4 février 2026

Croire aux histoires

Emma Doude Van Troostwijk
Les Éditions de Minuit (2024-2025)
176 pages


J'ai remarqué en librairie quelques piles de parutions récentes et j'ai opté pour un exemplaire du tas le plus bas: "s'il se vend bien, tentons-le". Bien m'en a pris. 

Premier constat déroutant, une couverture bariolée ("Snow" de W. Utermohlen) qui surprend les familiers de la légendaire couverture austère des éditions de Minuit.

Seconde surprise, le roman comprend une série de brefs fragments, parfois une page ou juste cinq lignes. Afin d'en juger, suivez Feuilletez un extrait sur le site de l'éditeur.

L'histoire est celle d’une famille de pasteurs néerlandais, arrivés des Pays-Bas en Alsace pour y exercer leur ministère. Trois générations vivent sous le même toit du presbytère, au rythme des offices, du son des cloches et au milieu d'objets rituels de temps lointains. La narratrice, leur fille qui vit à Rotterdam, leur rend visite durant plusieurs semaines et entre dans cet univers comme dans une ère révolue. Elle trouve une famille qui se délite et sombre lentement, à l'exception des femmes qui veillent sur les blessés de la foi : car les hommes perdent la mémoire, du grand-père Opa au Papa, tandis que Nicolaas, le fils appelé à leur succéder, est en plein doute : "Il dit, je me demande. Nous on ne croit plus en Dieu, mais tu penses qu'avec tout ce qu'il se passe, Dieu croit encore en nous ?".

L'autrice Emma Doude Van Troostwijk a grandi en Alsace et est d'origine néerlandaise : elle écrit et s'exprime en français. Née en 1999, elle obtient un succès étonnant avec ce livre puissamment évocateur et éminemment original. Dès le premier paragraphe, l'on est confronté à une écriture ramassée, élémentaire et lumineuse. 
Je veux citer "En attendant Nadeau" qui ouvre sa critique de la sorte : "Au moyen d’une écriture simple, recueillie, accumulant gestes du quotidien et observations depuis les portes entrebâillées d’un presbytère, la jeune autrice Emma Doude van Troostwijk crée une atmosphère si forte, si étrange, qu’elle l’emporte sur son récit."

De fait, l'atmosphère, on la garde comme une musique prenante longtemps après la lecture. 

Sur le fond, la jeune écrivaine est sensible aux problèmes de mémoire parce qu'ils perturbent la transmission ; et son inquiétude est qu'on oublie de plus en plus le passé, qu'on répète les mêmes erreurs, que le monde est en train de brûler jusqu'au bout. Et ce grand-père consumé jusqu'au bout en est la métaphore, explique-t-elle (La Grande Librairie). Que fait-on avec cela, quel en est le sens collectif ? La narratrice y répond grâce à cette famille dont les mémoires masculines s'émiettent mais aime se raconter des histoires, façon de préserver un héritage. 
Un jour, Nicolaas se demande : "À quoi ça sert de devenir pasteur si personne ne se souvient ?" Il lui est répondu l'essentiel : "À garder les histoires vivantes". (L'extrait prochain portera sur ce passage). [p.158]

Contrairement à ce que suggère ce qui précède, la narration n'est pas sinistre, l'humour et le rire sont régulièrement présents. Si les mémoires trébuchent, on se réjouit de leur folie, de ces moments en décalage. Le texte est poignant comme l'est l'amour inconditionnel de la jeune visiteuse pour les siens. Un amour qui ferme les yeux sur les mémoires effilochées, sur les défaillances qu’elle recouvre de gestes affectueux.

Emma Van Troostwijk émaille son texte de bouts de phrases en néerlandais, et crée des d'intermèdes subtils où sont mises en regard des expressions voisines dont la signification diffère en français et en néerlandais. 
  • En français, ils perdent la tête. En néerlandais, ils perdent le chemin. Ze zijn de weg kwijt.
  • En français ils ne tiennent qu'à un fil. En néerlandais ils appartiennent au jour. Het zijn mensen van de dag.
"Ceux qui appartiennent au jour" a obtenu les prix Françoise Sagan, Robert Walser, de l'Académie Rhénane et celui du métro Goncourt 2024. C'est un premier roman dont la voix singulière est une révélation que l'on suivra attentivement. 

Présentation du livre par l'auteure sur "Mollat".
 

4 commentaires:

  1. Que je suis contente de lire un billet sur ce livre. Je l'avais vue/écoutée à La Grande Librairie et l'avais trouvée intéressante et amusante même.
    Les extraits en ligne sont parlants, je vais essayer de me le procurer, merci Christian !

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    1. Pour ma part, je l'ai trouvée mature mais c'est vrai qu'une certaine candeur la rend amusante. Son écriture le reflète aussi un peu.
      J'espère que vous le trouverez là-bas, à moins de passer par un achat en ligne que chacun n'est pas prêt à faire, ce que je comprends bien.

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    2. Parfois je peux les acheter pour ma liseuse, les autres je les commande en ligne, pas vraiment le choix ici où je vis....

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    3. Je vous comprends, j'achète moi-même en ligne, j'évite les parkings en ville, les bus et trams souvent bondés, ... Marcher jusqu'au centre est la solution la plus saine, j'y recours autant que possible.

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