« Il s'écoute parler », disait ma grand-mère, qui avait passé l'âge du crêpe blanc et des voilettes ; en effet : il s'enivrait des échos de son verbe, s'émouvait de l'émoi qu'il causait aux chairs des femmes et aux cœurs des enfants, en un mot, il faisait du charme. Sa messe impeccable était une danse de séduction ; les noms y éclataient comme les plumes d'un oiseau à la parade ; la perfection chatoyante des consonances latines était le complément de la chasuble aux couleurs cycliques, qui est blanche pour le Christ et rouge pour les martyrs, et d'ordinaire timidement verte comme les prés ensoleillés, c'était le complément de la beauté virile, nette et brune, dont l'avait gratifié la nature. Qui cherchait-il à séduire ? Dieu, les femmes, lui-même ? Les femmes, certes, il les aimait ; Dieu sans doute, croyant alors que la Grâce ne se prêtait qu'aux riches, aux beaux parleurs ; lui-même sûrement, qui s'encombrait de chasubles sous les voûtes et de lourde moto sous le soleil, de belles maîtresses et de théologie. [p. 185]
À l'instar des autres personnages de "Vies minuscules", l'abbé hors norme s'étiolera, la raison minée par l'alcoolisme, déchéance racontée jusqu'au bout, Bandy retrouvé là, assis dans la nature :
" [...] écroulé dans l'épine blanche et le lierre froissé, étreignant les fougères, sa chemise de gros coton bleu ouverte sur sa poitrine d'ivoire, l'abbé, les yeux grands ouverts, les regardait : il était mort." [p.212]
Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie de Georges Bandy)

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