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15 juin 2026

"Vies minuscules" commenté

Foliothèque n°120, 2004 - 231 pages

On a beau avoir lu de la littérature de bonne qualité toute sa vie, s'être frotté à des romanciers et essayistes réputés difficiles, s'être coltiné des analyses d'œuvres exigeantes, le lecteur avisé ne viendra pas facilement à bout de "Vies minuscules". 

Par en venir à bout, je veux dire en extraire toute la quintessence, élucider le vocabulaire et certaines propositions ou paragraphes qui paraissent sans lien avec les récits, et surtout situer l'ouvrage dans la littérature des années 1980, avec ses particularités et ses audaces stylistiques. Car s'il propose les histoires brodées de gens humbles qu'il a plus ou moins connus, Pierre Michon y dessine de loin en loin, comme en filigrane, des éléments autobiographiques (dont on peut même déduire un arbre généalogique [p.188]) où il confesse sa déception par rapport à l'écriture, inespérée, inaboutie jusque-là (il a quarante ans et aucun livre), qui s'accomplit enfin par l'objet même du travail qui l'occupe, ce texte exceptionnel et libéré.

L'incontournable Foliothèque n°120 de Dominique Viart, professeur de littérature et critique littéraire, apporte toutes les réponses aux interrogations que suscite "Vies minuscules". Malheureusement, ce livre est épuisé et ne sera sans doute jamais réédité. On le trouve en bibliothèque ou d'occasion, à des prix indécents.

Plutôt qu'une recension exhaustive qui prendrait trois ou quatre billets et me laisserait aussi épuisé que le bouquin, je propose de se focaliser sur deux trois pages où il est question de l'influence de Michel Foucault sur l'auteur de "Vies minuscules", influence que reconnaît volontiers Michon.

Foucault, avec l'historienne Arlette Farge, travaille en 1977 sur "La vie des hommes infâmes", cherchant à restituer quelque chose de la vie des « gens de peu » au 18e siècle. Le philosophe explique son projet : [p.114]

"C'est pour retrouver quelque chose comme des existences-éclairs, ces poèmes-vie que je me suis imposé un certain nombre de règles simples : qu'il s'agisse de personnages ayant existé réellement, que ces existences aient été à la fois obscures et infortunées, qu'elles soient racontées en quelques pages ou mieux en quelques phrases aussi brèves que possible, que ces récits ne constituent pas simplement des anecdotes étranges ou pathétiques, mais que d'une manière ou d'une autre (parce que c'étaient des plaintes, des dénonciations, des rapports) ils aient fait réellement partie de l'histoire minuscule de ces existences, de leur malheur, de leur rage ou de leur incertaine folie et que du choc de ces mots et de ces vies naisse pour nous encore un certain effet mêlé de beauté et d'effroi." ["La vie des hommes infâmes" - Cahiers du chemin, Gallimard, 1977] 

Presque tout ceci vaut pour les "Vies minuscules", comme si Michon avait voulu mettre en littérature ce que restituait enfin une certaine histoire. D'infâme, Michon retient le sens étymologique : sans réputation. 

"Son geste s'inscrit délibérément dans le sillage ouvert par Foucault bien plus que dans celui du réalisme social ou populiste." [p.114]
Il trouve aussi chez Foucault les raisons de son style : "Foucault parle du style classique de beaucoup d'archives, du style drapant, dit-il, la grande rhétorique [...], j'ai pensé ressusciter une grande rhétorique pour qu'en creux le rien des affaires dont je parlais apparaisse mieux.[p.114]

L'écrivain prend ainsi le contre-pied de cet écrasement rhétorique, stigmatisé par Foucault, dont les petites gens sont victimes de la part du pouvoir qui les juge. 

En adoptant ce grand style, Michon sait qu'il réintroduit en littérature tout ce que celle-ci repousse alors : les grandes orgues et les effets de sens. "Foucault aurait vu là une imposture énorme", reconnaît-il. Cependant, la rhétorique fait ici "résonner la part inentendue des humbles et la grandeur, parfois dérisoire, toujours pathétique, de leurs rêves". 

Si l'émotion, le pathos, dans la création littéraire avait été violemment exclue dans les années 70, nul mépris du pathétique chez Michon qui en revendique la recherche. "Il réhabilite l'affect contre le concept." [p.115]

"C'est plus qu'un ton : possibilité d'écrire, comme délivrée du tabou de l'affect, et, avec cette délivrance, un rythme, un certain rapport aux choses et aux gens que l'on dit." [p.116] 


Ces réflexions  complètent les billets antérieurs sur "Vies minusculesici et .

29 janvier 2026

Le passé et la liberté. Le deuil.

Charles Pépin (2023) - 237 pages

"Le constat de notre humilité face à la vitalité de notre mémoire ne conduit pas Bergson à un aveu d'impuissance. Au contraire, le philosophe français (1859-1941) nous invite à une nouvelle manière d'aborder notre liberté face aux vagues tempétueuses de nos souvenirs. Il nous engage à une attitude d'accueil créatif et d'ouverture à ce passé qui nous constitue. Si notre personnalité condense la totalité de notre histoire personnelle, l'acte libre devient l'apanage de celui qui «prend son passé avec soi», qui l'emporte tout entier pour se propulser vers l'avenir. Nous pouvons nous saisir en même temps de notre passé et de notre liberté : Bergson ne propose rien de moins qu'une méthode pour y parvenir.[p 21-22]
Ce préambule – destiné à présenter le prochain compte rendu de l'essai– serait incomplet sans évoquer les êtres qui nous ont quittés. Souvent ébranlé par le souvenir d'une personne proche disparue, je me suis vu suggérer le livre de Charles Pépin. Celui-ci y convoque François Cheng [pp 209-210] :
"Ce que les morts laissent aux vivants c'est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir de vivre, d'accomplir la part de vie dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte. C'est la manière pour les vivants de remettre les morts dans la Voie de la Vie; c'est la manière pour eux de ne pas succomber à la mort.(F. Cheng  -"L'éternité n'est pas de trop" - 2002)
Le chagrin en bandoulière, poursuit Pépin, riche de ce que nos disparus nous ont laissé, on emporte son passé en étant simplement soi-même, en créant quelque chose avec ce que nous avons vécu à leurs côtés.

[Recension plus étoffée de "Vivre avec son passé" à venir]

29 août 2025

Ne manquez pas votre unique matinée de printemps

Les Éditions de l'Observatoire
2024 -149 pages

Le titre de ce compte rendu est une phrase de Jankélévitch qu'il lançait à ses étudiants : en fait, il s'agit du Carpe Diem du "Cercle des poètes disparus" où le professeur de littérature d'un collège, Keating, montre à ses élèves les photos de classe des générations précédentes. Le but est de leur faire se poser la question : ces jeunes gens, morts maintenant, ont-ils saisi la chance qui leur était offerte ? Et ont-ils choisi leur vie en toute liberté ou au contraire, celle-ci était-elle dessinée à l'avance ? 

Sommes-nous libres de faire notre route comme nous le voulons, malgré tout ce qui la façonne, les déterminismes tels que le milieu et l'époque, la famille avec son histoire, l'hérédité, la santé, le régime politique, etc. ?
La réponse est nette pour Marianne Chaillan, elle se résume dans une proposition en fin d'essai : "Nous persuader que nous sommes libres, au sens où il nous appartiendrait du fait d'une volonté indéterminée d'écrire notre histoire, c'est faire de nous un bouffon pétri d'orgueil, [...]." [p.142]

Cependant, et c'est toute la force de l'essai qui contourne le constat précédent, Marianne Chaillan nous invite à apprécier la vie en cheminant sur le fil des décisions avec les cartes que nous avons en main et nous explique comment les redistribuer en introduisant la notion d'identité narrative.
À cette fin, elle recourt à des penseurs, depuis les Stoïciens à Sartre, en passant par Spinoza et d’autres philosophes, ainsi qu'à des épisodes de sa propre vie. 

L'essai comporte quatre parties que suit une brève conclusion.
  1. La force du destin
  2. La force de la volonté
  3. La force des choses
  4. Les chemins de la liberté

 

1. TOUT EST-IL DÉJÀ ÉCRIT ?

À la manière des tragédies grecques, tout serait écrit à l'avance par la force du destin : Œdipe tuera son père et épousera sa mère, Antigone mourra pour vouloir affronter son oncle qui refuse d'enterrer son frère. Comment se réjouir d'avoir pour seul horizon d'action celui d'accepter ce que le sort nous réserve ?
Il s'agit du concept stoïcien de liberté. Le stoïcien coopère à l'événement qui survient et combat tout ce qui, en lui, s'y oppose, telles ses passions et ses préférences. Nous ne serions donc pas auteurs, mais acteurs de notre vie. "La liberté n'est pas le libre-arbitre, mais seulement la capacité à consentir au destin", écrit Chaillan dans cette optique. 
 
Cela paraît révoltant d'accepter son sort, surtout s'il est défavorable. 

Néanmoins, ne devrions-nous pas pressentir, dès ce moment de l'exposé, que consentir libère et le refus aliène ?

2. NOUS FAISONS LIBREMENT NOTRE VIE

Aristote explique que de deux événements qui peuvent se produire, mettons A " l'enfant Untel sur la photo de classe divorcera " et B " l'enfant Untel sur la photo de classe ne divorcera pas ", seul l'un aura lieu. A ou B, mais pas A et B. 
Pour les détracteurs du libre arbitre, l'un des deux aura lieu, selon le principe du tiers exclu, et bien que ne sachant pas à l’avance lequel, l'avenir est écrit, puisque l’un des deux est nécessaire.
Erreur s'écrie Aristote : l'une des deux propositions aura lieu, donc l'une des deux seulement est vraie : les choses à venir renferment la puissance d'être ou ne pas être, indifféremment. [p.51]

Kant considère que l'homme n'est pas déterminé, comme les choses de la nature, par des causes extérieures : il choisit d'agir ou non en vertu de tel motif qui lui paraît préférable. L'humain échapperait donc à l'ordre de la nature, tels orages, tremblements de terre, tsunamis, etc. entièrement déterminés par des causes, il agirait en fonction de fins qu'il se donne.

Pour Sartre ("l'existence précède l'essence") : "L'important n'est pas ce que nous faisons de nous, mais ce que nous faisons de ce qu'on a fait de nous". Notre situation, quelle qu'elle soit, est neutre, tout dépend du projet que nous formons. Nous voici radicalement en opposition avec la thèse déterministe qui préconise que l'on n'a aucunement la liberté absolue de son vouloir, comme on l'a lu au point 1.

Ainsi, pour Sartre, de façon peu rassurante, nous sommes seuls, sans excuses, sans repères, condamnés à être libres, à nous inventer nous-mêmes : merveilleux, mais terrifiant et épuisant !

3. NOUS SOMMES « AGIS » PLUTÔT QUE NOUS AGISSONS

Ce chapitre s'ouvre sur un volet sociologique au-dessus duquel trône le magistral mot d'Antonin Artaud " La vie, toute la vie est un coup monté ". [p.89-90]

Au plan social, les individus marseillais (l'autrice est née à Marseille) vivant à La Castellane (cité pauvre du nord) ou à proximité de la place Castellane (quartier favorisé), ne se voient pas offrir au départ les mêmes options pour mener leur vie. [p.73]
Certains prétendent, Sartre à l'appui, qu'un Zidane est la preuve du contraire, de même que certains rappeurs du quartier nord qui ont réussi leur parcours.
D'autres, convoquant Marx, montrent que le quartier de naissance est un facteur déterminant. 
Pour trois transclasses tels Zidane, Annie Ernaux ou la philosophe Chantal Jacquet, il y aurait sept vies médiocres. [p.80]

Pour le sociologue français Durkheim, que nous soyons père, frère époux ou citoyen, nous effectuons des devoirs définis en dehors de nous. S'ils sont parfois en accord avec nos véritables désirs, ils existent objectivement à l'extérieur, car procurés par l'éducation. 
Des actes semblant relever des décisions les plus individuelles, suicide, mariage ou divorce, faire l'amour, avoir un enfant participent de cette injonction sociale dont nous n'avons pas conscience, explique l'autrice, se référant toujours à Durkheim. [p.81-82]

Suivant les analyses d'Heidegger, le "je" est en vérité un "on", comme l'extrait du 14 août l'expose. [p.83-84]

De même, selon Freud, nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes et ne faisons pas ce que nous voulons : "Le moi n'est pas maître dans sa propre maison". [p.87]

De nouvelles forces sont à l'œuvre pour amoindrir encore notre capacité à agir librement : les algorithmes d'Internet nous orientent, nous assistent, voire décident pour nous. [p.88]

Spinoza nous fait aller plus loin : un coup de pied dans une pierre déterminera, selon sa force, la distance et la vitesse du parcours de la pierre. Celle-ci se croira très libre dans son mouvement, persuadée qu'elle agit de son plein gré et sans contrainte extérieure. Les humains qui se croient libres sont semblables à cette pierre. [p.94-95]

Une notion essentielle chez Spinoza est le préjugé finaliste (voir partie 4 ci-dessous) : les humains pensent être les véritables auteurs de leur vie. En réalité, ils croient, à tort, désirer une chose parce qu'ils la jugent bonne alors qu'il la juge bonne parce qu'ils la désirent. Il n'est guère aisé de se libérer de cela. [p.101]

4. LE CRÉPUSCULE DU LIBRE ARBITRE

D'abord, un exemple simple cité par Marianne Chaillan. Un de ses élèves assurait avoir choisi librement ses cours de spécialité, Histoire et Philo, au regard de son objectif d'étude tout aussi librement fixé, à savoir Sciences Po. Il ne s'interrogeait cependant pas sur son choix de faire Sciences Po. Il finit par concéder que son père, qu'il admirait beaucoup, avait étudié dans cette institution renommée, cause inconsciente de son désir. Pour reprendre Spinoza, l'élève se dit libre parce que conscient de son vouloir et de son désir, mais ignorant tout des causes qui le poussent à ce vouloir et ce désir. [p.108-109]
"Au lieu de chercher le « ce par quoi » ou le « ce à la suite de quoi », nous agissons, nous recherchons le « ce en vue de quoi »." [p.108]
Le préjugé finaliste alourdit encore l'idée inadéquate que nous avons de nous-mêmes. Calqué sur notre fausse idée de vouloir libre, qui aurait une fin, nous croyons que la nature a elle aussi son but. Pieux ou non-croyants auxquels arrivent des catastrophes naturelles, se réfugient dans la pensée d'un vouloir libre qu'on nomme destin, providence, Dieu, Histoire, etc. En vérité, "la nature n'a pas de fin qui lui soit prescrite et les causes finales ne sont que des fictions humaines", affirme Spinoza dans "Éthique". [p.110]

Spinoza rompt le lien entre volonté et liberté. La volonté est une fiction qui engendre un paradoxe où l'on enferme la question de la liberté : soit la volonté existe comme cause totale de l'action, dès lors, comment est-ce possible dans un monde déterminé ? Soit elle obéit aux lois de la nature et on élimine la possibilité de la liberté. [p.111-112]
 
Pourtant, Spinoza, lui qui renvoie dos à dos partisans de la fatalité et tenants du libre arbitre, ne renonce pas à la liberté ! Il nous montre comment gagner en liberté au sein de notre servitude. Nous avons en nous un élan vital (conatus) : il s'agit d'augmenter cette puissance en nous élevant autant que possible depuis l'ignorance, qui nous livre à la force des affects, vers une sagesse qui exploite l'intellect

Comment ? 
D'abord se débarrasser du concept de libre arbitre
Puis comprendre que tout advient nécessairement et connaître les causes qui déterminent ce qui arrive. Cela nous débarrasse de toutes les passions nées de la croyance en la contingence. Voilà l'instrument de notre libération : comprendre la nécessité, ce nœud infini des causes. "Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre", formula Spinoza. [p.114-115]

Exprimé autrement, en paraphrasant Gilles Deleuze, notre élan vital fluctue selon la compréhension que nous faisons de ce qui nous arrive. Lorsqu'en proie à des illusions, nous imaginons des explications erronées à ce que nous traversons, cela nous peut nous entraîner dans une spirale de passions tristes : ressentiment, colère, jalousie... d'où une existence aliénée. En revanche, comprendre la nécessité à l'œuvre dans ce que nous vivons, libère des passions tristes et augmente la puissance de notre élan vital. Nous sommes plus actifs, tout en restant dans le déterminisme dont nous ne pouvons nous extraire. Notre vie atteint de la sorte son plus haut degré de liberté. [p.120]

Ayant substitué l'idée de liberté à celle de libre-arbitre, l'essai substitue ensuite celle d'identité narrative à celle d'identité substantielle – c-à-d l'ensemble non figé de nos caractéristiques psychologiques et de nos expériences
Le sujet substantiel permanent est une illusion, mais on peut tout de même concevoir quelqu'un qui est constitué par l'histoire qu'il se raconte à lui-même sur lui-même. Les vies humaines gagnent en unité lorsqu'elles sont interprétées dans un récit.

Il s'agit de repriser les fils de notre histoire, créant des points, coutures, sutures nouvelles et par le récit qu'on en fait, les unifier en l'histoire de notre vie. Nous nous constituons à travers le récit. 
L'identité narrative permet de se référer à soi-même non pas en tant que de l'identique perdurerait à travers toutes les altérations, mais en ceci que nous pouvons répondre de nous par-delà toutes ces altérations.

Le moi permanent, dit substantiel, est une fiction, le moi de l'identité narrative, une œuvre de fiction. Qui suis-je ? Le personnage du récit que je tisse de ma vie. [p.127-128]


"Écrire sa vie" est un petit livre tonifiant, d'une belle clarté, à ne pas manquer. 

Je donne cinq étoiles à cet essai, pour sa qualité, mais aussi grâce au fait que je me suis tenu éloigné de la philosophie pragmatique ces derniers temps et cet opus lumineux me la fait redécouvrir avec bonheur.

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Pour les Belges, RTBF Auvio, à travers l'émission " Par ouï-dire ", propose un podcast où s'exprime Marianne Chaillan à propos de"Écrire sa vie". 

À suivre prochainement, une référence à Annie Ernaux, reprise dans cet essai, à propos de l'identité narrative.

14 août 2025

La dictature du "On"

Chaque année, je l'observe en questionnant mes élèves. Je leur demande de me citer un immense roman de la littérature. En réponse, j'ai toujours droit à un Hugo ou un Flaubert. Aussitôt, je les interroge : ont-ils aimé le livre qu'ils viennent de nommer ? Deux possibilités : soit ils l'ont détesté, soit ils ne l'ont pas lu ! Mais alors, pourquoi le désigner ? Parce que le « on », c'est-à-dire ici le professeur de français et la société derrière lui, reconnaît ces titres comme étant des chefs-d'œuvre ! Pourquoi ne désignent-ils pas un roman qu'ils ont véritablement aimé ? Cela ne leur vient même pas à l'idée, a fortiori si l'auteur est considéré comme grand public.

[...] Heidegger l'appelle la « dictature du On ». Concrètement, elle s'exprime en ceci que nous recevons du dehors, de la société, les règles morales, esthétiques, politiques, etc. Tout un monde nous précède dont nous reprenons les codes. [...]. 

Marianne Chaillan - "Écrire sa vie" (Les Éditions de l'Observatoire, 2024) [p.83]

Un compte rendu complet prochainement.

23 janvier 2025

Le naufrage : ombres et certitudes

Perrin éditeur, 2018
250 pag
es
"Contrairement aux films Titanic de 1943 et A Night to Remember de 1958, il n’y a pas eu de panique. Au contraire, des hommes et des femmes de toutes conditions ont attendu stoïquement la mort. C’est peut-être pourquoi le naufrage du Titanic occupe une place si particulière dans la mémoire collective." (Gérard Piouffre)

S'il est un livre qui élucide exhaustivement et avec rigueur les questions que pose le naufrage du Titanic, celui que propose Gérard Piouffre émerge, car il dispose d'une vaste masse de documents dont témoigne la bibliographie en fin de volume. Historien de la marine, Chevalier de l'ordre du Mérite maritime, avec de bonnes connaissances techniques (bien qu'il ne soit pas marin), il objective impartialement les événements et le comportement de chacun à bord, qu'il s'agisse de richissimes passagers, de marins, officiers et matelots, ou d'émigrants. 

Après avoir exposé de nombreux faits et aspects techniques dans les comptes rendus précédents ...

Dans les profondeurs du Titanic - Paul-Henri Nargeolet
Les enfants du Titanic - Navratil Élisabeth
Les secrets du Titanic - Rupert Matthews

... je vais, grâce à cet ouvrage, les compléter et revenir sur ceux que l'on a laissés dans l'incertitude ou dans l'ombre afin d'y apporter, pour la plupartun éclairage définitif.

L'ouvrage est réparti en trente chapitres qui répondent à des questions telles que : "Le commandant et les officiers étaient-ils ivres ?", "Le Titanic pratiquait-il une forme de ségrégation sociale ?", "Un choc de face aurait-il épargné le navire ?", "Le naufrage a-t-il entraîné la faillite de la White Star Line ?", etc.
L'auteur traite les matières en profondeur : ainsi, la description de la fabrication et de la pose des rivets – travail titanesque, il y en avait 3 millions pour ce paquebot – occupe cinq pages et celle des plats des menus du restaurant de première classe est détaillée, de l'entrée au dessert, pour chaque service. On constate que les menus de troisième classe dépassaient largement en qualité et quantité ceux du quotidien des gens qui l'occupaient. On mangeait mieux qu'à terre sur le Titanic.

Ségrégation sociale : les trois classes du Titanic étaient bien séparées les unes des autres par des portes cadenassées, ceci à la demande des États-Unis (immigration).

Les légendes – un sarcophage de momie jetant le mauvais sort, par exemple  et plusieurs prémonitions que manifestèrent certain(e)s sont abordées et démontées, mais libre à chacun d'y prêter foi. 

Les rivets retrouvés cassés près de l'épave. Explication très détaillée de leur fabrication pour aboutir à la conclusion qu'il est difficile de conclure ce qui a provoqué leur rupture : s'il s'agit du choc avec l'iceberg ou avec le fond marin, le bateau heurtant celui-ci à 74 km/h (et non 50 km/h comme avancé dans le livre de Nargeolet). Mention de l'Explorer, bateau contrôlé et bien entretenu, aux tôles non rivetées mais soudées, donc plus solides, qui heurta un iceberg en 2007 et coula néanmoins malgré sa conception moderne adaptée à la navigation polaire : "Dans la lutte implacable du vaisseau d’acier contre le vaisseau de glace, ce dernier a toujours le dernier mot", écrit solennellement Piouffre.

L'Explorer, en 2017, coula après avoir heurté
 un iceberg de nuit, sans pertes humaines.

Sur le chantier britannique Harland & Wolff (les propriétaires du bateau sont américains, le savoir-faire anglais) où fut construit le Titanic, on déplora huit morts, ce qui est peu : "Dans les autres chantiers, on admet qu'un tué par tranche de 100 000 livres sterling dépensées est une norme acceptable"Cette façon d'envisager les choses est abrupte, mais fait tristement partie du monde industriel. Le Titanic coûta 1 500 000 livres sterling, l'équivalent de 150 millions de dollars des années 2000. 

Considération consternante, le Titanic n'avait pas assez de canots de sauvetage : 1178 places disponibles pour 2201 passagers et si le paquebot avait été complet pour sa traversée inaugurale, il aurait embarqué 3547 personnes dont 2369 auraient été sacrifiées.
Ces embarcations ont mauvaise réputation : elles bouchent la vue, coûtent cher et sont difficiles à manœuvrer. On déplore qu'avant le départ de Southampton, on bâcla les exercices avec deux canots et des essais à pleine charge ne furent pas effectués (ne fût-ce qu'avec des sacs de sable), car lors du naufrage, on chargea trop peu les premiers canots par manque de confiance dans la solidité des installations d'évacuation (palans des bossoirs).

Les accusations d'alcoolisation de l'équipage et des officiers sont fantaisistes, le Titanic était le fleuron de la White Star Line et personne n'aurait osé enfreindre le règlement strict en buvant un seul verre en service. C'est l'avis formel de l'auteur.

Le Titanic se livrait-il à une course au record ? Au début du 20e siècle, le Ruban Bleu était décerné au paquebot ayant effectué dans le temps le plus court la traversée le l'Atlantique nord dans le sens est-ouest. Ce sont les navires de la compagnie britannique Cunard qui emportèrent ce trophée, réalisant la traversée en moins de cinq jours. Or ces "lévriers", à l'opposé des paquebots de la White Star, vibrent fort, sont effilés, donc sensible au roulis par mer calme, développent une puissance de 76 000 chevaux et leur consommation de charbon est énorme.

Le Mauretania de la Cunard détenteur du Ruban Bleu de 1907 à 1929.

Les trois géants de la White Star (Olympic, Titanic, Gigantic/Britannic) sont des paquebots différents, plus luxueux, leurs structures ne vibrent pas afin d'assurer le confort des passagers et ils développent dans les 46 000 chevaux, soit beaucoup moins que le Lusitania ou le Mauretania. Une arrivée à New York une nuit plus tôt aurait d'ailleurs été contre productive pour la compagnie, car des discours officiels, la presse et des curieux attendaient le bateau pour le lendemain matin. L'argument de la course au record tombe complètement. Mais il ne fallait pas traîner, c'est évident, vu l'ordre du commandant de maintenir la vitesse. 

Quant à la présence anormalement élevée d'icebergs à cette latitude, il y eut négligence des avertissements venus des navires alentour, moins par désinvolture des officiers ou du commandant Smith, que par un grave problème de surcharge des communications TSF (morse).
En 1912, la TSF était une nouveauté et les passagers en raffolaient, même si les tarifs étaient très élevés. On envoyait des messages à ses proches pour dire qu’on allait bien et qu’on était heureux d’être à bord du géant des mers, mais on utilisait surtout la TSF pour faire des affaires. Le goulot d'étranglement de la TSF fut un élément qui a favorisé la catastrophe.
Le télégraphiste était surchargé de messages commerciaux et personnels des passagers et il ne pouvait suivre correctement les communications avec les bateaux qui avertissaient de la présence de glaces. Les "sans-filistes", employés par la Marconi wireless Telegraph Co. Ltd, étaient conscients que les passagers les faisaient vivre, même si tous les messages concernant la navigation auraient dû être prioritaires.
Le commandant Smith était-il en possession ou non de toutes les informations alarmantes ? Si oui, aurait-il en ce cas diminué la vitesse de son bateau ? À mes yeux, cette dernière reste la cause primordiale du naufrage.

Lors de la commission d'enquête américaine en avril 1912, le sénateur demanda à une des vigies si, muni de jumelles, il aurait vu l'iceberg plus tôt. La réponse fut positive.
Les jumelles marines étaient des instruments optiques de précision qui coûtaient une petite fortune à l'époque. Pour éviter qu’on ne les vole, l’officier responsable avait toujours soin de les mettre sous clé aux escales. Une succession de méprises va toutefois obliger les vigies du Titanic à s'en passer. Ceci découle de mutations d'officiers, dont l'un, parti pour un autre paquebot, oublia de signaler qu'il avait enfermé celles des vigies dans un placard de sa cabine. 
Ceci dit, il y avait neuf paires de jumelles sur le bateau, pour les officiers, le commandant et le pilote sur la passerelle : pourquoi cette dernière n'a-t-elle pas été confiée aux vigies ? Mystère.
©RMS Titanic, Inc
À propos de la collision, ce qui a été écrit dans les billets précédents est correct : pour éviter l'iceberg, le second Murdoch a ordonné de virer à gauche toute (bâbord) et stop ou machine arrière (inversion des hélices latérales) : l'hélice centrale s'arrête dans les deux cas et n'envoie plus aucun flux d'eau sur le safran, ce qui augmente le rayon de giration du bateau.
L'hélice centrale est bien visible devant le safran.
© Vasilije Ristovic

Information supplémentaire : il y a bien eu deux ordres successifs «bâbord» puis «tribord» comme l'affirme Élizabeth Navratil dans "Les enfants du Titanic". Constatant que le paquebot se comportait comme une voiture survireuse qui dérape de l'arrière dans un virage, Murdoch donna l'ordre de contrebraquer, c-à-d de virer à tribord, manœuvrant en S autour de l'iceberg. Cela faillit réussir. [Le plus récent drame du Costa Concordia (2012) témoigne de cette façon qu'ont les bateaux de survirer lors d'un virage court : voyant qu'il allait heurter le rocher de Scole sur sa gauche, le commandant Schettino ordonna barre à tribord toute, mais l'arrière glissa en survirage et percuta des rochers par bâbord arrière.]

Dernier point litigieux : il concerne la non-assistance du Californian, probablement à portée de vue du Titanic qui lançait des fusées de détresse. Sa position fit débat : on ne calculait pas alors la position d'un navire comme aujourd'hui, il était beaucoup plus laborieux d'obtenir un point précis (il fallait surtout disposer d'une horloge à l'heure exacte, or celle de la passerelle du Californian semblait décalée d'une heure par rapport à celle du Titanic). Après la découverte de la position de l'épave, il devint évident que les deux navires étaient assez proches, 19 milles (35,25 km), ce qui fit ouvrir une nouvelle enquête en 1992. Sa conclusion fut que les fusées avaient été vues par le commandant Lord sur le Californian, mais n'avaient pas été interprétées comme des signaux de détresse.
On déduisit aussi qu'un plus petit bateau "fantôme" circulait entre les deux, il pourrait s’agir de la goélette Samson qui, n’ayant pas de radio, n’a pas compris qu’une tragédie se jouait à proximité. Mais aucune certitude n'est établie.
Le Californian, cargo mixte de 136 m,
Royaume-Uni

Tout ce qui est développé ci-dessus, malgré sa longueur, est fortement résumé et tous les thèmes ne sont pas abordés par mon compte rendu. Les récits et explications exactes sont complexes. Les personnes passionnées par le naufrage et par ce bateau hors norme, trouveront leur bonheur dans les explications approfondies du livre de Gérard Piouffre.

Pour terminer le cycle sur ce naufrage, il me reste à présenter dans les jours qui viennent le beau livre "Titanic, 1912-2012" de Beau Riffenburgh. 

14 mars 2023

Le marché de l'attention

"Les algorithmes ne sont que les formules mathématiques qui mettent en équation de l'intelligence élaborée à partir des milliards de données collectées par les grandes plates-formes numériques. Les 3 V nécessaires à l'exploitation des données, la vitesse, le volume et la variété, doivent se conjuguer au savoir scientifique capable de créer de l'intelligence artificielle à partir de celles-ci. Les géants de l'Internet ont fait le choix économique d'orienter la création de cette intelligence dans le but de s'emparer du temps de leurs utilisateurs pour mieux le vendre, aux publicitaires d'une part, aux services numériques d'autre part. Ce fut un choix. Il n'y avait en la matière aucune obligation technologique." (Bruno Patino) [p.66]

Le poisson rouge est incapable de fixer son attention plus de huit secondes, paraît-il, après un tour de bocal, il remet à zéro son univers mental. Selon Google, pour les "Millennials" (nés 1980-90), ce serait neuf secondes, un défi pour les créateurs d'outils informatiques chargés de capter en permanence "l'esprit d'utilisateurs qui passent à autre chose avant d'avoir commencé à faire quelque chose".


La vente de temps par la capture de l'attention des internautes s'accompagne d'une économie du doute. Celle-ci vise à donner plus de poids à des idées marginales qui fragilisent celles qui sont dans la tête des utilisateurs. Cette économie prospère grâce à trois facteurs entièrement économiques : 
  • Il est plus facile et moins coûteux de produire de la vraisemblance que de la vérité.
  • L'attractivité du doute questionne et suscite des émotions propices à la réaction plutôt qu'à la réflexion ; le bruit numérique (les like) en détermine la valeur économique.
  • L'indiscrimination des émetteurs d'informations des plates-formes : celles-ci autorisent une visibilité meilleure des contenus sponsorisés.

L'outrance, le scandaleux, l'absurde sur les réseaux n'est pas le seul fait de mauvais acteurs : il résulte du modèle d'affaires des plateformes qui "profite et développe l'addiction vis-à-vis de nos emportements". Privilégier l'émotionnel relègue l'information professionnelle au second rang. : "Il ne s'agit plus, comme dans le vieux monde analogique, de voir pour croire, mais, désormais, de croire pour voir.

L'utopie d'une civilisation de l'esprit dans le cyberespace, au profit du plus grand nombre, réseau universel égalitaire et libre qui s'autocorrigerait, est engloutie par l'économie capitaliste qui a modifié radicalement les espérances des optimistes.

Ce petit traité – un peu plus fouillé et structuré que ce billet – est implacable, mais le constat globalement inquiétant est nuancé : Bruno Patino n'invite pas à l'ascèse numérique, mais à s'amender du modèle économique des plates-formes. Un livre ultérieur de l'auteur "Tempête dans le bocal" (Grasset, 2022) garde le cap

Enfin, si vous avez lu entièrement ce billet, vous avez tenu plus de neuf secondes, bravo !

[Voir aussi "Les ingénieurs du chaos"]

3 mars 2023

Réflexions sur l'histoire naturelle

 "... la plupart des textes de vulgarisation scientifique font mal la part entre l'aspect fascinant des résultats de la recherche et les méthodes qu'utilisent les scientifiques pour établir les faits de la nature. [...]. [ils] contribueraient bien plus à l'information réelle du public s'ils s'attachaient plutôt à montrer quelles méthodes les scientifiques utilisent pour aboutir à leurs fascinants résultats.(S. J. Gould) 

"Le fonctionnement de la science repose sur le caractère vérifiable des hypothèses que l'on propose. [...]. Même si une hypothèse est exacte, elle ne nous servira à rien si elle est impossible à confirmer ou à réfuter." (S. J. Gould)

(Traduit de l'américain par Dominique Teyssié avec le concours de Marcel Blanc)

[Ces passages sont tirés d'un essai sur les causes de l'extinction des dinosaures ("Le sourire du flamant rose", p.385). Gould s'attache à exposer trois causes dont deux sont invérifiables et douteuses – élévation de la température à laquelle les testicules des dinosaures ne résistèrent pas ou la consommation de plantes psychotropes entraînant des overdoses mortelles – tandis que la troisième, un astéroïde qui a heurté la terre est très plausible – présence d'iridium non volcanique d'origine extra terrestre.] 

Ce qu'exprime S. J. Gould ci-dessus apparaît en filigrane des divers essais du recueil. L'essayiste n'hésite pas à s'étendre sur des théories improbables ou dépassées (en 1985), afin d'en éclairer les faiblesses méthodologiques. Gould explique de même certaines théories anciennes, bien fondées eu égard au savoir d'une époque, mais que des découvertes ultérieures discréditèrent (il en va ainsi pour les spéculations antérieures aux avancées de la génétique). Bien qu'instructives, ces considérations historiques peuvent frustrer un lecteur en attente de notions théoriques actualisées.

Le recueil réfléchit sur les grands thèmes de l'histoire naturelle à travers une large variété de cas d'études : cannibalisme de la mante religieuse, fossiles archaïques, escargot changeant de sexe, hésitations de Darwin, enfants siamois, origine du maïs, eugénisme, rapport de Kinsey sur la sexualité, etc. Il exprime des considérations scientifiques, mais aussi humaines, morales et même politiques. 

En voici quelques enseignements déterminants relatifs à la sélection naturelle et à l'évolution :

  • Les bricolages créatifs de la nature, avec ce qu'elle a sous la main, pour la survie face aux pressions de l'environnement. (Cf. le billet sur le bec du flamant). 
  • Découlant du point précédent : Darwin, amateur éclairé de l'histoire, avait compris que celle-ci est la base de l'évolution. "Un monde parfaitement adapté à son environnement serait un monde sans histoire ; et un monde sans histoire aurait pu être créé tel que nous le connaissons", écrit Gould. [p.51]
  • La science est le domaine où on vérifie et rejette des hypothèses. Toute théorie non vérifiable n'est pas de la science (cf. début de cet article), qu'elle soit ou non une construction intellectuelle brillante. 
  • Les espèces sont les unités fondamentales de la diversité biologique, populations isolées les unes des autres, car elles ne peuvent se reproduire entre elles. Les sous-espèces sont des divisions de l'espèce qui reposent sur la décision d'un taxinomiste et occupent une portion géographique bien définie du territoire d'une espèce. Les sous-espèces se reproduisent entre elles. La race est une sous-espèce. [p.184]
  • "La taxinomie s'occupe essentiellement de mesurer les variations des séries d'individus qui représentent l'espèce à étudier." (A. C. Kinsey) [p.155]
  • Le processus principal de la sélection naturelle est la lutte pour le succès reproductif, c'est-à-dire celle de tous les organismes pour transmettre le plus grand nombre possible de leurs gènes à leur descendance. [p.40-43]
  • Le monde est complexe, les distinctions claires sont rares, les transitions de l'univers progressives, alors que l'esprit humain occidental aime ranger dans des cases séparées. Mais l'ordre n'a jamais été prévu par la théorie évolutionniste. La nature abrite des continuums qu'il est impossible de morceler en deux piles nettes de "oui" et "non". Les systèmes ambigus que nous ne parvenons pas à classer ne sont pas l'expression des limites de la connaissance, mais d'une propriété de la nature. [p.90 et 215]
  • La variation est le matériau brut du changement évolutif, l'essence (Platon) est un concept illusoire. Les espèces sont distinctes, mais n'ont pas une essence immuable. L'essentialisme tend à établir des jugements de valeur : objets proches de l'essence sont «bons», ceux qui s'en écartent "mauvais" ou irréels. L'anti-essentialisme (Gould) abandonne les jugements selon des idéaux : les hommes petits, handicapés, de couleurs ou religions différentes, sont des hommes à part entière. [p.152]
  • "L'ennemi de la science et de la connaissance n'est pas la religion, c'est l'irrationalisme" (S. J. Gould). [pp.106 et 118]
  •  De nombreuses espèces ont des millions d'années et leurs subdivisions sont marquées et profondes. Ce n'est pas le cas de l'homme, espèce jeune, dont la subdivision en races est plus jeune encore. Néanmoins, certains aïeux comme l'australopithèque (cf. illustration billet précédent) auraient pu survivre de sorte que nous côtoierions une espèce humaine nettement moins intelligente que nous. Gould conclut que l'égalité des hommes est le résultat accidentel de l'histoire. [p.189]
  • L'évolution ne se déroule pas selon des lois simples qui entraînent des résultats prévisibles. De petits écarts de températures et de précipitations, la formation de montagnes, l'extension de glaciers, la dérive des continents, l'impact d'astéroïdes, etc. sont les fantaisies de l'histoire naturelle. [p.201]
  • La surface relative d'un animal qui grandit sans changer de forme décroit inévitablement, car le volume est proportionnel au cube de sa longueur, la surface au carré seulement. Ceci détermine les capacités de réchauffement/refroidissement d'un organisme de grande taille. [p.210]
  • La théorie de l'évolution a jeté au rebut l'idée d'une chaîne continue du vivant chère à Charles White (1728-1813). L'organisation du vivant est ponctuée de trous gigantesques. Qu'y a-t-il entre les plantes et les animaux ? entre les invertébrés et les vertébrés, par exemple ? [p.264]
  • Le programme inscrit dans l'ADN interagit de manière inextricable avec des influences comportementales diverses : il est impossible de distinguer chez l'humain une composante rigide déterminée par la biologie et l'autre, variable, sujette aux influences extérieures. Le déterminisme biologique est utilisé à des fins politiques pour justifier des iniquités. [p.299]
  • En agriculture, des plants génétiquement identiques sont vulnérables aux virus, bactéries et champignons, car ces derniers détruisent toute la plantation uniforme. Dans les populations naturelles, les variations génétiques d'un individu à l'autre assurent la protection de quelques-uns contre l'agent pathogène et mettent à l'abri une partie de la récolte. L'année suivante, pousseront donc les descendants de ces survivants immunisés : une variabilité importante au sein d'une population est un mécanisme naturel de protection contre la maladie.[p.331]
  • Les hasards de l'histoire de l'évolution proclament que chaque espèce est unique et qu'il est impossible que son évolution se produise une seconde fois dans les mêmes détails. L'existence d'humanoïdes dans d'autres mondes est donc rejetée par la théorie de l'évolution. Ce qui n'exclut pas l'existence d'intelligence ailleurs sous une forme quelconque. On observe en effet que des lignées d'évolution différente convergent vers la même solution générale. [p.377]
  • "La durée de l'univers ramène notre petite histoire à l'insignifiance géologique, mais dont nous avons néanmoins le contrôle absolu." (S.J. Gould) [p.399]
  • Il y a deux manières opposées d'interpréter les modèles de l'histoire du vivant. Selon la première, la compétition entre espèces détermine des changements continus. Si l'environnement était parfaitement constant, l'évolution se poursuivrait du fait de cette lutte des organismes pour la survie. Dans la seconde position (minoritaire), si l'environnement était stable, l'évolution s'arrêterait. Aucune dynamique interne ne pousserait la vie dans le sens du «progrès». Les espèces livreraient leur bataille au climat, à la géologie et la géographie, non à leurs congénères. [p.409]

Un livre très abordable, extrêmement didactique, agrémenté de remarques récréatives. S'il date un peu – il n'est pas encore question de réchauffement climatique ni de protection de la biodiversité –, ce qu'énonce Gould contribue à une connaissance adéquate de l'histoire naturelle grâce à un propos soucieux d'informer sur la base de cas édifiants.

Au risque de ne pas retrouver la verve et l'humour de Stephen Jay Gould, je choisis maintenant de placer sur l'étagère deux livres de Patrick Tort, philosophe, historien des sciences et bon connaisseur des travaux de Darwin :

    - "Darwin et le darwinisme" ("Que sais-je ?"- 2005, 2022)
    - "L'effet Darwin - Sélection naturelle et naissance de la civilisation" ("Points Sciences" - 2008)



15 février 2023

De Nietzsche au bec du flamant rose


L'ouvrage de Barbara Stiegler, "Nietzsche et la vie", suscite un vif intérêt pour le paléontologue Stephen Jay Gould dans le chapitre XII consacré à la biologie contemporaine ; y sont saluées les considérations du scientifique américain, lequel, avec d'autres confrères comme R. Dawkins, a "ouvert la voie à un naturalisme qui ne s’oppose pas aux constructions inventives de l’historicité". (voir billet 3).

C'est dans cette idée que je mentionne ici l'étude éponyme du recueil "Le sourire du flamant rose" (Seuil, 1985 - disponible en "Points" poche) qui comporte une trentaine d'essais de Gould. On y retrouve les innovations évolutives au niveau du bec du flamant rose confronté à un environnement particulier.

Le flamant rose s'est adapté à un habitat parmi les plus inhospitaliers de notre planète : les lacs salés peu profonds. Les deux moitiés de son bec sont équipées de lamelles cornées qui jouent le même rôle de filtre que les fanons de baleines. Le flamant se nourrit la tête à l'envers, crâne en bas, se balançant d'avant en arrière pour recueillir les petits mollusques, algues et larves. Les deux moitiés du bec sont mobiles alors que la partie supérieure est fixe chez les oiseaux.
Le cygne souriant en couverture du recueil est un clin d'œil. 
Image retournée, il s'agit du flamant rose qui se nourrit la tête
à l'envers, filtrant la nourriture (mollusques, algues, larves) 
des lacs peu profonds où il vit.

L'essai explique comment le comportement particulier du flamant a entraîné une modification de la configuration de son bec de forme curieuse. La théorie darwinienne de l'évolution, c'est-à-dire l'adaptation des espèces à leur environnement immédiat (à ne pas confondre avec un quelconque progrès ou une quelconque évolution téléologique), conduit à ce que la morphologie d'un organe s'adapte à la fonction particulière qu'il exerce.

S. J. Gould propose un second exemple de vie à l'envers avec la méduse Cassiopea. Elle présente, elle aussi, une modification de son anatomie, transformant l'anneau musculaire qui permet généralement la propulsion chez les autres méduses, en une ventouse qui la fixe en position inversée sur le fond des milieux peu profonds où elle s'est adaptée.

L'auteur conclut que des caractéristiques anatomiques stables chez des milliers d'individus peuvent se modifier pour satisfaire aux besoins d'espèces qui ont adopté un mode de vie "marginal", merveilleux pourvoir créatif de l'adaptation. Long processus historique, mais cependant limité par les éléments disponibles à un moment donné : "Le résultat, souvent imparfait et quelquefois bizarre, est donc un bricolage que la nature effectue avec ce qu'elle a sous la main ; c'est le reflet d'un processus qui s'est déroulé à partir du moment où les organes se sont avérés inadaptés à leur fonction, et non l'œuvre d'un architecte omniscient construisant ab nihilo." [p.31] (Voir également la notion de" spandrel")

Pour être complet, précisons encore que, selon Lamarck, la modification anatomique se produit directement en réponse à la pression de l'environnement et est transmise héréditairement, tandis que pour Darwin, le changement s'installe progressivement par le processus de sélection naturelle. 

Afin d'alimenter la réflexion, il est peut-être bien de revenir à Nietzsche et l'ouvrage de B. Stiegler où est cité [p.361] un passage de la "Généalogie de la morale" (1887) : "L'"évolution d'une chose, d'un usage, d'un organe n'est donc rien moins que son progrès vers un but, encore moins un progrès logique et prenant le chemin le plus court, avec un minimum de dépense de forces et au moindre coût [...] – mais bien la succession de processus de subjugation plus ou moins indépendants les uns des autres, plus ou moins profonds qui s'opèrent en elle, et qui renforcent les résistances qu'ils ne cessent de rencontrer, les métamorphoses tentées par réaction de défense, et aussi les contre-actions couronnées de succès. " [Nietzsche- "Généalogie de la morale", II, §12] 

Et à propos d'une notion nietzschéenne polémique bien connue, B. Stiegler écrit deux pages plus loin : "Au fond, la volonté de puissance ne désigne rien d'autre que les rapports conflictuels qui se nouent et se dénouent sans cesse entre les innombrables strates temporelles de l'histoire évolutive, où s'articulent et se réarticulent de manière toujours nouvelle et inventive les dispositions actives et passives des corps vivants." [p.363]

29 janvier 2023

Fauves

"Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la peinture de fleurs, très appréciée du public, est perçue comme une continuation de la tradition très respectée de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, et se voit, à ce titre, dotée d'une dimension allégorique et symbolique. Mais un tel pedigree, qui rehausse ce genre mineur, invoqué par la critique quand l'artiste est un homme, fait systématiquement défaut quand l'artiste est une femme : ce sont alors les valeurs sensibles de délicatesse et de douceur qui se substituent aux valeurs spirituelles. Cette féminisation du genre de la peinture de fleurs laisse une marque durable dans la réception différenciée selon le sexe de l'artiste de cette production picturale. Elle est en partie liée aux modèles éducatifs qui régissent et contraignent la vie morale et physique des jeunes filles de la bourgeoisie, dont la formation aux arts d'agrément participe de leur assignation à la sphère privée. Elle ressortit également au contrôle social et à l'exploitation économique des jeunes filles des classes populaires qui, en revanche, avec l'industrialisation, sont partie prenante de la sphère publique du travail, de la manufacture et des espaces publics urbains. [p.84]
[...] 
Depuis le XVIe siècle, le dessin, par lequel se matérialise l'idée, la dimension intellectuelle et spirituelle, était de genre viril quand la couleur était associée au féminin. Parure, elle charme et plaît, qualité «cosmétique» qui peut phagocyter l'œuvre picturale au profit de la seule matière : les durables controverses entre partisans du coloris et partisans du dessin ont abouti, avec la doxa académique du XIXe siècle, au triomphe de ces derniers. Malgré la très nette perte de puissance des conventions académiques au début du XXe siècle, le discours critique semble cependant avoir intériorisé ce différentialisme. Des artistes comme Jacqueline Marval ou Émilie Charmy abordent le « bouquet » selon des modalités qui ne diffèrent en rien, et parfois excèdent, celles des artistes hommes dits « fauves »  : matière audacieusement brossée, couleurs lumineuses, surfaces inachevées. Pourtant, ainsi que l'a observé Gilles Perry ["Women Artists and the Parisian Avant-Garde: Modernism and 'Feminine' Art, 1900 to the Late 1920s"], là où les critiques voient la manifestation d'une violente force masculine, congruente avec la sémantique du « fauve », et un critère du modernisme, quand ils abordent les productions florales de ces artistes femmes, ils ne voient plus qu'une sensibilité toute féminine de la couleur. Il en va de même en ce qui concerne leurs paysages." [p.85]
 
Martine Lacas - "Elles étaient peintres" (Seuil, 2022)
Jacqueline Marval - Bouquet sombre (1907)

Émilie Charmy - Piana, Corse (1906)