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1 juin 2025

L'année automobile 2024-25

Sophia Éditions, 273 pages 


Présentation officielle (exempte d'humeurs personnelles)
"Le seul annuel à compiler tous les évènements automobiles de l’année, sur les plans industriel, sportif et culturel. Industrie, compétition, création : tels sont les maîtres mots de L’Année Automobile, qui aspire depuis 1953 à mettre en valeur la dimension humaine du monde de l’automobile, et à décrypter les évènements marquants de l’année.

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"L'année automobile" est une publication luxueuse annuelle que j'ai surtout prisé dans les années 1964 à 1972. Elle représentait le summum de la saison auto en version papier, pour nous (frère et copains de classe) qui suivions assidûment les courses et les développements des bolides. La toute première édition de cette perle des beaux livres, pour les amateurs du genre, remonte à l'année 1954-55 et est quasi introuvable. 

Je me souviens des photos doubles-pages où l'on contemplait Jacky Ickx décollant des quatre roues dans sa Brabham F1 sur les bosses du circuit du Nürburgring. Bref, pour nous, ce beau volume était comme le précipité de nos rêves d'adolescents et jeunes adultes. Le cadeau idéal.

Jacky Ickx vainqueur du GP d'Allemagne 1969.

Eh bien, c'est fini. Outre le fait que mon adolescence n'est plus, la plus grande photo de voiture du dernier volume mesure tout au plus 18 x 13 cm. Pire : les grands formats pleine-page sont réservés à des personnalités du monde automobile : Luca de Meo (président des constructeurs européens), Denis Le Vot (Dacia), Bruno Sacco (Styliste Mercedes), Urs Kuratle (Directeur technique Porsche Motorsport), Adrien Fournaux (pilote rallye français), et, last but not leastun quidam très smart qui lit pendant que sa voiture autonome conduit

Ces grands portraits enlèvent, à mon avis, ce qui faisait la magie des anciens numéros de "L'Année automobile". Certes le livre, très français, est plus touffu qu'auparavant et exhaustif. Mais pourquoi tant d'espace illustré pour les cadres plutôt que pour les machines ?

Seul Adrian Newey (Ingénieur course successivement chez Williams, Mc Laren, Red Bull, Aston), considéré comme un des génies de la F1 depuis 25 ans, me semble avoir sa place dans cette glorieuse galerie.

Adrian Newey, ingénieur F1

Sont proposés des dossiers rétros qui m'ont vraiment accroché : "Le Grand Prix de l'A.C.F.(il y a cent ans) [p.124] avec une illustration d'un duel Alfa-Bugatti de Walter Gotschke ; "Lancia Stratos, une nouvelle ère(il y a cinquante ans), retour sur le concept et l'architecture de cette sportive futuriste ; Facel Vega (il y a 70 ans), une voiture française [laide, mais prestige tricolore], étoile dans le ciel du haut de gamme.

Duel Bugatti-Alfa lors du GP ACF 1924
(Walter Gotschke)

Viennent encore un dossier sur le circuit de Monthléry, inauguré il y a cent ans et une exposition Bugatti à Uzès : ces vieux engins ont une classe folle – je me vois bien, moustache et casquette à carreau au vent, (dé)filant au volant de l'un d'entre eux.

J'ai, en outre, trouvé plein de chaleur et de finesse dans le chapitre consacré aux décoratrices de voitures. Créativité féminine que concrétisent de très belles photographies. [p.260 et suiv]

En fin de volume, le top 10 des ventes aux enchères [p.270] met en exergue Ferrari avec la 250 GTB spyder California, classée première (1960, achetée 15.349.500 €), ou la Berlinetta (1962, acquise pour 5.530.000€).

Structure du livre :

  • Industrie (économie, production, création) [p.16 à 106]
  • Sport (Formule 1, Endurance, rallye) [p.112 à 228]
  • Culture (instants d'année, dossiers rétros, exposition, arts plastiques, le marché de la collection, le top 10 des ventes aux enchères) [p.232 à 270]

Une moitié donc consacrée à la compétition auto, l'autre moitié fait la part belle à l'industrie, soit un tiers du volume.


Économiquement, la voiture à moteur thermique a toujours le vent en poupe dans "L'année automobile 2024-25", et, hormis les brèves description des modèles électriques marquants sortis durant l'année, guère trace d'un dossier conséquent sur la technologie électrique/hybride, ni sur le championnat de Formule E (électrique).

La transition écologique est abordée dans un article de fond [p.20]. On y lit : "Les incertitudes sur la vitesse d'évolution de la transition écologique ont pesé négativement sur les marchés". Marchés, croissance, on ne sort pas de l'éternelle ritournelle.

Anecdotique mais signe des temps, en balade à la mer du Nord, j'ai vu ce sticker sur la calandre d'un gigantesque SUV :

Bref, moins de magie, mais un livre très axé sur la France, qui suit son époque, très soucieux de la santé financière de l'industrie automobile. Reste que le sport auto, qui a tant changé (on « réinitialise » une voiture de course comme un ordinateur), continue, paradoxe épineux, à me faire rêver, comme tous les grands enfants qui oublient, temporairement, leur vœu de protéger la planète.

Feuilletez ici.

Merci à Babelio (masse critique) et aux excellentes "Sophia Éditions" pour lesquelles « beau livre » n'est pas une expression vaine.

27 février 2025

Exploration en médecine légale

Dr Philippe Boxho
Éditions Kennes, 2023
216 pages

J'ai assisté récemment à une conférence du Dr Philippe Boxho, médecin légiste qu'il n'est plus nécessaire de présenter : "Entretien avec un cadavre" en était le sujet, traité avec le sérieux qu'il convient et, on ne le changera pas, édulcoré par quelques traits d'humour. 

Un ami m'a prêté le livre au titre éponyme et à ma bonne surprise, à peu de choses près, je n'y ai rien lu de ce que j'avais vu et entendu lors de la conférence, si ce ne sont les exigences strictes des procédures de ce métier. Elles concernent les opérations minutieuses du relevé de traces sur et autour du cadavre, ainsi que la conduite méthodique d'une autopsie : que le corps présente ou non des blessures mortelles évidentes, l'autopsie médico-légale reprend toujours tout à zéro, le(s) médecin(s) ouvrent au bistouri le corps devant, derrière, puis les membres tandis que le crâne est scié. 
Le sujet autopsié est systématiquement recousu afin de le rendre présentable aux proches.

Notre médecin légiste évoque surtout des affaires anciennes, pour la plupart oubliées. Il n'attribue aucun nom, sinon des prénoms fictifs aux protagonistes, tandis que les lieux où il a dû examiner tel cadavre sont parfois repérables par quelque allusion (à Liège notamment). La mythique salle d'autopsie se situe sur le trajet de ma promenade quotidienne, à deux cents mètres de la bibliothèque B3. Cependant, depuis quelques mois (août 2023), les autopsies sont réalisées au CHU (Sart Tilman) : subsistent les plaques "Laboratoire ADN" et "Morgue communale" où il y a de l'activité, si j'en juge par les véhicules garés.

Avec ce livre, on est dans la médecine dure, macabre et les âmes sensibles devraient s'abstenir. Philippe Boxho n'écrit aucun mot de jargon sans les expliquer. Il s'agit en effet d'un livre grand public, comme l'atteste l'expression "Frissons garantis !" sur la couverture. Il n'empêche qu'on est loin des feuilletons américains où les experts descendent sur le crime en costume cravate, alors qu'ils devraient obligatoirement être vêtus, de la tête aux pieds, de ces vêtements blancs destinés à éviter toute contamination de la scène de crime par l'ADN, les cheveux, la salive, etc. 

L'ouvrage reprend quelques-unes des affaires qui ont marqué sa carrière, qui l'a vu examiner 6000 cadavres et pratiquer 4000 autopsies (au moment de la parution du livre). Je n'en dévoilerai rien, ne fût-ce que pour préserver les sensibilités. Sachez que c'est passionnant, facile à lire, et qu'on y découvre, grâce aux expertises, les dessous surprenants, incroyables parfois, de multiples affaires criminelles. En 2024, l'éditeur Kennes cite des chiffres de vente égalant ceux d'Amélie Nothomb et E. E. Schmitt.

J'ai trouvé adéquat un chapitre sur les féminicides, dont un exemple violent et écœurant dans un camping, il y a trente ans, qui, aujourd'hui, n'aurait pas vu le prévenu blanchi (pour cause de provocation) mais conduit droit aux assises. Sujets plus inattendus, la consultation des rapports d'examens du crâne du Roi Albert Ier après sa chute et des anomalies dans les représentations du Christ en croix, les causes de sa mort et référence au Saint-Suaire.

Si Philippe Boxho a pu faire condamner des prévenus aux assises, il a aussi l'impression d'avoir pu se tromper : "... j'ajouterai que reconnaître son erreur est surhumain mais indispensable dans notre métier." Ces mots concluent avec lucidité et modestie "Entretien avec un cadavre".

L'ancienne salle d'autopsie rue Dos-Fanchon.

Je ne donnerai pas d'extrait, mais plutôt une anecdote de la double représentation au Palais des Congrès de Liège (son succès l'a conduit à faire deux conférences le même soir). J'étais à la seconde et en introduction, le Docteur Boxho a signalé qu'à chacune de ses séances, une personne perdait connaissance : "Comme il n'y a pas eu de malaise à la séance de tout à l'heure, il faut prévoir deux pertes de connaissance durant celle-ci", fit-il goguenard.

17 février 2025

Collector

Par Beau Riffenburgh
Sélection Reader's Digest - 
2011
Adaptation française de "Titanic rememberd 1912-2012"
publié en 2008 aux États-Unis

Les trois reproductions de doubles pages qui suivent (déployée pour la première) sont utilisées pour la présentation en ligne de l'ouvrage. Elles donnent un aperçu du livre luxueux qui compte 130 pages largement illustrées. 
Puisque l'accent y est mis sur les images, je me suis surtout attaché au plaisir des yeux, tout en parcourant le texte en diagonale, qui, pour ce que j'en ai lu, n'apporte rien de neuf par rapport à mes lectures précédentes. 
Il est toujours délicat de reconstituer la réalité des faits : pour preuve, j'ai rencontré dans ce livre une information paradoxale à propos du cargo "Californian" (voir "Le Titanic - Vérités et légendes"), qui aurait été situé à 8 km du Titanic sombrant. J'ai tendance à faire davantage confiance aux éléments qui conduisirent à l'enquête de 1992 : ceux-ci le localisent à 32 km. Le commandant Stanley Lord était suspecté de ne pas avoir prêté assistance alors qu'on devait apercevoir les fusées des naufragés à cette distance.




Le volume comporte des pages en forme d'enveloppes qui renferment des reproductions de quarante documents divers : dessins, plans, affiches publicitaires, lettres, télégrammes, coupons, etc. Deux dépliants grand format reproduisent le plan d'origine et celui des aménagements intérieurs. 
Un ouvrage prestigieux et incontournable pour les collectionneurs.

Celui dont je dispose temporairement, en parfait état, provient du réseau des bibliothèques de la province. J'ai l'impression qu'il est difficile de le trouver en bon état, sous forme reliée, avec tous ses documents volants au complet. Les seuls exemplaires disponibles à la vente sont hors de prix ; je ne sais comment se présente la version brochée. Voir aussi éventuellement du côté de l'original américain "The Titanic remebered 1912-2012".

***

Avant de clôturer cette série de comptes rendus sur le Titanic [clic sur Titanic dans Catégorie en bas de cette page], clôture provisoire s'il en est, tant est vaste la bibliographie portant sur ce bateau, je trouve utile d'afficher un récapitulatif tiré du livre de Paul-Henri Nargeolet "Dans les profondeurs du Titanic". 
Aide-mémoire, il offre des chiffres essentiels sur le paquebot et son naufrage.



4 janvier 2025

Histoires de glaces


Je ne vais pas vous bassiner toute l'année avec le naufrage du Titanic. Mais puisque ce sujet continue à alimenter ma fascination et ma curiosité, je vais aller autant que possible au fond des choses.

Je l'ai lu en diagonale "Les secrets du Titanic" (2011), que l'on doit au britannique Rupert Matthews, et j'ai repéré deux ou trois paragraphes [pp 78 à 80] marqués au crayon par un lecteur irrespectueux, mais clairvoyant, qui m'ont permis de pointer quelques informations sur les glaces qui se forment sur les océans.

Les marins distinguent quatre types de glace :

  • Les growlers (le nom vient du bruit qu'ils font) sont de petites pièces qui émergent de 30 à 60 cm et mesurent rarement plus de quelques mètres.
  • Les champs de glace sont une masse composée de growlers et de morceaux pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres.
  • Les icebergs sont d'énormes blocs dont 90% sont immergés ; ils sont transparents, avec une légère teinte bleue ou verdâtre, mais la glace, éraflée en surface par les vagues, le vent et les embruns font que leur surface marbrée et raboteuse réfracte le soleil de façon à leur donner une teinte blanche.
  • Il existe un type d'iceberg très rare dit noir. Il provient d'un iceberg qui vient de se fragmenter, révélant une surface lisse et transparente qui n'a pas encore eu le temps de s'érafler et devenir blanche. La nuit, sa surface gelée paraît noire, ce qui le rend quasiment invisible, à moins que des vagues ne clapotent à sa base, ce qui n'est pas le cas lorsque la mer est d'huile, à l'instar de la nuit du Titanic.

Quelques lignes plus bas : "Pourtant la glace n'était pas considérée comme un danger majeur pour la navigation. Elle n'avait jamais causé le naufrage fatal d'un gros vaisseau [...]." Il y eut bien des doutes pour le SS Islander en 1901 qui toucha un rocher ou un iceberg et le SS Canadian en 1861 qui heurta quelque chose dans le brouillard. Ils sombrèrent tout deux. [SS veut dire Steam Ship = bateau à vapeur]

En général, les avaries causées par les collisions avec des glaces avaient permis aux capitaines de les gérer au mieux. Les voies d'eau étaient parées par les cloisons étanches prévues par les architectes navals. Les retards pris pour réparer étaient davantage le souci que la perte de bateaux, corps et biens. Bref, "les capitaines opérant dans les zones à icebergs considéraient ce facteur comme un risque de plus en mer, qui, bien géré, ne présentait pas de danger particulier".

Mais il faut savoir que les plus grands bateaux à vapeur de ce temps étaient d'un gabarit de 10 à 17.000 tonneaux et filaient tout au plus 18 nœuds [1 nœud = 1.852 km/h = 1 mille/h]. Le Titanic était un monstre de 45.000 tonneaux allant à 22.5 nœuds lors du choc, de sorte que la collision avec l'iceberg fut d'un autre acabit. [p 89]

Rupert Matthews, 2011
Original Books, 250 pages
[traduit de l'anglais par Isabelle Chelley]


Pour la petite histoire wikipédia:

"L'iceberg soupçonné d'avoir coulé le RMS Titanic. Cet iceberg a été photographié par le chef steward du paquebot Prinz Adalbert le matin du 15 avril 1912, à quelques kilomètres au sud de l'endroit où le Titanic a coulé. Le steward n'avait pas encore entendu parler du naufrage du Titanic. Ce qui a retenu son attention, c'est la trace de peinture rouge qui apparaissait à la base de l'iceberg, suggérant qu'il était entré en collision avec un navire au cours des douze heures précédentes.
D'autres récits indiquent qu'il y avait plusieurs icebergs à proximité du lieu de la collision du Titanic."

24 novembre 2024

L'épave convoitée

de Paul-Henri Nargeolet -
Harper Collins France, 2022

On sait par les témoins du naufrage que le Titanic, le 15 avril 2012 à 2 h 20, s'est brisé en deux avant de sombrer à une vitesse de 40 à 50 km/h : la proue s'est enfoncée comme une flèche dans les sédiments par 3.800 mètres de fond alors que l'arrière du bateau a coulé en pivotant, hélices vers le haut. Les deux tronçons du navire se sont vidés de leur contenu, répandus sur près de 2 km carrés. L'impact fut si dur que des chaudières de plus de 60 tonnes ont été aperçues à plusieurs dizaines de mètres de la coque.

Paul-Henri Nargeolet est «le» spécialiste de l'exploration de l'épave qu'il a visitée trente-deux fois, de 1987 à 2021, ce qui permit de remonter plus de 5000 objets : du plat à œufs à la chocolatière en argent massif jusqu'à la big piece, fragment de la coque avec hublots, renforts et rivets, pesant 20 tonnes. Cette dernière a nécessité quatre ans d'étude et plusieurs tentatives pour la hisser en surface. Ses dimensions donnent une idée de la taille du Titanic et valorisent les expositions d'autres objets récupérés.

Le livre regorge de solutions techniques adoptées pour atteindre l'épave et agripper des objets, mais cible aussi de nombreuses légendes et fausses informations sur le naufrage du transatlantique.
D'abord l'hypothèse d'une longue déchirure de près de 100 m au contact de l'iceberg : si c'était le cas, le paquebot aurait coulé en dix minutes, explique notre spécialiste. L'exploration de l'épave a montré qu'il n'y avait que cinq petits trous totalisant à peine un mètre carré, au total une porte de placard. Ces cinq petites brèches en pointillés sur 60 mètres, portant sur six compartiments, furent suffisantes pour laisser s'engouffrer 400 tonnes d'eau à la minute alors que les trois pompes de cale ne pouvaient, ensemble, évacuer que 400 à 450 tonnes à l'heure, soit près de soixante fois moins. 
Autre fait critique, l'accusation visant le premier officier Murdoch qui, en vue de l'iceberg, a commandé de virer et freiner le bateau : en réalité un tel bateau vire d'autant plus court que son allure est élevée. Nargeolet va plus loin, freiner le bateau et le laisser heurter de front le bloc de glace aurait peut-être écrasé la proue sans provoquer de voies d'eau fatales (voir l'attitude du capitaine du paquebot Royal Edward en 1914).

De nombreuses questions que l'on se posait sur cette tragédie marine trouvent une réponse sensée et experte dans cet ouvrage captivant.
Descendre dans un submersible comme le Nautile à 4000 mètres sous une eau à 0°, pendant des périodes de douze heures parfois (il faut du temps pour atteindre l'épave, le Nautile avance à 3 km/h) suscitent quelques questions. Il faut savoir que l'eau, à ces profondeurs, engendre une telle pression sur les parois de l'appareil que son volume intérieur diminue de plusieurs dizaines de litres. Le froid à l'intérieur de l'engin est vaincu par des vêtements adéquats et un peu atténué par la chaleur des appareils qui l'équipent. L'on respire de l'air normal à la pression atmosphérique normale, recyclé par élimination du gaz carbonique grâce à de la chaux sodée ou du lithium. Puis, pendant dix ou douze heures, difficile de ne pas se soulager : débrouilles avec des bouteilles diverses et des couches pour les équipières. Nargeolet mentionne que les Japonais utilisent, comme les pilotes de chasse, un système de granulés pour éliminer l'urine. Être passager du Nautile est accessible à toute personne en bonne santé, à condition de résister au stress lié à la claustration et à la durée de l'expédition.

Mon billet ne dit guère sur la convoitise que suscitent les restes du Titanic. Le livre vous comblera sur ce point avec notamment la concurrence implacable du géologue américain Robert Ballard.

Avec consternation, j'ai appris (hors livre) la mort de l'auteur en juin 2023 : il effectuait une descente vers le Titanic avec le submersible « touristique » Titan (5 places) qui a implosé après 1 h 45 de descente.

Merci, monsieur Nargeolet, de nous avoir fait vibrer avec ce livre qu'illustrent quelques photos pertinentes et émouvantes (dans la version non poche que j'ai empruntée).

10 août 2024

Liège, une chanson mélancolique

"1988, le chauffeur a allumé la radio, c'est l'heure du journal parlé, le bus 3 vient de passer au pied de la passerelle qui mène en Outremeuse et s'en va vers le terminus, place de la République française, le musicien de jazz Chet Baker est mort à Amsterdam, dit la voix, je ne sais pas qui est Chet Baker, je ne sais d'ailleurs rien sur rien, et commence «My Funny Valentine», une corde de basse en do mineur puis la voix de Chet Baker, triste et fragile, couverte d'un voile de brume, et vacillante quand, de justesse, elle accroche des aigus délicats. Cette voix emplit la cabine, couvre le moteur, couvre le bruit de la pluie sur les vitres, la radio crache un son déconstruit par les interférences, mais cette voix, la voix de Chet Baker, surnage. Mon souvenir est flou, peut-être l'ai-je un peu reconstruit, et sans doute se mêle-t-il à un autre, plus tardif de trois ou quatre années, où dans le même bus, au même endroit, j'écoute au casque sur mon walkman une cassette sur laquelle j'ai mis, bout à bout, des chansons puisées dans mes goûts épars, que je connais par cœur au point, parfois, de ne plus les entendre, et en passant au pied de la passerelle, dans le bus, dans le soir humide et désespérant de l'hiver, le volume poussé au maximum, à cet endroit précis, résonne la même corde de basse et la voix de Chet Baker, et la pluie, et le vent, you look so laughable, unphotographable, dans ma mémoire les deux moments se confondent en un seul, le velours beige de la voix de Chet Baker enveloppe la ville, recouvre les pierres de taille grises et mouillées des façades, les vitrines éclairées des magasins, les échoppes en toile des fleuristes de la place, alors, en descendant de l'autobus, rincé sous ma capuche par la pluie pesante, j'ai la sensation première que cette musique suinte des briques, des interstices entre les pavés, que la ville, partout, régurgite le son bleu d'un cuivre, cette ville sombre et froide émergée de l'eau éternelle, so laughable, unphotographable, presque une caricature, le jazz et la pluie, la nuit tombée, le col relevé de la veste, la voix smooth de Chet Baker comme une bande originale de la ville."
Philippe Marczewski - "Blues pour trois tombes et un fantôme" (2019)

 

"My Funny Valentine" par Chet Baker (1954)

 Ma drôle Valentine

Ma douce et amusante Valentine
Tu fais sourire mon coeur

Ton physique est ridicule
Tu n'es pas photogénique
Mais tu es mon œuvre d'art préférée

Es-tu moins parfaite qu'une déesse grecque ?
As-tu la bouche un peu fragile ? 
Lorsque tu l'ouvres pour parler
Es-tu intelligente ?

Mais ne change pas d'un cheveu pour moi
Pas, si tu m'aimes
Reste ma petite Valentine, reste

Chaque jour sera le jour de la saint-Valentin 

23 juillet 2024

Soigner à distance

Les courses au large sont très médiatisées, tandis que le médecin se tient dans l'ombre, sur la brèche durant de nombreuses semaines, pour intervenir à distance en cas de maladie ou blessure parmi équipages ou navigateurs solitaires. Jean-Yves Chauve s'occupe aussi, en bénévole, de croisières à vocations humanitaires et écologiques, telle "Matelots de la vie" où sont embarqués des jeunes malades afin d'entrer en contact avec des populations accessibles par la mer.

Après avoir appris à naviguer à la voile à 10 ans, notre navigateur en herbe fait des études de médecine en 1968, à Poitiers. Il reste fort attaché à l'océan, rédige des fiches médicales à destination des plaisanciers, puis publie un guide en 1978. Avec son épouse Michèle, il se lance dans la fabrication d'un voilier de 12 m en acier : "Sidarta". Leur fils, à cinq jours, fera sa première navigation lors du lancement du bateau.

Amoureux de la mer, compétent en médecine, alors que la course au large en est à ses balbutiements, la croisière réservée à une élite, Jean-Yves Chauve était désireux de faire son chemin dans le monde de la navigation. Il est aujourd'hui une personnalité française incontournable de la télémédecine en mer, depuis ses débuts en 1987, avec l'assistance médicale de la "Solitaire du Figaro" jusqu'au "Vendée Globe" de 1989 à 2020.

Dans les années 2000, les moyens de communication par satellite étaient peu performants. La transmission écrite étant la plus fiable pour la prise en charge d'un blessé ou d'un malade, Chauve propose une nomenclature codée qui permet de comprimer le volume des informations échangées. Ainsi : 544A, B (S+2 à S+7), F, (RST2), etc. signifie par exemple "En me retenant d'une main, j'ai eu très mal au bras ; la douleur s'est accompagnée d'un bruit semblable à un craquement ; elle augmente quand je bouge l'épaule et irradie au niveau du haut du bras ; etc." [p.127]

En vingt ans, tout a fort évolué, la vitesse et le volume des informations transitant par satellite permettent, par donner un exemple, de communiquer dans de très courts délais le bruit digitalisé des poumons d'un navigateur qui s'ausculte par stéthoscope. Le son transmis sera consulté à loisir de l'autre côté de la terre. 

"Médecin du large" comprend trente-six chapitres relativement courts sur des épisodes vécus par le toubib des skippers. Très agréable à lire, il y a de nombreuses anecdotes dramatiques ou cocasses, ainsi que le récit des interventions auxquelles certains marins, perdus aux confins de la terre, doivent le salut.
Spoil ↓  
Je dévoile un de ces épisodes, parmi beaucoup d'autres. Lors de la Route du Rhum 1998, Éric Dumont sent qu'il est aux limites du bateau, distorsions dans les résonances, cacophonie dans les chocs, il faut affaler le grand foc. Mais la drisse est coincée tout en haut du mat, la voile ne peut descendre. Il faut monter couper le cordage. Trente mètres à la force des bras et des jambes, tube lisse et glissant secoué par la mer ! Quelques coups de couteau et la voile tombe. Puis une vague plus violente, Dumont se cale avec le bras droit, mais le gauche tape sur le couteau et transperce le biceps. Une fois en bas, une seule idée, retirer la lame, mais le geste coupe une seconde fois le muscle. Du sang partout. Chez lui à Guérande, Jean-Yves Chauve communique avec Éric qui perd connaissance. Le médecin engage la procédure d'urgence, tous les bateaux proches sont déroutés, légendaire solidarité des gens de mer.
Au téléphone, le silence est insoutenable. L'hémorragie est grave, car la veine humérale paraît touchée. Mais il reprend connaissance, le médecin lui donne les instructions pour comprimer la plaie avec le matériel de soins à bord. Deux heures plus tard une frégate de la Navy est sur place. Si la lame avait complètement sectionné l'artère, Éric n'aurait pu revenir à lui. Jean-Yves aura toutes les difficultés à convaincre Dumont de ne pas repartir une fois les points de suture posés... "La résistance de ces skippers n'a d'égale que leur volonté de vaincre..." [chapitre "Silence radio" p.131]

Je tiens à évoquer l'hommage rendu par J-Y Chauve aux femmes skippers. "Comme les courses ne se gagnent pas qu'aux muscles, mais bien à la stratégie, le match se court à armes égales. [...] L'endurance, l'agressivité, la détermination de ces « marines » valent largement celles de leurs adversaires masculins." [p.163]

Le travail de Jean-Yves Chauve s'attache beaucoup à la prévention. Quant à la gestion du sommeil, trouver l'adéquation entre dormir un minimum et garder une vigilance maximale : "Les marins sont des dormeurs de haut niveau, car ils apprennent à optimiser leur durée de sommeil", mentionne-t-il lors d'un entretien. L'aspect nutrition est, lui aussi, vital, ainsi que l'entretien physique dans un bateau au périmètre de marche réduit. Il faut encore tenir compte de la météo : il établit ses ordonnances en fonction du ciel, un flacon de désinfectant ne sera pas stable sur une table en cas de gros grain. Vous découvrirez ces aspects développés dans ce livre d'expert.

Pour terminer, un bémol non repris dans le livre, l'auteur l'exprimant à une autre occasion. Elle rejoint ma propre réflexion : "Aujourd’hui, avec les équipements de liaison instantanée, c’est très différent. Les skippers peuvent communiquer à tout moment par WhatsApp avec leurs familles et leurs amis. Cela change complètement l’état d’esprit du voyage, cela n’a plus, comme autrefois, valeur de voyage initiatique et de voyage en soi-même. Je dirais que c’est désormais plus une aventure sportive qu’une aventure humaine."

Grand admirateur et lecteur de sir Francis Chichester (1901-1972), je regrette l'époque des skippers pionniers solitaires. Je conviens néanmoins que la télémédecine constitue un domaine captivant, qui trouve de nombreuses applications en dehors des courses de bateaux.

Francis Chichester sur Gipsy Moth IV

Mes remerciements aux Éditions Glénat et à Babelio.

3 décembre 2022

Trésors périurbains

"Plus de la moitié de la population mondiale se concentre aujourd'hui dans les villes. Selon les projections, à l'horizon 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront dans les métropoles. Pour accueillir ces nouveaux habitants, les villes se densifient au détriment de la campagne. 
[...].
La plupart des services rendus par les forêts périurbaines sont des services non-marchands. Jusqu'à présent, seule la production de bois permet au gestionnaire d'en tirer un revenu (avec les fluctuations du prix du bois!). Ces revenus permettent de faire face à une partie des dépenses générées par l'accueil du public. Des méthodes pour évaluer l'importance des autres services rendus par ces forêts doivent être développées afin de faire prendre conscience aux décideurs de la réelle valeur des forêts périurbaines pour la société."

"Le grand livre de la forêt" - S. Vanwijnsberghe (Forêt Wallonne asbl, 2017)



"Une forêt périurbaine est une forêt qui subit l'influence et la pression de la ville"
(définiton Moigneu T.)

13 septembre 2021

La biodiversité (6) : de l’ours au loup à Yellowstone

"Mais quel est le rapport entre des cervidés, herbivores purs, et des poissons ? Une fois de plus, c’est un intermédiaire qui est la clé de l’énigme. Il s’agit en l’occurrence de l’ours brun, qui aime la truite fardée, devenue rare. Alors que celle-ci fraie dans de petits ruisseaux, où il est facile pour son chasseur de l’attraper, l’envahisseuse a, quant à elle, un tout autre comportement : dédaignant les affluents aux eaux cristallines, elle se contente de pondre au fond du lac – là où aucun grizzli ne s’approche des parents épuisés. Résultat : notre ours à l’estomac qui gargouille doit chercher une autre proie. Celle-ci, un peu plus difficile à chasser, l’attend sur la terre ferme. Il s’agit des faons, qui se retrouvent dans le collimateur et sont de plus en plus nombreux à rendre leur dernier souffle entre une paire de pattes griffues. À tel point que la population de cervidés du parc recule sensiblement.

Faut-il pour autant s’en réjouir ? N’est-ce pas pour la même raison que nous nous félicitons du retour du loup ? L’ours et le loup réduisent, chacun à sa manière, des effectifs pléthoriques. Mais, ici non plus, l’affaire n’est pas si simple… Car, tandis que le loup chasse aussi des animaux âgés, l’ours privilégie la progéniture, ce qui modifie considérablement la pyramide des âges au sein des hardes. Autrement dit : les populations vieillissent, ce qui accélère leur déclin. C’est bon pour les arbres [les cervidés aiment les bourgeons et causent des blessures aux arbres par frottis/écorcement], mais mauvais pour les cervidés.

Cet exemple le montre encore une fois très clairement : les écosystèmes sont extrêmement hétérogènes et les modifications ne concernent jamais uniquement des espèces isolées. Est-ce le loup qui a la plus grande influence ou le duo truite/ours ? La grande horloge de la nature a plus de rouages que nous n’en connaissons à ce jour…"

Peter Wohlleben - "Le réseau secret de la nature
(traduit de l'allemand par Lise Deschamps)

18 décembre 2019

La bonté du dinosaure


Après ce brillant Goffette, je n'aurai pas le toupet de retracer à mon tour, et de manière habituellement si prosaïque, les grandes lignes de la vie de Wystan Auden. "Auden ou l'œil de la baleine", dans lequel la part d'imagination et d'invention de Guy Goffette est une composante essentielle, dresse un portrait frappant du poète britannique : "son visage de dinosaure blanc illumine toute la salle de ce sourire vulnérable que la bonté transfigure".

2 décembre 2019

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur


Traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

Il ne s'agit certainement pas d'un essai au sens où on l'entend généralement, même si l'auteur affiche l'incipit de Montaigne en épigraphe. Jorge Volpi parle de sa ville natale Mexico, de politique, de souvenirs personnels, avec ses détestations et ses convictions, de la société comme elle ne va pas, au Mexique d'abord, tout cela sous prétexte d'un hommage à son père chirurgien qu'il vient d'enterrer. Il avoue être enclin à la réflexion et à la divagation et à se perdre dans ses élucubrations sans plus tenir compte de ceux qui se trouvent auprès de lui. On ne dira certainement pas que ce livre contient des divagations, mais ce côté "touche-à-tout et dans tous les sens" est au moins confirmé par "une absolue liberté de forme et de ton" que note  le "Figaro".

9 juillet 2019

Affaires de volonté

Afin d'être un peu exhaustif avec les recueils de lettres d'Arthur Schopenhauer, voici deux ou trois notes de ce que j'ai pu en lire jusqu'ici et comprendre assez.

Il convient d'abord de préciser que la question abordée dans la lettre n°503, traitant de la négation de la volonté, est plus amplement traitée dans la correspondance avec Julius Frauenstädt, ami et éditeur [lettres 279 à 281]. Les objections et interrogations proviennent en général de ce que l'on veut aller trop loin avec le concept de volonté. Schopenhauer se garde surtout de faire de la mystique. 

4 avril 2019

La vérité (1)



Paul Watzalawick, à la fin du dernier billet, mettait en garde contre l'illusion de considérer sa propre réalité comme la seule. Chacun croit détenir la vérité, il serait plus exact d'écrire "une" vérité. Mais qu'est-ce que la vérité? Comment savoir ce qui est vrai ?

2 mars 2019

Dis-moi la fin !

Personne ne sera très heureux, pense-t-on, de se voir révéler prématurément le dénouement d'une histoire, qu'il s'agisse de cinéma ou de lecture. Et pourtant. Le hasard m'a fait croiser un article du magazine "NEON" qui envisage positivement le spoiler[*] sur base de deux études scientifiques : les psychologues Jonathan Leavitt et Nicholas Christenfeld (University of California, San Diego) affirment que spoiler ne gâche rien, au contraire. Car se libérer du scénario en connaissant le dénouement permet de mieux se concentrer sur l’oeuvre elle-même et de mieux en profiter. Nous le savions déjà, l'important c'est le chemin, pas le but.
La première étude (2011) porte sur 819 personnes (75% de femmes) qui ont donné leur sentiment après avoir lu des récits, parmi lesquels des mystères, histoires avec chutes et œuvres littéraires. Il s'est agi de mesurer le degré de satisfaction des lecteurs selon que le dénouement leur avait été préalablement révélé ou pas. Les histoires ne devaient évidemment pas avoir été lues auparavant.

Il apparaît que les lecteurs ont préféré significativement les histoires spoilées à celles qui ne l'étaient pas, malgré la divulgation de la fin. C'est aussi le cas pour les récits littéraires, qui ont néanmoins été globalement moins prisés.

La seconde étude (2013) se proposait de comprendre pourquoi spoiler augmente la satisfaction de lecture. Trois expériences ont porté chacune sur plus de deux cents personnes (la répartition des genres était ici plus équilibrée). On a tenté de déterminer si le plaisir est accru par l'augmentation de la fluence (fluidité de lecture), du plaisir esthétique ou simplement parce que le dénouement auquel on s'attend se produit. Notons que les sujets ont été interrogés à mi-lecture et non à la fin. On a aussi évalué l'effet du dévoilement sur la fluence en tenant compte de la complexité du scénario, une histoire simple étant déjà facile d'emblée.

Il semble à l'analyse des résultats que l'augmentation de satisfaction des sujets pour les récits spoilés est due à l'accroissement de la fluidité de lecture. Il se peut que cette fluence accrue soit induite par à une compréhension plus profonde des éléments thématiques, sans que ne soit altérée la présentation artistique des récits. Les auteurs conviennent que des recherches supplémentaires seront nécessaires pour explorer la compréhension des relations entre spoiler et fluidité. Ils concluent leur discussion en ajoutant : "Informer secrètement une personne de la surprise qu'on réserve pour sa fête augmentera son plaisir, car elle est mieux en mesure de relier le comportement mystérieux de l'entourage à l'objectif secret, et, de même, un employé découvrant des intentions de licenciement de son entreprise peut éprouver moins de mécontentement, dans la mesure où il lui devient plus facile, ainsi averti, d'interpréter la signification des événements qui surviennent désormais au travail."

Les deux documents (en anglais) sont téléchargeables :
étude de 2011  ("Story Spoilers Don’t Spoil Stories")
étude de 2013 ("The fluency of spoilers")


Sur ces sujets, on retournera volontiers au compte-rendu d'un article de Raphaël Enthoven ("Philosophie Magazine") qui écrivait : "Une histoire qu'on souille quand on en révèle la trame est une histoire dont l'intérêt ne repose que sur des péripéties. La matière l'emporte sur la manière".

[*] rappelons que "spoiler" (mot de l'année du journal "Le Soir" en 2015) est l'action de révéler la fin d'un récit et en même temps le substantif pour désigner le gâcheur.

12 janvier 2019

Pour le plaisir

Cette collection de beaux livres, entamée en 2014 aux Éditions Faton, propose l'essentiel des textes de l'historien d'art et collectionneur Jacques Thuillier. Le présent volume, "Pour le plaisir" (2018), en est le sixième tome. Le septième est en préparation : "Un autre regard sur le XXe siècle". 

30 novembre 2018

Poussière du passé, qu'un vent stérile agite

Pourquoi n'y a-t-il que quelques monuments aux morts qui affichent, et parfois après bien des péripéties judiciaires, un modeste «Maudite soit la guerre!», et aucun qui ne reprend les vérités de ces «enfants de la patrie», tués au front ou revenus défigurés, handicapés et à tout le moins traumatisés ? Pour perpétuer fidèlement le souvenir, pour respecter honnêtement ce qu'aurait été très certainement les vœux des tués et de beaucoup de blessés, pour l'édification objective des foules, il faudrait des véritables monuments de l'authenticité, qui jetteraient à la face du passant la cervelle éparpillée par la mitrailleuse, le sang bouillonnant en geyser d'une gorge sectionnée par un couteau de tranchée, les excréments dégorgeant des viscères dilacérés par le shrapnel, et encore des morceaux de mâchoire, de bras et de pieds dispersés par l'obus ! [...]. La sacralisation est mensongère, les mots des monuments aux morts ne sont que novlangue. Rajoutons une couche dans la dénonciation de la vaste supercherie de cette entreprise funéraire monumentaire mémorielle: elle n'échappe pas à la loi d'airain du spectaculaire-marchand, car elle fit l'objet, en de nombreux cas, de juteux marchés avec des édiles corrompus. Il y eut aussi de lucratifs trafics sordides, quand furent vendus, y compris aux familles, les soi-disant ossements de leurs morts pour la patrie ; une terrible illustration en est donnée par Pierre Lemaître dans son Au revoir là-haut (2013).

Gian Laurens - "14-18 La réalité cachée"

Nestor Outer

10 novembre 2018

La grise


Il paraît que jadis, Liège était rouge sang de bœuf.
Parfois, en souvenir de ces jours-là, on remet à neuf quelque vieil édifice. Celui-ci rougit alors. Et le badaud s'émeut : quelle horreur !
Qu'il se rassure : à Liège, la résurrection du rouge est vaine. Car, nul ne le contestera, la couleur de Liège, aujourd'hui, c'est le gris.
[...].
Lorsqu'on est dans la ville, et que l'on a abandonné ces perspectives qui font rimer grisaille et rocaille [Meuse et Ourthe], alors on a là, sous les pieds, le gris de certaine pierre que l'on aime fouler, et qui, lorsqu'on l'use, laisse apercevoir le blanc des coquillages, des crinoïdes et des bélemnites, ce gris tellement noir qu'on appelle pierre bleue cette grise pierre à entroques.
Puis là, c'est le gris tendre des façades dans les rues à meneaux. Un gris perle, sans doute la couleur la plus photogénique qui soit pour le photographe (photographe ! un mot signifiant : celui qui écrit la lumière). Et si le photographe aime le mot argentique, c'est parce que ce gris-là est d'argent. Et du coup, comme il n'y a pas de lumière sans ciel, ce gris-là a gardé lui aussi quelque chose de bleu. Et comme il est écrit, ce gris-là a aussi gardé quelque chose de l'encre.
On dit aussi «Il fait gris». Alors, c'est cette harmonie que l'on peine à voir. Harmonie parce que l'ombre est absente. Mais que l'on peine à voir, parce que si l'ombre est absente, c'est que la lumière aussi est absente. Ce gris-là est celui des nuages qui se traînent, et qui se confondent avec la Meuse qui se traîne, les longs mois de cet hiver qui lui aussi se traîne de novembre à mars. Et alors tous les chats sont gris (gris souris, même), même si ce n'est pas la nuit. Et c'est un gris de souffrance, qui évoque le grisou. Et qui force le petit coq à penser qu'il devra un jour relever sa crête.
[...].