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30 mai 2026

Visages du mal

"Congo" - Éric Vuillard
Actes Sud Babel, 2012
95 pages

Qualifiées de "Récit", ces quelques dizaines de pages, 
qui ne revendiquent en aucun cas le statut de livre d'histoire, font plutôt office de pamphlet. 
L'objet en est l'époque de la fin du 19e siècle où les Grands des pays occidentaux "s'emmerdaient" (sic). Leur ambition et leur soif de richesse voulaient un joujou et ce fut l'Afrique qu'ils se partageraient. 
Sans inviter les premiers concernés, à savoir les indigènes africains, peuple ou rois, dont, accessoirement, les négriers s'occupaient depuis quelque temps déjà.

Le début du livre est développé sur un mode caustique qui prête à sourire. Éric Vuillard taille des costards à des sommités, personnages importants comme Bismarck ou les Chodron de Courcel, parmi les quatorze acteurs de la Conférence de Berlin (1884-1885), destinée à partager le gâteau africain. 
D'Alphonse Chodron : "Car on est grand homme de cette façon-là, un peu châtelain, un peu poète ou jardinier, un peu homme d'affaires, président du conseil d'administration de telle ou telle compagnie, prince de la chaussure, négus du charbon, énorme grenouille." [p.21]
Au départ, le roi Léopold II ne désire pas le Congo pour l'État belge, il veut une propriété privée. Il saura dorer la pilule à l'élite européenne en créant l'Association internationale africaine comme paravent philanthropique pour son projet privé d'exploitation des richesses de l'Afrique centrale (caoutchouc et ivoire). 

Progressant dans le récit, Vuillard s'indigne, se fait de plus en plus mordant. Lorsqu'il décrit les frères Goffinet et les violences du tortionnaire Léon Fiévez, l'écrivain ôte ses gants caustiques pour sortir les griffes.
"L'effroi nous saisit en regardant ces photographies d'enfants aux mains coupées, les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes, l'effroi, mais surtout une peine immense, et cette peine, c'est elle qui rapproche sans le vouloir la photo de Wahis [Théophile Wahis, fidèle du roi Léopold II] et celle des enfants, c'est elle qui rapproche les médailles et les moignons, c'est elle qui réclame de voir les carrosses, les loges de théâtre, toutes ces babioles jetées à la face des photographies légendaires pour qu'elles les dévorent." [p.71]
La plupart des pionniers ravageurs du Congo ne répondirent de leurs méfaits devant aucun tribunal. Ils furent décorés. 

Il ne s'agit sans doute pas du meilleur livre d'Éric Vuillard, mais l'avantage de sa lecture, outre les quelques railleries amusantes du début, est de susciter la juste indignation du lecteur affligé par les outrages des premiers colonisateurs du Congo.


26 février 2026

Fontaines de vie (Lebensborns)

Folio Gallimard, 2024 - 310 pages

Le projet Lebensborn, dirigé par le Reichsführer SS Himmler, visait à assurer l'avenir de la race aryenne pure par la sélection d'enfants destinés à devenir l'élite du Troisième Reich. LHeim Hochland, en Bavière, au centre de ce roman, fut l'une des nurseries où le projet fut mis en œuvre, parmi de nombreuses en Europe. Il y eut une pouponnière en Belgique, au château de Wégimont, près de Liège.

Himmler apparaît peu dans le récit, sinon au début, à l'occasion d'une visite protocolaire au Heim Hochland, cadre harmonieux destiné à accueillir les nouveaux-nés de l'ordre SS et leur mère. Renée, française arrivée de Normandie, enceinte d'un soldat allemand, le connaissait déjà d'avant. "Himmler est petit avec un menton fuyant et des yeux myopes, il a l'air doux, il ne l'est pas." [p.42]

L'entreprise d'épuration nie toute dignité humaine. Voici une partie de lettre d'Himmler qui concerne vingt-cinq enfants de Roumanie traités par la VoMI (agence destinée à défendre les intérêts des descendants d'Allemands nés et vivant hors d'Allemagne) :

Du point de vue racial, quelques enfants seulement sont susceptibles d'enrichir notre patrimoine. En tout et pour tout, deux enfants sont valables pour l'adoption. Dix-huit d'entre eux, non valables étant donné leur âge, devront être confiés à des parents nourriciers ou envoyés au travail. Cinq autres devront être totalement rejetés du point de vue racial et biologique. Parmi ces cinq, Agnès Fiala devra être stérilisée étant donné que les jeunes gens dans le camp commencent à s'intéresser à elle. Deux garçons doivent aussi être immédiatement stérilisés; l'un, Nikolaus Reiszer, parce qu'il est tuberculeux, l'autre, George Kuhn, parce qu'il a l'air dégénéré, avec ses oreilles décollées et ses épaules tombantes. (25 août 1941) [p.251]

Au-delà de ces aspects historiques, qu'en est-il du roman ?

L'autrice Caroline De Mulder, belge, née à Gand, chargée de cours à l'Université de Namur, s'est appuyée sur une documentation reprise sélectivement à la fin du livre (Archives d'Arolsen notamment)

L'époque des faits racontés s'étend d'octobre 1944 à la Libération en mai 1945. En alternant des chapitres consacrés à trois personnages, la narration offre l'exploration psychologique de rôles bien distincts dans cette tragédie déshumanisante.

Les trois personnages sur lesquels se focalise le roman :
  • Renée, déjà évoquée plus haut, qui donne bientôt naissance à Arne, un petit garçon dont l'avenir dépendra d'un miraculeux concours de circonstances. Elle est prise entre deux feux : chassée par sa famille et tondue pour avoir fréquenté un soldat allemand, elle subit l'hostilité des Allemandes du Heim Hochland en tant qu'ennemie.  
  • Marek, polonais, rescapé de l'enfer de Dachau, en vit un autre en travaillant sous étroite surveillance dans le Heim Hochland. Violemment battu à la moindre incartade, il lui arrive de se nourrir d'épluchures, de boire l'eau vaseuse d'un étang et dormir dans la vermine. Renée dépose de temps en temps un bout de pain beurré à proximité de l'endroit où il se terre.
  • Helga, infirmière allemande dévouée, cherche à remplir son rôle de son mieux, obéissant au médecin directeur de la nurserie. Avec cette arrière-pensée : "Je n’ai pas à m’occuper de ce que je pense. Mon devoir est d’obéir." Helga oscille entre obéissance et désir de repentance lorsqu'elle prend conscience de la banalisation du Mal auquel elle participe.
L'approche des troupes alliées en 1945 voit se défaire l'organisation des maternités nazies. La débâcle se précisant, des feux sont allumés partout autour de la nurserie pour détruire tous les documents compromettants. 

Cette œuvre, révélatrice d'un univers glaçant, est écrite avec "un grand soin toujours accordé à la langue tout en laissant la primauté au récit, mais l'art des phrases éclatées, sonores n'est jamais loin." ("Le Carnet et les Instants"). 

En racontant le destin de cette fabrique d'enfants au sang pur, Caroline De Mulder aborde un aspect particulièrement sensible de la chute d'un empire monstrueux.

12 octobre 2025

Meurtriers de la fleur de lune

Pocket, 2018 - 425 pages

Vers 1870, les terres des indiens Osages au Kansas sont vendues et la tribu est déplacée vers le Territoire Indien de l'Oklahoma (voir carte wikipédia en 1890). Ayant acheté leur propre réserve, les Osages conservent les droits miniers sur leur terre.

En 1894, de grandes quantités de pétrole ont été découvertes sous la vaste prairie leur appartenant. Au début du 20e siècle, les amérindiens Osages ont négocié et conclu avec le gouvernement américain un accord qui confirmait leurs droits miniers. Les sous-sols de la réserve contenant de grandes quantités de pétrole brut, ses membres bénéficièrent des redevances issues de sa production. Les entreprises et le gouvernement ont envoyé aux Osages des sommes qui, dans les années 1920, ont considérablement augmenté leur richesse. Durant l'année 1923, les Osages gagnèrent 30 millions de dollars en redevances. [Soit plus de 400 millions de $ actuels]

Cette manne considérable fut la cible d'une foule de comploteurs, de race blanche principalement, où l'on comptait aussi bien des hors-la-loi que des juristes, avocats et magnats de tous bords. Dans les années 1920, il est considéré que des dizaines d'amérindiens osages ont été assassinés pour accaparer leur argent. 
Cette évaluation comptée en dizaines est largement sous-estimée, comme le démontre le volumineux dossier établi par David Grann. 

Les investigations auxquelles s'est consacré l'écrivain journaliste, racontées scrupuleusement, révèlent des crimes bien plus nombreux et des corruptions et trahisons sans mesure. Le propre époux d'une Osage, prénommée Mollie, fit partie des rapaces prêts à tout pour s'emparer des biens des Indiens. Il s'agit d'Ernest Burkhart qui finit, lors de l'enquête menée par le valeureux Tom White, agent du Bureau d'Investigation, par se retourner contre les canailles au sommet de la pyramide avide. Parmi celles-ci, on ne peut manquer d'épingler l'ignoble et fier William K. Hale, quasiment intouchable grâce à ses relations criminelles et ses protections politiques.
Mollie Kyle - Burkhart
David Grann revisite les lieux dans les années 2012. Il rencontre des descendants osages et se voit replongé dans de nouvelles archives qui l'invitent à poursuivre son enquête. Il y découvre un tas d'autres assassinats et corruptions impunis. La 4e de couverture parle d'une "enquête époustouflante" et c'est bien le cas.
 
Au bout du livre, Grann s'évertue à remercier tous ceux qui y contribuèrent et cite une multitude de sources qui lui ont permis de tirer du néant cette période funeste. C'est durant celle-ci que l'Amérique tournait le dos au Grand Ouest pour entrer dans l'ère industrielle, qui coïncidait avec la naissance du F.B.I.. Edgar Hoover, premier patron égocentrique du Bureau of Investigation, tira sa gloire du succès de cette enquête monumentale. Il eut peu de mots pour honorer Tom White, l'homme qui fit un travail colossal dans les affaires qui anéantirent tant d'Osades. 

Le travail de David Grann dénonce ce manque de gratitude et valorise l'action des agents du Bureau.

"La note américaine" / "Killers of the flower moon" n'est pas à proprement parler un livre passionnant comme peut l'être un roman policier, car il est très fouillé et s'intègre dans une démarche historique. En découvrant le scandale des assassinats d'Osages par balles, empoisonnements et incendies, l'indignation prend le dessus sur le plaisir de parcourir ce lourd dossier bien rédigé et exhaustif. 
Les pages consacrées au procès à rebondissement de l'ignoble Edgar Hale m'ont particulièrement captivé. [À ce propos, Grann cite un historien local qui s'aventura à dire que ce procès fut l'objet d'une couverture médiatique beaucoup plus impressionnante que celui tenu dans le Tennessee la même année, lors duquel l'instituteur John Thomas Scopes fut accusé d'avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves.] [p.267]

Il est clair que l'aspect historique doit être salué et la recherche opiniâtre, souvent vaine, des coupables dans cette triste chronique est une valeur à placer haut. C'est la meilleure gratification que nous procure la lecture de "La note américaine".

La Fleur de Lune du titre choisi par David Grann est une plante dont la fleur, en forme de drapeau blanc, symbolise la pureté, la sérénité et la prospérité.


Extrait à venir.

17 février 2025

Collector

Par Beau Riffenburgh
Sélection Reader's Digest - 
2011
Adaptation française de "Titanic rememberd 1912-2012"
publié en 2008 aux États-Unis

Les trois reproductions de doubles pages qui suivent (déployée pour la première) sont utilisées pour la présentation en ligne de l'ouvrage. Elles donnent un aperçu du livre luxueux qui compte 130 pages largement illustrées. 
Puisque l'accent y est mis sur les images, je me suis surtout attaché au plaisir des yeux, tout en parcourant le texte en diagonale, qui, pour ce que j'en ai lu, n'apporte rien de neuf par rapport à mes lectures précédentes. 
Il est toujours délicat de reconstituer la réalité des faits : pour preuve, j'ai rencontré dans ce livre une information paradoxale à propos du cargo "Californian" (voir "Le Titanic - Vérités et légendes"), qui aurait été situé à 8 km du Titanic sombrant. J'ai tendance à faire davantage confiance aux éléments qui conduisirent à l'enquête de 1992 : ceux-ci le localisent à 32 km. Le commandant Stanley Lord était suspecté de ne pas avoir prêté assistance alors qu'on devait apercevoir les fusées des naufragés à cette distance.




Le volume comporte des pages en forme d'enveloppes qui renferment des reproductions de quarante documents divers : dessins, plans, affiches publicitaires, lettres, télégrammes, coupons, etc. Deux dépliants grand format reproduisent le plan d'origine et celui des aménagements intérieurs. 
Un ouvrage prestigieux et incontournable pour les collectionneurs.

Celui dont je dispose temporairement, en parfait état, provient du réseau des bibliothèques de la province. J'ai l'impression qu'il est difficile de le trouver en bon état, sous forme reliée, avec tous ses documents volants au complet. Les seuls exemplaires disponibles à la vente sont hors de prix ; je ne sais comment se présente la version brochée. Voir aussi éventuellement du côté de l'original américain "The Titanic remebered 1912-2012".

***

Avant de clôturer cette série de comptes rendus sur le Titanic [clic sur Titanic dans Catégorie en bas de cette page], clôture provisoire s'il en est, tant est vaste la bibliographie portant sur ce bateau, je trouve utile d'afficher un récapitulatif tiré du livre de Paul-Henri Nargeolet "Dans les profondeurs du Titanic". 
Aide-mémoire, il offre des chiffres essentiels sur le paquebot et son naufrage.



6 février 2025

L'adolescence des submersibles

François Guichard
Éditions Locus Solus, 2024
410 pages

Sous le titre "Premières armes - L'appel du large", on lit Roman. L'auteur s'en explique dans une note qui précède la description succincte de chaque protagoniste : "Les personnages de ce roman historique ont tous existé mais leurs personnalités, leurs sentiments et leurs actes relèvent de la fiction". Conserver le vrai nom des marins est, pour le contre-amiral François Guichard, une façon de leur rendre hommage et éviter qu'ils ne tombent dans l'oubli, quitte à leur attribuer des actes inopportuns qu'ils n'ont pas posés. Hommage incongru, mais passons.

Ancien commandant de sous-marins nucléaires, l'auteur est maintenant chargé de la fonction Histoire de la Marine française. Il est l'auteur de "Premières plongées – Vingt milles nautiques sous la mer" (2022), qui relate les balbutiements des submersibles avec le prototype révolutionnaire du "Plongeur" en 1863 [ce dernier inspira Jules Vernes pour le Nautilus]. Ce livre a été réédité trois fois et primé à plusieurs reprises.

Dans la foulée, par l'entremise de garçons répondant à l'appel du large, François Guichard raconte l'apparition des premiers submersibles appelés à combattre sous l'eau : ils eurent pour nom le "Morse" et surtout le "Narval" et le "Korrigan", ces deux derniers conçus par Maxime Laubeuf, ingénieur du Génie maritime, considéré comme le père des sous-marins français. Ses conceptions s'opposaient à celles de Gaston Ramazzotti (le "Morse") et Gabriel Maugas (le "Farfadet").

Grossièrement résumée, disons que l'originalité du "Narval" de Laubeuf était sa double coque. Les espaces entre coques intérieure et extérieure servent de ballasts, qui se remplissent ou se vident d'eau selon que le bateau plonge ou fait surface (cette innovation fondamentale sera adoptée par toutes les marines du monde et est toujours d'usage dans les sous-marins modernes). Pour le premier "Narval", deux moteurs électriques alimentés par accumulateurs permettent le déplacement en immersion. Un moteur à vapeur (chaudière pétrole lourd) propulse le bateau en surface et permet de remplir les réservoirs d'air comprimé servant à chasser l'eau des ballasts.
La coque extérieure est adaptée à la navigation en surface grâce à un dessin qui autorise une meilleure vitesse. Cette coque n'est soumise à aucun effort (pression de l'eau) lors de la plongée, au contraire de la coque intérieure. 

L'auteur mêle l'histoire anecdotique des marins, les paysages attachants de la côte française, de Cherbourg à Saintes, avec les luttes d'influence entre polytechniciens concepteurs des machines, politiciens et officiers responsables, soucieux de faire progresser la marine française dans une voie favorable. S'y ajoutent des descriptions techniques où l'on aurait apprécié des notes de bas de page : ce que sont les ballasts, les purges ou une ligne de foi, ne fût-ce que pour les néophytes.
La prose est quelquefois déroutante "...la rade se transforma en véritable Tatare où les monstres d'aciers aux cent canons jouaient le rôle des Hétaconchires" (mythologie grecque).

Tout cela donne un volume intéressant, généralement facile à lire, mais tous les amalgames qu'il comporte, même bien dosés, m'ont embarrassé. L'aspect romanesque ne faisait pas partie de mes attentes lorsque j'ai demandé le livre lors de l'opération Masse Critique : mea culpa, j'avais négligé de lire attentivement la présentation.

Au bout de deux cents pages, la lecture m'ennuyait. Je sais que le livre a trouvé et trouvera ses lecteurs, il n'est simplement pas venu à point pour moi, même si j'y ai pioché quelques informations importantes sur les submersibles du tout début du 20e siècle. 

Merci Babelio et vifs remerciements aux éditions "Locus Solus" qui m'ont fait parvenir l'envoi rapidement avec un marque-page dédié et un catalogue luxueux de leurs publications 2024.


23 janvier 2025

Le naufrage : ombres et certitudes

Perrin éditeur, 2018
250 pag
es
"Contrairement aux films Titanic de 1943 et A Night to Remember de 1958, il n’y a pas eu de panique. Au contraire, des hommes et des femmes de toutes conditions ont attendu stoïquement la mort. C’est peut-être pourquoi le naufrage du Titanic occupe une place si particulière dans la mémoire collective." (Gérard Piouffre)

S'il est un livre qui élucide exhaustivement et avec rigueur les questions que pose le naufrage du Titanic, celui que propose Gérard Piouffre émerge, car il dispose d'une vaste masse de documents dont témoigne la bibliographie en fin de volume. Historien de la marine, Chevalier de l'ordre du Mérite maritime, avec de bonnes connaissances techniques (bien qu'il ne soit pas marin), il objective impartialement les événements et le comportement de chacun à bord, qu'il s'agisse de richissimes passagers, de marins, officiers et matelots, ou d'émigrants. 

Après avoir exposé de nombreux faits et aspects techniques dans les comptes rendus précédents ...

Dans les profondeurs du Titanic - Paul-Henri Nargeolet
Les enfants du Titanic - Navratil Élisabeth
Les secrets du Titanic - Rupert Matthews

... je vais, grâce à cet ouvrage, les compléter et revenir sur ceux que l'on a laissés dans l'incertitude ou dans l'ombre afin d'y apporter, pour la plupartun éclairage définitif.

L'ouvrage est réparti en trente chapitres qui répondent à des questions telles que : "Le commandant et les officiers étaient-ils ivres ?", "Le Titanic pratiquait-il une forme de ségrégation sociale ?", "Un choc de face aurait-il épargné le navire ?", "Le naufrage a-t-il entraîné la faillite de la White Star Line ?", etc.
L'auteur traite les matières en profondeur : ainsi, la description de la fabrication et de la pose des rivets – travail titanesque, il y en avait 3 millions pour ce paquebot – occupe cinq pages et celle des plats des menus du restaurant de première classe est détaillée, de l'entrée au dessert, pour chaque service. On constate que les menus de troisième classe dépassaient largement en qualité et quantité ceux du quotidien des gens qui l'occupaient. On mangeait mieux qu'à terre sur le Titanic.

Ségrégation sociale : les trois classes du Titanic étaient bien séparées les unes des autres par des portes cadenassées, ceci à la demande des États-Unis (immigration).

Les légendes – un sarcophage de momie jetant le mauvais sort, par exemple  et plusieurs prémonitions que manifestèrent certain(e)s sont abordées et démontées, mais libre à chacun d'y prêter foi. 

Les rivets retrouvés cassés près de l'épave. Explication très détaillée de leur fabrication pour aboutir à la conclusion qu'il est difficile de conclure ce qui a provoqué leur rupture : s'il s'agit du choc avec l'iceberg ou avec le fond marin, le bateau heurtant celui-ci à 74 km/h (et non 50 km/h comme avancé dans le livre de Nargeolet). Mention de l'Explorer, bateau contrôlé et bien entretenu, aux tôles non rivetées mais soudées, donc plus solides, qui heurta un iceberg en 2007 et coula néanmoins malgré sa conception moderne adaptée à la navigation polaire : "Dans la lutte implacable du vaisseau d’acier contre le vaisseau de glace, ce dernier a toujours le dernier mot", écrit solennellement Piouffre.

L'Explorer, en 2017, coula après avoir heurté
 un iceberg de nuit, sans pertes humaines.

Sur le chantier britannique Harland & Wolff (les propriétaires du bateau sont américains, le savoir-faire anglais) où fut construit le Titanic, on déplora huit morts, ce qui est peu : "Dans les autres chantiers, on admet qu'un tué par tranche de 100 000 livres sterling dépensées est une norme acceptable"Cette façon d'envisager les choses est abrupte, mais fait tristement partie du monde industriel. Le Titanic coûta 1 500 000 livres sterling, l'équivalent de 150 millions de dollars des années 2000. 

Considération consternante, le Titanic n'avait pas assez de canots de sauvetage : 1178 places disponibles pour 2201 passagers et si le paquebot avait été complet pour sa traversée inaugurale, il aurait embarqué 3547 personnes dont 2369 auraient été sacrifiées.
Ces embarcations ont mauvaise réputation : elles bouchent la vue, coûtent cher et sont difficiles à manœuvrer. On déplore qu'avant le départ de Southampton, on bâcla les exercices avec deux canots et des essais à pleine charge ne furent pas effectués (ne fût-ce qu'avec des sacs de sable), car lors du naufrage, on chargea trop peu les premiers canots par manque de confiance dans la solidité des installations d'évacuation (palans des bossoirs).

Les accusations d'alcoolisation de l'équipage et des officiers sont fantaisistes, le Titanic était le fleuron de la White Star Line et personne n'aurait osé enfreindre le règlement strict en buvant un seul verre en service. C'est l'avis formel de l'auteur.

Le Titanic se livrait-il à une course au record ? Au début du 20e siècle, le Ruban Bleu était décerné au paquebot ayant effectué dans le temps le plus court la traversée le l'Atlantique nord dans le sens est-ouest. Ce sont les navires de la compagnie britannique Cunard qui emportèrent ce trophée, réalisant la traversée en moins de cinq jours. Or ces "lévriers", à l'opposé des paquebots de la White Star, vibrent fort, sont effilés, donc sensible au roulis par mer calme, développent une puissance de 76 000 chevaux et leur consommation de charbon est énorme.

Le Mauretania de la Cunard détenteur du Ruban Bleu de 1907 à 1929.

Les trois géants de la White Star (Olympic, Titanic, Gigantic/Britannic) sont des paquebots différents, plus luxueux, leurs structures ne vibrent pas afin d'assurer le confort des passagers et ils développent dans les 46 000 chevaux, soit beaucoup moins que le Lusitania ou le Mauretania. Une arrivée à New York une nuit plus tôt aurait d'ailleurs été contre productive pour la compagnie, car des discours officiels, la presse et des curieux attendaient le bateau pour le lendemain matin. L'argument de la course au record tombe complètement. Mais il ne fallait pas traîner, c'est évident, vu l'ordre du commandant de maintenir la vitesse. 

Quant à la présence anormalement élevée d'icebergs à cette latitude, il y eut négligence des avertissements venus des navires alentour, moins par désinvolture des officiers ou du commandant Smith, que par un grave problème de surcharge des communications TSF (morse).
En 1912, la TSF était une nouveauté et les passagers en raffolaient, même si les tarifs étaient très élevés. On envoyait des messages à ses proches pour dire qu’on allait bien et qu’on était heureux d’être à bord du géant des mers, mais on utilisait surtout la TSF pour faire des affaires. Le goulot d'étranglement de la TSF fut un élément qui a favorisé la catastrophe.
Le télégraphiste était surchargé de messages commerciaux et personnels des passagers et il ne pouvait suivre correctement les communications avec les bateaux qui avertissaient de la présence de glaces. Les "sans-filistes", employés par la Marconi wireless Telegraph Co. Ltd, étaient conscients que les passagers les faisaient vivre, même si tous les messages concernant la navigation auraient dû être prioritaires.
Le commandant Smith était-il en possession ou non de toutes les informations alarmantes ? Si oui, aurait-il en ce cas diminué la vitesse de son bateau ? À mes yeux, cette dernière reste la cause primordiale du naufrage.

Lors de la commission d'enquête américaine en avril 1912, le sénateur demanda à une des vigies si, muni de jumelles, il aurait vu l'iceberg plus tôt. La réponse fut positive.
Les jumelles marines étaient des instruments optiques de précision qui coûtaient une petite fortune à l'époque. Pour éviter qu’on ne les vole, l’officier responsable avait toujours soin de les mettre sous clé aux escales. Une succession de méprises va toutefois obliger les vigies du Titanic à s'en passer. Ceci découle de mutations d'officiers, dont l'un, parti pour un autre paquebot, oublia de signaler qu'il avait enfermé celles des vigies dans un placard de sa cabine. 
Ceci dit, il y avait neuf paires de jumelles sur le bateau, pour les officiers, le commandant et le pilote sur la passerelle : pourquoi cette dernière n'a-t-elle pas été confiée aux vigies ? Mystère.
©RMS Titanic, Inc
À propos de la collision, ce qui a été écrit dans les billets précédents est correct : pour éviter l'iceberg, le second Murdoch a ordonné de virer à gauche toute (bâbord) et stop ou machine arrière (inversion des hélices latérales) : l'hélice centrale s'arrête dans les deux cas et n'envoie plus aucun flux d'eau sur le safran, ce qui augmente le rayon de giration du bateau.
L'hélice centrale est bien visible devant le safran.
© Vasilije Ristovic

Information supplémentaire : il y a bien eu deux ordres successifs «bâbord» puis «tribord» comme l'affirme Élizabeth Navratil dans "Les enfants du Titanic". Constatant que le paquebot se comportait comme une voiture survireuse qui dérape de l'arrière dans un virage, Murdoch donna l'ordre de contrebraquer, c-à-d de virer à tribord, manœuvrant en S autour de l'iceberg. Cela faillit réussir. [Le plus récent drame du Costa Concordia (2012) témoigne de cette façon qu'ont les bateaux de survirer lors d'un virage court : voyant qu'il allait heurter le rocher de Scole sur sa gauche, le commandant Schettino ordonna barre à tribord toute, mais l'arrière glissa en survirage et percuta des rochers par bâbord arrière.]

Dernier point litigieux : il concerne la non-assistance du Californian, probablement à portée de vue du Titanic qui lançait des fusées de détresse. Sa position fit débat : on ne calculait pas alors la position d'un navire comme aujourd'hui, il était beaucoup plus laborieux d'obtenir un point précis (il fallait surtout disposer d'une horloge à l'heure exacte, or celle de la passerelle du Californian semblait décalée d'une heure par rapport à celle du Titanic). Après la découverte de la position de l'épave, il devint évident que les deux navires étaient assez proches, 19 milles (35,25 km), ce qui fit ouvrir une nouvelle enquête en 1992. Sa conclusion fut que les fusées avaient été vues par le commandant Lord sur le Californian, mais n'avaient pas été interprétées comme des signaux de détresse.
On déduisit aussi qu'un plus petit bateau "fantôme" circulait entre les deux, il pourrait s’agir de la goélette Samson qui, n’ayant pas de radio, n’a pas compris qu’une tragédie se jouait à proximité. Mais aucune certitude n'est établie.
Le Californian, cargo mixte de 136 m,
Royaume-Uni

Tout ce qui est développé ci-dessus, malgré sa longueur, est fortement résumé et tous les thèmes ne sont pas abordés par mon compte rendu. Les récits et explications exactes sont complexes. Les personnes passionnées par le naufrage et par ce bateau hors norme, trouveront leur bonheur dans les explications approfondies du livre de Gérard Piouffre.

Pour terminer le cycle sur ce naufrage, il me reste à présenter dans les jours qui viennent le beau livre "Titanic, 1912-2012" de Beau Riffenburgh. 

14 novembre 2024

Ivette, féministe médiévale

Le Livre de Poche, 2009 (178 pages)

Ivette (1158-1228), dite aussi Juette, vivait à Huy, petite ville belge sur la Meuse, à une trentaine de kilomètres en amont de Liège. L'abbaye de Floreffe, où elle repose aujourd'hui, se situe à 40 kilomètres de Huy, sur la Sambre qui conflue avec la Meuse à Namur.

Me plonger dans l'histoire médiévale sur les traces d'une sainte laïque n'est pas dans mes habitudes de lecture, mais les débats historiques intenses qu'elle suscite m'ont poussé à approcher cette insoumise, outre le fait que le roman reçut maints éloges. Après quelques pages, j'ai été saisi par la plume sobre et poétique de Clara Dupont-Monod : Le Temps évoque "un style gracieux, elliptique et sensuel à la fois" ; La Libre écrit "tout d'ardeur d'âme, ce livre est œuvre de poète"

L'autrice présente le récit en alternant les monologues de Juette et de son confident, le jeune chanoine Hugues de Floreffe, captivé par cette personnalité animale, secrète, rêveuse : "Juette l'ignore, mais elle me montre l'essentiel de la religion : cette part d'enfance qu'il faut porter en soi pour se montrer confiant et s'en remettre à une puissance supérieure".

Juette rêve de légendes, de chevaliers qui sont pour elle des apôtres, de scènes de bataille, de toutes choses qu'elle nomme "ses histoires", qui semblent remonter de la Meuse vers sa demeure, à côté de l'église Saint-Mengold. Elle aime s'asseoir sous un arbre, pieds nus, les yeux rivés aux diamants scintillants du soleil sur le fleuve. Élevée dans une discipline qui vise à faire d'elle une bonne épouse, presque recluse déjà, elle est rétive aux matinées de couture, à sa mère austère qui l'examine, palpe ses membres maigrichons et la lave à seaux d'eau. 
À 13 ans, elle est mariée à un homme qu'elle ne connaît pas, qui la dégoûte, pour lequel elle doit ouvrir les jambes à la concupiscence puis au passage d'un enfant sans vie. Elle souhaite la mort de son mari dont elle eut finalement deux enfants. Un matin, elle le trouve froid et raide à ses côtés.

Elle refuse un second époux et est emmenée par son père devant le Prince-Évêque de Liège qui accepte néanmoins de la laisser vivre librement, selon son choix.

Elle se consacre, suivant les conseils de son père, à l'éducation de ses fils, mais avant tout aux soins des lépreux et au bien-être spirituel de sa communauté de femmes. Elle possède un don de conseil et d’écoute exceptionnel. Pour elle, la foi compte plus que la religion. La haine des hommes "qui ouvrent le corps des femmes" et du clergé opulent et corrompu, son combat mental avec le démon l'amènent à vivre en ermite, recluse dans une léproserie en bord de Meuse. 
"Je sais qu'en ville les détracteurs sont aussi nombreux que ses admirateurs. J'ai déjà entendu des groupes railler ses « extases ». Ce qu'ils ne savent pas, c'est que Juette n'a plus peur. Et après ? La folie est une paix comme une autre." [propos de Hugues]

L'histoire d'Ivette de Huy s'inscrit dans la lutte de l'Église romane catholique, aux 12e et 13e siècle, contre les hérésies, le mouvement vaudois, le catharisme et les communautés dissidentes comme celle que l'insoumise rassembla autour d'elle, avec ses visions et ses transes. Elle échappa toutefois aux persécutions du clergé.

Le récit de sa vie, parvenu intact jusqu'à nous, a été écrit par le religieux Hugues de Floreffe, le confident et ami.

Roman d'une grande richesse qui en dit beaucoup sur les mœurs de l'époque et qui offre, dans un écrin poétique et féministe, un vif portrait de femme.

Au plan purement historique, on peut se référer à "Dames du XIIe siècle" de Georges Duby. L'évêque de Liège actuel, Jean-Pierre Delville, a consacré une conférence aux saintes hutoises en 2023.

En couverture : Élisabeth de Hongrie par Marianne Stokes (1895)

26 juillet 2024

La der des ders pour les jeunes

Illustrations de Édouard Groult

Merci aux éditions Sedrap qui, sollicitées par Babelio, ont prestement corrigé leur distraction (voir billet du 17 juin) et me permettent de vous proposer un compte rendu de "Petit-Jean des poilus" de Michel Piquemal (Masse Critique Jeunesse de mai).

Le livre est dédié à Louis Pergaud, l'auteur de "La guerre des boutons", fauché en 1915 par la Grande Guerre. Le livre, destiné aux 8-12 ans, comporte deux parties. 

D'abord l'histoire de Jean, dix ans, qui loge avec sa grand-mère à quelques kilomètres du front. Des soldats sont envoyés en repos au village pour quelques jours, dont un sergent, Monsieur Jean, qui reçoit l'hospitalité dans leur demeure. Jean lui laisse son lit et dort avec sa grand-mère. Le père du gamin est mort peu après sa naissance, de sorte que l'amitié avec ce brave poilu le comble de bonheur. Les voyant tout le temps ensemble, on finit par surnommer le garçon Petit-Jean. Puis retour au front... De nouveau au repos, fatigué et amaigri... Au front encore... Vous devinez la suite.

La seconde partie du recueil reprend quelques lettres, correspondance de soldats avec leurs proches. Il est pénible de lire les intarissables espérances de gens qui s'attendent et qui furent vaines, la faute à un tir ennemi, une explosion d'obus ou des gaz létaux.
Extrait de lettre : Josette à son mari Émile Louis D. (28 juin 1916)
[...] 
Mon amour, quand seras-tu à mes côtés, quand aurai-je le bonheur sans égal d'avoir mon tant Aimé ? Il me tarde. Que je languis, mon chéri !
Bonsoir, à demain, j'ajouterai à cette lettre un petit mot. Reçois tout mon cœur dans un long baiser. Grosses bisettes de ton lutin. Ta grande chérie qui t'aime.
[Mot ajouté]
Le 29 juin 1916, 7 heures et demie
Reçois de Pierrot et de ta femnotte beaucoup de bisettes. Nous ne t'oublions pas un seul instant et nous joignons toute notre tendresse. Ta tienne Josette. 
[Émile Louis mourra au combat en août 1917, sans savoir revu Josette et Pierrot.]
Porte-plume réalisé dans les tranchées avec des douilles.

Un livre soigné (petit format carré, feuilles satinées, reliure solide), conçu pour expliquer et transmettre aux plus jeunes le souvenir de cette guerre, dont on disait, à l'Armistice de 1918, qu'elle était la dernière des dernières.

20 mars 2024

Chasse au trésor

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj

J’ai choisi cette lecture pour avoir retenu la passionnante aventure de l’Endurance (l’explorateur Shackleton) prisonnier des glaces antarctiques et lu les récits maritimes d’Edouard Peisson qui décrivent bien la manœuvre de navires propulsés par des chaudières à charbon, lorsqu’ils sont en danger de naufrage. Avec le Wager, nous reculons au 18e siècle, avec de magnifiques voiliers dont la taille et la vocation tranchait avec leur grande fragilité. Le chêne massif dont ils étaient faits est un matériau robuste, mais vulnérable à la corrosion des intempéries et de l’eau de mer. Au 17e siècle, on découvrit que certains navires étaient si vermoulus qu’ils risquaient de couler à leur mise à l’eau. Les vaisseaux de ligne devaient être reconstruits après chaque périple, car ils avaient une durée de vie moyenne de 14 ans.

David Grann, en bon journaliste, s’est remarquablement documenté, tant au plan technique qu’historique. Il a eu recours à des documents d’époque, journaux de marins, etc. ainsi qu'aux compétences de spécialistes (notes et bibliographie occupent 30% du volume).

Le Wager, en 1740, faisait partie d’une escadre de l’Empire britannique ayant pour mission de s’emparer du trésor d’un galion espagnol naviguant dans les mers du Sud. Pour ce faire, il fallait passer le cap Horn réputé pour ses terribles tempêtes, surtout en dehors de l’été austral. Notre navire n’y échappa pas et se fracassa sur les récifs d’une île - désormais île Wager - où se réfugièrent les naufragés.

S’ensuivirent les maux classiques, faim et mutineries - le commandant Cheap avait-il négligé le sort de ses marins afin de poursuivre à tout prix la mission de la Navy ? - auxquelles s’ajoutèrent les ravages du scorbut (cette maladie causée par un déficit en vitamines C tua alors plus de marins que les combats au canon, tempêtes, naufrages et autres maladies réunis).

Les survivants, ayant rafistolé des embarcations du Wager démantibulé, se scindèrent en deux groupes: l’un opta pour le retour à la maison et, emmené par canonnier dissident Bulkeley, remonta par le détroit de Magellan vers le Brésil, tandis que les fidèles au capitaine Cheap, avec l’aide d’indigènes, poursuivirent vers le Pacifique, espérant trouver l’armada espagnole sur l’île de Chiloé. Qu’auraient-ils pu entreprendre avec un seul canon et des mousquets ?

Le Centurion, navire principal de l’escadre, sous les ordres du commodore Anson, franchit le cap Horn et pourchassa le galion convoité jusqu’en mer de Chine. Il le maîtrisa et s’empara de son butin. La description du combat que se livrèrent les deux vaisseaux sont d’excellentes pages.

Le 15 avril 1746, une cour martiale siégea afin de juger les protagonistes de l’affaire du Wager : elle accoucha d’une souris. Les insurgés ainsi que le capitaine Cheap furent acquittés.

"[...] l’Amirauté avait certainement de bonnes raisons de vouloir voir cette affaire s’effacer des esprits. Exhumer et examiner l’ensemble des faits incontestables qui s’étaient produits sur l’île – les pillages, les vols, les flagellations, les meurtres – aurait fini par saper un principe fondamental par lequel l’Empire britannique tentait de justifier sa domination d’autres peuples : en l’occurrence, l’affirmation que ses forces impériales et sa civilisation étaient par nature supérieures. Et l’idée que ses officiers étaient des gentilshommes, et non des brutes."

L’auteur aborde dès lors les aspects politiques et économiques de cette histoire. À l’ère des grands empires, les navires marchands anglais étaient empêchés de commercer avec les ports d’Amérique latine contrôlés par l’Espagne. Les Anglais contournaient bassement cette interdiction en obtenant le droit de céder près de 5.000 esclaves africains par an dans les colonies espagnoles. Les marchands anglais se servaient dès lors de leurs navires pour acheminer en contrebande sucre et laine.

Pour rallier l'opinion en faveur d’une guerre qui étendrait leurs possessions coloniales et leurs monopoles commerciaux, les Britanniques utilisèrent la façade vertueuse de la guerre de l’oreille de Jenkins, considérée comme une fable par Edmund Burke.

Notons aussi que si Anson s’empara d’un butin conséquent de 400.000 livres lors de l'expédition contre le galion qui coûta la vie à 1300 fils d’Albion sur les 2000 que comptait l’escadre, soit une débâcle, cette guerre - l’aventure qu’on a lue ici n'en fut qu’un épisode - coûta 43 millions de livres au contribuable.

Je propose de poster prochainement un extrait du livre qui rejoint le cadre politico-économique esquissé dans les derniers paragraphes de ce billet.

10 avril 2023

Sortie d'Indochine

Difficile de dire si l'on sort plus indigné que dégoûté d'un tel livre. Éric Vuillard le conduit à son habitude avec une détermination véhémente, une rage presque, qu'il canalise en un texte cinglant et élégant.

La guerre en Indochine, d'abord française, puis américaine au Vietnam, a coûté quatre cent mille morts du côté des forces « occidentales » et trois millions six cent mille Vietnamiens, autant qu'allemands et français réunis en 14-18. Vuillard écrit un pamphlet romanesque sur le fiasco français de cet engagement militaire (1946-1954). Il n'y avait aucun colon européen où eurent lieu les combats ; derrière les furieuses batailles où des hommes moururent, se cachaient des capitaux et des chiffres d'affaires : des sociétés anonymes françaises, celles des mines d'étain de Cao Bang, des charbonnages du Tonkin, des gisements aurifères d'Hoa Binh, etc.

Lors de la défaite de Diên Biên Phu, déjà lors de la bataille de Cao Bang (cinq mille morts), la banque de l'Indochine n'était plus là : "dès le début de la guerre, la banque avait discrètement arrêté d'investir, elle s'était très vite débarrassée de ses positions indochinoises, faisant transiter ses fonds vers des cieux plus cléments." À savoir le financement des corps expéditionnaires de l'armée française, pour s'enrichir d'une guerre qu'elle fuyait. Une fois le conflit meurtrier terminé, alors que militaires et politiciens avaient mené une guerre inefficace et menti sur les chances de victoires, la banque affichait une santé insolente. 

"Il [Émile Minost, président de la banque de l'Indochine] se pencha en arrière, ferma les yeux, et soupira. Il entendait le vacarme de la circulation, sentit la voiture tourner à droite, freiner, puis repartir. Il rouvrit les yeux. Il passait la Seine, et il jeta un œil au flot gris. Ce n'étaient pas des monstres, se dit-il, c'étaient leurs fonctions qui exigeaient d'eux des sacrifices. Le holding de la banque représentait une concentration monstrueuse de pouvoir, que pouvait-on y faire ! D'un geste gracieux, il se lissa à nouveau la moustache, et le raffinement de sa personne lui sembla soudain plaider pour lui, comme un équivalent moral."

Le crépuscule de la politique coloniale française est incarné ici dans ce qui n'est pas vraiment un roman historique, mais une sorte de mise en scène de l'histoire. À côté de nombreuses figures peu reluisantes sous la plume de Vuillard, de Henri Navarre à de La Croix de Castries (couverture), en passant par John Foster Dulles, on retient deux visages : Pierre Mendès France affirmant à la tribune l'évidence de la décolonisation – "lorsque quelqu'un dit la vérité, c'est-à-dire tâtonne dans l'obscur, cela se sent" – puis Patrice Lumumba, dans un cadre différent, "une menace pour les intérêts américains [...] il y a entre son regard déterminé, sa peau noire, son insondable jeunesse et les circonstances de sa mort, une connivence insensée". 

"Une sortie honorable", texte au dualisme appuyé – les puissants et les autres –, évoque des heures peu glorieuses avec une éloquence et une froide ironie qui ébranlent.

21 février 2022

Libra l'antihéros

Traduit de l'américain par Michel Courtois-Fourcy
"C'était l'année où il prenait le métro d'un bout de la ville à l'autre, trois cents kilomètres de rail. Il aimait se tenir debout, à l'avant de la première voiture, les mains bien à plat contre la vitre. La rame fonçait dans le noir. Les gens, sur les quais des stations réservées aux omnibus, fixaient le vide, comme ils avaient appris à le faire depuis des années. Il se demandait vaguement, alors qu'il passait comme une flèche devant eux, qui étaient réellement ces gens. Son corps vibrait à l'unisson des vitesses de pointe. Ça allait si vite parfois qu'il se demandait si on n'était pas en train de perdre le contrôle. Le bruit atteignait des stridences douloureuses qu'il acceptait comme une épreuve personnelle. Une autre courbe délirante. Il y avait une telle charge de métal dans ce vacarme qu'il pouvait presque sentir un goût de fer sur sa langue, comme celui que découvre un enfant en portant un de ses jouets à la bouche." [Babel page 11]
Cet incipit l'annonce, il y a de l'exaltation et du métal, inévitablement des armes, dans ce récit romancé de la vie de Lee Oswald, l'assassin (présumé) de JFK. Au départ, le livre suggère qu'il s'agissait de rallumer l'hostilité des exilés cubains envers Castro, frustrés après l'échec de la baie des Cochons, en commettant un attentat manqué contre le Président des USA, qu'on attribuerait aux communistes castristes. À la source, des anciens de la CIA, plus ou moins liés à Cuba, à ses ressources perdues, à quelques accès d'idéalisme trouble. Le projet échappe finalement à ses initiateurs et au bout, il y a Oswald, cet ancien Marine instable qui oscille d'une vie à l'autre, du ratage au rêve d'être quelqu'un – Libra signifie en anglais le signe du zodiaque de la Balance –, Oswald qui se retrouve à une fenêtre du bâtiment des Archives d'Elm Street à Dallas, muni d'un fusil à lunettes. Un gringalet tout désigné devient l'ennemi numéro un du monde occidental. Il n'y survivra que deux jours. Don DeLillo opte cependant pour un deuxième tireur qui serait l'auteur du terrible impact au crâne du président, visible dans le film 8 mm d'Abraham Zapruder.

Une excellente fiction, plantureuse (650 pages Actes Sud Babel), qui s'attarde sur la dynamique complexe des ramifications de ce qui n'est pas à proprement parler une conspiration de têtes pensantes. Elle restitue un parcours plausible et sensible d'Oswald, crétin pas nécessairement antipathique, raconte le vengeur Jack Ruby et une constellation d'individus issus de milieu mafieux, d'activistes et trafiquants de drogue, avec la CIA et le FBI en toile de fond. 
"...une suite d'incohérences qui parvinrent à prendre forme, à atteindre un résultat grâce, principalement, à la chance. Des hommes habiles et des imbéciles, des indécisions et des fortes volontés, et aussi des conditions atmosphériques." [Babel page 624]
Les cent cinquante dernières pages sont intenses, particulièrement si l'on a connu cette période où la mort violente de Kennedy et les enquêtes controversées marquèrent les esprits. Les dernières lignes prenantes vont à Marguerite, la mère d'Oswald, restée seule avec les fossoyeurs aux obsèques. Deux gamins ramassent un peu de terre en souvenir, lançant le nom de son fils : "Elle se sentait creuse à l'intérieur de son corps et dans son cœur". 

Ce roman "ne se réclame d'aucune vérité littérale", ajoute dans une note Don Delillo, qui préfère y voir un refuge où l'on peut "trouver une manière de penser à cet assassinat, sans se voir imposer ces demi-vérités ou ces multiples possibilités, que charrie un courant de spéculations qui devient de plus en plus fort au cours des années. ("Libra" a été publié en 1988).

11 février 2022

Musil - Bouveresse : l'homme probable (3)

Une section essentielle de "L'homme sans qualités" de Robert Musil figure dans les premières pages: le chapitre 4 où le sens du possible est opposé au sens du réel.
L'homme du possible – Ulrich dans le roman – pense qu'une chose qui est comme elle est pourrait aussi bien être autre. Une importance égale est accordée à ce qui est qu’à ce qui pourrait être, c'est-à-dire que ce qui se produit est entériné mais on garde à l'esprit que ça aurait très bien pu se passer autrement.

La différence entre l'homme du réel et l'homme du possible est que, pour le premier, les possibilités sont pour l'essentiel données et connues, alors que pour le second, elles sont à inventer et à réinventer constamment. Évidemment, le chemin pour croire possible une réalité à peine entrevue est plus incertain et bien moins direct que celui qui mène à une possibilité admise. 

Images de Musil : le poisson qui cherche à happer l'hameçon sans voir la ligne ou celui qui traîne une ligne dans l'eau sans savoir s'il y a une amorce au bout.

Les conséquences de cette disposition : "il n'est pas rare qu'elles fassent apparaître faux ce que les hommes admirent et licite ce qu'ils interdisent, ou indifférents l'un et l'autre...". Musil ne nie pas que cela constitue autant une force qu'une faiblesse : Ulrich dans le roman est souvent dans la contradiction avec ses interlocuteurs et paraît manquer d'initiative et de volonté à leurs yeux. Musil : "À une extraordinaire indifférence pour la vie qui va mordre à l'hameçon correspond chez lui le danger de sombrer dans une activité toute spleenétique.["L'homme sans qualités", Tome I page 42]

L'homme sans qualités découle de l'homme du possible. "Comme la possession de qualités présuppose une certaine joie à les savoir réelles, on entrevoit dès lors comment quelqu'un, fût-ce par rapport à lui-même, ne se targue d'aucun sens du réel, peut s'apparaître un jour, à l'improviste, en Homme sans qualités. ["L'homme sans qualités", Tome I page 42] 

Bouveresse souligne à la fin de l'ouvrage [page 291] le regard de Musil sur l'égoïsme individuel et le capitalisme : pour Musil, c'est une organisation rationnelle et créative, génératrice de progrès, cependant le fondement de l'ordre – tout relatif – qui la caractérise s'appuie sur un autre type de disposition, à savoir la part non appétitive de l'être humain. L'homme non appétitif, qui rappelle l'homme sans qualités, est exposé par Musil dans "Souffles d'un jour d'été" [chapitre 52 du tome II; page 694] : "C'est à la part appétitive de nos sentiments, explique Ulrich à sa sœur, que le monde doit toutes ses œuvres et toute sa beauté, tous ses progrès, mais aussi son agitation et, en fin de compte, son absurde mouvement circulaire.

L'espèce non appétitive timide, vague et rêveuse peut passer pour asociale et nihiliste : "Sa passion n'a pas encore trouvé d'usage réel dans le monde qui est le nôtre" ajoute Bouveresse et d'enchaîner sur l'artiste qu'il y a en tout homme du possible. L'artiste authentique, selon Robert Musil, ne se confond pas avec un refus bavard de la réalité mais manifeste son insatisfaction à l'égard du réel en exprimant qu'il ne constitue pas le dernier mot.


Repères importants dans "L'homme sans qualités" pointés par l'essai de Jacques Bouveresse :

  • Chapitre 4 "S'il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible"
  • Chapitre 72 "La science sourit dans sa barbe, ou : Première rencontre circonstanciée avec le Mal"
  • Chapitre 83 "Toujours la même histoire, ou : Pourquoi n'invente-t-on pas l'histoire ?"
  • Chapitre 103 "La tentation"
  • Chapitre 52 (tome II) : "Souffles d'un jour d'été"

Repères importants de "L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire" :

  • Sur l'homme du possible ou sans qualités : pages 284 (avec chapitre 4 de HSQ tome I)
  • Les sciences et Musil : pages 15 et 151
  • Questions centrales de l'essai : homme nouveau, histoire et probabilités : page 53 et 219
  • Fatum statisticum nœud du problème : page 223
  • Mode non appétitif : page 291
  • Notions scientifiques pour le déterminisme : Appendices I et II 
  
Autre ouvrage de J. Bouveresse :
dix études sur Robert Musil (Seuil, 2001)