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23 juin 2026

Le Soleil à Versailles

Émilie Aubry (Arte - "Le dessous des cartes"), dans son éditorial préfaçant les actualités géopolitiques hebdomadaires (courriel tous les samedis), cite très à propos Louis XIV. Une manière pour la journaliste de blâmer un Américain à Versailles :
"Il est très malaisé de parler beaucoup sans dire quelque chose de trop".

"Quand on peut tout ce que l'on veut,
il n'est pas aisé de ne vouloir que ce que l'on doit".

Louis XIV par Pierre Mignard

4 juin 2026

Citation

Vouloir corriger les défauts du caractère d'un homme par des sermons de morale est aussi chimérique que de forcer un chêne à donner des abricots.

Arthur Schopenhauer 




En épigraphe du chapitre 3 dans
"Le bluff éthique" (2008) de Frédéric Schiffter [p.59]

21 février 2026

Bonne espérance fait joie de tout

[...] je ne méprise pas les gens qui disent : « Voilà un froid sec ; rien n'est meilleur pour la santé.» Car que peuvent-ils mieux ? Se frotter les mains est deux fois bon quand le vent souffle du nord-est. Ici, l'instinct vaut sagesse et la réaction du corps nous suggère la joie. Il n'y a qu'une manière de résister au froid, c'est d'en être content. Et, comme dirait Spinoza, maître de joie : « Ce n'est point parce que je me réchauffe que je suis content, mais c'est parce que je suis content que je me réchauffe. » Pareillement, donc, il faut toujours se dire : « Ce n'est point parce que j'ai réussi que j'étais content ; mais c'est parce que j'étais content que j'ai réussi. » Et si vous allez quêter la joie, faite d'abord provision de joie. Remerciez avant d'avoir reçu. [...]

Alain - "Humeur" dans "Propos" (Pléiade 1956) [p.343]



En somme, selon Alain (et Spinoza), il faut être content d'abord pour ensuite se réchauffer ou réussir, plaçant la volonté et l'état d'esprit avant le résultat. Beau. Discutable ?



31 janvier 2026

Vivre avec son passé


(suite du préambule)

1-2 Cinq mémoires [pp 7-47]

Notre cerveau comporte deux mémoires essentielles : l'épisodique qui conserve tous nos évènements vécus, y compris ceux que l'on a oubliés, et la mémoire sémantique qui contient l'ensemble des connaissances, idées et jugements que nous avons, qu'ils soient explicites ou implicites. 

S'il est impossible d'effacer des souvenirs de la mémoire épisodique, il est par contre possible de modifier ou effacer les croyances de notre mémoire sémantique. Ainsi, si l'on a raté un examen important, et que notre mémoire sémantique en a conclu que nous sommes un raté, il est parfaitement possible de modifier et travailler cette façon dévalorisante d'interpréter l'échec. Les « vérités émotionnelles » liées à un souvenir ne sont pas définitives, et nos souvenirs de la mémoire épisodique ne sont pas comme des bibelots sur une étagère, on peut les ressortir, se les raconter autrement, en reconstruire le sens ou l'émotion que l'on y associe.

Les neurosciences actuelles confirment cet élément clé, la différence entre ces deux mémoires. On pourra ainsi éviter le ressassement d'un événement douloureux en travaillant sur celui-ci afin d'en changer l'éclairage.

La mémoire procédurale nous permet d'effectuer des procédures automatiques moyennant apprentissage : conduire une voiture, faire du vélo, jouer du piano, etc. Le temps a peu de prise sur elle : un(e) malade d'Alzheimer peut oublier ne prénom de sa fille, mais continuer longtemps à conduire son auto ou lacer ses chaussures.

La mémoire de travail fonctionne sur un court laps de temps, pour retenir un numéro de téléphone sur notre messagerie, par exemple. Le plus intéressant est que les souvenirs présents dans notre mémoire de long terme peuvent repasser par cette mémoire de court terme pour être "retravaillés", "retraités" puis "renvoyés" dans la mémoire de long terme.

Reste la mémoire sensorielle, sorte de mémoire de travail dans un laps de temps beaucoup plus court, de l'ordre de la seconde. Elle emmagasine les perceptions de l'environnement : images, sons, goûts, odeurs, ... Seule passera la barre de cet instant ce qui semble utile pour le présent ou l'avenir ou bien ce qui comporte une forte charge émotionnelle. Elle ne retraite pas les données classées dans les autres mémoires et nous intéresse moins ici. 

Les cinq types de mémoire exposés ci-avant travaillent de concert et font notre présent.

3-5 Proust, identité, évitement [pp 48-116]

Ces trois chapitres 

  • s'arrêtent sur Proust auquel le goût d'une madeleine trempée dans du thé ou le contact des lèvres avec le tissu d'une serviette chez le prince de Guermantes font remonter tout un pan de son passé, 
  • mettent en évidence comment la conscience fabrique notre identité en installant de la continuité entre des épisodes disparates (à la manière d'un historien), 
  • soulignent le danger de voir le passé se manifester désagréablement plus on veut l'éviter.

La conclusion de Charles Pépin : "Puisque l'évitement est dangereux, l'oubli impossible, il nous faut apprendre à vivre avec notre passé. [...]. Nos traumatismes, et plus généralement nos souvenirs douloureux ou amers, nous font à terme plus de mal lorsque nous essayons de les rejeter que lorsque nous les accueillons."

Expérience pratique : l'effet ours blanc (cf Daniel Wegner) et les expériences de Jennifer Bolton et Elizabeth Casey. [pp 93-94]

6 La récapitulation créatrice [pp 117-146]

Avec cette expression de Bergson, nous sommes au cœur de l'essai. Car s'il faut vivre avec son passé, il invite à le faire pleinement : récapitulation, car lors des choix importants de notre existence, il s'agit de s'appuyer sur l'ensemble de son héritage, de décider et d'agir en portant avec soi tout son chemin ; créatrice parce que nous donnons une impulsion nouvelle à notre vie.

Le concept de récapitulation créatrice veut que la liberté ne repose pas sur une absence de contraintes, mais tient dans la manière d'être soi au cœur de celles-ci. Être libre n'est ni n'avoir aucun passé ni avoir rompu avec, mais savoir l'emmener avec soi pour élaborer son avenir.

Comment reconnaît-on un bon choix ? Il n'est pas si facile d'être créatif et pleinement soi dans son héritage. Il faut trouver, selon Bergson, notre mélodie de vie intérieure. Comment ? Tout simplement quand le plaisir pris à l'action révèle notre inclination. Une activité résonne en nous à travers la satisfaction, le bonheur qu'elle nous procure. Ce plaisir permet de surmonter les difficultés, il est la boussole la plus sûre.

"Un temps d'accueil pour mesurer ce que notre passé a fait de nous ; un temps d'action pour décider ce que nous en faisons ; le plaisir comme boussole."

7 Thérapies nouvelles [pp 147-173]

1- La première vise à désamorcer le caractère toxique inféré par un événement passé. Le souvenir lui-même n'est pas le problème (mémoire épisodique), mais la vision de la vie ou de soi que notre mémoire sémantique en a fait. 

Imaginons une jeune personne X souffrant d'un perfectionnisme excessif inconscient. Souffle court, douleurs dans la poitrine, transpiration lorsqu'elle pense ne pas faire un travail parfait. L'origine de ces ennuis est liée à un père extrêmement autoritaire qui criait sur elle pour une note moyenne à l'école.

La thérapie consiste à briser la relation entre les épisodes de sa jeunesse et la discipline que s'inflige X, mettre en défaut ce principe établi. X voue une admiration sincère à sa supérieure hiérarchique Y et raconte qu'à une occasion, cette personne s'est trompée lors d'une présentation et nul ne lui en a tenu rigueur, ni ne semble avoir remarqué sa bévue, un sourire aidant à la faire passer. Anecdote sur laquelle X passe rapidement. La thérapie consiste à mettre X en présence de la contradiction entre les impératifs qu'elle s'impose à elle-même et la réalité des failles de Y, cette femme dont elle loue tant les mérites.

Cette méthode de reconsolidation qui vise à vivre son passé autrement met en évidence notre plasticité cérébrale.

2- La seconde thérapie rappelle des sages antiques : les stoïciens. Ceux-ci nous enseignent que, pour vivre en paix, il faut consentir à ce que nous ne pouvons pas changer.

Comme vu plus haut, la mémoire épisodique [hippocampe] retient les faits tandis que la mémoire sémantique [amygdale] retient les émotions attachées à ces faits. Le souvenir est d'autant plus prégnant que l'émotion a été intense. Revenir sur ce souvenir de manière volontaire et répétée permet de briser sa relation à l'émotion.

La méthode Brunet a été appliquée aux rescapés du Bataclan. Ceux-ci témoignent qu'il leur est désormais possible d'avancer avec cette violence, et non malgré elle. 

3- Thérapie des schémas - Le reparentage.

La troisième méthode consiste à apporter virtuellement, en séance de psychothérapie, une figure bienveillante (figure de reparentage), qui intervient au cœur de l'épisode douloureux remémoré. Pendant que le patient se replonge dans ses émotions d'enfant, la personne aimante (le rôle peut être tenu par le/la psy, qui représente une épouse, une grand-mère, ...) vient corriger un comportement parental dysfonctionnel et lui apporte l'attention, la protection qui a fait défaut.

Un exemple rapporte un cas souffrant d'un schéma abandonnique. Victime d'une mère peu présente, sans tendresse, le patient voit ses relations amoureuses adultes perturbées par une peur panique de l'abandon qui le pousse à développer jalousie, possessivité et méfiance excessives. 

La thérapie consiste à faire intervenir dans une scène passée une figure aimante du présent. Celle-ci, en rejouant la scène passée, sermonne la mère distante : "le droit de ce petit garçon est que vous le preniez dans vos bras, son droit élémentaire de petit garçon..."

Il faut savoir qu'une découverte majeure de notre fonctionnement neuronal est que notre cerveau émotionnel ne fait pas vraiment la différence entre une expérience vécue et une expérience imaginée. Le cerveau rationnel ne confond pas les deux, mais le cerveau émotionnel n'est pas le cerveau rationnel. C'est comme lorsque nous salivons en pensant à notre plat préféré : celui-ci n'a pas besoin d'être en face de nous pour que nous nous mettions à saliver.

8 Se souvenir des belles choses [p 175]

Il est tout à fait possible, explique Pépin avec conviction, de revivre pleinement les moments de bonheur, à la manière de Proust dans "La Recherche". Le goût de la madeleine trempé dans le thé ne déclenche pas par magie le retour des moments heureux de jeunesse, il y faut mettre un peu d'effort : "... le narrateur s'arrête sur ce qui n'est d'abord qu'un trouble, puis doit se mettre à l'écoute de ce qui revient, s'installe dans un effort de remémoration, et c'est alors seulement que le bonheur d'hier peut redevenir présent". [p.177]

Si l'on se sent envahi par la pensée d'une belle nuit d'amour ou d'une journée sur la plage avec une personne de laquelle on a divorcé, ou qui est décédée, le premier sentiment sera de la nostalgie. Il faut insister, rechercher à retrouver les détails, quelle plage ? quelle musique ? quel vin ? Et là on peut revivre le bonheur passé, explique Charles Pépin. Il s'agit d'entrer avec insistance dans une méditation du souvenir pour le revivre, à la manière de Marcel Proust. 

Pour moi, c'est là que les choses sont difficiles. Subsiste toujours en arrière-plan une mélancolie tenace de la perte qui voile la pleine résurgence du moment heureux. L'aptitude à réussir cela, revivre vraiment les belles choses, est-elle égale chez chacun(e) et en toutes circonstances ? 

Je préfère fréquenter les philosophes tristes avec lesquels je me sens mieux en phase et éprouve un sentiment de consolation. La lecture n'est-elle pas une amitié ?

-

Je pense avoir rapporté l'essentiel de "Vivre avec son passé" et m'arrêterai ici pour ne pas alourdir ce compte rendu copieux, bien que facile à assimiler, selon moi. 

Cette recension ne saurait remplacer la lecture de l'essai. Les deux liens suivants ajouteront avantageusement à la compréhension de ce que nous dit l'essai du philosophe. 

  • On retrouve Charles Pépin lors d'un exposé à Liège, dans le cadre des Grandes Conférences Liégeoises.
  • De même, l'auteur a été reçu dans la Grande Librairie. 

29 janvier 2026

Le passé et la liberté. Le deuil.

Charles Pépin (2023) - 237 pages

"Le constat de notre humilité face à la vitalité de notre mémoire ne conduit pas Bergson à un aveu d'impuissance. Au contraire, le philosophe français (1859-1941) nous invite à une nouvelle manière d'aborder notre liberté face aux vagues tempétueuses de nos souvenirs. Il nous engage à une attitude d'accueil créatif et d'ouverture à ce passé qui nous constitue. Si notre personnalité condense la totalité de notre histoire personnelle, l'acte libre devient l'apanage de celui qui «prend son passé avec soi», qui l'emporte tout entier pour se propulser vers l'avenir. Nous pouvons nous saisir en même temps de notre passé et de notre liberté : Bergson ne propose rien de moins qu'une méthode pour y parvenir.[p 21-22]
Ce préambule – destiné à présenter le prochain compte rendu de l'essai– serait incomplet sans évoquer les êtres qui nous ont quittés. Souvent ébranlé par le souvenir d'une personne proche disparue, je me suis vu suggérer le livre de Charles Pépin. Celui-ci y convoque François Cheng [pp 209-210] :
"Ce que les morts laissent aux vivants c'est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir de vivre, d'accomplir la part de vie dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte. C'est la manière pour les vivants de remettre les morts dans la Voie de la Vie; c'est la manière pour eux de ne pas succomber à la mort.(F. Cheng  -"L'éternité n'est pas de trop" - 2002)
Le chagrin en bandoulière, poursuit Pépin, riche de ce que nos disparus nous ont laissé, on emporte son passé en étant simplement soi-même, en créant quelque chose avec ce que nous avons vécu à leurs côtés.

[Recension plus étoffée de "Vivre avec son passé" à venir]

28 décembre 2025

Les "saints"

Quoi de plus clair qu'un saint ? Ces hommes-là méprisaient le gain et méprisaient le luxe. Non pas, croyez-le bien, par l'espérance de dîner en ville au paradis. Les anciens sages dont Socrate est le modèle, vivaient à peu près comme des saints, sans espérer beaucoup des dieux. Descartes ne trouva rien de mieux que d'aller à la guerre, évidemment par dégoût d'une vie frivole à laquelle il avait goûté, et qu'il avait jugée. Et combien d'autres ont choisi une vie difficile, sans d'autre raison que de trouver l'équilibre et la paix ! Le plus beau spectacle que Proust ait vu était de trois arbres sur le bord d'une route, trois arbres qui n'étaient pas à lui. Les grands bonheurs sont sans vanité. Seulement la vanité a de terribles crochets; elle prend l'homme et le traîne. Proust n'y échappait point, et ne cessait point de la mépriser. Cette petite, continuelle et inutile violence contre soi n'est supportable que pour les faibles. Le fort se retire ou bien se jette. Si l'on se jette, il faut être tyran. Un tyran vit de vanité ; il s'oblige à croire à des choses qui ne sont point. Il vit sur ce creux ; il en prend son parti. [...].

Toute crise de société est une crise de vanité. Et l'on sait bien que l'abus des richesses vient de ce qu'on veut à tout prix que les richesses soient enfin respectées. Mais, bien mieux, on veut qu'elles soient respectables. Le parfumeur veut régner par l'esprit ; nous avons vu cela ; et c'est le comble du ridicule. De ce que j'ai des penseurs à ma solde, cela ne fait pas que mes propres pensées soient en bon ordre. Mais c'est cette fureur de vanité qui fait les tyrans ; je dis bien fureur ; car l'homme qui vit en trompeuse surface est nécessairement furieux, tout à fait comme celui qui veut acheter l'amour. Et l'on sait que l'amour ne va jamais à celui qui paie. Bien mieux, aucun genre d'amour ni d'admiration ne va jamais à celui qui paie ; on sait bien pourquoi, et lui-même sait bien pourquoi. De la même manière, aucune obéissance ne va jamais à celui qui force. Ces choses étant bien connues, la rage de parvenir s'exerce contre les hommes libres. Et le refus des hommes libres est la réalité de toute révolution. Les gouvernants, banquiers et généraux, on ne les juge pas tant odieux que sots, c'est-à-dire creux.[...].

[...] contre les saints, il n'y a aucune arme. Ils promènent leur mépris dans les rues, ils refusent l'admiration et l'acclamation, qui est le pain des vaniteux. Mais qui voit le saint ? Le saint est proprement invisible, il a jeté tous les vêtements de vanité sur quoi la lumière joue. [...].

Alain - "Propos" (Pléiade, édition 1956) [pp 1127-1129]


7 décembre 2025

Graisser les bottes

"[...]. Ce mélange d'obéissance et d'irrespect fut difficile à sauver quand le philosophe [Alain] se fit canonnier. Il le sauva pourtant. Soldat volontaire, discipliné, qui jugeait ses chefs et ne flattait point, il apprit à haïr la guerre, non pas tant pour ses dangers (il était courageux par nature et doctrine), que pour l'esclavage où elle rejette les citoyens qui s'étaient crus libres. Il en vint à penser que la guerre et sa préparation sont les plus grands maux de nos sociétés. En temps de guerre les tyrans sont au-dessus de tout contrôle. Et même en temps de paix, qui décide des armements ? Qui des effectifs ? Qui des alliances ? Un petit cercle d'hommes que l'on dit compétents et qui mettent des lieux communs en discours. Des millions d'autres, sur lecture d'une affiche, graisseront leurs bottes. [...]" [p XIII]

André Maurois - Extrait de la Préface aux "Propos" d'Alain [Émile Chartier] dans l'édition de 1956 de La Pléiade. 

Paul-Anastasiu - Le Poilu


Ayant acquis d'occasion un exemplaire légèrement défraîchi des "Propos" d'Alain (en Pléiade), j'y musarde et y trouve quantité de textes courts d’une déconcertante actualité. Je propose de partager prochainement quelques aperçus de l'essayiste, au fil du temps et de mes humeurs.


29 août 2025

Ne manquez pas votre unique matinée de printemps

Les Éditions de l'Observatoire
2024 -149 pages

Le titre de ce compte rendu est une phrase de Jankélévitch qu'il lançait à ses étudiants : en fait, il s'agit du Carpe Diem du "Cercle des poètes disparus" où le professeur de littérature d'un collège, Keating, montre à ses élèves les photos de classe des générations précédentes. Le but est de leur faire se poser la question : ces jeunes gens, morts maintenant, ont-ils saisi la chance qui leur était offerte ? Et ont-ils choisi leur vie en toute liberté ou au contraire, celle-ci était-elle dessinée à l'avance ? 

Sommes-nous libres de faire notre route comme nous le voulons, malgré tout ce qui la façonne, les déterminismes tels que le milieu et l'époque, la famille avec son histoire, l'hérédité, la santé, le régime politique, etc. ?
La réponse est nette pour Marianne Chaillan, elle se résume dans une proposition en fin d'essai : "Nous persuader que nous sommes libres, au sens où il nous appartiendrait du fait d'une volonté indéterminée d'écrire notre histoire, c'est faire de nous un bouffon pétri d'orgueil, [...]." [p.142]

Cependant, et c'est toute la force de l'essai qui contourne le constat précédent, Marianne Chaillan nous invite à apprécier la vie en cheminant sur le fil des décisions avec les cartes que nous avons en main et nous explique comment les redistribuer en introduisant la notion d'identité narrative.
À cette fin, elle recourt à des penseurs, depuis les Stoïciens à Sartre, en passant par Spinoza et d’autres philosophes, ainsi qu'à des épisodes de sa propre vie. 

L'essai comporte quatre parties que suit une brève conclusion.
  1. La force du destin
  2. La force de la volonté
  3. La force des choses
  4. Les chemins de la liberté

 

1. TOUT EST-IL DÉJÀ ÉCRIT ?

À la manière des tragédies grecques, tout serait écrit à l'avance par la force du destin : Œdipe tuera son père et épousera sa mère, Antigone mourra pour vouloir affronter son oncle qui refuse d'enterrer son frère. Comment se réjouir d'avoir pour seul horizon d'action celui d'accepter ce que le sort nous réserve ?
Il s'agit du concept stoïcien de liberté. Le stoïcien coopère à l'événement qui survient et combat tout ce qui, en lui, s'y oppose, telles ses passions et ses préférences. Nous ne serions donc pas auteurs, mais acteurs de notre vie. "La liberté n'est pas le libre-arbitre, mais seulement la capacité à consentir au destin", écrit Chaillan dans cette optique. 
 
Cela paraît révoltant d'accepter son sort, surtout s'il est défavorable. 

Néanmoins, ne devrions-nous pas pressentir, dès ce moment de l'exposé, que consentir libère et le refus aliène ?

2. NOUS FAISONS LIBREMENT NOTRE VIE

Aristote explique que de deux événements qui peuvent se produire, mettons A " l'enfant Untel sur la photo de classe divorcera " et B " l'enfant Untel sur la photo de classe ne divorcera pas ", seul l'un aura lieu. A ou B, mais pas A et B. 
Pour les détracteurs du libre arbitre, l'un des deux aura lieu, selon le principe du tiers exclu, et bien que ne sachant pas à l’avance lequel, l'avenir est écrit, puisque l’un des deux est nécessaire.
Erreur s'écrie Aristote : l'une des deux propositions aura lieu, donc l'une des deux seulement est vraie : les choses à venir renferment la puissance d'être ou ne pas être, indifféremment. [p.51]

Kant considère que l'homme n'est pas déterminé, comme les choses de la nature, par des causes extérieures : il choisit d'agir ou non en vertu de tel motif qui lui paraît préférable. L'humain échapperait donc à l'ordre de la nature, tels orages, tremblements de terre, tsunamis, etc. entièrement déterminés par des causes, il agirait en fonction de fins qu'il se donne.

Pour Sartre ("l'existence précède l'essence") : "L'important n'est pas ce que nous faisons de nous, mais ce que nous faisons de ce qu'on a fait de nous". Notre situation, quelle qu'elle soit, est neutre, tout dépend du projet que nous formons. Nous voici radicalement en opposition avec la thèse déterministe qui préconise que l'on n'a aucunement la liberté absolue de son vouloir, comme on l'a lu au point 1.

Ainsi, pour Sartre, de façon peu rassurante, nous sommes seuls, sans excuses, sans repères, condamnés à être libres, à nous inventer nous-mêmes : merveilleux, mais terrifiant et épuisant !

3. NOUS SOMMES « AGIS » PLUTÔT QUE NOUS AGISSONS

Ce chapitre s'ouvre sur un volet sociologique au-dessus duquel trône le magistral mot d'Antonin Artaud " La vie, toute la vie est un coup monté ". [p.89-90]

Au plan social, les individus marseillais (l'autrice est née à Marseille) vivant à La Castellane (cité pauvre du nord) ou à proximité de la place Castellane (quartier favorisé), ne se voient pas offrir au départ les mêmes options pour mener leur vie. [p.73]
Certains prétendent, Sartre à l'appui, qu'un Zidane est la preuve du contraire, de même que certains rappeurs du quartier nord qui ont réussi leur parcours.
D'autres, convoquant Marx, montrent que le quartier de naissance est un facteur déterminant. 
Pour trois transclasses tels Zidane, Annie Ernaux ou la philosophe Chantal Jacquet, il y aurait sept vies médiocres. [p.80]

Pour le sociologue français Durkheim, que nous soyons père, frère époux ou citoyen, nous effectuons des devoirs définis en dehors de nous. S'ils sont parfois en accord avec nos véritables désirs, ils existent objectivement à l'extérieur, car procurés par l'éducation. 
Des actes semblant relever des décisions les plus individuelles, suicide, mariage ou divorce, faire l'amour, avoir un enfant participent de cette injonction sociale dont nous n'avons pas conscience, explique l'autrice, se référant toujours à Durkheim. [p.81-82]

Suivant les analyses d'Heidegger, le "je" est en vérité un "on", comme l'extrait du 14 août l'expose. [p.83-84]

De même, selon Freud, nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes et ne faisons pas ce que nous voulons : "Le moi n'est pas maître dans sa propre maison". [p.87]

De nouvelles forces sont à l'œuvre pour amoindrir encore notre capacité à agir librement : les algorithmes d'Internet nous orientent, nous assistent, voire décident pour nous. [p.88]

Spinoza nous fait aller plus loin : un coup de pied dans une pierre déterminera, selon sa force, la distance et la vitesse du parcours de la pierre. Celle-ci se croira très libre dans son mouvement, persuadée qu'elle agit de son plein gré et sans contrainte extérieure. Les humains qui se croient libres sont semblables à cette pierre. [p.94-95]

Une notion essentielle chez Spinoza est le préjugé finaliste (voir partie 4 ci-dessous) : les humains pensent être les véritables auteurs de leur vie. En réalité, ils croient, à tort, désirer une chose parce qu'ils la jugent bonne alors qu'il la juge bonne parce qu'ils la désirent. Il n'est guère aisé de se libérer de cela. [p.101]

4. LE CRÉPUSCULE DU LIBRE ARBITRE

D'abord, un exemple simple cité par Marianne Chaillan. Un de ses élèves assurait avoir choisi librement ses cours de spécialité, Histoire et Philo, au regard de son objectif d'étude tout aussi librement fixé, à savoir Sciences Po. Il ne s'interrogeait cependant pas sur son choix de faire Sciences Po. Il finit par concéder que son père, qu'il admirait beaucoup, avait étudié dans cette institution renommée, cause inconsciente de son désir. Pour reprendre Spinoza, l'élève se dit libre parce que conscient de son vouloir et de son désir, mais ignorant tout des causes qui le poussent à ce vouloir et ce désir. [p.108-109]
"Au lieu de chercher le « ce par quoi » ou le « ce à la suite de quoi », nous agissons, nous recherchons le « ce en vue de quoi »." [p.108]
Le préjugé finaliste alourdit encore l'idée inadéquate que nous avons de nous-mêmes. Calqué sur notre fausse idée de vouloir libre, qui aurait une fin, nous croyons que la nature a elle aussi son but. Pieux ou non-croyants auxquels arrivent des catastrophes naturelles, se réfugient dans la pensée d'un vouloir libre qu'on nomme destin, providence, Dieu, Histoire, etc. En vérité, "la nature n'a pas de fin qui lui soit prescrite et les causes finales ne sont que des fictions humaines", affirme Spinoza dans "Éthique". [p.110]

Spinoza rompt le lien entre volonté et liberté. La volonté est une fiction qui engendre un paradoxe où l'on enferme la question de la liberté : soit la volonté existe comme cause totale de l'action, dès lors, comment est-ce possible dans un monde déterminé ? Soit elle obéit aux lois de la nature et on élimine la possibilité de la liberté. [p.111-112]
 
Pourtant, Spinoza, lui qui renvoie dos à dos partisans de la fatalité et tenants du libre arbitre, ne renonce pas à la liberté ! Il nous montre comment gagner en liberté au sein de notre servitude. Nous avons en nous un élan vital (conatus) : il s'agit d'augmenter cette puissance en nous élevant autant que possible depuis l'ignorance, qui nous livre à la force des affects, vers une sagesse qui exploite l'intellect

Comment ? 
D'abord se débarrasser du concept de libre arbitre
Puis comprendre que tout advient nécessairement et connaître les causes qui déterminent ce qui arrive. Cela nous débarrasse de toutes les passions nées de la croyance en la contingence. Voilà l'instrument de notre libération : comprendre la nécessité, ce nœud infini des causes. "Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre", formula Spinoza. [p.114-115]

Exprimé autrement, en paraphrasant Gilles Deleuze, notre élan vital fluctue selon la compréhension que nous faisons de ce qui nous arrive. Lorsqu'en proie à des illusions, nous imaginons des explications erronées à ce que nous traversons, cela nous peut nous entraîner dans une spirale de passions tristes : ressentiment, colère, jalousie... d'où une existence aliénée. En revanche, comprendre la nécessité à l'œuvre dans ce que nous vivons, libère des passions tristes et augmente la puissance de notre élan vital. Nous sommes plus actifs, tout en restant dans le déterminisme dont nous ne pouvons nous extraire. Notre vie atteint de la sorte son plus haut degré de liberté. [p.120]

Ayant substitué l'idée de liberté à celle de libre-arbitre, l'essai substitue ensuite celle d'identité narrative à celle d'identité substantielle – c-à-d l'ensemble non figé de nos caractéristiques psychologiques et de nos expériences
Le sujet substantiel permanent est une illusion, mais on peut tout de même concevoir quelqu'un qui est constitué par l'histoire qu'il se raconte à lui-même sur lui-même. Les vies humaines gagnent en unité lorsqu'elles sont interprétées dans un récit.

Il s'agit de repriser les fils de notre histoire, créant des points, coutures, sutures nouvelles et par le récit qu'on en fait, les unifier en l'histoire de notre vie. Nous nous constituons à travers le récit. 
L'identité narrative permet de se référer à soi-même non pas en tant que de l'identique perdurerait à travers toutes les altérations, mais en ceci que nous pouvons répondre de nous par-delà toutes ces altérations.

Le moi permanent, dit substantiel, est une fiction, le moi de l'identité narrative, une œuvre de fiction. Qui suis-je ? Le personnage du récit que je tisse de ma vie. [p.127-128]


"Écrire sa vie" est un petit livre tonifiant, d'une belle clarté, à ne pas manquer. 

Je donne cinq étoiles à cet essai, pour sa qualité, mais aussi grâce au fait que je me suis tenu éloigné de la philosophie pragmatique ces derniers temps et cet opus lumineux me la fait redécouvrir avec bonheur.

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Pour les Belges, RTBF Auvio, à travers l'émission " Par ouï-dire ", propose un podcast où s'exprime Marianne Chaillan à propos de"Écrire sa vie". 

À suivre prochainement, une référence à Annie Ernaux, reprise dans cet essai, à propos de l'identité narrative.

14 août 2025

La dictature du "On"

Chaque année, je l'observe en questionnant mes élèves. Je leur demande de me citer un immense roman de la littérature. En réponse, j'ai toujours droit à un Hugo ou un Flaubert. Aussitôt, je les interroge : ont-ils aimé le livre qu'ils viennent de nommer ? Deux possibilités : soit ils l'ont détesté, soit ils ne l'ont pas lu ! Mais alors, pourquoi le désigner ? Parce que le « on », c'est-à-dire ici le professeur de français et la société derrière lui, reconnaît ces titres comme étant des chefs-d'œuvre ! Pourquoi ne désignent-ils pas un roman qu'ils ont véritablement aimé ? Cela ne leur vient même pas à l'idée, a fortiori si l'auteur est considéré comme grand public.

[...] Heidegger l'appelle la « dictature du On ». Concrètement, elle s'exprime en ceci que nous recevons du dehors, de la société, les règles morales, esthétiques, politiques, etc. Tout un monde nous précède dont nous reprenons les codes. [...]. 

Marianne Chaillan - "Écrire sa vie" (Les Éditions de l'Observatoire, 2024) [p.83]

Un compte rendu complet prochainement.

15 octobre 2024

Cogitations de promeneur

Jean-Marc Defays
Murmure des Soirs, 2024 
173 pages

Sachant que l'auteur est liégeois, on ne doute pas que ses balades, fertiles en méditations et rêveries, se déroulent autour des Coteaux de la Citadelle, dont on vient en ce début d'octobre de célébrer les nocturnes. Des bougies ont illuminé les 374 marches de l'escalier vers la butte. 
Du fait que le nom de Liège n'est énoncé nulle part, les considérations du promeneur acquièrent un caractère général. Encore que certaines évocations relèvent du régional, tel cet hôpital jouxtant un enclos de fusillés, "une institution vouée à la vie, comme pour démontrer qu'elle a toujours l'avantage – même provisoire – sur la mort". [p.49]

Intellectuellement, le chapelet de réflexions proposé par Jean-Marc Defays est moins ardu, selon moi, que le franchissement physique des coteaux et l'on se laissera aller paisiblement aux mouvements de son esprit stimulé par la marche. Ils sont spécifiques, pour la plupart, de ce qui préoccupe – ou pourrait préoccuper – toute personne honnêtement sensée et cultivée : et si l'on y philosophe, ce n'est jamais pour sortir de sentiers balisés, ni pour forcer le pas, tandis que les galimatias sont exclus. 

Les deux font la paire : le promeneur Jean, dont les pensées sont exposées et le narrateur, à savoir son chien – capable de raisonner, que croyez-vous ! – qui l'accompagne dans ses flâneries. Le livre comprend environ 150 textes de moins d'une page, sans titres, répartis en six parties. Les illustrations sont de l'auteur, au fusain semble-t-il.

Soyons sincères, l'on ne va pas s'éberluer à toutes les pages de ce carnet de promeneur solitaire : outre l'indignation envers des sujets autour desquels on a coutume de ruminer et palabrer (guerres, politiciens, attente au téléphone, travaux dans la ville, etc.), il s'y trouve d'intéressantes réflexions que ne dédaigneraient pas des penseurs qui tiennent le haut des affiches culturelles et littéraires. J'ai apprécié le goût du promeneur pour la sincérité, la simplicité, l'honnêteté intellectuelle, qu'il allie à une perspicacité bien placée et la volonté de bien dire. Sur ce point, le propos est limpide : Jean-Marc Defays est linguiste.

Deux trois thèmes, parmi d'autres, à méditer. 
  • L'un porte sur l'agacement de certains devant les films ou l'on ne trouve pas de logique, successions d'images magnifiques, sans histoire consistante : "Jean s'est demandé si ce n'est pas parce que l'existence n'a pas d'histoire cohérente ni d'explication logique que la plupart des humains attendent précisément que l'art – au même tire que la science, la politique ou la religion – lui en donne. Sans histoire ni explication, la vie est insupportable et un film ou un livre qui en fait la démonstration, malgré des compensations esthétiques, ne l'est pas moins." [p.80]
  • Beaucoup de personnes du troisième âge, et des plus jeunes, approuveront cet incipit qui interroge les nouvelles valeurs : "Comme s'ils avaient été dessinés dans le sable, les points de repères – même ceux que l'on croyait indiscutables – s'effacent sous les vagues impétueuses et imprévisibles des médias, des réseaux sociaux, des dictats des modes et des idéologies. [...]" [p.170] 
  • Lors de controverses avec des gens qui n'acceptent jamais de remettre en cause leurs certitudes, l'homme éprouve de la colère en son for intérieur : "À chacune de ces occasions, il fait l'expérience intime du paradoxe de la tolérance qui doit accepter l'intolérance, quitte à se mettre en danger." [p.171]
  • Puis cette incise : "Suivre sa pente, disait le poète, pourvu que ce soit en la montant". [p.126] 

Je laisse à regret ce livre d'un abord aisé, qui m'était devenu aussi familier que son narrateur canin qui tient bien peu sa langue. Les paragraphes succincts donnent envie de cogiter sans façon avec l'avenant marcheur, dont on devine les compétences universitaires sous une casquette un peu pépère.

Merci à Babelio et les éditions Murmure des Soirs pour l'envoi du livre.

8 juillet 2024

Boniments et gnangnan


Je le notais dans le billet précédent, certains philosophes vedettes ont peu de crédit aux yeux de l'auteur de "Rétrécissement", il avoue ne pas être sensible à leurs concepts alambiqués. Dans un essai de 2002, Frédéric Schiffter expliquait clairement son point de vue. 

Depuis quelque semaines, l'auteur exhume certains de ses ouvrages et humeurs dans des vidéos, où il apparaît assis sur un sofa (à l'instar, dirait-on, du personnage d'Hopper qui illustre l'en-tête de son blog)

Je vous invite à regarder, si vous le souhaitez, l'une de ces vidéos, "Mes concepts", présentée avec une piquante goguenardise par le philosophe sans qualités. L'on y (re)découvre le développement des concepts limpides de chichi, blabla et même gnangnan. [durée 9'55"]

Suite à un rétrécissement récent, j'ai dû élaguer ma bibliothèque, et si j'ai gardé quelques bouquins de philo exigeants, je ne pouvais manquer de conserver ce petit opus qui garde les pieds sur terre.


7 juillet 2024

Étiolement

(Le Cherche Midi, 2023)
"Comme j'ai toujours la manie d'acheter des romans ou des essais, je me suis muni d'une liseuse. Le vendeur m'a certifié que cette merveille avait une bonne mémoire, que je pouvais «télécharger» plusieurs milliers de « produits ». Le mot « produit » vaut désormais pour tout type de choses vendues, des livres comme des maisons. Federica, qui n'a pourtant pas été formatée par une école de commerce, a fini elle aussi par utiliser ce terme pour désigner soit un appartement soit une villa. « C'est un produit rare sur le marché », dit-elle. Quand, un jour, je lui fis remarquer combien la formule était vulgaire et sotte – « Depuis quand habite-t-on un produit ? » – elle me lança au visage que je parlais une langue morte." [p.34] 

Baudouin Villard, le narrateur et professeur de philosophie qui vit un « rétrécissement », n'est plus en phase avec le monde qui l'entoure et va de déconvenue en déconvenue. Le dialogue ci-dessus avec Federica, sa future ex-épouse, est significatif de ce qui restreint son épanouissement. L'ennui, le siècle, avec ses excès et boniments, ses laideurs et vacarmes, conduisent le professeur à abandonner son métier et, si l'on excepte les lignes qu'il continue à écrire, car il écrit des livres, il se sent perdre tout, y compris ses amis qui se liguent avec celles et ceux qui le critiquent. Cet homme désabusé voit son corps s'émacier et son existence s'atrophier.

Comme il tardait à publier un livre qui connaisse quelque succès commercial, Federica ne laissait pas de le traiter d'eunuque. "Un homme au pouvoir d'achat nul et sans lustre social est un homme castré." [p.27] 

"Je ne suis pas un auteur dont on attend une dédicace.
On me fait l'aumône de me lire." [p.37]

Lorsqu'il se sépare de la méprisante avocate, il est obligé de renoncer à ses livres, faute de place dans son nouveau deux pièces. Il ne peut toutefois abandonner ses Thomas Bernhard et garde trois grandes œuvres : "De natura rerum" de Lucrèce, "Les Essais" de Montaigne et "Le Monde comme volonté..." de Schopenhauer. Les pensums de Foucault, de Derrida, de Deleuze, "ces vedettes", ne trouvent pas grâce à ses yeux : "Je tiens pour moi qu'on peut juger avec précision de l'intérêt ou de la valeur d'un philosophe, ou d'un auteur, en écoutant ses admirateurs." On retrouve le F. Schiffter insupporté par les philosophes qu'il considère à chichis et blablas.

Tout n'est pas sombre heureusement, Baudouin bénéficie de la moitié de l'héritage familial, au grand dam de sa sœur – "[...] tu as passé ton temps à les décevoir [parents] et, en plus, tu ne leur as pas fait d'enfants". Dans sa nouvelle résidence, en voisin serviable, il se lie d'amitié avec le très vieux M. Lévy, personnage touchant très cultivé et ancien barbouze pour le compte de l'État hébreu. Cette complicité lui vaut de rencontrer les faveurs amoureuses de la fille de M. Lévy, médecin et mariée, prénommée Betti, "un cou joli, un sourire charmant". Constatant la nécessité pour Baudoin de faire une pause, Betti l'adresse à un confrère psychiatre Nadaillac, auteur d'une thèse, "L'ennui comme pathologie du désir".

Le psychiatre perce-t-il à jour notre patient ? "Si vous avez le sentiment que ce n'est pas votre moi qui n'est pas adapté à la société, mais que c'est la société qui n'est pas adaptée à votre moi, cela peut cacher un trouble. En psychiatrie, on l'appelle le « complexe d'Alceste »", exprime Nadaillac. [p.82] Soit le misanthrope de Molière qui en veut à Dieu de ne pas avoir fait les hommes à l'image de son ego à lui, Alceste. 

Avec une ironie constamment présente dans "Rétrécissement", Baudouin réfléchit à la thèse de Nadaillac : "... comme je consulte mon horoscope dans un magazine, j'y ai vu des éléments de ressemblance – alors qu'il suffit de jeter un coup d'œil sur la colonne d'un autre signe astrologique pour m'y apercevoir aussi. En feuilletant une autre thèse sur l'érotomanie ou le sadisme, je m'y serais reconnu." [p.99]

La suite narre les déboires, la lassitude et des désordres mentaux de Villard. Opéreront-ils un rétrécissement inéluctable ? La citation en épigraphe est exemplaire à cet égard : "Vivre, c'est perdre du terrain" (Cioran). 

Alors que son premier roman ne m'avait pas enthousiasmé, la seconde fiction de l'essayiste Schiffter est une réussite complète, écriture à ravir, succession de réflexions, ironie et récit d'une dégringolade. Celle-ci se traduit au niveau de l'écriture qui, soumise à une rétraction progressive, voit le texte s'étioler jusqu'au point final. 

 

Ce billet est trop long pour que j'y ajoute quelques mots d'une lecture antérieure de l'auteur qui m'est revenue en parcourant "Rétrécissement". J'en posterai quelques informations demain, ici même.

7 octobre 2023

Darwin et la philosophie

Intéressons-nous aux dernières pages de "L'effet Darwin" (Points Sciences, 2008) de Patrick Tort. Il nous faudra sans doute relire plusieurs fois cette partie du livre – "Darwin et la philosophie" – qui tient en deux feuilles. [pp 207-210]

Une logique matérialiste exige de connaître le développement d'un fait pour le comprendre. Patrick Tort estime que c'est ce que la philosophie persiste à ne pas faire. "En réalité, l'énonciation traditionnelle et l'éventail des notions de la philosophie butent sur ce qui fait la cohérence de la construction darwinienne, à savoir une logique matérialiste de la connaissance par l'origine qui exige de connaître le processus pour comprendre le fait [...]"

Il est obligatoire de sortir de la philosophie, où "règne un reliquat de métaphysique essentialiste susceptible de faire retour sous les termes figés de « transcendance », d'« universel », et d'« absolu »" – pour donner la réalité des processus. Un exemple : la philosophie a pu indéfiniment commenter et décrire la «liberté» sans qu'elle soit apte à décrire aucun processus concret d'acquisition de l’autonomie.

"... il n'y a chez Darwin d'autre transcendance réelle à la source du sentiment d'obligation morale que celle du collectif comme juge de la conduite de chacun" : c'est parce que l'homme se sait capable d'erreur, voire de retomber dans la bestialité, qu'il se crée des commandements collectifs. Le "tu dois" n'est pas le fait d'une instance extérieure énonciatrice de l'ordre (Kant).

"Ce n'est donc pas à la philosophie de rendre compte de la genèse de l'obéissance à la loi morale, ni du sentiment de la valeur. C'est [...] l'affaire d'une psychosociologie génétique et évolutive qui a été ébauchée par Darwin au début des années 1870, et qui aura besoin de Marx [avec sa théorie de l'aliénation, du fétichisme et des représentations collectives] et de Freud [avec sa théorie des pulsions, de la sublimation et du surmoi], ainsi que de toute l'anthropologie culturelle et de toute la critique historique, pour développer ses intuitions fondamentales. [...]. ... un peu de science permet parfois d'économiser beaucoup de philosophie." [p 210]

21 août 2023

De l'évolution, de la morale et du ruban de Möbius

Patrick Tort est linguiste, philosophe, historien des sciences, analyste de la dimension anthropologique de l’œuvre de Charles Darwin (1802-1889). Il est profondément humaniste.

Le "Que sais-je ?" [7e édition corrigée, 2022] illustré ci-dessus constitue une synthèse de la théorie de la sélection naturelle, dont il ne manque pas d'exposer les graves mésinterprétations, dérives inégalitaires telles que l'eugénisme, le racisme ou le darwinisme social d'Herbert Spencer, cher à la bourgeoisie industrielle anglaise de la fin du 19e siècle, qui voit la société comme un organisme où les moins adaptés doivent être éliminés, interdisant l'assistance aux défavorisés.

À l'encontre de ces dévoiements, il est important d'insister sur ce que Patrick Tort appelle l'effet réversif de l'évolution. On sait que la sélection naturelle fait en sorte que les individus les mieux adaptés survivent pour perpétuer une espèce dans un environnement donné : par exemple, les flamants roses survivent dans la région des lacs peu profonds, grâce à leur bec adoptant une forme qui permet de récolter la nourriture tête à l'envers. (cf S. J. Gould).

Douze ans après la publication de sa théorie, Darwin la poursuit de manière cohérente dans "La filiation de l'homme" (1871). Il constate qu'au sein de l'espèce humaine se sont progressivement développés des instincts sociaux, un accroissement du sentiment de sympathie et d'altruisme, sentiments moraux qui permettent l'organisation communautaire : la sélection naturelle n'est plus, à ce stade de l'évolution, la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, elle a laissé place à l'éducation. 
"Ce faisant, la sélection naturelle a travaillé à son propre déclin (sous la forme éliminatoire qu'elle revêtait dans la sphère infracivilisationnelle), en suivant le modèle même de l'évolution sélective – le dépérissement de l'ancienne forme et le développement substitué d'une forme nouvelle : en l'occurrence, une compétition dont les fins sont de plus en plus la moralité, l'altruisme et les valeurs de l'intelligence et de l'éducation." [p.55]
Ainsi, "sans saut ni rupture", la sélection naturelle selon Darwin a sélectionné son contraire, un ensemble de comportements sociaux antisélectifs et antiéliminatoires – au sens que revêt la sélection dans "L'origine des espèces" (1859) – et donc une éthique de la protection des faibles, contrairement à certaines extrapolations des travaux de Darwin. La forme nouvellement sélectionnée de l'évolution est avantageuse pour l'espèce humaine : "L'avantage nouveau n'est plus alors d'ordre biologique : il est devenu social.

L'auteur illustre cette inversion de l'évolution, cette transition de la nature à la civilisation et la culture, par l'image de l'anneau de Möbius. [*]
L'on ne serait pas complet en ignorant les réactions soulevées par cet effet réversif : ainsi un article du philosophe Thierry Hoquet. Tout en reconnaissant le bien-fondé de l'argumentation humaniste de Tort, il juge la référence au ruban de Möbius plus médiatique que pédagogique et préférerait voir abordés les apports de la sociobiologie. Celle-ci désigne la recherche systématique des bases biologiques des comportements sociaux (génétique) en tentant de donner une explication de l’héritabilité des comportements ou des instincts.

Patrick Tort a fait un livre plus fouillé sur les mêmes sujets : "L'effet Darwin" (2008, Seuil). La dernière partie de ce livre, "Darwin et la philosophie", qui tient en quatre pages, propose une réflexion très intéressante : cette discipline est résolument remise à sa place, si j'ose dire. Un court aperçu prochainement.


[*] Placez le doigt en un point du bord du ruban et déplacez-le le long de ce bord : vous revenez toujours au même point. Le ruban n'a qu'un bord et une seule face.

22 novembre 2022

Nietzsche et l'évolution

["Nietzsche et la vie" : suite]

"Ce que Foucault au fond ne voit pas, c'est la nature tragique du « gai savoir » : sa capacité à exposer les fictions provisoires de la connaissance à une réalité qui lui résiste, et qui peut transformer la science en une exploration inlassable de la complexité du réel et de la multiplicité de ses perspectives et de ses centres de force, attitude épistémique que Nietzsche appelle aussi la « passion de la connaissance ».

Dans les chapitres précédents, nous avons vu que si Nietzsche avait tant tenu à s'impliquer dans la biologie de son temps, s'il a cherché à s'imposer lui-même dans les débats internes les plus fins de la physiologie et du darwinisme, en prenant parti pour les uns et en s'opposant aux autres, c'était bien parce qu'il considérait que les sciences de la vie étaient mieux armées que la philosophie pour penser la vie et pour déconstruire les écrans fabriqués par la métaphysique. L'analyse de son « point de départ » a montré qu'il refusait de partir d'un corps non biologique, qui aurait été supérieur à celui de la science, et qu'il ne croyait nullement à l'opposition schopenhauerienne entre Leib (ou corps vécu) et Körper (ou corps représenté), qui aura a contrario tant de fortune chez les phénoménologues. On a vu au fond que, pour lui, le corps ne pouvait se saisir qu'en participant activement au conflit entre toutes les formes de représentations, de savoirs et de pouvoirs prétendant s'en emparer, de la morale à la politique en passant par les sciences du vivant et que ces dernières pouvaient être, dans les combats du gai savoir, autant des adversaires que des alliées."

Barbara Stiegler - "Nietzsche et la vie[p.345 - chapitre XII - "Par-delà le naturalisme et le constructivisme. Nietzsche, Foucault et la biologie aujourd'hui"]


Ce qui gêne surtout Barbara Stiegler chez Michel Foucault, c'est la coupure entre le constructivisme et le naturalisme des sciences de la vie.

Les néodarwinistes Daniel Dennett et Richard Dawkins pensent que l'évolution naturelle obéit exclusivement à une logique d'optimisation (modèle algorithmique), où le corps est vu comme matériau passif sur lequel s'exerce mécaniquement la sélection naturelle, tendant à ignorer la transmission de caractères acquis. À l'opposé, Nietzsche puis William James, John Dewey, Georges Canguilhem et Stephen Jay Gould ont ouvert la voie à un naturalisme qui ne s’oppose pas aux constructions inventives de l’historicité. Les innovations évolutives sont le résultat d’accidents liés à la logique d’organisation du vivant. [pp.358-372]

À cet effet, Gould mentionne l'analogie avec les spandrels de la basilique Saint-Marc : ceux-ci résultent de décisions liées aux contraintes physiques des arcs plutôt que conçus à des fins artistiques pour lesquelles ils étaient souvent employés. [p.355]
De même, dans l'évolution biologique, des traits non adaptatifs, c'est-à-dire qui ne sont pas exclusivement apparu en tant qu'avantages pour la survie, peuvent recevoir de nouvelles fonctions par cooptation. Ceci définit ce qu'on appelle l'exaptationAinsi, les plumes des oiseaux ne sont pas apparues pour qu'ils puissent voler, elles ont d'abord eu un rôle de régulation thermique avant d'être exploitées pour le vol. 

Cette optique de l'évolution selon un darwinisme reconstruit (Stephen Jay Gould, Richard Lewontin et Niles Eldredge) tempère donc un parti pris purement adaptationnistecar "les corps vivants ont la puissance herméneutique d'écrire leur propre histoire en réinterprétant activement leur passé", réaffirme Stiegler, considérant les effets, sur les corps, les âmes et les consciences, de l'accélération des rythmes de vie et la dissolution des clôtures du monde au 21e siècle.

"Comment continuer à digérer à l'âge du télégraphe ?" se demandait déjà Nietzsche avant 1900.
 
Afin d'asseoir et de prolonger ces mises en perspective de Barbara Stiegler, on peut envisager plusieurs livres de Stephen Jay Gould et Richard Dawkins, de même qu'un ouvrage sur Nietzsche : 
"La structure de la théorie de l'évolution" - S. J. Gould (NRF Gallimard Essais, 2002)
"Darwin et les grandes énigmes de la vie" - S. J. Gould (Points Sciences, 1977)
"Le Sourire du flamant rose" - S. J. Gould (Seuil / Points Sciences, 1985)
"Le gène égoïste" - Richard Dawkins (Odile Jacob, 1976/1989)
"Nietzsche. Un continent perdu" - Bernard Edelman (Puf, 1999)

Voir aussi le billet sur "Le sourire du flamand rose" de S. J. Gould.

"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [1]
"Nietzsche et la vie" - Barbara Stiegler [2]