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11 juillet 2026

Un siècle et un fils

Renaudot 2020 - 175 pages

L'histoire se déroule entre avril 1908 et avril 2008 et raconte deux familles, du Lot et du Cantal. Il y a beaucoup de fils entre ces deux dates, des filles aussi, des couples, pères et mères, oncles et tantes, cousins cousines, des aïeux. Morts et naissances, tant de monde, tant de prénoms, le lecteur distrait s'y perdrait parmi les trois générations. En outre, l'organisation des douze chapitres de "Histoire du filsn'est pas chronologique, chaque chapitre correspond à une date, une courte période, mais pêle-mêle sur la ligne temporelle de cent ans : les sauts avant ou arrière accentuent le vertige que procure l'observation de toute arborescence généalogique. 

Marie-Hélène Lafon convient qu'elle aime mettre le lecteur au travail. Elle est consciente de la complexité générée par les nombreux personnages et par la chronologie bousculée. Elle s'en explique dans un entretien audio (Radio Télévision Suisse) : 

"Les familles sont des arbres généalogiques. Et les arbres ont des racines qu'on ne voit pas, et c'est bien ce dont il est question dans ce livre. Si je travaillais en termes de stratégie marketing, jamais je ne commencerais un livre comme ça. Je fais ce que j'ai à faire du point de vue de l'énergie intime, de la dynamique intérieure du texte. Le premier "tableau" du roman a d'ailleurs été écrit en dernier, je savais que je l'écrirais, mais pas avant d'avoir donné au texte son architecture mouvante." [propos transcrits de l'entretien oral]

Le fils au centre du roman est André, né en 1924 de Gabrielle Léoty, femme indépendante peu désireuse d'élever un enfant. D'abord infirmière lorsqu'elle rencontre Paul Lachalme, d'une quinzaine d'années plus jeune, elle trouve un emploi à Paris où elle vit et fréquente librement des hommes. L'enfant qu'elle a de Paul est un accident. Gabrielle le confie à sa sœur Hélène, mariée à Léon, qui ont déjà trois filles. André sera accueilli, vivra heureux, mariera une Juliette et aura une belle descendance.

Paul est devenu avocat, butinera toujours les dames et mourra âgé. Gabrielle, vieillissante, ne manquera pas à ses devoirs, restera digne et élégante avec l'âge, mais sera naturellement moins courtisée. Elle s'éteindra dans son sommeil. André trouvera tout en ordre, appartement et papiers.

Il n'y a qu'un drame – et quel drame ! – dans cette histoire, il est esquissé à la fin du premier chapitre et se déroule chez les Lachalme. Cent ans plus tard, Antoine Léoty, le fils d'André qui travaille de par le monde, viendra dans le Cantal, à Chanterelle, et se recueillera sur la tombe de celui qui fut « supplicié » par accident ce jour d'avril 1908. L'événement impliquait aussi une servante dont le triste sort est raconté par Armand, neveu de Paul. Armand est précisément le prénom de celui qui mourut après quelques jours des suites de l'accident. 

Tout s'éclaircit au bout, le puzzle est constitué : la troisième génération, par le regard d'Antoine, voit l'ensemble du tableau brossé par Armand. On a le temps de s'attacher à ces personnes, à ce monde tantôt rural, tantôt citadin, monde en devenir, comme Antoine en est l'exemple, une génération en mouvement.

L'architecture déroutante du texte a pour effet de soulever des interrogations, d'attiser une curiosité permanente. J'ai trouvé cela bien fait, et en suis sorti ravi.

Un livre attachant qu'on a envie de relire. Si j'ai beaucoup spoilé, n'en prenez pas ombrage, lisez avec bonheur l'histoire de ce fils venu par surprise. Vous oublierez vite ce que je vous ai révélé, faites un reset et pénétrez le dédale remis dans le désordre.

Marie-Hélène Lafon est un peu farceuse, elle fait un clin d'œil à Pierre Michon dans le second fragment daté "23 janvier 1919". Paul Lachalme et son frère cadet Georges étudient au lycée à Aurillac où ils surpassent les autres élèves, bien que ceux-ci, moins empaysannés, soient railleurs envers les frères :

"[...] Georges et lui les surpassent en tout, c'est comme ça, c'est éclatant, mais il ne faut jamais mollir, ni baisser la garde. Lui, Paul Lachalme, ne baisse jamais la garde, même s'il a les pieds froids. Sub tegmine fagi ; fagi, de fagus, qui a donné fayard ; il est content de l'avoir appris, on ne perd pas tout à fait son temps avec Virgile, et Michon ; à cause de sa calvitie monacale, on dit le Père Michon, avec les deux majuscules, ou PM, à l'anglaise ; il vient de Guéret et vous débite les Bucoliques en tranches juteuses et impeccables avec une émotion presque contagieuse. [...]. Il [Paul] envierait presque à son frère la rutilante origine grecque de son prénom, Georgos, le laboureur ; mais il donnerait bien davantage encore pour s'appeler André depuis que le Père Michon leur en a jeté en pâture la mâle étymologie. André, c'est l'homme qui bande ; PM ne l'a pas dit comme ça, il a mis les formes, mais on a compris, et il a su que l'on avait compris, que quelques-uns, du moins, avaient entendu la suave nuance et s'en souviendraient. [...]." [pp.29-30]

(Pierre Michon, né en 1945, n'aurait pu être le professeur des fils Lachalme en janvier 1919) 

3 juillet 2026

Sans elle

"Catherine", 1984 - Folio n°6255 - 176 pages

Ressort dramatique principal : Catherine, son épouse, reviendra-t-elle vers le narrateur ? L'incertitude perdure jusqu'au presque bout du livre.

Dix ans plus tôt, elle lui avait donné sa confiance. Le voici ivre et écœuré, vomissant au petit matin du vieux porto trouvé en la demeure héritée d'un oncle, dans la petite ville voisine où sa mutation de professeur de français a été acceptée. 
Il songe à "l'instant subit où Catherine, d'une voix égale, retenue, lui avait dit simplement ce qui était et devait être, désormais." [p.14]

Devant sa classe de collégiens, on lit ses efforts pour ne pas disparaître par les fenêtres, dans une nature lumineuse où s'écoule la Dordogne. L'apprentissage des temps de conjugaison désespèrent ses élèves autant qu'il trouve vain de les leur apprendre : les subjonctifs altèrent leur insouciance. 

Avant l'ultime sixième chapitre, le livre sonde la déception sentimentale du narrateur, avec le mince espoir – une lettre – qui n'en finit pas d'affecter le plus dérisoire de ses gestes et la moindre de ses pensées.
"À tout le moins comprenait-il que l'emportement léger à quoi certains chemins l'invitaient, que le bonheur qu'il avait trouvé à les parcourir, supposaient qu'il s'en ouvre à Catherine, laquelle, seule, y faisait naître et sourdre la clarté dense qui les rendait rétrospectivement tels – bonheurs, emportements... C'est elle qui détenait la clé. Il fallait, il suffisait qu'elle soit là, présente." [p.11]

"[...] sombre, insupportable que dix ans aient passé de la sorte, dans ce parfait apaisement, pendant lesquels, chaque jour, sans s'en rendre compte, il avait commis la faute infime, impardonnable, de n'être plus sur le qui-vive pour se tenir à sa hauteur, près d'elle qui l'avait accepté.
Le vrai courage, que je n'ai pas, c'est celui de tous les instants. La longue patience. Je lui demandais tout – d'être là, de magnifier, seulement en lui montrant, le monde qu'elle m'avait ouvert. Mais j'avais tant à faire dans ce monde qui n'existait que par elle que je n'avais plus de temps ni d'attention pour elle.[p.11]
Catherine est lointaine, souveraine. Elle n'apparaît jamais dans le récit : un vide, une absence, le texte omet délibérément de la situer, de la montrer. Puis cette décision de lui écrire. L'avenir du narrateur dépend désormais d'elle. Il estime à quatre jours le délai pour recevoir réponse. Sans quoi, il en finira. Dans un débarras, il a retrouvé un vieux fusil Moser et des cartouches. 

On trouve aussi, intégrés dans le roman, des fragments plus érudits [voir note en bas], une approche personnelle de Gustave Flaubert – style, détachement, lucidité pessimiste – à travers les deux lourds volumes entoilés de rouge des œuvres du Normand, dont le narrateur relit les romans de jeunesse. Il perçoit chez le jeune Flaubert une visée dévastatrice dans laquelle il se retrouve. 

Flaubert, adolescent sans joie ni illusions, écrivait pour "étouffer le lecteur". Deux agonies différentes, selon les textes : " [...] l'une où la victime, le lecteur sent tomber progressivement ses défenses, ses croyances, et se découvre à la fin n'être plus rien ; l'autre prompte, d'une soudaineté stupéfiante, mais qui pareillement retire à qui sans y voir malice avait ouvert ces pages l'ignorance miséricordieuse, la certitude primordiale qui l'accordaient à lui-même et à l'univers. La simple jouissance d'exister." [p.67]

Puis ces mots du narrateur désenchanté, sur Flaubert toujours : "Pour me défaire de tout, me montrer le monde sous ce jour blême, terrible, où rien ne vaut plus, il faut que tout le premier il ait lui-même dépouillé toute espèce de réalité, résilié tous les attachements, abdiqué toute identité. Cette voix blanche, inhumaine, d'après 1856 [publication en feuilleton de "Madame Bovary"], qui ternit tout ce qu'elle dit, et qui me concerne puisqu'elle parle de la vie, des lectures, de l'amour, de l'histoire, de Paris, de la chasse, aussi, elle vient d'un qui en a fait son deuil, qui est mort au monde et qui en parle comme la mort. C'est contre ça que les bourgeois se sont insurgés, cette démoralisation immense et qui n'a pas de nom.[p.96]

Après tout cela, le lecteur voit avec surprise s'ouvrir le dernier fragment, le chapitre VI, marqué par les palpitations d'un vrai roman noir. Le suspense est double, d'une part Catherine et la lettre, de l'autre, la course contre la mort, inopinée, devant ses voisins furieux de se voir interdire de braconner sur ses terres. Ironie du sort : lui qui voulait se donner la mort avec un fusil, on lui tire dessus.

Un très bon premier roman, âpre, on dirait Faulkner. Ne parlons pas de l'écriture dont on sait les lettres de noblesse de l'auteur.

Autres lectures de Pierre Bergounioux sur Marque-Pages : "Jusqu'à Faulkner", "C'était nous", "Cousus ensemble".

Note :
Le narrateur de "Catherine" est à l'aise pour analyser les visées – conscientes ou non – des œuvres du jeune Flaubert, car Pierre Bergounioux, dans les années 1970, a mené à bien une thèse de littérature, dirigée par Roland Barthes, qui détaille les écrits de jeunesse de l'écrivain afin de faire apparaître l’« imago » structurant l’imaginaire flaubertien.

7 mars 2026

Soie et corsets

Folio n° 4564 - 170 pages

 

Lingère, légère.
On a vite fait de glisser de l'un à l'autre.
C'est ce qui reste d'une enfance passée entre dentelle et frisson, 
et ce qui flotte dans l'air après que les grands secrets ne sont plus.

 

Ces quatre lignes de Guy Goffette infusent en nous l'esprit d'un texte poétique et un rien fripon, relatant une enfance troublée par sept anecdotes. Elles furent vécues peu après la moitié du siècle précédent par un gamin de la campagne appelé Simon. Bien que qualifié de roman par l'auteur, ce texte est trop intime, pour ne pas rappeler que, comme lui, nous avons été ce petit bonhomme, troublé par les mêmes curiosités candides en fait de soies et dentelles.

Un livre délicieux et tendre, facile, sans drames, sinon les frémissements soudains du corps et quelques bobos à l'âme, qui font de l'enfance ce qui flotte encore dans l'air après qu'on a déshabillé la vie.


26 février 2026

Fontaines de vie (Lebensborns)

Folio Gallimard, 2024 - 310 pages

Le projet Lebensborn, dirigé par le Reichsführer SS Himmler, visait à assurer l'avenir de la race aryenne pure par la sélection d'enfants destinés à devenir l'élite du Troisième Reich. LHeim Hochland, en Bavière, au centre de ce roman, fut l'une des nurseries où le projet fut mis en œuvre, parmi de nombreuses en Europe. Il y eut une pouponnière en Belgique, au château de Wégimont, près de Liège.

Himmler apparaît peu dans le récit, sinon au début, à l'occasion d'une visite protocolaire au Heim Hochland, cadre harmonieux destiné à accueillir les nouveaux-nés de l'ordre SS et leur mère. Renée, française arrivée de Normandie, enceinte d'un soldat allemand, le connaissait déjà d'avant. "Himmler est petit avec un menton fuyant et des yeux myopes, il a l'air doux, il ne l'est pas." [p.42]

L'entreprise d'épuration nie toute dignité humaine. Voici une partie de lettre d'Himmler qui concerne vingt-cinq enfants de Roumanie traités par la VoMI (agence destinée à défendre les intérêts des descendants d'Allemands nés et vivant hors d'Allemagne) :

Du point de vue racial, quelques enfants seulement sont susceptibles d'enrichir notre patrimoine. En tout et pour tout, deux enfants sont valables pour l'adoption. Dix-huit d'entre eux, non valables étant donné leur âge, devront être confiés à des parents nourriciers ou envoyés au travail. Cinq autres devront être totalement rejetés du point de vue racial et biologique. Parmi ces cinq, Agnès Fiala devra être stérilisée étant donné que les jeunes gens dans le camp commencent à s'intéresser à elle. Deux garçons doivent aussi être immédiatement stérilisés; l'un, Nikolaus Reiszer, parce qu'il est tuberculeux, l'autre, George Kuhn, parce qu'il a l'air dégénéré, avec ses oreilles décollées et ses épaules tombantes. (25 août 1941) [p.251]

Au-delà de ces aspects historiques, qu'en est-il du roman ?

L'autrice Caroline De Mulder, belge, née à Gand, chargée de cours à l'Université de Namur, s'est appuyée sur une documentation reprise sélectivement à la fin du livre (Archives d'Arolsen notamment)

L'époque des faits racontés s'étend d'octobre 1944 à la Libération en mai 1945. En alternant des chapitres consacrés à trois personnages, la narration offre l'exploration psychologique de rôles bien distincts dans cette tragédie déshumanisante.

Les trois personnages sur lesquels se focalise le roman :
  • Renée, déjà évoquée plus haut, qui donne bientôt naissance à Arne, un petit garçon dont l'avenir dépendra d'un miraculeux concours de circonstances. Elle est prise entre deux feux : chassée par sa famille et tondue pour avoir fréquenté un soldat allemand, elle subit l'hostilité des Allemandes du Heim Hochland en tant qu'ennemie.  
  • Marek, polonais, rescapé de l'enfer de Dachau, en vit un autre en travaillant sous étroite surveillance dans le Heim Hochland. Violemment battu à la moindre incartade, il lui arrive de se nourrir d'épluchures, de boire l'eau vaseuse d'un étang et dormir dans la vermine. Renée dépose de temps en temps un bout de pain beurré à proximité de l'endroit où il se terre.
  • Helga, infirmière allemande dévouée, cherche à remplir son rôle de son mieux, obéissant au médecin directeur de la nurserie. Avec cette arrière-pensée : "Je n’ai pas à m’occuper de ce que je pense. Mon devoir est d’obéir." Helga oscille entre obéissance et désir de repentance lorsqu'elle prend conscience de la banalisation du Mal auquel elle participe.
L'approche des troupes alliées en 1945 voit se défaire l'organisation des maternités nazies. La débâcle se précisant, des feux sont allumés partout autour de la nurserie pour détruire tous les documents compromettants. 

Cette œuvre, révélatrice d'un univers glaçant, est écrite avec "un grand soin toujours accordé à la langue tout en laissant la primauté au récit, mais l'art des phrases éclatées, sonores n'est jamais loin." ("Le Carnet et les Instants"). 

En racontant le destin de cette fabrique d'enfants au sang pur, Caroline De Mulder aborde un aspect particulièrement sensible de la chute d'un empire monstrueux.

10 février 2026

Premières brûlures

 

Publié en 1923 - 154 pages
J'ai lu 3€

En Bretagne, durant l'entre-deux-guerres, lors des vacances d'été au bord de la mer, Vinca et Philippe, deux enfants amis de longue date, voient leur relation perturbée par l'arrivée d'une dame mystérieuse vêtue de blanc. Découverte amoureuse pour l'un, jalousie de l'autre. La nature omniprésente reflète les émotions des adolescents qui approchent, non sans heurts ni brûlures, de l'âge adulte. 

Il la chercha des yeux avant de se laisser glisser au creux du chemin. En bas de la plage déclive, parmi les feux de cent petits miroirs d'eau d'où rejaillissait le soleil, un béret de laine bleue, décoloré comme un chardon des dunes, marquait la place où Vinca, obstinée, cherchait encore la crevette et le tourteau rosé.
– Si ça l'amuse ! ... souffla Philippe.
Il se laissa glisser, épousa silencieusement, de son torse nu, l'ornière de sable frais. Près de sa tête il entendait dans les paniers le chuchotement humide d'une poignée de crevettes et le grattement intelligent des pinces d'un gros crabe contre le couvercle...
Phil soupira, atteint d'un bonheur vague et sans tache auquel la fatigue agréable, la vibration de ses muscles encore tendus par l'escalade, la couleur et la chaleur d'un après-midi breton chargé de vapeur saline, versaient, chacune, leur part. Il s'assit, les yeux éblouis par le ciel laiteux qu'ils avaient contemplé et revit avec surprise le bronze nouveau de ses jambes, de ses bras – bras et jambes de seize ans, minces, mais d'une forme pleine d'où le muscle sec n'avait pas encore émergé et qui pouvaient enorgueillir une jeune fille autant qu'un jeune homme. Il essuya, de la main, sa cheville qui saignait, écorchée, et lécha sur sa main le sang et l'eau marine qui mêlaient leur sel.
La brise soufflant de terre, sentait le regain fauché, l'étable, la menthe foulée : un rose poussiéreux, au ras de la mer, remplaçait peu à peu le bleu immuable qui régnait depuis le matin. Philippe ne sut pas se dire : « Il est peu d'heures dans la vie où le corps content, les yeux récompensés et le cœur léger, ralentissant, presque vide, reçoivent en un moment tout ce qu'ils peuvent contenir, et je me souviendrai de celle-ci » ; mais il suffit pourtant d'une clarine fêlée et de la voix du chevreau qui la balançait à son cou, pour que les coins de sa bouche tressaillissent d'angoisse, et que le plaisir emplit ses yeux de larmes. Il ne se tourna pas vers les rochers mouillés où errait son amie, et de son émotion pure ne s'exhala point le nom de Vinca ; un enfant de seize ans ne saurait appeler, au secours d'un délice inespéré, une autre enfant, peut-être pareillement chargée...
– Hep ! petit !
La voix qui l'éveilla était jeune, autoritaire. Phil se tourna, sans se lever, vers une dame tout de blanc vêtue qui enfonçait, à dix pas de lui, ses hauts talons blancs et sa canne dans dans le chemin du goémon.

Colette - "Le blé en herbe" [p.27-28]
 
Colette touche le lecteur par la précision et le pouvoir suggestif de descriptions sensorielles Son style s’inscrit en cela dans une tendance d’époque blâmée sous le vocable « sensualisme ». Certains de ses procédés, comme le vocabulaire parfois technique de la botanique et de la faune, les verbes relevés par un emploi inhabituel ou métaphorique, témoignent d’une volonté de renouveler les possibilités de la langue, tout en nommant le monde de manière précise et vivante. Considérée comme une poétesse par certains, Colette a, pour sa part, affirmé qu'elle produisait simplement une « prose méticuleuse ». Elle s'est cependant considérée comme une pianiste manquée. Son écriture reflète un talent de musicienne, où sonorités et rythme jouent un rôle essentiel, produisant un chant accordé aux palpitations de notre cœur.

À lire ou relire absolument. 

5 février 2026

Héritages et transmissions

Nicolaas, Papa et moi sommes assis dans les graviers, le dos contre le mur du Presbytère. Mama nous rejoint. Elle glisse son corps jusqu'au sol rocailleux. Nos bras mélangés forment une farandole. Papa rompt le silence. Il dit, la dernière fois, je me suis dit que le golf c'était en fait rien d'autre qu'un jeu de billes pour adultes, leuk hé? [sympa, hein ?] Nicolaas s'éclaire un peu. Mama pouffe. Le silence revient. Sur ma joue tombe une goutte. Je tends la main. Il va pleuvoir. Nicolaas soupire. Il forme un mot, le laisse planer un instant. À quoi ça sert. Je le regarde droit dans les yeux. Mama dit, à quoi ça sert quoi ? Nicolaas reprend son souffle. À quoi ça sert que je devienne pasteur si plus personne. Papa dit, si plus personne ne se souvient ? Je réplique, bah regarde Papa et Opa, ils ne se rappellent de rien mais ils existent et c'est chouette quand même. Papa me donne un coup de coude. Nicolaas rit. Mama se lève. Par-dessus son épaule, sa voix résonne, un pasteur, ça sert à garder les histoires vivantes, Nicolaas, c'est déjà bien, raconter des histoires. [p.158]

Emma Doude Van Troostwijk - " Ceux qui appartiennent au jour" (2024/25)


4 février 2026

Croire aux histoires

Emma Doude Van Troostwijk
Les Éditions de Minuit (2024-2025)
176 pages


J'ai remarqué en librairie quelques piles de parutions récentes et j'ai opté pour un exemplaire du tas le plus bas: "s'il se vend bien, tentons-le". Bien m'en a pris. 

Premier constat déroutant, une couverture bariolée ("Snow" de W. Utermohlen) qui surprend les familiers de la légendaire couverture austère des éditions de Minuit.

Seconde surprise, le roman comprend une série de brefs fragments, parfois une page ou juste cinq lignes. Afin d'en juger, suivez Feuilletez un extrait sur le site de l'éditeur.

L'histoire est celle d’une famille de pasteurs néerlandais, arrivés des Pays-Bas en Alsace pour y exercer leur ministère. Trois générations vivent sous le même toit du presbytère, au rythme des offices, du son des cloches et au milieu d'objets rituels de temps lointains. La narratrice, leur fille qui vit à Rotterdam, leur rend visite durant plusieurs semaines et entre dans cet univers comme dans une ère révolue. Elle trouve une famille qui se délite et sombre lentement, à l'exception des femmes qui veillent sur les blessés de la foi : car les hommes perdent la mémoire, du grand-père Opa au Papa, tandis que Nicolaas, le fils appelé à leur succéder, est en plein doute : "Il dit, je me demande. Nous on ne croit plus en Dieu, mais tu penses qu'avec tout ce qu'il se passe, Dieu croit encore en nous ?".

L'autrice Emma Doude Van Troostwijk a grandi en Alsace et est d'origine néerlandaise : elle écrit et s'exprime en français. Née en 1999, elle obtient un succès étonnant avec ce livre puissamment évocateur et éminemment original. Dès le premier paragraphe, l'on est confronté à une écriture ramassée, élémentaire et lumineuse. 
Je veux citer "En attendant Nadeau" qui ouvre sa critique de la sorte : "Au moyen d’une écriture simple, recueillie, accumulant gestes du quotidien et observations depuis les portes entrebâillées d’un presbytère, la jeune autrice Emma Doude van Troostwijk crée une atmosphère si forte, si étrange, qu’elle l’emporte sur son récit."

De fait, l'atmosphère, on la garde comme une musique prenante longtemps après la lecture. 

Sur le fond, la jeune écrivaine est sensible aux problèmes de mémoire parce qu'ils perturbent la transmission ; et son inquiétude est qu'on oublie de plus en plus le passé, qu'on répète les mêmes erreurs, que le monde est en train de brûler jusqu'au bout. Et ce grand-père consumé jusqu'au bout en est la métaphore, explique-t-elle (La Grande Librairie). Que fait-on avec cela, quel en est le sens collectif ? La narratrice y répond grâce à cette famille dont les mémoires masculines s'émiettent mais aime se raconter des histoires, façon de préserver un héritage. 
Un jour, Nicolaas se demande : "À quoi ça sert de devenir pasteur si personne ne se souvient ?" Il lui est répondu l'essentiel : "À garder les histoires vivantes". (L'extrait prochain portera sur ce passage). [p.158]

Contrairement à ce que suggère ce qui précède, la narration n'est pas sinistre, l'humour et le rire sont régulièrement présents. Si les mémoires trébuchent, on se réjouit de leur folie, de ces moments en décalage. Le texte est poignant comme l'est l'amour inconditionnel de la jeune visiteuse pour les siens. Un amour qui ferme les yeux sur les mémoires effilochées, sur les défaillances qu’elle recouvre de gestes affectueux.

Emma Van Troostwijk émaille son texte de bouts de phrases en néerlandais, et crée des d'intermèdes subtils où sont mises en regard des expressions voisines dont la signification diffère en français et en néerlandais. 
  • En français, ils perdent la tête. En néerlandais, ils perdent le chemin. Ze zijn de weg kwijt.
  • En français ils ne tiennent qu'à un fil. En néerlandais ils appartiennent au jour. Het zijn mensen van de dag.
"Ceux qui appartiennent au jour" a obtenu les prix Françoise Sagan, Robert Walser, de l'Académie Rhénane et celui du métro Goncourt 2024. C'est un premier roman dont la voix singulière est une révélation que l'on suivra attentivement. 

Présentation du livre par l'auteure sur "Mollat".
 

18 septembre 2025

Mort d'un oublié

Les Éditions de Minuit, 2011 - 62 pages

Écrit d'une seule traite, sans points, les 55 pages de cette phrase-texte sont un réquisitoire emporté et saisissant contre l'assassinat par des vigiles, d'un vagabond coupable d'avoir bu une canette de bière dans un supermarché. Les faits s'inspirent d'un fait réel survenu à Lyon en 2009. Le roman de Mauvignier s'accorde avec les événements relatés dans la presse ("Le Monde"), bien qu'il soit question de vols de bouteilles dans celle-ci, ce qui enlève peu au scandale. Le pauvre hère, cet oublié, aurait-il même volé un casier de bière, on ne bat pas à mort pour cela.

L'écriture de Laurent Mauvignier, d'une extraordinaire efficacité, est déroutante, saccadée, se livre en coups de poing. 

Extrait : 

[Le narrateur s'adresse au frère de la victime.]
[...] et dire que les vigiles l'ont aussi débarrassé de ça, ce moment où quelqu'un voulait le revoir et que lui aussi voulait revoir, entre cette gare et la rue de Lyon, quelqu'un qui est venu et a dû l'attendre, peut-être pas des heures, mais sans doute au moins une, puisqu'ils avaient rendez-vous et qu'il n'est pas venu, et le lendemain non plus il n'est pas venu dans ce bar où ils s'étaient rencontrés et parlé, là où ils s'étaient plu tout de suite, ça aussi ton frère l'a cru, et c'était peut-être vrai, on a envie de le croire parce que sinon ce monde est impossible, vraiment impossible, ils n'ont pas eu le temps de faire l'amour et puis, voilà, quand il allait rencontrer quelqu'un, elle ou lui, quand il allait sortir de l'oubli, ce que j'appelle oubli, lui qui traînait souvent dans la rue du côté de [...] [pp 46-47]

 

15 septembre 2025

Classement d'un amour raté

Christian Bourgeois Éditeur, 2023 - 193 pages
Traduit de l'allemand (Suisse) par Pierre Deshusses


Le narrateur, archiviste, entasse une foule de dossiers sur tous les sujets possibles, qu'il classe dans la maison de sa mère décédée. Il revient sans cesse sur Fabienne, son amour de jeunesse jamais déclaré, devenue Franziska, chanteuse à succès. Il constitue au fur et à mesure un dossier sur elle et il en rêve autant qu'il craint de la contacter pour lui dire enfin son amour. N'était-elle pas éprise de lui autrefois ? N'était-il pas ce premier ami qu'elle mentionne lors des interviews rangées dans ses classeurs ?

Les enfants auraient grandi, ils seraient devenus adultes et auraient quitté la maison. Mais avais-je vraiment eu envie de ces enfants, avais-je voulu partager le quotidien avec Franziska ou n'avais-je pas plutôt besoin d'elle comme ce qu'elle avait été pour moi pendant toute une vie, un amour inaccessible, un désir ? Elle m'avait rendu à la fois heureux et malheureux par son absence. Aurais-je été plus heureux avec elle ? De quoi aurais-je alors rêvé ? [p.188]
Avec elle ou rêver d'elle, risquer de perdre ou mettre à l'abri ses sentiments, voilà le dilemme, mais le temps qui passe ne se rattrape guère, dit la chanson. C'est autour de ces deux pôles que le roman tourne en rond, de manière poétique, si l'on veut, avec des plongeons oniriques dans l'eau profonde et via des rencontres improbables en souriant aux étoiles. J'ai trouvé ce roman ennuyeux, bien qu'il comporte quelques digressions intéressantes, qui ont touché mes fibres sensibles. 
Je n'ai jamais aimé que les gens se fassent des idées sur moi, imaginent ce que je fais ou ne fais pas. Ces clones de moi-même qui rôdent dans les têtes des autres n'ont rien à voir avec ce que je suis et pourtant ils sont une menace, ils me ressemblent, imitent ma voix, font des choses que je ne ferais jamais et qui pourtant deviennent, sous forme de possibles, des parties de moi-même. [p.132]
Ce roman est une errance poétique, baignant dans la mélancolie, où il faut se complaire, sous peine de la trouver absurde.
Peut-être avais-je eu peur de perdre Franziska si je l'avais conquise. Mon amour malheureux, mes rêves, mes fantasmes, personne ne pouvait me les prendre, pas même elle. [p.95]

Par son amour de jeunesse patiemment classé au cours des années, le narrateur semble essayer de protéger ses sentiments de l'œuvre du temps. Mais l’archive ouvre surtout un espace de souvenirs et de chimères, où l’attente et l'irrésolution paraissent stagner interminablement ; il eût fallu, selon moi, une autre maîtrise de l'auteur pour éviter cette lourdeur.

Tout cela offre un texte doux et triste, avec un brin d'humour et de la tendresse qui aboutit sur une issue ouverte que nous garderons secrète – sur l'air de Barbara "Dis, quand reviendras-tu ?"

Peu de critiques de ce livre l'ont interprété de manière similaire. Il est intéressant de se reporter à celle publiée dans le média suisse romand "Le Regard libre" (mars 2023), sous le titre "Le simple désir de durer". 

De même, "Bibliosurf", plus scolaire, pose de bonnes questions et y répond simplement.


14 juillet 2025

Contradictions du couple et de l'amour

Éditions Noir au Blanc, 2025 - 177 pages 

Octogénaire, Michel vit au Québec. Un coup de fil de sa petite-fille, d'au-delà l'Atlantique, déclenche des pluies de souvenirs : Marion, son ex-femme, qui vit au Portugal, a été victime d'un AVC. Une introspection poignante ramène soudain à l'esprit les moments enfouis de ce qui fut une vie de couple instable, remuée par l'émancipation générale qu'engendrèrent les années mai 1968

André Gardies dédie son livre à Annie Ernaux, son œuvre et le film "Les années super huit".
D'autre part, en épigraphe, des slogans soixante-huitards dont l'un, "Aimons-nous les uns sur les autres", annonce quelques évocations potentiellement licencieuses. Il n'y a aucune hypocrisie petite bourgeoise chez cet auteur dont l'authenticité et le réalisme ne versent pas dans la vulgarité.

Michel et Marion sont de la génération des Trente Glorieuses. Le roman se présente comme une série de réminiscences où les époux sont rapidement confrontés à des désirs inassouvis, à la jalousie et aux contradictions humaines que vivent les couples. Ils ont une fille prénommée Lisa. Alors que la contre-culture ambiante les y invite, l'existence d'enfants ne facilite pas les partouses, pour l'écrire crûment.
"L’ombre des événements de Mai-68 plane sur ce couple, dont les idéaux communautaires, les échanges sincères et les engagements amoureux peinent à combler le vide intérieur." (voir "Midi Libre" - 14 juin 2025).
J'ai eu diverses réflexions et discussions sur le thème des infidélités, l'amour collectif, l'institution du mariage, la protection des enfants, la liberté sexuelle... Chacun.e fera les siennes en refermant le livre. 
Il est fréquent que les promesses des premiers temps, qui s'engagent à ne jamais faire souffrir la progéniture de désaccords conjugaux, soient confrontées tôt ou tard aux tentations. Tous les couples ne cèdent pas aux sirènes du désir, tandis que d'autres trouvent un modus vivendi qui tolère les infidélités, durables ou pas. Mais de quel côté penche la balance de nos jours, pensez-vous ? 

Sur le fond, je me dis toutefois que mai 68, qui, on ne le niera pas, a soufflé un vent de liberté, a stimulé l'amour libre et collectif, n'était que la flambée passagère et au grand jour, de ce qui existe de tout temps. Relisez Henry Miller, Anaïs Nin, Maupassant même ou Colette, vous y découvrirez, à mots couverts chez certain(e)s, de fameux adultères et dévergondages. La nouveauté en 1968, c'étaient les joints qui faisaient planer les ébats, tandis qu'aujourd'hui, avec les dépendances à la consommation-reine, plus ravageuses, un autre monde se dessine [voir extrait en bas].

La dernière phrase du livre est très touchante, d'où l'Amour (A majuscule s'il vous plaît) émerge, timidement, mais il émerge. Ce texte m'est apparu bien écrit, inéluctablement lucide, parfois rendu monotone par des séquences qui me semblent n'importer qu'au narrateur. Ce dernier avance néanmoins des analyses psychologiques qu'il accompagne d'une franchise sans fard.

On ne sait quelle part est autobiographique dans ce livre qualifié de roman. 

Une bonne manière d'approcher André Gardies est de parcourir son site, où l'on découvre un féru de cinéma et collaborateur de Robbe-Grillet pour des réflexions théoriques sur le 7e art (Curieusement, "Le temps des pluies venues de l'océan", n'est pas repris dans la bibliographie).


Extrait de "Le temps des pluies venues de l'océan" : [élection de V. G. D'Estaing vs Mitterrand le 29 mai 1974]

Pourtant avec Giscard, non, il n'y avait pas eu de véritable retour en arrière ni de rétablissement de l'ordre moral, comme on le redoutait. Plutôt une politique insidieuse, qui avançait masquée. Modernité et jeunesse, les images sur lesquelles le candidat-président avait fondé sa campagne électorale, allaient trouver à s'incarner, avec la majorité à dix-huit ans, la loi Weil, la réforme du divorce ou encore l'allègement de la censure. Un libéralisme généralisé, tant au niveau de l'économie qu'à celui de la société et des mœurs allait souffler, qui ouvrirait grand la porte au règne de l'individualisme et du consommateur-roi. Insensiblement, sans faire de bruit, la philosophie du "se faire plaisir et penser d'abord à soi" s'imposait et allait gagner tous les milieux. [p.139]

 

J'ai reçu ce livre de l'auteur qui me l'avait proposé en échange d'une critique. Je l'en remercie et donne ce compte rendu que je veux le reflet honnête de mes impressions de lecture. Je le poste également sur Babelio.

12 mai 2025

Au combat sur tous les fronts

Le village de l'Allemand - Boualem Sansal (2008)
306 pages

Ils sont deux frères nés en Algérie, d'un père allemand, Hans Schiller, et d'une mère algérienne, Aïcha. Afin de leur assurer une meilleure vie, leur père les envoie vivre en France chez un vieil oncle. Rachel – contraction de Rachid et Helmut – arrive en France en 1970 à sept ans et se marie puis connaît la réussite professionnelle, ingénieur dans une multinationale, tandis que Malrich – contraction de Malek et Ulrich – arrivé en 1985, à huit ans, stagne dans une cité de banlieue où commence à sévir un islamisme pernicieux.

Leurs parents, restés dans le village d'Aïn Deb, au fond de l'Algérie, sont assassinés le 24 avril 1994, par un commando islamiste qui laisse peu de survivants. Le drame affecte gravement Rachel, qui, lors d'un voyage de recueillement à Aïn deb, apprend en dépouillant les documents de son père, que ce dernier, Hans Schiller, devenu un homme respecté du village, un vénérable cheikh, fut un soldat SS de l'armée allemande. Il faisait partie des nazis qui se sont dispersés dans le monde, réfugiés dans maints pays, dont le monde arabe. Rachel trouve une photo de journal où il figure à côté de Boumédiène, alors maquisard, qui le promut à l'enseignement du maniement des armes. Il finit par se poser dans le village retiré de Aïn Deb.

À travers le désespoir de Rachel qui écrit un long compte rendu pour son frère qui ignore tout, à travers la vie de ce dernier qui s'insurge contre l'intransigeance des clans islamistes, à travers une Algérie qui connaît sa décennie noire, ce livre bouleverse par la douleur infinie qui l'habite. Alternant les voix des frères – l'exploit de Boualem Sansal fut de les rendre différentes –, à savoir les écrits de Rachel et le récit, entre désespoir et colère, de Malrich, l'auteur exprime vivement, sincèrement, durement parfois, la culpabilité et la détresse que subissent les deux fils pour les crimes de ce papa qui collabora à la fabrication des gaz létaux pour anéantir les lebensunwerten lebens [vies indignes d'être vécues], les untermenschen [sous-humains]

Est-on coupable des crimes insoutenables de ses parents ? 

Il s'agit d'un roman basé sur une histoire authentique. Texte profond et pas trop long, malgré la confrontation à de multiples questions aiguës : la découverte de la Shoah par de jeunes arabes, la sale guerre algérienne des années noires (1902-2002), l'islamisme en expansion comparable au nazisme, la situation des Algériens des banlieues que l'État français livre de plus en plus à eux-mêmes.

Bien sûr, nous connaissons les horreurs de l'extermination dans les camps, d'autres écrivains les ont dites mieux que quiconque. La visite de Rachel à Auschwitz m'a pourtant ébranlé. Cet individu qui parcourt le lieu des crimes de son père est un homme en bout de parcours. Il cite Primo Levi, comme mis à nu : "Vous qui vivez en toute quiétude... Considérez si c'est un homme....Qui meurt pour un oui ou pour un non... Considérez si c'est une femme... Les yeux vides et le sein froid comme une grenouille en hiver... Répétez-les à vos enfants".

"Je ne sais pas pourquoi, mon père ne m'a rien dit", ajoute Malrich au texte de Levi.

Il faut se rappeler que la Shoah était et reste un sujet tabou en Algérie, notamment lors de la parution du livre en 2008. La liberté de ton, l'insolence et le courage des prises de position de l'auteur m'ont acquis à sa cause. J'imagine mal que l'écrivain produisant un texte si humain que "Les frères allemands" soit un jour emprisonné. La justice algérienne a prononcé une peine de cinq ans fermes à son encontre pour des faits récents, mais qui ne concernent pas directement le livre qui nous occupe. 
Je ne m'attarde pas sur la polémique, elle est trop complexe, à laquelle se mêle les prises de position politiques franco-algériennes. Ce n'est pas l'objet de ce blog.

Un extrait du "Journal des frères Schiller" bientôt.

19 avril 2025

Un ado à la campagne

Vincent Almendros (2024 - 144 pages)

Y a-t-il quelque raison tangible d'éprouver la sourde inquiétude que distille chaque page de "Sous la menace" ? Certes, l'ambiance est lourde et il semble y avoir des choses laissées dans l'ombre derrière quelques velléités de violence familiale. Mais c'est une famille comme il y en a beaucoup, le temps d'un week-end à la campagne.
 
Tandis que sa mère est au volant, Quentin, le narrateur, boutonneux et premiers poils duveteux dessus la lèvre, se sent devenir un monstre : il est la proie de la puberté et risque d'être renvoyé du lycée suite à une bagarre. Sur la banquette arrière, sommeille Chloé, sa cousine de onze ans. Après un arrêt pour acheter une plante, il est trop tard pour visiter le père, qui, six ans plus tôt, s'est tué en voiture. On laisse le cimetière et direction la maison des grands-parents. 

Sur place, la mère de Quentin ne cesse de le surprendre dans des situations qui paraissent compromettantes ou embarrassantes – sans qu'on puisse affirmer qu'il y soit vraiment pour quelque chose. Ainsi, lorsqu'il dépose le sac de Chloé sur son lit, comme demandé, il le défait et a en main le bas de maillot de la fille lorsque sa mère pénètre dans la chambre, poussant un " que fais-tu ? " chargé d'insinuations.
La mère bafoue régulièrement l'adolescent et ce sera encore lui qui aurait provoqué Charles, le perroquet des grands-parents, qui radote bruyamment : 'Tu parles, Charles ! Tu parles, Charles !". On voudrait rire mais c'est amer. 

Quand Chloé et Quentin grimpent dans la vieille cabane de jeux construite dans un arbre, quelque chose est imminent, ce garçon dont les sens s'éveillent et qui a passé l'âge des enfantillages, avec cette toute jeune fille jouette qui s'ennuie, mais juste des chamailleries, bien que chaque mot, chaque phrase, vibrent d'une latence confuse. 

L'adolescent risque d'être renvoyé du lycée à cause d'une bagarre avec un camarade malgache qui a prétendu que son père se serait tué à cause de la laideur acnéique de son fils. Or ce harceleur est le frère d'une amie de Chloé. Cette dernière lâche de surcroît que le père a laissé une lettre, ce qu'ignorait Quentin. Il subodore que l'information d'un suicide paternel est parvenue à Talotta par sa cousine. 
Le garçon emmène Chloé à bicyclette voir le cheval de trait dans un coin perdu dans la campagne : il s'en prend à elle agressivement en l'accusant.

Le style est tout en économie, l’expression est sobre et les descriptions dépouillées. Vincent Almendros a indéniablement une patte, oscillant entre précision laconique et non-dit. Le romancier atteste lui-même [clic] que, dans cette intrigue plutôt mince, qui n'a rien d'un thriller, l'attention méticuleuse portée aux détails crée la tension narrative, de même que le titre lui-même, "Sous la menace", contamine le texte par une pression permanente sous la narration.

Tout cela exerce un magnétisme puissant : je me suis immédiatement senti proche des protagonistes, et j'ai lu d'un trait ce roman beau et profond.

Autres romans de Vincent Almendros : 
  • "Ma chère Lise" (Minuit, 2011).
  • "Un été" (Minuit, 2015).
  • "Faire mouche" (Minuit, 2018).
Voir le dossier complet (presse, extraits) aux "éditions de Minuit".

8 avril 2025

La peur de l'âge

Folio n° 1797, 350 pages

"L'angoisse du roi Salomon" est le quatrième et dernier roman que Romain Gary publia en 1979 sous le pseudonyme Émile Ajar. Ce roman rappelle "La vie devant soi", avec une écriture drolatique, de la fausse naïveté et un humour empreint de gravité.

Salomon Rubinstein, qui fut un roi du prêt-à-porter, est un Juif très riche. Arrivé à un âge vénérable, il a fondé une petite communauté, S.O.S. Bénévoles, qui comprend quelques dévoués et un standard téléphonique pour aider ceux qui sont en déprime, dans la pauvreté ou qui ont simplement besoin de mots réconfortants pour éviter d'en finir. Obsédé par l'idée de vieillir, encore bon pied bon œil à 85 ans, le roi Salomon, prodigue tout le bien qu'il peut, offre des cadeaux et aide financièrement les personnes qui sont dans la dèche.

Il emploie une voiture-taxi pour rendre visite à ses protégés et leur envoyer ses bienfaits. À cette fin, il recrute un chauffeur, Jean, homme d'une candeur sidérante, qui s'exprime en phrases sinueuses, malhabiles, mais tout en poésie et bonté, prêtant à sourire mais touchant le cœur

La troisième personne du roman est Cora, ancienne maîtresse de Salomon du temps où elle faisait une petite carrière de chanteuse, dans les années 1920-30. Pendant la guerre, elle tomba amoureuse d'un autre homme, un collabo, mais ne dénonça jamais aux nazis Salomon Rubinstein qui se cachait dans une cave des Champs Élysées. Le vieil homme ne peut lui pardonner de l'avoir abandonné pour un autre, mais il veille sur elle. 

Un jour, il envoie Jean chez Cora lui porter des fruits confits de Nice et notre Jeannot bienveillant découvre en cette dame touchante – 65 ans annoncés, 70 effectifs – un motif de faire du bien : sans l'aimer, il finit par avoir une liaison physique avec elle. Cette accointance avec Cora est un amour «en général», explique-t-il, parce qu'il n'est pas amoureux de la vieille femme, il ne l'en aime que plus. Jean donne son affection parce qu'il sent la nécessité de requinquer Cora, il veut compenser l'amertume de la vieille gloire, qui prend encore des poses de demoiselle, une dame dans laquelle il sait deviner la jolie jeune fille sur laquelle on se retournait. Jean, pas plus que Salomon, n'acceptent que quiconque souffre des désespérances de l’âge.

"C'est de l'amour, mais qui n'a rien à voir avec elle", tente d’expliquer Jean, pour évoquer ce qu'on désigne par amour du prochain. 

Ce faisant, Jean est au fait de l'amour éternel et de la rancune de son patron pour Cora, et il sait l'amour que celle-ci voue à Rubinstein. Alors, ces vieux amants sombreront-ils ou vivront-ils un conte de fée ?

De la langue parlée de Jean, Cora dit : "Tu as une curieuse façon de t'exprimer, Jeannot. On dirait que tu dis toujours autre chose que ce que tu dis." [p.240] Car Jean, pour le grand plaisir des lecteur.rice.s, a sa manière de dire les choses : 

"... il y avait toujours toutes sortes de questions que je voulais lui poser [à Cora] mais elles ne me venaient pas à l'esprit et restaient muettes. On ne peut pas le résumer en une question ni même en mille quand ça ne vient pas de la tête mais du cœur, là où on ne peut pas articuler." [p.105]

"Quand on aime comme on respire, ils prennent tous ça pour une maladie respiratoire." [p.159]

"Et quand tu es heureux, mais alors ce qu’on appelle heureux, tu as encore plus peur parce que tu n’as pas l’habitude. Moi je pense qu’un mec malin il devrait s’arranger pour être malheureux comme des pierres toute sa vie, comme ça il n’aurait pas peur de mourir." [p.241]

Romain Gary redoutait de vieillir, ce qui explique un peu "L'angoisse du roi Salomon".
En 1978, lors d'un entretien avec une journaliste qui lui pose la question : « Vieillir ? », Romain Gary répond : « Catastrophe. Mais ça ne m'arrivera pas. Jamais. J'imagine que ce doit être une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j'ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, vous connaissez ? J'ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais. » [Source Wikipédia]

Gary s'est suicidé le 2 décembre 1980, il avait 66 ans.

J'ai lu ce livre une première fois en mars 1992, j'avais 40 ans. À l'époque le roman m'avait laissé perplexe, interrogatif. Aucune note, comme laissé en suspens. Plus de trois décades ont été nécessaires pour y revenir et m'y sentir en territoire un peu plus connu, si j'ose dire. 

Du Gary grand cru. Un extrait demain.

19 mars 2025

Le fauve

Les heures sont lentes. J’abandonnerais volontiers celles qui me restent. Si je pouvais mourir comme est morte Jeanne… Mais il est difficile de me tuer. On a retiré de ma cellule tout ce qui pouvait me blesser. C’était bien inutile, car, en aucun cas, je ne consentirais à me faire du mal… Des cachets, ça irait. Mais je ne veux pas attirer des désagréments à un employé d’ici, en tâchant de me procurer un soporifique. [...].
Un souvenir de jeunesse…
J’avais dix ans. J’étais allé pour quinze jours chez un de mes oncles qui habitait une ville de l’Est. 
Le matin du jour où j’arrivai, il y avait eu dans ce chef-lieu une exécution capitale.
Nous étions allés, mes cousins et moi, sur une grande place que l’on appelait champ de foire ou champ de Mars. Les bois de justice avaient disparu peu de temps après l’aube. Mais un groupe s’était formé, nourri et grossi par de nouveaux curieux, qui regardaient l’endroit où cela s’était passé.
Autour de la place s’étaient installés des marchands de glace à la vanille.
Mon oncle préféra nous conduire chez le pâtissier de la Grande-Rue, que les gens de ce pays considéraient comme unique au monde.

Ce fut une journée glorieuse. Nous étions fiers de ce que nous avions vu. Nous éprouvions le même orgueil quand nous nous trouvions en présence (avec une grille entre eux et nous) d’un lion ou d’un tigre royal.

Tristan Bernard - "Aux abois : journal d'un meurtrier" (1933) 

C'est sur cette pirouette chargée d'autodérision que s'arrêtent les notes (le roman se poursuit quelques pages) du meurtrier Paul Duméry, car il tombe gravement malade dans le quartier des condamnés à mort. Il avait tué à coups de marteau un huissier pour le voler.

Le récit contient tous les attributs d'une intrigue policière, mais il fait l'effet d'un pétard mouillé. Il illustre manifestement la posture subversive de l’auteur à l’égard des modalités du roman réaliste-naturaliste. Tristan Bernard était, en effet, sensible aux débats littéraires théoriques de son temps. Voir l'article intitulé "Genèse d'une écriture de l'absurde" (signé Cyril Piroux).

On retrouve le même déroutant Paul Duméry dans une étude qui "entend explorer l’épaisseur intertextuelle de ce type de personnage à travers son faire et son être dans quatre romans : Aux abois de Tristan Bernard, La Nausée de Jean-Paul Sartre, L’étranger d’Albert Camus et Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud."

Deux passages :
"L’ambiguïté qui entoure ce personnage [Duméry] réside dans son caractère inoffensif."

"Les destins de Duméry, Meursault et Haroun subissent la fatalité du feu croisé d’un crime ; ployant sous la solitude et l’ennui, ils ne parviennent guère à s’en défaire. Leurs crimes sont élucidés mais les mobiles demeurent singuliers. Comment un personnage tel que Duméry, lucide, consciencieux, a-t-il pu commettre un meurtre ?"
La solitude et l'ennui, ainsi que l'indifférence, collent à la peau du meurtrier et font du roman de Bernard une sorte d'aporie du genre policier. L'effet procuré par le récit ne vient pas des événements rapportés, mais de l'insolente absence de ce qu'on pourrait attendre du récit d'un meurtrier, ceci inspirant l'absurde.

[Écouté à partir du site "Litteratureaudio.com" : téléchargement ici

6 mars 2025

Des chemins entre nous

Dans l'entrée, elle jeta un regard à la canne posée contre le mur, mais sans rien dire. Et juste avant de franchir le seuil, comme je lui ouvrais la porte, elle tira de son sac un livre, qu'elle me dit avoir trouvé en France chez un bouquiniste : Le Grand Meaulnes.

    – Tu l'as sans doute déjà, me dit-elle, l'air un peu embarrassé.

    – Je ne saurais pas le retrouver... Tu vois : ce n'est pas rangé.

Je n'avais pas dix-sept ans lorsque j'avais lu ce roman. Pour la première fois, un texte m'avait ému aussi puissamment que la vie réelle. Étonné, je pris le livre en la remerciant. 

Pourquoi cet ouvrage et pas un autre ? Il était l'un des deux ou trois que j'aurais gardés si j'avais dû abandonner ma bibliothèque, mon logement. L'énigme insoluble du temps, cet écoulement des jours vers le néant, le retour en arrière impossible, l'inexorable dégradation de ceux qu'on chérit et qu'on voudrait retenir, ces thèmes complexes, déchirants, ne m'avaient pas quitté depuis ma jeunesse. Sonia n'avait pas le pouvoir de lire dans mon esprit ; la seule réalité que nous partagions était dans cette contiguïté intermittente de nos vies, la mienne fatiguée, l'autre en sa maturité. Ce livre choisi sur son intuition signifiait-il qu'elle aussi se représentait le labyrinthe des chemins entre nous, et comme moi peut-être trouver un passage ?

 Michel Levy - "Sonia ou l'avant-garde" (2024) [p 230]