19 septembre 2013

Frères ennemis


Cela m'arrive trop rarement pour ne pas le souligner : un livre entamé en soirée et achevé tôt le lendemain matin (il a bien fallu, entre-temps, dormir...): faut-il donc qu'il m'aie tenu... Cent vingt-cinq pages : un thriller pas très moral, rebondissant adroitement sous la plume expérimentée d'un auteur habitué des éditions de Minuit.

Max, comptable dans une entreprise d'emboutissage, retrouve sur un quai son frère Jeremy qui débarque d'Afghanistan où il fait partie d'une mouvance terroriste. Dès le premier paragraphe : tout de suite, sans que j'oublie rien de ce qui nous liait, notre enfance, mon père et ma mère, nos rapports se sont tendus. Un ombre qui pèsera jusqu'au dénouement. Après vingt ans de séparation, persiste un mélange d'amour et de ressentiment entre les deux hommes. Aucune explication sur les raisons, quelques phrases jetées de-ci de-là évoquent un malaise familial. Ces retrouvailles ont un but vénal: l'enlèvement de la fille du patron de Max, un coup préparé très professionnellement en vue d'une rançon. C'est sans compter sur la trahison mutuelle des deux mauvais garçons. De surprise en surprise, on finit par se demander, dans une escalade qui confine au burlesque, lequel réussira à duper l'autre. Max, agissant posément, avec une détermination tranquille, paraît évoluer à la manière d'un héros de western spaghetti.

L'efficacité tient aux phrases brèves, aucun dialogue intérieur, tout dans l'action, les gestes, minutieux, et quelques paroles sommaires. Les détails les plus minces alimentent la tension : depuis la dentelle grillée de l'œuf qu'on décolle du téflon de la poêle jusqu'au contact du Desert Eagle(1) sous le chandail du partenaire. On imagine ce récit transposé au cinéma grâce au très bon canevas. Je ne suis pas sûr que l'on saurait rendre ce qui, selon moi, fait la force de ce polar : le ton et le climat. Il n'y pas de caméra pour rendre cela qu'on ne peut goûter qu'à la lecture. Et le climat d'un livre  n'est-il pas indissociable des pages qu'on tourne allègrement en se projetant l'intrigue dans son décor intérieur ? 

Yves Ravey avait publié en 1989 La table des singes chez Gallimard qui n'a pas souhaité poursuivre la collaboration. Jérôme Lindon a repris  le flambeau: depuis Bureau des illettrés en 1992, treize romans chez Minuit, une belle constance. Il est aussi reconnu comme auteur dramaturge. Le style de Ravey fait inévitablement penser à celui de Patrick Manchette: la psychologie des personnages se devine uniquement derrière leurs faits et gestes, énoncés avec économie de moyens. La trame centrale cache l'objet réel du roman, à savoir les rapports sociaux ambigus entre les êtres, au sein de la famille notamment. 

Rapide, tendu, violent et imprévisible, voilà les traits du livre de Ravey, un roman dépouillé jusqu'à l'os pour reprendre l'expression de Jean-Baptiste Harang (Le magazine Littéraire, 2010). Pierre Assouline dit  de lui qu'il est de la filiation Simenon: le maître ne désavouerait pas le souci de détail, la pesanteur des choses et l'empathie pour les personnages, traits simenoniens qui caractérisent, pour nous aujourd'hui, ce qu'on nommera sans hésiter du Ravey


(1) Pistolet automatique conçu par Magnum Research.

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