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25 juillet 2026

De la visibilité (3) : conclusion

 Suite des parties (1) et (2) 

La capacité à être vu par autrui, que ce soit directement ou par image interposée, touche tous les domaines de la vie collective. De sorte qu'appréhender la visibilité, comme le propose cette étude, nécessite de parcourir l'histoire des techniques, les représentations mentales, la hiérarchie, les religions, la politique, le sport, le journalisme, l'art, les professions, l'économie, le droit, la psychologie, la morale... Il est essentiel de s'appuyer sur toute une gamme de disciplines universitaires. Et se limiter à la France est insuffisant, il est nécessaire de traverser l'Atlantique pour voir comment s'y déploie le phénomène. [p.617-618] 

Pour comprendre le milieu social du monde populaire, il faut user des ressources du monde savant, mais aussi utiliser celles-ci pour se distancier de la vision propre aux érudits, avec leurs préjugés. Si la culture de la visibilité imprègne fortement les milieux populaires, elle n'épargne pas ceux qui la pensent (universitaires), alors que ceux-ci ont plutôt tendance à la dénigrer. L'essai de Nathalie Heinrich tente de convaincre que le désir de défendre des valeurs, ce qui est le plus souvent le cas du monde érudit, ne doit pas entraîner le mépris et entraver le désir de comprendre, d'expliquer. [p.618]

La visibilité est alors envisagée dans l'essai comme un phénomène à analyser : il s'agit d'une réalité mais aussi d'une valeur, au sens où elle constitue une évaluation des êtres auxquels elle est appliquée. Le statut de cette valeur peut varier, entre valeur et antivaleur, valeur publique ou privée [voir partie 2], selon une série de contextes. 

Elle est une valeur mieux acceptée et une réalité plus présente lorsqu'on descend dans l'échelle hiérarchique (milieux sociaux, niveaux d'étude, classes d'âge). D'où sa discréditation dans les milieux cultivés et le peu d'attention – autre que critique – que le monde universitaire (français notamment) lui a porté. Je cite Nathalie Heinrich :

"Ceci alors que son expansion durant tout le XXe siècle en fait le phénomène majeur de notre modernité, a considérablement remodelé l'échelle sociale, modifié la notion même de catégorie socioprofessionnelle, reconfiguré l'élite, réorienté les pratiques religieuses, affecté les mœurs politiques, créé de nouveaux statuts et de nouvelles professions, entraîné d'importants effets économiques, pesé sur la doctrine juridique et la jurisprudence, donné lieu à des expériences émotionnelles d'une rare intensité, bousculé le rapport des valeurs." [p.619]

Le phénomène de la visibilité à l'âge médiatique est aussi nouveau que les techniques qui l'ont rendu possible. Cependant, il remplace des pratiques profondément ancrées dans notre culture, grâce aux formes religieuses qu'elles ont longtemps prises. 

Si l'on essaie de résumer l'évolution de la définition de l'excellence après la Renaissance, on passe, sous l'Ancien Régime, d'une excellence sans singularité (aristocratie étayée par un récit familial et résumée par un nom), à un élitisme bourgeois après la Révolution, où l'excellence rimait avec le mérite, la conformité aux conventions et le respect de l'argent. S'y est ajouté, au milieu du XIXe siècle, l'élitisme artiste où, pour la première fois, l'excellence a pu reposer sur la singularité. Le XXe siècle enfin a mis en avant la singularité qui ne repose que sur la visibilité, donc dissociée de l'excellence. [p.621]

Ainsi oscillent les conceptions de la grandeur : "C'est donc une vieille histoire qui se dissimule derrière les habits neufs de la visibilité d'aujourd'hui." [p.622]

Cet essai nous aide à mieux en comprendre les ressorts.

Critique

Un compte rendu de l'essai, signé Aurore Chaillou, regrette que la sociologue Heinrich aborde trop rapidement le concept d'invisibilité ; une page à peine, dont ce passage : "Il s’agit moins d’une invisibilité réelle, où la personne ne serait pas vue du tout, que d’un ‘déni de regard’, dont la sociologue Claudine Haroche estime qu’il est susceptible de provoquer la perte de l’intériorité et de déposséder la personne de ses attributs les plus fondamentaux" [p.546]

Aurore Chaillou pense qu'une exploration de la manière dont une société condamne des populations entières à l’invisibilité lui aurait permis de montrer la violence de cette construction sociale.


23 juillet 2026

Le capital de visibilté (2) : valeur et antivaleur

(suite de la première partie)

La sixième partie de l'essai, plus ardue que les précédentes, est consacrée à l'axiologie de la visibilité. L'étymologie de "axiologie" permet d'en bien saisir le sens : du grec axios (qui vaut, qui a du poids, digne de) et logos (étude). C'est donc la science des valeurs, terme utilisé lorsqu'il s'agit de poser un jugement de valeur par opposition au jugement de fait (c-à-d sans évaluation morale ou personnelle).

La visibilité est donc une valeur, à savoir un principe au nom duquel l'on estime des êtres et mesure leur grandeur. Cette partie du livre est consacrée, entre autres, à la valeur ou l'antivaleur de la visibilité des célébrités, en fonction du mérite, des motivations, des qualités oscillant vers le bien ou le mal, du jugement que porte tout observateur, penseurs et philosophes en particulier. Globalement, on peut dire qu'axiologiquement, la visibilité oscille entre droit moral et privilège indu.

La grandeur conférée par la valeur (ou l'antivaleur) de visibilité est l'objet de profonds désaccords dans nos sociétés actuelles. La dimension morale de la visibilité fait que certains y voient les principaux agents du changement moral aux États-Unis. Ce qui vaudrait aussi pour l'ensemble des sociétés occidentales, voire, pour une part, non occidentales.

Le culte de la célébrité est souvent perçu par les philosophes comme une antivaleur. La célèbre phrase ironique sur la circularité de la célébrité "un homme célèbre est une personne connue pour sa notoriété" est symptomatique de l'attente morale profondément ancrée dans nos sociétés. Nathalie Heinrich pense que la critique de la célébrité a encore de beaux jours devant elle.

À la suite de Rousseau (authenticité d'un « moi » pur de tout conditionnement « social »), non adossée à un mérite et inauthentique, car dépendant de l'opinion, la visibilité apparaît comme une antivaleur.
L'inverse existe, car la visibilité peut être envisagée comme un besoin humain. Tzvetan Todorov, pour donner un exemple, considère que rechercher le regard d'autrui constitue "la première grande séparation entre l'homme et les autres animaux supérieurs". 
La visibilité est valorisée dans la mesure où elle s'oppose à la dissimulation, favorise la transparence, l'authenticité. En politique, s'il poursuit l'intérêt du bien public, le désir de gloire est vu comme une bonne passion. [p.546]

La visibilité à la télévision est la cible sans pareille des diatribes contre la superficialité, l'inauthenticité de son vedettariat, éphémère, à très large diffusion, populaire, donc vulgaire. 

Je tiens ici à ouvrir une citation du cinéaste Peter Watkins à propos de la mort de Lady Diana :  
"Je peux comprendre l'émotion de ce jeune Anglais, venu assister aux funérailles de la princesse Diana pour lui rendre un hommage personnel, et qui parlait avec émotion de la visite qu'elle lui avait rendue à l'hôpital où il était soigné. Il s'agit là d'une réaction personnelle à une expérience personnelle. Beaucoup plus inquiétante fut l'immense émotion collective de ces milliers de personnes qui n'avaient jamais rencontré Diana et qui ne la connaissaient qu'à travers la médiation de l'écran et de la presse. Certains prétendront que la réaction du public est sincère et qu'elle ne résulte d'aucune manipulation, mais son ampleur phénoménale [...] constitue un événement composite, une alchimie complexe combinant authenticité et artifice." [p.548]
Dépôt de fleurs à la mort de la princesse Diana
L'authenticité est garantie par l'évidence de l'émotion. Il y a en même temps l'inauthenticité d'un dispositif impersonnel, du fait qu'il est à la fois collectif et médiatisé. La médiation et la collectivisation interdisent la proximité (comme l'a connue le jeune Anglais) ; elles interdisent aussi la réciprocité. Parviendrait-on même à toucher l'idole, toute réciprocité est impossible tant est grande la dissymétrie entre la masse des adorateurs et l'unicité de l'adorée. 
La relation personnelle est détruite non seulement pas la médiatisation, et plus généralement par la médiation. [p.548-549]

On retrouve la querelle de l'iconoclasme. Ceux qui vénèrent l'icône en tant que médiation positive, car elle donne accès au divin, contre ceux qui la refusent en tant que médiation négative, faisant écran à la présence du divin. L'ambivalence de la médiation apparaît ainsi homologue de l'ambivalence de la visibilité, à la fois décriée par son inauthenticité (spectacle) et louée pour sa capacité à dévoiler, à tout dire ("Loft Story"). Ce n'est donc pas la visibilité en tant que telle qui est inauthentique, donc mauvaise, mais bien sa médiation par la médiatisation. [p.549]

Dernier point que j'aborderai dans ce dense chapitre consacré à l'axiologie : les valeurs publiques et privées. La scission entre valeur et antivaleur se complexifie par un déplacement continu entre deux pôles : le pôle de la valeur qui peut s'exprimer publiquement, parce qu'elle correspond à un consensus dans le contexte (pas de gêne à exprimer son admiration), et le pôle de la valeur qui ne peut se revendiquer faute d'être perçue comme une « vraie » valeur, « légitime ». Plutôt que de revendiquer son attachement, on préfère alors se contenter de l'éprouver et de le pratiquer. [p.550]
Savants comme profanes affirment que l'essentiel de ce qui manque à la célébrité pour être un but avouable, pour être prise au sérieux, tient en un mot : le mérite. [p.553] 

Pour éviter d'être trop long, je laisse le lecteur découvrir cette notion du mérite ainsi que les autres parties du livre, dont la liste est proposée dans la première partie du compte rendu. Je me contenterai de proposer, dans un troisième billet, un aperçu de la conclusion générale formulée par Nathalie Heinrich. 


22 juillet 2026

Le capital de visibilité (1)

"De la visibilité : excellence et singularité en régime médiatique" –
Nathalie Heinrich, (1980, 2012), 2026 –
Folio Essais n°729

[Voir, en bas de ce compte rendu, la quatrième de couverture qui propose un condensé de l'essai]

Ce livre est volumineux : 622 pages suivies d'un copieux appendice de 116 pages (références des notes, index des noms propres et des matières, tables). La matière n'est pas trop ardue, le vocabulaire rarement abscons, mais il s'agit d'un essai conséquent et, en tant que tel, il est difficile d'en faire une lecture exhaustive en trente jours [dans la cadre de l'opération Masse critique de Babelio]. Je procéderai en complétant le compte rendu au fur et à mesure de mes découvertes.

En préambule [p.9], Nathalie Heinrich précise que ce livre fut édité en 2012 et que sa conception date du milieu des années 1980. Son sujet, à savoir les effets psychosociaux, économiques, juridiques des technologies de reproduction de l'image des personnes, est très sensible aux avancées techniques, qui furent considérables dans les dernières décennies.

La fin du XIXe siècle a vu l'avènement de la photographie, de la photogravure et du cinéma qui firent émerger l'élite des chanteurs et acteurs au XXe siècle. La télévision offrit un rayonnement aux personnalités politiques, familles royales, aux sportifs. Puis le téléobjectif et l'essor de la presse people offrirent un capital de visibilité aux mannequins. S'amorça alors un paysage bien différent de celui où s'inscrivait, depuis des siècles, le statut des personnes célèbres, connues par des médailles, des pièces de monnaie ou des peintures à la diffusion limitée : "la célébrité prenait essentiellement la forme de la notoriété". 
Nathalie Heinrich, en débutant son ouvrage, connut des mutations comme la télé-réalité, la webcam et l'usage généralisé d'Internet. À l'époque de de la parution du livre, le numérique envahit le monde, avec les selfies, les réseaux sociaux et, plus récemment, les influenceurs.

Selon l'autrice, tout ceci ne change rien au capital de visibilité, notion essentielle de l'essai. Néanmoins, de nos jours, ce capital se démocratise, car il n'est plus besoin d'éditeurs de presse, de photographes pros, etc. pour faire la médiation entre la vedette et son public : "Les personnalités de la Toile se créent elles-mêmes comme telles grâce à leur seule capacité à capter l'attention des internautes."
 
Cette démocratisation induit une perte de privilèges : les vedettes de TikTok, Instagram, Facebook, etc. ne sont pas des stars telles Greta Garbo, Elvis Presley ou Maradona. Leur visibilité est de courte durée. La monétisation abondante et rapide du capital de visibilité – grâce aux publicités – comporte le risque de se voir oublié dès demain.
Autre fragilité de la démocratisation : la visibilité ne repose guère sur un talent personnel, mais sur le simple fait d'avoir son image diffusée dans l'espace public. Les influenceurs ont certes du bagout, un sens de l'anticipation des attentes du public, voire du culot, qualités qui ne sont pas des talents exceptionnels. La visibilité numérique est fragile, une vedette est vite chassée par une autre et facilement discréditée, reposant sur pas grand-chose. [p.10-12]

Vu ces changements rapides et leur ampleur, l'essayiste n'a pas tenté d'actualiser les références de l'ouvrage. En format poche, ce livre est resté « dans son jus » du début des années 2010.
Il n'en fournit pas moins les clés de compréhension d'un phénomène qui demeure toujours autant d'actualité, en dépit des innovations technologiques.

Qu'est-ce que le capital de visibilité ? Chamfort définissait la célébrité comme "l'avantage d'être connu de ceux que vous ne connaissez pas". Ceci implique deux notions : la reconnaissance par laquelle on met un nom sur un visage ; d'autre part la dissymétrie, c'est-à-dire l'inégalité numérique entre «reconnaisseurs» et «reconnus». [p.41]
Reconnaissance
"Je suis une image dont on parle" constatait l'animateur télé Michel Polac. Pour parler d'une image, encore faut-il pouvoir nommer ce dont il s'agit. D'où l'importance du nom, fondamental pour les vedettes, avec usage fréquent du pseudonyme : Mistinguett, Arletty, Woody Allen, ... 

Dissymétrie
La diffusion à grande échelle d'un sujet fait que, à la multiplicité des images, fait écho la multiplicité des sujets capables d'identifier ces images d'une seule personne. La dissymétrie entre une personnalité et le nombre de ses admirateurs prime sur les propriétés substantielles – talent, héritage, beauté, charisme, etc. – qui justifient l'accès au rang de personnalité.
Pourquoi cette notion de dissymétrie, apparemment évidente, est-elle si importante ? C'est qu'elle crée un différentiel de ressources entre gens connus et inconnus. Ce différentiel peut en effet s'assimiler à un véritable capital.
Le capital de visibilité est une ressource mesurable, accumulable, transmissible, rapportant des intérêts et convertible. [p.55]
  • Mesurable. Aux États-Unis plusieurs indicateurs ont été utilisés pour mesurer l'audience d'une personne connue. Prenons l'exemple du magazine Forbes, dans lequel le spécialiste des médias Peter Kafka publiait le palmarès des cent premières célébrités. Il calculait son palmarès à partir des indicateurs suivants : rémunérations, mentions dans Google, coupures de presse, mentions à la télévision et à la radio (compilées par logiciels spécialisés), nombre de fois ou un visage célèbre apparaît en couverture de 17 magazines importants.
  • Accumulable. Plus une vedette est visible, plus le nombre de ses fans augmente, plus l'exploitation de son image rapporte de profits. Le capital de visibilité est constitutivement circulaire, autoconstituant.
  • Transmissible. Les proches d'une vedette attirent sur eux une part de cette ressource. Michel Polac reconnaît que sa popularité a fouetté la vitalité de sa mère, les compliments de l'entourage commun (voisins, commerçants, ...) flattant la vanité de la dame.
  • Intérêts. La visibilité engendre des profits qui ne sont pas que symboliques. L'épouse d'Yves Mourousi raconte qu'à leur mariage, outre la participation bénévole des « amis », Ricard offrit l'apéritif, Barclay un buffet, RMC un grand concert. Cardin a offert la robe du soir et la robe de mariée, traîne de douze mètres sur cinq de large. Ne parlons pas des profits engendrés par la publicité.
  • Convertible. Certains sportifs connus se tournent, par exemple, vers la mode. On ne présente plus Yannick Noah, qui fit de la chanson avec succès après une carrière réussie de tennisman.
L'autrice fait le constat que "la visibilité a bel et bien opéré une transformation majeure de la hiérarchie, en créant une nouvelle catégorie sociale." En conséquence, l'étude se penche ensuite sur la frontière entre gens ordinaires et gens « en vue », puis sur une désignation (le terme people semble dominer), l'endogamie et la transmission (enfants). [p.66-77]

Plus encore que la mise en évidence d'un capital ou d'une catégorie sociale, l'accent mis sur le privilège va souvent de pair, en démocratie, avec une dénonciation plus ou moins explicite. La division hiérarchisée entre gens ordinaires et gens célèbres est le mieux repérée par les analystes qui la soumettent à la critique. [p.91]

Le nouveau groupe, cette élite de célébrités, "occupe une position de plus en plus centrale dans l'imaginaire de l'inégalité propre aux sociétés contemporaines". D'où la réserve émise par des sociologues américains selon laquelle cette catégorie serait une création du capitalisme, car il y a marchandisation de la renommée et construction de publics. À cela, Nathalie Heinrich réplique que le capitalisme n'est que concomitant de l'essor des technologies de l'image, lesquelles sont la véritable cause de l'émergence de la célébrité. [p.64]

Reproductibilité des images à grande échelle, dissymétrie entre objets et sujets du regard creusant d'énormes différences dans le capital de visibilité, instauration d'une catégorie sociale spécifique, au sommet d'une hiérarchie profondément renouvelée par l'irruption de cette élite nouvelle : ce sont les quatre paramètres définissant la visibilité à l'époque médiatique. 

Les auteurs qui s'y sont intéressés ont perçu l'un ou l'autre, jamais l'articulation des quatre ensemble : le phénomène est donc peu observé et compris dans sa totalité. D'où l'intérêt du présent travail.

Ceci clôt ma recension de la première des six parties de l'essai. 
  1. Capital de la visibilité
  2. Histoire de la visibilité : préhistoire avant la visibilité ; multiplication ; diffusion ; renversement allant du secret à la publicité
  3. Distribution du capital de visibilité : familles royales ; politiques et sportifs ; créateurs et penseurs ; chanteurs, acteurs et mannequins ; télévision ; l'antihéros ; des stars aux people
  4. Gestion du capital de visibilité : artisanat et industrie de la visibilité ; économie ; droit
  5. Expérience de la visibilité : émotions ; attachements individuels ; cultes collectifs
  6. Axiologie de la visibilité : une grandeur singulière ; valeur ; la grâce des simples ; antivaleur : la critique des savants ; de la grandeur à la valeur : la conquête du mérite

Voir la présentation du livre sur Folio Gallimard : on peut y lire un large extrait.

Quatrième de couverture

(Suite de la recension dans la seconde partie)

14 mars 2023

Le marché de l'attention

"Les algorithmes ne sont que les formules mathématiques qui mettent en équation de l'intelligence élaborée à partir des milliards de données collectées par les grandes plates-formes numériques. Les 3 V nécessaires à l'exploitation des données, la vitesse, le volume et la variété, doivent se conjuguer au savoir scientifique capable de créer de l'intelligence artificielle à partir de celles-ci. Les géants de l'Internet ont fait le choix économique d'orienter la création de cette intelligence dans le but de s'emparer du temps de leurs utilisateurs pour mieux le vendre, aux publicitaires d'une part, aux services numériques d'autre part. Ce fut un choix. Il n'y avait en la matière aucune obligation technologique." (Bruno Patino) [p.66]

Le poisson rouge est incapable de fixer son attention plus de huit secondes, paraît-il, après un tour de bocal, il remet à zéro son univers mental. Selon Google, pour les "Millennials" (nés 1980-90), ce serait neuf secondes, un défi pour les créateurs d'outils informatiques chargés de capter en permanence "l'esprit d'utilisateurs qui passent à autre chose avant d'avoir commencé à faire quelque chose".


La vente de temps par la capture de l'attention des internautes s'accompagne d'une économie du doute. Celle-ci vise à donner plus de poids à des idées marginales qui fragilisent celles qui sont dans la tête des utilisateurs. Cette économie prospère grâce à trois facteurs entièrement économiques : 
  • Il est plus facile et moins coûteux de produire de la vraisemblance que de la vérité.
  • L'attractivité du doute questionne et suscite des émotions propices à la réaction plutôt qu'à la réflexion ; le bruit numérique (les like) en détermine la valeur économique.
  • L'indiscrimination des émetteurs d'informations des plates-formes : celles-ci autorisent une visibilité meilleure des contenus sponsorisés.

L'outrance, le scandaleux, l'absurde sur les réseaux n'est pas le seul fait de mauvais acteurs : il résulte du modèle d'affaires des plateformes qui "profite et développe l'addiction vis-à-vis de nos emportements". Privilégier l'émotionnel relègue l'information professionnelle au second rang. : "Il ne s'agit plus, comme dans le vieux monde analogique, de voir pour croire, mais, désormais, de croire pour voir.

L'utopie d'une civilisation de l'esprit dans le cyberespace, au profit du plus grand nombre, réseau universel égalitaire et libre qui s'autocorrigerait, est engloutie par l'économie capitaliste qui a modifié radicalement les espérances des optimistes.

Ce petit traité – un peu plus fouillé et structuré que ce billet – est implacable, mais le constat globalement inquiétant est nuancé : Bruno Patino n'invite pas à l'ascèse numérique, mais à s'amender du modèle économique des plates-formes. Un livre ultérieur de l'auteur "Tempête dans le bocal" (Grasset, 2022) garde le cap

Enfin, si vous avez lu entièrement ce billet, vous avez tenu plus de neuf secondes, bravo !

[Voir aussi "Les ingénieurs du chaos"]

21 mars 2022

De l'amer à l'ouverture

Tout observateur attentif de la vie publique y relève un mécontentement tangible à la source de manifestations collectives telles que le complotisme, le conspirationnisme, le populisme, voire le fascisme. Dans une présentation de "Ci-git l'amer", Cynthia Fleury exprime que ces phénomènes, certes différents, ont en partage d'être construits autour de pulsions de ressentiment qui entretiennent un rapport de victimes à bourreaux, appelant à la haine et à la réparation par la destruction de ceux-ci. Sur les réseaux sociaux, dans le débat public se développe une radicalisation qui conduit à ce réductionnisme victime/bourreau typique des sociétés du ressentiment et qui a pour effet de renforcer les pulsions qui en sont la source. 

La réification [réifier = considérer comme chose] et la non-reconnaissance de l'individu, de même que l'agression ou l'injustice, entraînent un ressentiment légitime. Mais il ne s'agit pas de «fabriquer» des ennemis. Il importe de ne pas s'enfermer dans une vengeance intériorisée, de verser dans la psychose, quelles que soient les raisons de la frustration et de l'amertume. Il y va tant de la santé et de l'épanouissement individuels que de l'avenir démocratique. C'est l'objet central de ce brillant essai.

Philosophie et démocratie, mais psychanalyse ? Elle est essentielle dans l'étude de la démocratie parce qu'elle peut éclairer sur les forces inconscientes qui empêchent les individus d'agir conformément à leurs intérêts rationnels. De sorte que les sentiments de finitude, l'angoisse de la mort, tous les fondements existentiels de la condition humaine devraient, selon l’auteure, être intégrés dans la façon de concevoir la démocratie dans son fonctionnement politique. [p 268] Considérant le passé, Fleury note combien le ressentiment a pu jouer un rôle déterminant : "ce qui sera un jour dénommé Histoire est souvent le théâtre d'un ressentiment libéré de ses verrous et se pensant précisément comme force historique de changement" et la thérapeute souligne que "sortir du ressentiment nécessite parfois plusieurs générations, la psychanalyse le sait par sa clinique familiale." [p 310]

Pour comprendre ce poison de l'amertume, la psychanalyste formule l'idée d'une membrane qui protège l'individu de la folie lorsqu'il est soumis à l'obligation de violence, de soumission, de vide : cette fine membrane lui permet de s'extraire. Dans le cas du ressentiment permanent, bien installé, il y a "une délégation à autrui de la responsabilité du monde et de soi, un oubli de la membrane qui sépare le dedans du dehors." [p 46]

"La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d'une tolérance à l'incertitude et à l'injustice. Au bout de cette confrontation, il y a un principe d'augmentation de soi." (feuilleter)

Dépasser la prison du ressentiment implique donc un choix moral, l'affirmation d'une capacité personnelle au lieu d'attendre que réparation tombe du ciel. Plutôt que rumination victimaire et perte d’énergie à haïr, s'offrent des pistes vers l'ouverture, vers une créativité : la mer et non l'amer, le risque vers l'Ouvert (selon l'expression de Rilke). Pour y parvenir, l'amour, l'amitié, évidemment, mais l'expérience esthétique, l'art et la littérature sont des clés. La force de l'humour aussi : retourner la représentation du monde, "se tordre à l'oblique", par le rire, forme de sublimation.

Car il s'agit de sublimer les pulsions ressentimistes par une symbolisation. N'allons pas plus loin dans l'explication de ceci, il s'agit d'un mécanisme psychanalytique complexe. Retenons peut-être, chez l'enfant, le jeu consistant à éloigner puis reprendre un jouet (bobine symbolisant la mère) pour apprivoiser la séparation et le retour. Ce jeu, cette forme de symbolisation, permet de s'approprier la séparation d’avec la mère en étant maître du jeu. Le sujet peut ainsi se construire. [*]
L'illusion contemporaine est de se passer du processus de symbolisation pour augmenter le Moi, explique Fleury, alors que c'est un enjeu éthique, intellectuel, métaphysique, dont on voudrait aujourd'hui faire un enjeu matériel et technique (addiction au divertissement) : "lorsque le wifi ne fonctionne plus, c'est la panique dans les chaumières mentales". [p 293]

La littérature, porte possible pour échapper à l'enfermement dans le ressentiment, est d'un grand intérêt thérapeutique. Theodor Adorno condamné à l'exil : "La vie d'Adorno est passée au crible dans Minima Moralia [Réflexions sur la vie mutilée, un art d’écrire, à méditer comme un art de penser et à pratiquer comme un art de vivre], elle y acquiert une forme de dignité nouvelle, sublimée, elle, et non réifiée, ouvrant à autre chose que soi, au lieu de jouir de sa mutilation et d'entreprendre le chemin d'une victime devenant bourreau." [p 128] Frantz Fanon a traqué les aliénations sociales et psychiques du colonialisme à travers des œuvres exemplaires [p 199]. On trouve chez Cioran l'être abandonné par la vie et en même temps une capacité poétique qui vient contredire cet abandon : "cette grande capacité sublimante du créateur qui vient nous sauver alors même qu'elle ne le sauve pas lui-même"[p 249]. Cynthia Fleury ajoute cependant que Fanon qui savait avoir du style, qui savait le «soigner», savait aussi, à la différence de Cioran, porter soin à autrui de manière concrète. J-K Huysmans est aussi rappelé : "ce grand écrivain qui fera de l'itinérance dans la lassitude le grand leitmotiv de son œuvre" [p 307].

Je ne suis par contre pas persuadé que les enivrements nietzschéens de Zarathoustra (une capacité «odysséenne» pour vaincre le ressentiment) soient nécessaires au propos [p 315-317]. Reste que Nietzsche, comme Freud et Deleuze, décrit bien le principe de double mouvement, conscient et inconscient, du ressentiment. [p 60] [voir aussi "Nietzsche pour s'affirmer"]

Si on veut aborder sérieusement cet essai, il faut être déterminé à un effort d'approfondissement. N'étant ni philosophe ni intellectuel de profession, je l'ai lu à dose homéopathique, prenant le temps de l'intégrer patiemment. C'est un livre précieux parce qu' il «augmente» le lecteur.

J'ai malheureusement lu des critiques évoquant une essayiste élitiste, friande de termes complexes et de locutions latines. Personne n'est assez insuffisant – au risque, justement, de tomber dans une dépréciation personnelle revancharde – pour ne pas être à même de se procurer la teneur de quelques mots peu usuels. Que cet effort dérange ou ne soit pas accepté ne relève pas des lacunes d'un ouvrage présenté comme un essai.

Un travail copieux, certainement pas un livre pédant. Remarquablement énoncé, réparti clairement suivant des approches diverses, ce texte propose une formulation élégante et minutieuse qui débouche – tôt ou tard, le temps a un prix – sur une compréhension limpide. 

"Ci-gît l'amer" est un livre réconfortant qui place les navrants ressassements ressentimistes à distance.

[*] Note :

Ci-gît l'amer, la mère, et même la mer : où est le lien ? Dans la séparation ! La vérité de l'être est d'être séparé et de ne jamais pouvoir combler les manques. La réparation totale n'existe pas. Il y a des trous. Le ressentiment, c'est l'incapacité de renoncer à combler des manques, c'est croire que la plénitude c'est le plein, alors qu'elle se situe du côté de la sublimation [interview de Cynthia Fleury par Élisabeth Quin - Figaro Madame].

29 janvier 2022

Les champs de Bourdieu

Il faut sûrement regretter de ne pas lire plus régulièrement le Monde Diplomatique. Celui de janvier est resté deux semaines à procrastiner [rire] sur la petite table de living, plié sur l'article "Imposer une vision du monde" consacré à une conférence (1995) de Pierre Bourdieu sur la notion de champ (plutôt un programme de recherche qu'une théorie). 

Les trois champs envisagés sont le champ politique, le journalistique et celui des sciences sociales. Selon Bourdieu, ils ont tous trois en commun d'être le lieu de luttes internes pour l'imposition d'un principe dominant de vision et de division (nationaux-étrangers, riches-pauvres, ...). Les querelles internes peuvent sembler insignifiantes, voire futiles, pour les autres champs.

Puis : "Une partie très importante de ce qui s'engendre dans le champ politique (et c'est là que l'intuition populiste saisit) trouve son principe dans des complicités liées au fait d'appartenir au même champ politique. [...] Pour se battre, il faut être d'accord sur les terrains de désaccord.". Certains ne manqueront pas d'y voir une sorte de jeu corrompu.

Plus loin, il est question d'idées et de rapport de force, avec la notion d'idée-force : "À une idée vraie on ne peut opposer qu'une réfutation, alors qu'à une idée-force il faut opposer une autre idée-force, capable de mobiliser une contre-force, une contre-manifestation." C'est-à-dire, par exemple, obtenir l’adhésion du public des électeurs (champ politique) ou des lecteurs (champ journalistique). S'ensuit une concurrence pour l'appropriation de ce qui est l'enjeu de la lutte dans le champ concerné.

Puis Bourdieu, évoquant les hebdomadaires "Le Nouvel Observateur", "Le Point" et "L'Express" [en 1995], conclut : "Un des paradoxes est que la concurrence, dont on dit toujours qu'elle est la condition de la liberté, a pour effet, au contraire, dans les champs de production culturelle sous contrôle commercial, de produire l'uniformité, la censure et même le conservatisme". Parce que la recherche obsessionnelle des différences, de la priorité, ... les rapproche plus qu'elle ne les différencie.

La logique des champs est succinctement et clairement exposée dans ce condensé opportun du MD. Elle mène un peu plus loin si l'on veut lire une note sur les lectures biaisées du concept de Bourdieu (Cairn.info). On y trouve des exemples extrêmes de mauvaise lecture, qui sont justement le reflet d'une concurrence – "tuer symboliquement le concurrent" au lieu d'émettre une critique saine issue d'une compréhension exacte – au sein des champs, tels que les a présentés Bourdieu.


Compléments (31-01-22) :
L'article du MD pointe surtout trois champs dont deux sont très hétéronomes. 
On note par ailleurs [lien sur le mot champ] que la multiplication contemporaine de champs suffisamment autonomes constitue une protection contre la concentration des pouvoirs : le politique ne définit pas ce qu'est le beau, l'économique ne définit pas ce qu'est la science, par exemple. L'autonomie du champ culturel est indispensable à la création, celle de la science à la découverte.