avis sur les audiolivres a évolué favorablement depuis mon compte rendu d'il y a dix ans sur les "Nouvelles Orientales" de Yourcenar [n'hésitez pas à me contacter si vous vouliez en discuter]

Le personnage infantile Lennie Small, d'une douceur incontrôlable avec les petits animaux et tout ce qui est velouteux au toucher, est incapable de mesurer sa force et n'a pas conscience de faire mal. On songe au Moosbrugger de Robert Musil ("L'homme sans qualités") : ce dernier hante le récit musilien, y compris dans le second tome inachevé, sur le thème de la responsabilité des malades mentaux. Le destin de Lennie Small de Steinbeck ne sera pas vraiment celui de Moosbrugger. 

"Des souris et des hommes" est une fable où le rêve est un luxe, où la violence est partout, aux personnages qui sont des archétypes d'une société californienne de l'époque, individualiste et inégalitaire, évoquée avec virulence. 

Il existe une nouvelle traduction récente par Agnès Desarthe (2022).


Source du titre :
"Les plans les mieux conçus des souris et des hommes
 souvent ne se réalisent pas". 
(d'un vers du poète écossais Robert Burns)

24 avril 2024

Trouver son langage

Comme elle le découvrit, Conrad n’était pas son vrai nom puisqu'en fait il était polonais. Il avait donc un nom un peu comme le sien. Ce n’était pas non plus un nom de plume, simplement son nom « anglais ». Mais le plus remarquable, le plus étonnant au sujet de Joseph Conrad, c’est que pour écrire tous ses livres, il lui avait fallu non seulement apprendre à écrire, mais à écrire dans une langue entièrement nouvelle. Un véritable exploit. Cela revenait à franchir quelque barrière infranchissable — insurmontable — et elle sentait que c’était là pour lui l’essentiel, son plus grand accomplissement, sa véritable aventure, quelque chose de plus important que tous ces voyages de jeunesse, plus excitant même que d’atteindre l’Orient.
Franchir une barrière impossible, n’était-ce pas ce qu’elle devrait faire pour devenir écrivain ? Elle aussi aurait à dépasser cet obstacle, aurait à trouver un langage, bien qu’elle en possédât un, car trouver un langage, trouver le langage, c’était, comme elle finirait par le comprendre, l’essentiel de l’écriture. Cependant, elle exprimait rarement ces idées-là dans les interviews, elles la touchaient de trop près.
Graham Swift - "Le dimanche des mères " (2016) [Traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek]

22 avril 2024

Quartier libre


Traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek

Nous sommes en Angleterre, le dimanche 30 mars 1924, au lendemain d'une guerre qui changea la société et amorça le déclin de l'aristocratie : des fils ne sont pas revenus, les domestiques masculins ont disparu et les automobiles ont remplacé les chevaux. Ce dimanche est celui des mères, à savoir que dans les grandes familles, les domestiques ont quartier libre pour rendre visite à leur maman. Chez les Niven, sont concernées la jeune servante orpheline Jane et Milly la cuisinière. Mais pour Jane Fairchild – Goodchild, Fairchild, Goodbody, etc. noms que l'on donnait dans les orphelinats aux enfants trouvés –, que faire sinon partir sur sa bicyclette en pique-nique et continuer ce livre qu'elle venait de commencer, d'un certain Joseph Conrad ?

Le 30 mars est aussi la date d'un rassemblement familial : afin de marquer les noces de leurs enfants, Paul Sheringham épousant dans quinze jours la riche héritière Emma Hobday, les Hobday ont invité les parents du garçon à déjeuner, ainsi que leurs amis, les Niven. Le temps est radieux, lumineux.

Pour Jane, le sort tourne : le téléphone sonne, elle prétend un faux numéro pour ne pas alarmer Mr Niven toujours à la table du petit-déjeuner, car Paul Sheringham, dont elle est l'amante de longue date, est au bout du fil. Il l’invite à le rejoindre, la maison familiale sera vide, il a conduit les domestiques à la gare pour l’excursion chez les mères. Cela s'apparente à un ultime rendez-vous amoureux secret, car dans la journée, Paul devra rejoindre sa fiancée Emma dans un restaurant sur la Tamise.

Ce dimanche va changer à jamais la vie de Jane Fairchild.

La jeune domestique a un autre amour, celui des livres et des mots. Graham Swift glisse subrepticement qu'à 80 ans, Jane sera devenue une écrivaine célèbre. À travers les bribes d'interviews données par la future romancière, Swift développe quelques réflexions sur la littérature, la fiction et la vie, ce qui est vrai, ce qui est mensonge. Cet étirement du temps alors que tout se concentre en une seule journée est une merveille.

Malgré sa façon crue d'exposer le sexe, le roman sensuel de Graham Swift est empreint de délicatesse, de sensibilité. Je vous invite à regarder la minute de présentation de La Procure où la libraire conclut avec une pointe d'émotion que ce roman l'a éblouie.

Cela donne envie de lire d'autres livres de Graham Swift, assez méconnu en terres francophones. J'ai réservé des romans et nouvelles à la bibliothèque. À bientôt avec Swift alors ? Un extrait à venir.



5 avril 2024

L’humilité et la mer

 

Il ne faut plus présenter ce classique d’Hemingway (1952). En le relisant, j’ai pu mesurer sa portée qui en fait un des grands livres de la littérature américaine. Santiago, le vieux pêcheur, n’a pas pris de poisson depuis des semaines et à l’aube du 85e jour, il pousse son petit bateau plus loin en mer. La photo de couverture du Folio en dit un peu plus [Spencer Tracy dans le film de John Sturges], mais lisez jusqu’au bout, car la mer est imprévisible.

Traduction de l’anglais (États-Unis) et présentation récentes (2017) sont de Philippe Jaworski. La préface de ce dernier ne porte pas sur la nature allégorique, la morale et les ambiguïtés du récit, mais il fait néanmoins émerger un enseignement éthique : ” la sagesse réside dans l’humilité  [p.9]
Le pêcheur s'interroge ”Qu'est-ce qui t’a fait perdre ? ” et il répond tout haut : ”Rien. Je suis allé trop loin.” [p.130] : l’histoire est marquée du sceau de la transgression. Une apaisante résignation imprègne les dernières pages.

Le traducteur expose les problèmes que pose une version française du texte d’Ernest Hemingway. Outre le rappel de la technique objectiviste de l’Américain - "la prose est débarrassée de tout ce qui pourrait trahir la présence d’un observateur[p.13] -, certaines considérations sont significatives : ainsi remplacer les nombreuses répétitions ("old man”, ”the boy”, ...) par une variété de synonymes français ”serait prêter au personnage ou au narrateur une habileté, voire une virtuosité linguistiques qui n’appartiennent pas au roman”. 
Jaworski clarifie les procédés narratifs d’Hemingway et l’on s’instruit de cette écriture un peu fruste grâce à des explications concises. 

Conseil : il me semble préférable de parcourir la préface après la lecture du roman.

21 mars 2024

Pages oubliées

Il y eut, à l’époque des conquêtes impériales par les mers, maintes chroniques de marins semblables à celles que firent les rescapés du Wager. 

"Les auteurs se présentaient rarement, leurs compagnons et eux, en agents d’un système impérialiste. Ils étaient la proie de leurs propres luttes quotidiennes et de leurs ambitions, occupés à manœuvrer leur navire, à obtenir des promotions et à gagner de l’argent pour faire vivre leur famille et, en fin de compte, à leur survie. Mais c’est précisément cette complicité irréfléchie qui permet aux empires de prospérer. En fait, c’est exactement ce dont ces structures impériales ont besoin : des milliers et des milliers de gens ordinaires, innocents ou non, qui servent un système, qui se sacrifient même souvent pour lui, sans qu’aucun, ou presque, ne le remette jamais en question. [...]." 

Le Wager (Wikipedia)
"Les empires préservent leur pouvoir grâce aux histoires qu’ils racontent, mais celles qu’ils ne racontent pas sont tout aussi essentielles – les obscurs silences qu’ils imposent, les pages qu’ils arrachent."  
David Grann -  Les naufragés du Wager (2023)

20 mars 2024

Chasse au trésor

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj

J’ai choisi cette lecture pour avoir retenu la passionnante aventure de l’Endurance (l’explorateur Shackleton) prisonnier des glaces antarctiques et lu les récits maritimes d’Edouard Peisson qui décrivent bien la manœuvre de navires propulsés par des chaudières à charbon, lorsqu’ils sont en danger de naufrage. Avec le Wager, nous reculons au 18e siècle, avec de magnifiques voiliers dont la taille et la vocation tranchait avec leur grande fragilité. Le chêne massif dont ils étaient faits est un matériau robuste, mais vulnérable à la corrosion des intempéries et de l’eau de mer. Au 17e siècle, on découvrit que certains navires étaient si vermoulus qu’ils risquaient de couler à leur mise à l’eau. Les vaisseaux de ligne devaient être reconstruits après chaque périple, car ils avaient une durée de vie moyenne de 14 ans.

David Grann, en bon journaliste, s’est remarquablement documenté, tant au plan technique qu’historique. Il a eu recours à des documents d’époque, journaux de marins, etc. ainsi qu'aux compétences de spécialistes (notes et bibliographie occupent 30% du volume).

Le Wager, en 1740, faisait partie d’une escadre de l’Empire britannique ayant pour mission de s’emparer du trésor d’un galion espagnol naviguant dans les mers du Sud. Pour ce faire, il fallait passer le cap Horn réputé pour ses terribles tempêtes, surtout en dehors de l’été austral. Notre navire n’y échappa pas et se fracassa sur les récifs d’une île - désormais île Wager - où se réfugièrent les naufragés.

S’ensuivirent les maux classiques, faim et mutineries - le commandant Cheap avait-il négligé le sort de ses marins afin de poursuivre à tout prix la mission de la Navy ? - auxquelles s’ajoutèrent les ravages du scorbut (cette maladie causée par un déficit en vitamines C tua alors plus de marins que les combats au canon, tempêtes, naufrages et autres maladies réunis).

Les survivants, ayant rafistolé des embarcations du Wager démantibulé, se scindèrent en deux groupes: l’un opta pour le retour à la maison et, emmené par canonnier dissident Bulkeley, remonta par le détroit de Magellan vers le Brésil, tandis que les fidèles au capitaine Cheap, avec l’aide d’indigènes, poursuivirent vers le Pacifique, espérant trouver l’armada espagnole sur l’île de Chiloé. Qu’auraient-ils pu entreprendre avec un seul canon et des mousquets ?

Le Centurion, navire principal de l’escadre, sous les ordres du commodore Anson, franchit le cap Horn et pourchassa le galion convoité jusqu’en mer de Chine. Il le maîtrisa et s’empara de son butin. La description du combat que se livrèrent les deux vaisseaux sont d’excellentes pages.

Le 15 avril 1746, une cour martiale siégea afin de juger les protagonistes de l’affaire du Wager : elle accoucha d’une souris. Les insurgés ainsi que le capitaine Cheap furent acquittés.

"[...] l’Amirauté avait certainement de bonnes raisons de vouloir voir cette affaire s’effacer des esprits. Exhumer et examiner l’ensemble des faits incontestables qui s’étaient produits sur l’île – les pillages, les vols, les flagellations, les meurtres – aurait fini par saper un principe fondamental par lequel l’Empire britannique tentait de justifier sa domination d’autres peuples : en l’occurrence, l’affirmation que ses forces impériales et sa civilisation étaient par nature supérieures. Et l’idée que ses officiers étaient des gentilshommes, et non des brutes."

L’auteur aborde dès lors les aspects politiques et économiques de cette histoire. À l’ère des grands empires, les navires marchands anglais étaient empêchés de commercer avec les ports d’Amérique latine contrôlés par l’Espagne. Les Anglais contournaient bassement cette interdiction en obtenant le droit de céder près de 5.000 esclaves africains par an dans les colonies espagnoles. Les marchands anglais se servaient dès lors de leurs navires pour acheminer en contrebande sucre et laine.

Pour rallier l'opinion en faveur d’une guerre qui étendrait leurs possessions coloniales et leurs monopoles commerciaux, les Britanniques utilisèrent la façade vertueuse de la guerre de l’oreille de Jenkins, considérée comme une fable par Edmund Burke.

Notons aussi que si Anson s’empara d’un butin conséquent de 400.000 livres lors de l'expédition contre le galion qui coûta la vie à 1300 fils d’Albion sur les 2000 que comptait l’escadre, soit une débâcle, cette guerre - l’aventure qu’on a lue ici n'en fut qu’un épisode - coûta 43 millions de livres au contribuable.

Je propose de poster prochainement un extrait du livre qui rejoint le cadre politico-économique esquissé dans les derniers paragraphes de ce billet.