20 mars 2024

Chasse au trésor

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj

J’ai choisi cette lecture pour avoir retenu la passionnante aventure de l’Endurance (l’explorateur Shackleton) prisonnier des glaces antarctiques et lu les récits maritimes d’Edouard Peisson qui décrivent bien la manœuvre de navires propulsés par des chaudières à charbon, lorsqu’ils sont en danger de naufrage. Avec le Wager, nous reculons au 18e siècle, avec de magnifiques voiliers dont la taille et la vocation tranchait avec leur grande fragilité. Le chêne massif dont ils étaient faits est un matériau robuste, mais vulnérable à la corrosion des intempéries et de l’eau de mer. Au 17e siècle, on découvrit que certains navires étaient si vermoulus qu’ils risquaient de couler à leur mise à l’eau. Les vaisseaux de ligne devaient être reconstruits après chaque périple, car ils avaient une durée de vie moyenne de 14 ans.

David Grann, en bon journaliste, s’est remarquablement documenté, tant au plan technique qu’historique. Il a eu recours à des documents d’époque, journaux de marins, etc. ainsi qu'aux compétences de spécialistes (notes et bibliographie occupent 30% du volume).

Le Wager, en 1740, faisait partie d’une escadre de l’Empire britannique ayant pour mission de s’emparer du trésor d’un galion espagnol naviguant dans les mers du Sud. Pour ce faire, il fallait passer le cap Horn réputé pour ses terribles tempêtes, surtout en dehors de l’été austral. Notre navire n’y échappa pas et se fracassa sur les récifs d’une île - désormais île Wager - où se réfugièrent les naufragés.

S’ensuivirent les maux classiques, faim et mutineries - le commandant Cheap avait-il négligé le sort de ses marins afin de poursuivre à tout prix la mission de la Navy ? - auxquelles s’ajoutèrent les ravages du scorbut (cette maladie causée par un déficit en vitamines C tua alors plus de marins que les combats au canon, tempêtes, naufrages et autres maladies réunis).

Les survivants, ayant rafistolé des embarcations du Wager démantibulé, se scindèrent en deux groupes: l’un opta pour le retour à la maison et, emmené par canonnier dissident Bulkeley, remonta par le détroit de Magellan vers le Brésil, tandis que les fidèles au capitaine Cheap, avec l’aide d’indigènes, poursuivirent vers le Pacifique, espérant trouver l’armada espagnole sur l’île de Chiloé. Qu’auraient-ils pu entreprendre avec un seul canon et des mousquets ?

Le Centurion, navire principal de l’escadre, sous les ordres du commodore Anson, franchit le cap Horn et pourchassa le galion convoité jusqu’en mer de Chine. Il le maîtrisa et s’empara de son butin. La description du combat que se livrèrent les deux vaisseaux sont d’excellentes pages.

Le 15 avril 1746, une cour martiale siégea afin de juger les protagonistes de l’affaire du Wager : elle accoucha d’une souris. Les insurgés ainsi que le capitaine Cheap furent acquittés.

"[...] l’Amirauté avait certainement de bonnes raisons de vouloir voir cette affaire s’effacer des esprits. Exhumer et examiner l’ensemble des faits incontestables qui s’étaient produits sur l’île – les pillages, les vols, les flagellations, les meurtres – aurait fini par saper un principe fondamental par lequel l’Empire britannique tentait de justifier sa domination d’autres peuples : en l’occurrence, l’affirmation que ses forces impériales et sa civilisation étaient par nature supérieures. Et l’idée que ses officiers étaient des gentilshommes, et non des brutes."

L’auteur aborde dès lors les aspects politiques et économiques de cette histoire. À l’ère des grands empires, les navires marchands anglais étaient empêchés de commercer avec les ports d’Amérique latine contrôlés par l’Espagne. Les Anglais contournaient bassement cette interdiction en obtenant le droit de céder près de 5.000 esclaves africains par an dans les colonies espagnoles. Les marchands anglais se servaient dès lors de leurs navires pour acheminer en contrebande sucre et laine.

Pour rallier l'opinion en faveur d’une guerre qui étendrait leurs possessions coloniales et leurs monopoles commerciaux, les Britanniques utilisèrent la façade vertueuse de la guerre de l’oreille de Jenkins, considérée comme une fable par Edmund Burke.

Notons aussi que si Anson s’empara d’un butin conséquent de 400.000 livres lors de l'expédition contre le galion qui coûta la vie à 1300 fils d’Albion sur les 2000 que comptait l’escadre, soit une débâcle, cette guerre - l’aventure qu’on a lue ici n'en fut qu’un épisode - coûta 43 millions de livres au contribuable.

Je propose de poster prochainement un extrait du livre qui rejoint le cadre politico-économique esquissé dans les derniers paragraphes de ce billet.

14 commentaires:

  1. Voilà un livre, une époque qui m'intéressent beaucoup car j'ai souvent entendu parler de ces batailles, rivalités navales, politico-commerciales, mais du point de vue espagnol !
    Vous rendez ces épisodes historiques, cruels et impitoyables, passionnants.
    Merci!

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    1. C’est un récit-roman dans le bon sens du terme. On y apprend beaucoup tout en s’immergeant dans une aventure prenante. Et impitoyable en effet. Les films de navires de guerre à voiles tentent de rendre cet aspect mais les mots sont ici parfaits pour suggérer ce qu’était la réalité.

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  2. Un livre extrêmement aimé sur les blogs et par les lecteurs de ma médiathèque, mettre la main dessus est une véritable aventure (moins dangereuse évidemment). D Grann a aussi écrit Flowers of the killer moon, dont Scorcese a tiré un film. Très intéressant;

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    1. Dommage que ”Killers of the flower moon” ne soit pas traduit en français. Une très bonne non-fiction, comme vous le soulignez ; ”Les naufragés du Wager” en est aussi une excellente.
      Alors bonne chasse à la médiathèque !

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    2. Si, il s'agit de La note américaine, je suis désolée d'avoir utilisé le titre original (celui du film, aussi)

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    3. J'avais regardé un peu vite Wikipedia et n'avais pas vu que le film était aussi un livre... c'est chouette, je vais me le procurer. Belle journée !

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  3. Histoire, naufrage, enjeux politiques et commerciaux, tout y est, semble-t-il, y compris les humains sacrifiés. Curieuse de lire l'extrait annoncé.

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    1. Dès demain à 0h, si vous le souhaitez et si tout se passe normalement.

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  4. un livre que je me propose de lire, il rencontre manifestement un grand succès, j'ai lu avec intérêt votre avis et j'ai trouvé avec bonheur la référence à Shackleton qui fut un de mes livres préférés dans le genre récit d'aventures et de voyages

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    1. Le naufrage de l’Endurance fut un magnifique souvenir de lecture pour moi.
      Et c’est grâce à vous que j’ai pu profiter de celui-ci, j’espère que vous y trouverez votre bonheur ; même si mon compte-rendu est fouillé, il n’est que survol d’un récit copieux.

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  5. Bonjour ChristW
    Le nom d'Edouard Peisson me rappelle, entre autre, le titre Parti de Liverpool... lu naguère, "livre-catastrophe" sur le voyage d'un (trop) grand paquebot...
    En ce qui concerne le Wager, bien apprécié l'an dernier (mais on attend toujours le film de Scorsese dont il avait été question?), je vous signale à toutes fins utile que votre billet pourrait être référencé dans le challenge "Book trip en mer" organisé par Fanja, https://lecture-sans-frontieres.blogspot.com/p/book-trip-en-mer-2024-livres-lus.html
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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    1. Pour ceux qui aiment les récits de mer, Peisson est une bonne référence.
      J’ai ajouté mon lien chez fanja.
      Au plaisir de te lire ici.

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  6. La seule mention de ce livre de David Grann me fait encore vibrer. C'est une de mes lectures les plus intenses et captivantes des derniers mois. Merci pour cette participation au book trip en mer.:) J'ai également L'odyssée de l'Endurance de Shackleton dans ma PAL. Je me réjouis de bientôt vivre une nouvelle aventure passionnante !

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    1. C’est un plaisir de partager un livre qu’on a aimé :))
      L’aventure de l’Endurance est de la même veine, l’odyssée m’a semblé incroyable.

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