24 mai 2014

Nietzsche pour s'affirmer ?


Le billet précédent entamait, à travers l'ouvrage de Balthasar Thomass qui ambitionne l'affirmation de soi, la présentation d'idées nietzschéennes pouvant contribuer à la réalisation de cet objectif et fonder une réflexion en ce sens.

Suivant la réaction du philosophe Frédéric Schiffter (voir l'échange de commentaires), dont je ne doute pas des compétences pour émettre un jugement fondé, les interprétations de certains commentateurs, tels Deleuze, Onfray, voire Thomass (qu'il n'a pas lu), proposent un Nietzsche édulcoré, passent sous silence certains côtés inacceptables de la pensée de ce virtuose du pataquès (sic). Il convient de garder cela en mémoire dans la suite du compte-rendu de S'affirmer avec Nietzsche, comme il convient de ne pas perdre de vue que le philosophe allemand fut le critique de la démocratie et de l'égalitarisme.
Voici la suite des idées marquantes de la pensée nietzschéenne suivant le développement proposé par B. Thomass.

• Le ressentiment est dû à l'incapacité de réagir face à une humiliation, à une vexation. Il est une sorte de vengeance intériorisée qui devient de la haine qu'incube l'impuissance à répliquer. Nietzsche va plus loin en affirmant que le ressentiment induit la notion de libre arbitre qui reposerait sur une falsification. Que quelqu'un nous ait fait du mal par accident, par une nécessité inévitable, rien ne prouve qu'il soit coupable, qu'il ait eu le choix de faire autrement. L'idée de libre arbitre suppose qu'on puisse séparer l'auteur de son acte : quand la foudre frappe, il n'y a qu'un phénomène et non deux. L'homosexuel n'est pas coupable de l'être. De même l 'aigle serait coupable d'attaquer les agneaux si ceux-ci lui prêtaient un libre arbitre. La force devient coupable d'être forte et le faible se persuade que la faiblesse résulte d'un choix, d'une discipline, d'un renoncement à cette force qui de toute façon lui échappe. Je laisse chacun méditer sur ce « mensonge » du libre arbitre. (p.73)

Une interprétation (Onfray-Leroy) contestée du philosophe

• La compassion suppose que les autres souffrent de ce qui nous fait souffrir. Il serait préférable de donner l'image de sa propre joie en l'espérant contagieuse, apprendre à conjouir plutôt que compatir. La pitié exprime un part de mépris en ce qu'elle suppose que l'autre est trop faible pour assumer seul son mal-être. Tout Nietzsche est là, un solitaire tragiquement héroïque dans la souffrance. (p.90)
• La sagesse du corps : celui-ci, notre inconscient, nos pulsions savent mieux que notre conscience ce qui est bon pour nous. Nos véritables raisons d'agir ne sont jamais aussi simples que le laissent entendre les explications que la raison est capable de donner. Il faut se permettre le luxe de l'insouciance, d'une certaine inconscience en laissant place aux instincts. (p.135)
• L'esclavage comme exercice : toute forme d'excellence implique de se fermer à tout autre centre d'intérêt, de se soumettre à des règles strictes, de répéter les mêmes procédures, si idiotes soient-elles. L'être humain a toujours confondu liberté et puissance, mais nous ne sommes jamais aussi puissants que sous l'emprise d'une nécessité. (p.138)


• Nietzsche pense qu'il est possible d'employer ses mauvais penchants, plutôt que les castrer, pour fertiliser les bons. Les utiliser comme des éléments d'une composition artistique, en juxtaposant éléments contraires pour mettre l'un en valeur. La colère, l'envie, la cupidité, même la cruauté et le ressentiment, sont de puissants moteurs pour nous pousser à sublimer ces mêmes passions. En cinq cents ans, l'adoucissement des mœurs permet à l'homme de lâcher le fauve qui est en lui et de donner plus de liberté à ses passions, parce que les progrès de la civilité les ont rendues plus inoffensives. Entre la sauvagerie violente et une civilité timide et procédurière, une alternative est possible : la barbarie douce, c'est-à-dire sublimer, spiritualiser, embellir les passions, y compris les plus violentes. (p.160)
• L'homme a besoin de danger et de menaces pour développer sa force car le danger contraint à être fort. Sans y être exposé, on ne connaît pas ses moyens de défense, sa ruse, son agilité. Voilà pourquoi Nietzsche prône de danser sur les abîmes. Faut-il dès lors relâcher les condamnés dans les rues, accroître les inégalités, déclarer de nouvelles guerres pour créer les conditions du dépassement de soi ? Si Nietzsche semble parfois le suggérer, peut-être par goût de la provocation, il essaie surtout de bousculer les modes de pensée. De même que son éloge de l'esclavage est métaphorique, la guerre et le danger qu'il vante concernent davantage notre vie intérieure que la réalité politique ou sociale. (p.162)
• Les hostilités, les discriminations, les harcèlements peuvent être interprétés comme une chance de peaufiner ses instincts, d'inventer de nouvelles défenses. Thomass cite les musiciens de jazz américain que le racisme a incité à produire une musique plus puissante et profonde. C'est dans la confrontation avec l'aspect noir de l'existence, [...], que l'homme est contraint de puiser au plus profond de lui-même et donner ce qu'il a de meilleur. (p.165)

• Nous devons apprendre à distinguer notre appréhension théorique du monde (pessimisme) et ce que notre pratique peut en faire.  Que la réalité soit déprimante, désespérante, n'est pas tout, il existe une valeur plus haute que la vérité pour Nietzsche : la capacité humaine d'inventer, de créer, de fabuler, bref embellir la réalité par des mensonges consolateurs et vivifiants, au lieu de la fuir par le biais d'une vérité supranaturelle fictive. L'impossibilité de vivre sans mensonge est l'aspect terrifiant de la réalité humaine que les âmes faibles ne peuvent affronter. (p.173)
• Il y a trois grands mensonges. Celui de la science qui simplifie sans tenir compte des cas concrets. Elle schématise et fait des abstractions de sorte que les fictions scientifiques ressemblent à une certaine réalité. Celui de la religion qui invente un univers et désigne la réalité comme une illusion passagère. Enfin l'art qui aiguise la perception et intensifie le vécu sous une forme, certes fictive, mais renforcée et embellie de la réalité. (p.175)
[Où je ne suis pas le discours de Thomass, c'est lorsqu'il affirme que l'art nous offre un concentré, plus intense, plus dense, et donc plus vivant que la réalité et plus réel que le réel.  Je me suis déjà expliqué sur ma gêne à lire, par exemple, les «beaux» récits de guerre de Ernst Jünger. Ils semblent oublier ce qui se passait de fait pour la majorité des soldats dans les tranchées.] 
• L'exercice de la puissance créatrice et la contemplation artistique suscitent une ivresse qui projette sur les choses une vitalité dont elles sont dépourvues lorsque nous sommes sobres. Thomass évoque le même sentiment au sujet de l'état amoureux dont l'illusion, au lieu d'affaiblir, rend, plus perspicace, plus créateur. (p.179)
• De la même manière que la beauté de l'art permet de supporter la laideur de la vérité, c'est en concevant la vie comme un jeu que nous pouvons supporter son aspect tragique. Selon Nietzsche, le jeu est le rythme même de l'univers, le mode d'échange et de transformation de tout ce qui existe. Mais l'agilité du danseur, qui n'est pas inconséquence, inattention, dispersion, ne s'acquiert que grâce à de fortes contraintes. Quel sera ce poids qui nous obligera à vivre le plus légèrement possible [...]  ? demande Thomass. (p.183)

• L'idée de l'éternel retour, à savoir que notre vie reviendra de façon infinie, est destinée à agir comme un épouvantail et un aiguillon : revivre sans cesse tous les bonheurs et toutes les souffrances, le suicide aussi s'il est choisi. Le pari de Nietzsche est que cette perspective est capable de nous changer en profondeur. C'est un couperet : qui souhaiterait revivre une vie malheureuse et ratée ?  Il s'agit d'une arme d'élimination des faibles, mais pas dans le sens physique du terme, car selon lui, la simple idée de répétition d'une vie ratée nous contraint de nous renforcer et de faire périr notre faiblesse. (p.190)
• La notion de surhomme découle de cette idée de l'éternel retour. Sommes-nous assez amoureux de la vie et assez insatiables pour demander une nouvelle part de souffrance et de joie, de blessures et de plaisirs, de surprises et de déceptions, d'errances et de trouvailles ? Tel serait le nouvel être humain, celui qui aurait traversé les épreuves du pessimisme et du nihilisme pour aller à l'encontre d'une nouvelle aurore. (p.197)

Il est heureux qu'après ce chapitre, Thomass propose quelques «philo-action» plus terre à terre... 

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