3 avril 2014

Le matelas magique



Pourquoi ne lui donne-t-il pas une bonne fois pour toutes ce que sans doute elle souhaite : une réserve d'argent ? Il n'y a rien de spécialement énigmatique à vivre au jour le jour, avec juste l'argent qu'il faut. C'est un art qui ne nécessite aucun tour de magie, comme on le pense si souvent, mais tout simplement de modestes vertus : de la sobriété, un peu d'ordre, un certain calcul. Cependant, pour quelqu'un qui a toujours été habitué à compter sur ce qu'on appelle des garanties, quelqu'un qui a toujours vécu à l'ombre indulgente de biens, d'économies, de placements, en se payant le luxe d'ignorer en quoi ils consistent exactement, où ils se trouvent, quelle est leur valeur et de quelle façon ils se multiplient, mais pas le soulagement qu'ils transmettent, pas le sentiment de légèreté avec lequel ils permettent d'affronter l'avenir, aussi rayonnant et optimiste que celui du voyageur qui arrive dans une ville étrangère après un voyage épuisant, au petit matin, et sans avoir dormi, tout juste lavé, sort se perdre le long des rues qu'il ne connaît pas – pour quelqu'un de ce genre, béni pendant des années par la présence de ces fonds secrets, cela peut devenir le plus atroce des cauchemars. Celle qui a tout perdu a perdu plus que sa fortune. Elle a perdu la précieuse frange de temps que sa fortune lui procurait, cet intervalle, cette espèce de matelas magique qui la tenait à distance d'une expérience immédiate des choses. Tout perdre l'a condamnée à vivre un enfer pire que la pauvreté : l'enfer qui consiste à vivre au présent.

Alan Pauls - Histoire de l'argent

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